Isaac Deutscher analyse la question de la bureaucratie – 1/2

 

Il y a peu, une plaquette à couverture orange a attiré mon regard dans le fouillis d’un bouquiniste de Lisbonne, Publicações Escorpião, Porto, setembro 1973. Son titre, « As raízes da burocracia », soit la version portugaise abrégée d’une série de trois conférences prononcées au début des années 1960 par Isaac Deutscher à l’occasion d’un séminaire destiné aux diplômés de la London School of Economics. Je m’efface une fois encore devant mon sujet et propose une traduction-adaptation à partir d’un texte portugais lui-même traduit et adapté de l’original anglais ; autrement dit, les opinions ici exprimées n’engagent que leur auteur.

Le texte original de ces trois conférences, « Roots of Bureaucracy » :

https://www.marxists.org/archive/deutscher/1960/bureaucracy.htm

Conférence I – La bureaucratie est un phénomène massif qui touche aussi bien les sociétés capitalistes (le managerial system tendant à se substituer toujours plus au capitalisme) que socialistes, avec le bloc soviétique, à commencer par l’U.R.S.S. Après avoir pris note de ce phénomène, Isaac Deutscher va s’efforcer d’élaborer une théorie de la bureaucratie plus complète et satisfaisante que les clichés à la mode.

La question bureaucratique est aussi vieille que la civilisation. Il est vrai qu’elle a été envisagée de manières très diverses selon les époques. Avec la question bureaucratique, plus ou moins parallèle à celle de l’État, converge l’essentiel des relations entre l’homme et la société, entre l’homme et l’homme. Bureaucratie, un mot qui à lui seul suggère quelque chose d’impersonnel et hostile et qui domine les hommes. Les bureaucrates sont perçus comme des êtres sans âme, des pièces d’une machine. A l’aliénation de l’homme par l’État et ses représentants – la bureaucratie – s’ajoute, dans l’économie de marché, celle de l’homme par les produits de son propre travail, la marchandise et l’argent, deux types d’aliénation étroitement connectés.

 

Isaac Deutscher (1907-1967)

 

Il est difficile de se porter au-delà des simples apparences quant à la question des relations entre la société et l’État, entre l’appareil qui gère la vie d’une communauté et ladite communauté ; et cette difficulté consiste en ce que l’apparence n’est pas qu’apparence, qu’elle contient une part de réalité. Le fétichisme de l’État et de la marchandise est pour ainsi dire « inscrit » dans le fonctionnement même de l’État et du marché. La société est à la fois étrangère à l’État et inséparable de lui. L’État opprime la société tout en la protégeant – et sans lui, elle ne pourrait vivre. Cette profonde complexité des relations entre la société et l’État se reflète de manière claire, aveuglante même, dans le langage dont nous faisons quotidiennement usage. Quand nous disons « ils » (ou « eux ») en parlant des bureaucrates, nous exprimons un sentiment d’impuissance, de séparation d’avec l’État, tout en sachant que sans l’État il n’y aurait pas de vie sociale et pas d’histoire. La difficulté à distinguer l’apparence de la réalité quant à la bureaucratie tient au fait que la bureaucratie assume certaines fonctions dont la nécessité paraît évidente mais en assume d’autres qui peuvent paraître superflues, au moins en théorie. Cet aspect contradictoire porte la contradiction sur les plans philosophique, historique et sociologique.

Si nous mettons de côté les appréciations intermédiaires, nous pouvons en retenir deux radicalement opposées : la bureaucratique et l’anarchique. La vision bureaucratique a eu ses grands penseurs. Les plus grands d’entre eux, Friedrich Hegel et Max Weber.

La vieille Prusse a été le paradis de la bureaucratie et ce n’est pas un hasard si ses grands défenseurs viennent de Prusse. Les deux hommes ci-dessus nommés ont été chacun à leur manière les métaphysiciens de la bureaucratie prussienne ; autrement dit, ils ont projeté une histoire particulière dans l’histoire du monde. Pour Friedrich Hegel, l’État et la bureaucratie sont le reflet et la matérialisation de l’idée morale laquelle est le reflet et la matérialisation de la raison suprême, de la Weltgeist, la matérialisation de Dieu dans l’histoire. Max Weber peut être considéré comme le petit-fils de Friedrich Hegel, Max Weber qui d’une manière quelque peu inquiétante est devenu le guide d’une grande partie de la sociologie occidentale (je rappelle que ces conférences ont été prononcées au début des années 1960). Certes, personne n’a étudié avec autant de minutie le phénomène bureaucratique que Max Weber qui, pour autant, n’a pas su mettre en lumière sa signification globale. Et c’est l’un des défauts de cette vieille école allemande dite historique, capable de consacrer des montagnes de volumes à un sujet donné, de rapporter mille détails, tout en oubliant le plus souvent la ligne générale de l’évolution du sujet considéré.

La vision anarchiste (de la bureaucratie et de l’État) et ses plus éminents représentants, Proudhon, Bakounine et Kropotkine. A bien y regarder, cette vision anarchiste représente la révolte intellectuelle de la vieille France et de la vieille Russie contre leurs bureaucraties, une révolte qui se propose de dresser la liste des vices de la bureaucratie. L’État et la bureaucratie apparaissent comme les usurpateurs de l’histoire, comme l’incarnation de tous les maux dont souffre la société humaine, des maux qui ne peuvent être guéris que par la destruction de l’État et de la bureaucratie.

De fait, l’une et l’autre de ces visions – de ces analyses – contiennent une part de vérité dans la mesure où, en pratique, l’État et la bureaucratie ont été le Dr. Jekyll et Mr. Hyde de la civilisation, qu’ils en expriment les vices et les vertus. L’État et la bureaucratie caractérisent cette dualité propre à notre civilisation, à savoir que tout effet positif engendre un effet négatif.

 

Une édition espagnole du texte d’Isaac Deutscher

 

L’origine de la bureaucratie remonte aux débuts de notre civilisation ; elle est peut-être même plus ancienne dans la mesure où elle remonte à cette période située entre la tribu communiste primitive et la société civilisée, en ce point où la communauté primitive se divise entre dirigeants et dirigées. A partir du moment où la tribu commence à comprendre que la division du travail augmente le pouvoir des hommes sur la nature, nous pouvons entrevoir les débuts de la bureaucratie et d’une société de classes. Division du travail, soit dans un premier temps la séparation activité intellectuelle / activité manuelle, cerveau / muscle, une division dont procèdent toutes les autres divisions sociales, et les classes sociales. La division fondamentale au sein des sociétés à l’aube de la civilisation ne s’est pas faite entre administrateurs et administrés mais entre possédants et non-possédants, les administrateurs étant le plus souvent inféodés aux classes possédantes. Grosso modo, on pourrait classifier les relations entre la bureaucratie et les principales classes sociales en : égyptio-chinois, romano-byzantin et ses dérivés (la hiérarchie dans l’Église catholique romaine), la bureaucratie capitaliste en Europe occidentale, et la post-capitaliste (bloc soviétique et l’U.R.S.S.). Concernant ces trois premiers types, l’administrateur était subordonné au propriétaire au point qu’à Athènes, à Rome et en Égypte, c’est parmi les esclaves qu’on recrutait généralement les bureaucrates. A Athènes, la première police fut recrutée parmi les esclaves étant entendu qu’il était indigne qu’un homme libre prive de liberté un autre homme libre. Aux époques féodales, la hiérarchie sociale était pour ainsi dire « inscrite » dans l’ordre féodal, ce qui permettait de faire l’économie d’un appareil bureaucratique spécifique destiné à la gestion des affaires publiques ou à l’encadrement des masses de non-possédants. Plus tard, la bureaucratie acquerra un statut plus respectable et cherchera à se placer au-dessus des classes possédantes puis de toutes les classes, ce à quoi elle parviendra en grande partie.

C’est avec l’émergence du capitalisme que la séparation entre l’appareil d’État et les autres classes sociales s’impose. La bureaucratie se hiérarchise de manière stricte avec l’avènement de la bourgeoisie comme classe dominante, une hiérarchie destinée à masquer l’inégalité sous une égalité de principe. Le niveau de complexité toujours augmenté de la vie sociale exige au sein de la bureaucratie des experts toujours plus qualifiés, capables de maîtriser une machinerie dont le fonctionnement est incompréhensible vu de l’extérieur. De fait, on se croirait revenu dans cette Égypte où les prêtres faisaient accroire au peuple qu’eux seuls pouvaient mener à bon terme l’activité humaine grâce aux directives que leur transmettaient les dieux.

Friedrich Engels (que cite assez longuement Isaac Deutscher) note que l’État s’impose à la société de l’intérieur, lorsqu’elle parvient à un certain degré de développement, et que le rôle majeur (mais caché) de l’État est de lisser les antagonismes entre classes sociales et d’éviter qu’elles ne se sautent à la gorge et ne s’entredéchirent dans une lutte stérile.

Conférence II – Quels sont les facteurs qui favorisent la suprématie politique de la bureaucratie sur la société ? Pourquoi aucune révolution n’a-t-elle réussi à en finir avec le pouvoir de la bureaucratie qui renaît de ses cendres tel Phénix ? Nous avons suivi la naissance et le développement de la bureaucratie à partir de la société de classes et des divisions fondamentales au sein d’une société donnée : possesseurs d’esclaves et esclaves, possesseurs de serfs et serfs, propriétaires et non-propriétaires. Mais c’est avec le capitalisme que la bureaucratie va s’imposer comme groupe social distinct et pour diverses raisons économiques et sociales. L’économie de marché, l’économie monétaire et la division toujours plus poussée du travail, dont le capitalisme est le produit, vont favoriser l’expansion de la bureaucratie. Le percepteur d’impôts, et jusqu’au XVIIIe siècle, était une sorte d’entrepreneur ou le serviteur d’un suzerain ou de l’un de ses auxiliaires. L’apparition de la bureaucratie en tant que groupe distinct ne fut rendue possible que grâce à l’expansion de l’économie monétaire qui permit de rétribuer tous les employés de l’État en monnaie. Mais, surtout, la croissance de la bureaucratie fut stimulée par la disparition des particularismes féodaux et par l’extension d’un marché à l’échelle nationale. Au-delà des transformations économiques, il nous faut aborder la question des structures socio-politiques qui confirmeront l’importance politique de la bureaucratie.

Il est curieux de constater que l’Angleterre, pionnier du capitalisme, a eu la bureaucratie la moins lourde de tous les pays capitalistes alors que l’Allemagne qui n’est entrée pleinement dans le capitalisme que dans le dernier quart du XIX siècle a été le plus bureaucratique des pays capitalistes. De fait, on peut observer que le pouvoir politique de la bureaucratie en régime capitaliste a toujours été inversement proportionnel à la maturité, à la vigueur et aux capacités d’autodétermination des strates constitutives d’une société bourgeoise donnée. Par ailleurs, lorsque dans ces sociétés bourgeoises les plus développées les luttes sociales s’engagent dans une sorte d’impasse, la direction politique passe presqu’automatiquement à la bureaucratie qui se fait non seulement appareil régulateur du fonctionnement de l’État mais aussi appareil qui impose sa volonté politique à l’ensemble de la société.

A l’origine de la bureaucratie, la monarchie absolue garante d’un équilibre précaire entre un féodalisme finissant et un capitalisme naissant, arbitre de deux camps antagonistes. Plus la paralysie consécutive à cet antagonisme était marquée plus important devenait le rôle de l’appareil bureaucratique monarchique. Et nous en revenons à l’Angleterre (et les États-Unis) qui fut le pays capitaliste le moins bureaucratique précisément parce que ces antagonismes fusionnèrent assez tôt. En effet, les grandes familles de l’aristocratie anglaise assumèrent certaines fonctions habituellement réservées à la bureaucratie.

La Russie offre un cas à part. Le poids considérable de l’État et de la bureaucratie s’explique par le faible poids des féodaux et de la bourgeoisie. Leur incapacité à diriger les affaires de l’État fit que ce dernier, tel un démiurge, se mit à structurer l’ensemble de la société. Ainsi la bureaucratie devint non seulement un arbitre mais un instrument de contrôle et de manipulation de l’ensemble de la société.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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1 Response to Isaac Deutscher analyse la question de la bureaucratie – 1/2

  1. seminaire says:

    Très sympa votre chronique. j’apprécie beaucoup votre site internet

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