Islam : mise au point avec Jacques Berque.

Conceptuellement, l’islam fonctionne comme un moulin à huile. Avec lui on décrit un même cercle autour d’un même centre. C’est simple, réconfortant donc. La masse aime. Certains intellectuels distingués aiment aussi : c’est le retour à la ferme en quelque sorte. Avec l’islam, les paumés savent enfin où ils en sont ; plus besoin de se prendre la tête.

 

On n’attaque pas le Prophète mais des cons, de plus en plus nombreux…

 

L’islam est peu pensant. Il n’y a pas de philosophie musulmane ; et que l’on ne vienne pas agiter al-Andalus et le califat de Cordoue, j’aurais beaucoup à dire à ce sujet. Le Marocain Mohamed Abed Al-Jabri, homme d’une grande honnêteté intellectuelle, ne dit au fond pas autre chose dans son œuvre monumentale « Critique de la raison arabe ». Il s’est efforcé de trouver des traces de philosophie en terre d’islam mais il en est revenu bredouille. Averroès n’a pas fécondé l’islam qui a d’ailleurs montré la porte à ce « mauvais élève ». Islam et Philosophie ne font pas bon ménage.

 

Plus que toute autre religion, l’islam s’implique comme tel dans la société et ses institutions. Ses promoteurs voient là une marque de supériorité. Ainsi que l’a dit Muhammad Iqbal, wholeness et immediacy caractérisent l’islam qui se présente à la fois comme étant du Ciel et de la Terre, portant en lui l’État et la Religion. On peut de la sorte ériger des empires ; mais après ? L’islam qui a subjugué des pays entiers a peu donné ; et si ses sociétés ne sont pas tombées dans l’implacable routine et l’assoupissement total de la pensée, ce fut souvent grâce à des « citoyens de seconde zone » qui y vivaient, à commencer par des Juifs et des Chrétiens. Les rêveries d’Éva Lamacque de Vitray-Meyerovitch (1909-1999) sont des curiosités. Cette brillante universitaire convertie à l’islam (elle est l’auteur de « L’islam, l’autre visage ») a beaucoup herborisé du côté du soufisme. Ce livre d’entretiens a non seulement été traduit en espagnol mais l’intégralité de cette traduction est accessible en ligne, et sur Wikipédia (voir à Liens externes). Ce n’est pas un hasard. On agite toutes les séductions possibles, parmi lesquelles Cordoue et la convivencia en al-Andalus avec le vénérable Roger Garaudy… Je me garde toutefois de placer cette femme à côté de Roger Garaudy qui ne fut qu’un vulgaire propagandiste.

 

L’agressivité de l’islam, cette doctrine politico-religieuse, se manifeste de manières diverses et à différents niveaux. Elle est latente entre deux crises. Cette agressivité a été activée par le choc tantôt frontal tantôt latéral avec les sociétés modernes. Faut-il nécessairement accuser ces dernières ? En aucun cas. L’islam a flairé tous les bénéfices qu’il pourrait retirer, chez nous, de la victimisation et sa théâtralisation.

 

J’ai beaucoup lu Jacques Berque, et avec enthousiasme. Il y a peu, j’ai repris la lecture de deux essais : « Les Arabes » et « Andalousie ». Cette fois la séduction n’a pas opéré. L’interview « Les Arabes, l’islam et nous » (publié aux Éditions Mille et une nuit, décryptage de l’entretien Jacques Berque / Jean Sur diffusé sur Arte le 5 avril 1995 : « L’islam et nous, la dernière chance ») a même suscité mon irritation. Son analyse de la première Guerre du Golfe, par exemple, m’a semblé un peu courte, avec cette idée (convenue) selon laquelle cette guerre a été déclenchée parce que l’Irak était « le pays arabe le plus en progrès ». On peut désapprouver cette guerre mais l’expliquer de la sorte relève du parti-pris. Son analyse de la question palestinienne est très élégamment habillée mais, à bien y regarder, elle n’est qu’un poncif plutôt empoté. Jacques Berque est confit en dévotion devant ses chers Arabes ; et Yasser Arafat lui met des trémolos dans la voix.

 

Jacques Berque a une réflexion qui me paraît des plus justes, une réflexion qui pointe quelque chose d’extrêmement grave au sein de l’islam, une réflexion qui pourrait aller dans le sens de ce que j’ai écrit, à savoir que l’islam est entré dans sa phase d’effondrement gravitationnel, un terme emprunté au lexique de l’astrophysique. Il fait remarquer qu’au cours de ces dernières décennies (et cette tendance n’a fait que se confirmer) le « règne des mollahs » ‒ ou le mollaïsm ‒ est devenu la dynamique de l’islam. L’islam iranien, ainsi qu’il le souligne, est grandement responsable de ce phénomène, avec l’ayatollah Khomeini qui commença dans un village des environs de Paris une révolution culturelle dont nous n’avons pas fini de goûter les conséquences.

 

Agressivité / victimisation sont bien les deux jambes d’un même corps, les deux temps d’une énorme machine. Le rôle de victime est devenu des plus enviables. Les Arabes et les Palestiniens en particulier l’ont endossé. Ce sont des victimes autoproclamées. Il est vrai qu’ils auraient tort de le refuser : on les sollicite pour qu’ils nous le jouent, les Palestiniens tout particulièrement : pensez donc, les « bourreaux » sont des Juifs !

 

Jacques Berque évoque un islam de progrès ‒ le seul partenaire capable de faire reculer l’islamisme ‒ et il en vient à évoquer non pas un islam français mais un islam de France, un islam gallican, « un islam qui soit au fait des préoccupations d’une société moderne, qui résolve les problèmes qu’il n’a jamais eu à résoudre dans ses sociétés d’origine ». Et il poursuit avec « le retentissement qu’aurait cet islam de progrès sur le reste de la zone islamique ». Cher Jacques Berque, il me semble que si vous reveniez parmi nous vous seriez terrifié par l’état des lieux ‒ je rappelle que vous avez fait part de cet espoir en avril 1995 et que vous êtes décédé en juin de la même année. Mais croyez-vous vraiment en un islam de progrès ? Avec toute l’admiration et le respect que je vous porte, j’ai le sentiment plus ou moins aigu que vous vous payez de mots, enivré par votre style chatoyant.

 

La victimisation peut être maniée avec brio. Au début de l’interview du 5 avril 1995, Jacques Berque déclare : “L’islam a souffert de trop de proximité et peut-être même de trop de complicités avec la civilisation méditerranéenne. Ce fut pour lui un grand malheur. C’est le cousin méconnu, c’est le frère rejeté, et qui se sent tel, c’est vraiment l’éternel dénié, l’éternel proscrit, l’éternel accusé, l’éternel suspect”. Une telle déclaration (sur laquelle j’étais passé plutôt allègrement) provoque à présent en moi une sourde colère. Jacques Berque se met à chouiner pour évoquer le cousin (?!) et le frère (?!)… et pourquoi pas le filleul ?

 

Jacques Berque dit comprendre la vigueur de l’islamisme “compte tenu des déceptions de tous ordres qu’ont connues les peuples musulmans du fait de l’Occident”. Il ne l’approuve pas mais il la comprend. Une fois encore, c’est la rengaine : l’islam (et pas seulement les Arabes) est la victime. Drôle de façon d’estimer ce que l’on prétend défendre. Mais pourquoi ne pas entonner la rengaine, elle qui procure de formidables rentes ?

 

Dans ce même entretien, Jacques Berque fait très justement remarquer que l’islam n’a pas eu son Galilée, son Newton, son Descartes, qu’il n’a pas connu ces sauts qualitatifs de la pensée occidentale. J’aurais aimé qu’il creuse cette remarque plutôt que de nous servir les-pauvres-ce-n’est-pas-de-leur-faute. Il aurait pu nous dire dans son style chatoyant que l’islam est une religion massificatrice, une religion à l’usage des masses, maîtresse dans leur organisation et leur contrôle, et civilisatrice en ce sens et rien qu’en ce sens. Promoteur de l’ochlocratie (οχλοκρατια) et de ses implacables routines, l’islam ne saurait être bien créatif. A ce sujet, nous pouvons lui opposer l’immensité de la production juive et dans tous les domaines de l’activité humaine. Monsieur Jacques Berque, je vous pose la question : ne serait-ce pas plutôt le Juif qui fut et qui reste, dans une certaine mesure, l’éternel dénié, l’éternel proscrit, l’éternel accusé, l’éternel suspect ? Est-il nécessaire que j’insiste ?

 

Je ne puis résister à l’envie de vous inviter à un monologue du comédien Pat Condell sur YouTube :

Laisser blâmer les Juifs – Pat Condell

 

Voyez-vous, Jacques Berque, il est trop facile de refuser de considérer qu’une certaine implacable médiocrité puisse procéder de l’islam même. L’islam n’est que sa propre victime. Et, disant ceci, il me semble que je lui accorde un minimum de considération, que je cesse de l’infantiliser. Je lui dis : « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Je vous relis et, çà et là, je crois noter un lyrisme qui fait écran, probablement destiné à masquer une chorégraphie boiteuse.

 

On peut lire ce qui suit dans votre interview : “Les islamistes au contraire applaudissent au progrès technique, aux effets de la révolution industrielle, à la généralisation de l’information. Seulement, ils ne veulent pas que leur collectivité acquière ce progrès matériel en passant par le même chemin que l’Occident. Quel chemin ? Celui de la démocratie, de la critique, et des Lumières. Ils veulent un chemin qui leur soit propre et qu’ils situent, eux, dans les perspectives d’une morale religieuse reprise à ses sources”. Ce passage est un chef-d’œuvre de sophisme et de langue de bois. Vous n’êtes pourtant pas un expert en mauvaise foi. Que l’Occident soit décrié et inquiète, je le comprends, que l’islam n’ait pas connu “ces sauts qualitatifs de la pensée occidentale” et la révolution industrielle du XVIIIIème siècle, ainsi que vous le faites remarquer, rien de bien grave ou fond. “Nous voudrions croire qu’il existe d’autres voies que la voie occidentale, alias que la voie technologique”. Il existe d’autres voies, il suffit de les découvrir ! Mais, de grâce, épargnez-nous l’islam, sa terrifiante routine et son saint radotage ! Une remarque encore. La technologie dont l’Occident est devenu le principal promoteur s’inscrit dans une culture, elle n’est pas un truc pêché on ne sait où, une chose tombée d’on ne sait où : elle est l’une des manifestations d’une culture, le résultat de ces sauts qualitatifs que vous avez eu l’honnêteté d’évoquer. L’islam sera toujours mal à l’aise dans ce monde de technologie parce qu’il n’y a participé en rien, c’est ainsi, mal à l’aise tout en sachant en profiter et plutôt rageusement. Mais je vous laisse à vos chères “victimes”, Jacques Berque, à votre éternel dénié, proscrit, accusé, suspect et tutti quanti.

 

Une caricature qui en dit long. On dénonce l’Occident tout en profitant de ses merveilles technologiques, un comportement infantile auquel il faut savoir opposer tantôt l’indifférence,    tantôt le mépris, sans jamais oublier l’ironie et, mieux, l’humour. Dans tous les cas, ne jamais se laisser intimider.

 

Encore un one-man-show de Pat Condell sur YouTube :

The trouble with islam

 

L’islam tente de s’imposer d’une autre manière. Il est entendu que nous sommes moralement dépravés. L’islam – ce code de la route – est là pour nous remettre dans le droit chemin. Il est vrai que notre monde doit être critiqué, sans trêve. C’est une catharsis autant qu’une maïeutique auxquelles doivent se soumettre les titans. Notre monde est inquiétant ; mais que ceux qui le dénoncent en commençant par se présenter tout de go comme les Excellents passent leur chemin.

 

Nous aurions pu vivre relativement dégagés de l’islam, mais un produit stratégique se trouve en abondance sur son aire. Nous aurions pu vivre en paix avec le monde musulman, arabo-musulman en particulier, nous saluer poliment de loin et prendre le thé à l’occasion.

 

Débordé de partout, irrité par cette technologie qui subjugue la planète et dont nous sommes les principaux acteurs, inquiété par ces géants qui s’affermissent jour après jour et qui ne professent pas l’islam, conscient de son absence de poids dans ces domaines qui façonnent à présent la vie des sociétés, l’islam se dresse et prétend à l’excellence morale. Tiré de sa torpeur, il se frotte les yeux, effrayé, avant de se reprendre et de lancer imprécations et dénonciations essentiellement destinées à lui faire oublier sa propre médiocrité. Sachons l’écouter sans jamais perdre de vue que nous sommes pris dans une stratégie de combat. Et méfions-nous, l’islam a des armes rustiques mais solides. Et sa routine offre les séductions de la routine.

 

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