En lisant Georges-Élia Sarfati

J’ai découvert Georges-Élia Sarfati il y a peu ; depuis, je n’ai cessé de le lire, stylographe en main. J’ai découvert un homme stimulant et nombre de mes intuitions et analyses rejoignent les siennes. Je me permets de rendre compte de l’un de ses articles, aussi analytique que synthétique.

 

 

Georges-Élia Sarfati analyse les rapports discours/idéologies (qu’étudièrent Martemian Rioutine et Armand Robin, avec le langage stalinien), c’est pourquoi il m’intéresse tant. Il ausculte les mots comme Santiago Ramón y Cajal ausculta le système nerveux. Georges-Élia Sarfati est un linguiste qui articule généralement sa pensée sous forme d’essais dont certains ont été publiés chez Berg International Editeurs.

 

L’article en question a pour titre : “L’antisionisme, un antisémitisme politiquement correct”. Il m’a arrêté d’autant plus sûrement que j’avais en tête un article au titre similaire, inspiré par la conclusion d’Emmanuel Berl dans “Nasser tel qu’on le loue”, à savoir que : si on peut être antisémite sans être antisioniste, on ne peut pas être antisioniste sans être antisémite.

 

Georges-Élia Sarfati distingue trois formes de judéophobie : l’antijudaïsme (théologique), l’antisémitisme (sociopolitique), l’antisionisme, trois rameaux qui procèdent d’un même postulat, “celui de la péjoration ou de la criminalisation du fait juif”. [Antijudaïsme / Antisémitisme / Antisionisme] constituent un trio, chacun avec sa voix pour une même chanson… Il y a certes une nuance de taille entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme, une remarque qui ne doit pas cacher que l’antijudaïsme est le terreau dont s’élèvent l’antisémitisme et, plus généralement, toutes les formes de la judéophobie. “L’antisémitisme, dans ses diverses composantes, constitue d’abord une reformulation des accusations de l’antijudaïsme théologique, dans le contexte de la modernité” note Georges-Élia Sarfati. Et l’antisionisme recycle l’ordure antisémite qui recycle l’ordure antijudaïque…

 

Les “Protocoles des Sages de Sion” n’ont certes pas été élaborés par les autorités religieuses, chrétiennes ou musulmanes ; mais on ne peut nier qu’ils constituent “une reformulation pure et simple des plus tenaces accusations de l’antijudaïsme théologique”. Nous sommes dans le recyclage, toujours.

 

Les “Protocoles des Sages de Sion” et “Mein Kampf” ont d’abord été diffusés au Moyen-Orient par des Chrétiens, les Maronites, afin de donner plus de poids à leur refus du sionisme. Ils furent sans tarder relayés par les Musulmans.

 

Au cours de l’affrontement Est/Ouest, et dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’URSS procura un puissant appui aux États arabes et à l’antisionisme. Les quatre étapes de ce transfert de la judéophobie sont les suivants :

 

1. Entre 1933 et 1945. Il convient de tenir compte du prolongement de l’Axe dans les pays arabes qui, outre certains intérêts stratégiques communs, se montrent préoccupés par la “question juive”. Il faut lire les rapports établis par Adolf Eichmann (suite à ses deux missions d’expertise en Palestine) qui désigne sans ambiguïté le Mouvement national palestinien (en particulier son premier responsable, le Grand Mufti) comme l’allié du IIIème Reich. Lire à ce propos : “Le croissant et la croix gammée. Les secrets de l’alliance entre l’islam et le nazisme, de Hitler à nos jours” de Roger Faligot & Rémi Kauffer (Albin Michel, 1990).

 

2. Après la défaite allemande. L’URSS de Staline appuie dans un premier temps la création et l’indépendance de l’État d’Israël. Les fondements collectivistes du jeune État (voir le rôle clé du kibboutz) laissent espérer aux dirigeants soviétiques l’extension de leur zone d’influence dans la région. Soulignons par ailleurs que des nazis “utiles” sont recyclés tant par l’URSS que par les États-Unis au cours de la Guerre froide. Ainsi des nazis trouvent-ils refuge dans des États arabes (Syrie, Égypte, Irak) où ils joueront un rôle important, tout particulièrement auprès de Nasser et du Parti Baas, avec structuration de polices politiques et techniques de propagande.

 

3. 1967. Avec la guerre des Six jours, les cartes sont redistribuées. D’un côté, l’URSS et les États arabes ; de l’autre, les États-Unis et Israël, des alliances que confirmeront la guerre du Kippour (1973) et la guerre du Liban (1982). Georges-Élia Sarfati précise : “Les guerres arabo-israéliennes sont l’occasion d’une mise au goût du jour de la théorie du complot. Le terme « antisioniste » donne lieu à des élaborations très précises de la part de la propagande soviétique qui œuvre, dans ce contexte, de concert avec les différents services de propagande des États arabes. C’est de cette époque que date, notamment en langue française, l’entrée de ce terme dans le vocabulaire”. La mise au goût du jour de la théorie du complot, c’est la réactivation des procédés staliniens (où le mot « sioniste » se vit chargé des pires accusations), procédés mis en œuvre au cours des procès de Moscou (1936-1938). Les “Protocoles des Sages de Sion” (concoctés par la police tsariste) sont relookés. Georges-Elia Sarfati note : “Il est notamment symptomatique, et révélateur de la plasticité de la théorie du complot, qu’elle se prête à de tels recyclages : construite sur une idée simple, étayée à partir des stéréotypes les plus archaïques (combinant archétypes religieux et peurs ancestrales), elle s’avère une fois de plus un puissant levier de mobilisation des opinions”. L’OLP est l’héritière de l’antisionisme de la période 1933-1945 qui vit flirter l’Axe et le Haut Comité arabe, ancêtre de la Ligue des États arabes.

 

4. L’antisionisme planétaire.

● De 1967 à 1982. “La propagande soviétique accrédite l’amalgame sionisme = nazisme”, un amalgame qui en suscitera d’autres dans le genre.

● De 1982 à 1989. L’URSS décline mais la turbine à slogans n’en tourne pas moins et fournit en énergie diverses organisations politiques, tant d’extrême-droite (pas de surprise de ce côté) que d’extrême-gauche de plus en plus virulentes sur la question.

● Depuis la fin des années 1980. La première guerre du Golfe et les deux Intifadas réactivent la théorie du complot.

 

La mutation de l’antisionisme au niveau planétaire est un phénomène qui s’appuie sur la conjonction de quatre facteurs :

a. Le facteur doctrinal, avec la judéophobie spécifiquement arabo-musulmane, réactivée par la judéophobie nazie puis stalinienne.

b. Le facteur politique, avec la coïncidence de l’antiaméricanisme et de l’antisionisme. La propagande nazie puis stalinienne poursuivent leur œuvre alors que les systèmes se sont effondrés. On peut à ce propos noter que si le PCF affiche des résultats électoraux des plus médiocres, son influence idéologique et culturelle dans les médias et l’enseignement n’est pas des moindres.

c. Le facteur sociologique, avec la restructuration du discours tiers-mondiste pris dans la “mondialisation” et contestant le nouvel “ordre mondial”.

d. Le facteur du militantisme actif. On évoque le lobby juif (ou sioniste) mais jamais le lobby palestinien pourtant très actif par le biais d’un pullulement d’associations plus ou moins à la solde de l’Autorité palestinienne qui dispose de puissants moyens générés en partie par les impôts des contribuables européens. Je précise que l’expression lobby palestinien est de moi.

 

L’antisionisme n’est pas “une opinion comme une autre”. Arguments :

● L’argument juridique. L’antisionisme est un délit tant au regard de la législation internationale qu’au regard de la législation relative à la défense des libertés fondamentales. L’antisionisme palestinien récuse la décision de l’ONU (1947) relative au partage de la Palestine entre deux États. Par ailleurs, il propose une définition conspiratrice du sionisme inspirée des “Protocoles des Sages de Sion”, un schéma qui inclut non seulement les Juifs d’Israël mais aussi ceux de la diaspora. Mais surtout, plus insidieusement, les théoriciens de l’antisionisme s’accaparent les valeurs de l’humanisme occidental afin de se rallier l’opinion “éclairée”, au nom de la Liberté, la Justice, la Paix et tutti quanti. Ainsi l’antisionisme a-t-il pu s’institutionnaliser. Voir notamment la résolution adoptée par l’ONU (le 10 novembre 1975) assimilant le sionisme à une forme de racisme, une résolution abrogée peu après la signature des Accords d’Oslo, en 1993. L’antisionisme joue sur le déplacement subtil de l’énoncé de type antisémite. Jadis les Juifs étaient accusés de vouloir détruire l’ordre spirituel existant, à présent les Juifs sionistes (et les sionistes en général) sont traités de “réactionnaires”, de “fascistes” et j’en passe. “Ce qui a rendu plausible ce déplacement, c’est le recyclage de la judéophobie traditionnelle dans les termes de la phraséologie révolutionnaire de type marxiste et tiers-mondiste”. L’antisionisme palestinien fait flèche de tout bois afin de conquérir l’opinion, notamment en s’accaparant les textes fondateurs (lire la Charte de l’OLP in extenso) tels que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1793) ou la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948). “L’antisionisme constitue, en effet, la seule idéologie contemporaine qui a pour but la destruction, le démantèlement, ou la subversion d’un État”. Notons au passage que la Charte de l’OLP n’a jamais été publiée dans son intégralité par les médias occidentaux. Pour une analyse complète de ce document, lire “L’Antisionisme. Israël / Palestine aux miroirs d’Occident” de Georges-Élia Sarfati (chez Berg International Éditeurs, 2002, p. 109 à 120). Ce texte (qui n’a pas été abrogé) a servi et sert encore de matrice à d’autres chartes de mouvance palestinienne, dont les plus radicales.

● L’argument sociologique. L’antijudaïsme théologique fut pendant des siècles et des siècles une doctrine officielle mais aussi une “opinion légitime”. Entre le début de l’Affaire Dreyfus et la défaite du IIIème Reich, l’antisémitisme fut pour beaucoup une “opinion légitime”. L’antijudaïsme théologique a été profondément remis en question (tardivement il faut le dire) par l’Église de Rome à l’occasion concile Vatican II (1962-1965), abrogeant ainsi “l’enseignement du mépris” (l’expression est de Jules Isaac). A ce propos je conseille la lecture de “Le Vatican et la Shoah” de Georges-Élia Sarfati (chez Berg International Editeurs, 2000, une excellente maison d’édition).

 

Je rapporte une note en bas de page, dans l’article “L’antisionisme, un antisémitisme politiquement correct”, car je la juge du plus haut intérêt. Elle met les points sur les i pourrait-on dire : “Il est un fait que l’Église de Rome réaffirme la dogmatique traditionnelle à l’endroit du peuple juif (“peuple témoin”), c’est-à-dire la définition exclusivement cléricale du judaïsme, définition qui, rappelons-le, est l’une des sources culturelles majeures de l’antisionisme. En effet : si le judaïsme n’est qu’une religion, les Juifs ne constituent pas un peuple au sens historique, seulement une entité théologique, comme en témoignent nombre d’expressions passées dans l’usage, telles que “peuple du Livre” ou “peuple de l’Alliance”, etc. Dans le contexte contemporain, le refus arabe s’articule rigoureusement à cette définition du Judaïsme pour récuser toute prétention du peuple juif à se constituer en nation souveraine.”

 

Le travail de réflexion accomplit par l’Église de Rome n’est pas achevé, loin s’en faut. Il doit être entrepris également par les États et les sociétés qui légitiment l’antisionisme. S’il faut attaquer avec détermination l’antijudaïsme théologique, il faut attaquer avec non moins de détermination l’antisionisme politique. On sait ce à quoi conduisent les doctrines et les sentiments antisémites ; on sait ce qui les anime et les propage. L’antisionisme “ne saurait, à aucun titre, être tenu pour une catégorie du jugement moral ou politique. Voilà pourquoi il convient de le distinguer de la critique et de l’exercice de la critique, si l’on ne veut pas ‒ surtout à son corps défendant ‒ se faire le porte-parole, naïf ou duplice, d’une forme difficilement contrôlable d’incitation à la haine”.

 

A bon entendeur, salut !

 

 

 

 

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