Franz Kafka, notes retrouvées – E/H

 

Dans « Seul, comme Franz Kafka » de Marthe Robert, on peut lire dans une note en bas de page : « Contrairement à ce qu’il pourrait laisser croire, Franz Kafka n’était nullement un rond-de-cuir inoccupé, payé à rêvasser et à s’ennuyer. Son poste à la Arbeiter-Unfall-Versicherungs-Anstalt, à demi-nationalisée, comportait de grosses responsabilités. Ses chefs le tenaient pour un collaborateur éminent, et à en juger par ses articles techniques (…), il joignait à ses qualités de juriste d’étonnantes connaissances en mécanique (indispensables pour apprécier le degré de sécurité présenté par certains types de machines). »

Sur les douze volumes qui constituent l’édition complète de Franz Kafka en allemand : cinq volumes, œuvres d’imagination (romans et nouvelles) ; un volume, carnets intimes et fragments littéraires mêlés ; six volumes, « Journal » et correspondance.

A propos de la langue parlée chez ses parents. La mère, Julie, parlait un allemand influencé par le jargon commercial mais aussi par le yiddish. Le père, Hermann, dont la langue maternelle était le tchèque, parlait un allemand fort composite. C’est ce que nous apprenons par une lettre à Ottla, mais Franz Kafka se reprend aussitôt en ajoutant, « (…) pour autant du moins que moi, un demi-Allemand, je sois en mesure d’en juger ». Ainsi, l’auteur d’une prose (allemande) aussi coupante et aiguë que transparente se définit comme « un demi-Allemand », et auprès de sa propre sœur ! Sa suspicion envers le langage, accusé de faire perdurer le mensonge. Crever l’écran du langage pour parvenir à la langue ; il ne s’agit alors plus de faire des phrases pour dénoncer les mots comme véhicules de l’imposture mais de dénoncer les mots de l’intérieur, en les prenant au mot, tout simplement…

Lors de son passage à Paris, au Musée Carnavalet, Franz Kafka s’arrête devant « Le lever de Voltaire à Ferney ». Selon Max Brod, ce qui l’a retenu c’est la spontanéité de l’inspiration – il la connaîtra au moins au cours de l’année 1912, avec notamment « Le Verdict », écrit d’une traite en une nuit. Le tableau de Jean Huber montre Voltaire au saut du lit, en équilibre sur une jambe, enfilant son pantalon et accompagnant sa parole d’un geste de la main, parole que recueille son secrétaire assis devant lui et placé au premier plan de la composition.

La mère de Franz Kafka, Julie Kafka née Löwy (1856-1934)

 

Le respect de Franz Kafka pour les métiers manuels. Ses essais de jardinage et de menuiserie. « Écrire comme forme de la prière » note Franz Kafka dans son « Journal » à l’automne 1920. Aurait-il accepté de gagner sa vie grâce à ses écrits ? Ne se rattacherait-il pas sur ce point à la pensée juive traditionnelle selon laquelle le talmudiste doit exercer un métier (manuel de préférence) pour suppléer à ses besoins et en aucun cas tirer des revenus de son enseignement, soit faire de l’argent avec la Torah ?

Échapper à Prague ! C’est à Berlin qu’il aura vraiment eu le sentiment d’échapper à « la petite mère ». Dès 1902, il demande à l’oncle Alfred, l’oncle de Madrid, de l’aider à s’échapper. Il écrit à Max Brod, dans une lettre datée de la mi-août 1907 : « Mon oncle devrait nous procurer un poste en Espagne, ou bien nous irons en Amérique du Sud, ou aux Açores, à Madère ». Lorsqu’il entre aux Assicurazioni Generali, dont le siège est à Trieste, c’est avec l’espoir d’être envoyé dans cette ville, dans un bureau, ou « d’aller m’asseoir moi-même un jour dans les fauteuils de pays très lointains, de voir par une fenêtre de bureau des champs de canne à sucre ou des cimetières musulmans », ainsi qu’il l’écrit dans une lettre à Hedwig Weiler, début octobre 1907.

Trop de freudisme (peut-être) dans certains écrits de Marthe Robert sur Franz Kafka. Une remarque telle que : « Vu sous l’angle de la théorie analytique, le cas de Kafka est si classique qu’on en ferait aisément un exemplaire de manuel » me semble plutôt désinvolte. Franz Kafka, un cas d’école ? Une considération dégotée dans un bric-à-brac.

« Seul, comme Franz Kafka » s’ouvre sur ces lignes : « C’est l’une des singularités les plus remarquables de l’œuvre de Kafka qu’elle semble tourner autour des grands thèmes de la pensée et de la littérature juives – l’Exil, la Faute, l’Expiation, ou si l’on veut en termes plus modernes, la culpabilité liée au déracinement et à la persécution – sans mettre un seul Juif en scène ni même que le mot “juif” y soit jamais prononcé. Sans doute reconnaît-on çà et là dans les romans et les récits quelques noms juifs bien typiques – Raban Blumfeld, Block, ou à la rigueur, Samsa, bien que les Samsa de Bohême puissent également être chrétiens – mais à ces rares exceptions près, les personnages de Kafka n’ont pas de patronymes révélateurs de leur appartenance ethnique… »

Ce que l’on oublie trop souvent c’est que Franz Kafka dont l’écriture est si ascétique fut influencé, et fortement, par une revue d’esthètes, Kunstwart, qui promouvait une littérature maniérée et old fashioned. Cette influence est sensible dans les fragments de « Description d’un combat » et, plus encore, dans les lettres de jeunesse. Ce style orné ne disparaîtra vraiment qu’avec « Le Verdict ».

Le prénom « Franz » que Hermann donne à son fils est une marque de loyalisme envers François-Joseph 1er (Franz Joseph I), empereur d’Autriche, roi de Hongrie, protecteur légal des Juifs.

Que dire des rapports de Franz Kafka au sionisme ? Il en est très peu question dans ses écrits personnels. Et l’inventaire de sa bibliothèque (publié par Klaus Wagenbach), incomplet il est vrai, ne permet pas d’en savoir plus à ce sujet. En septembre 1913, il assiste au 11ème Congrès sioniste à Vienne où il s’est rendu pour un congrès professionnel en compagnie de son supérieur. Ce séjour dans la capitale autrichienne l’ennui au plus haut point, comme l’ennui ce Congrès sioniste au cours duquel il prend des notes destinées à Felice Bauer. Une lettre à Max Brod datée du 16 septembre 1913 confirme ce sentiment d’inutilité que lui a causé ce congrès – mais aussi ce séjour à Vienne. Son attitude vis-à-vis du sionisme va changer au cours et après la Première Guerre mondiale, sous la pression des événements, avec la recrudescence de l’antisémitisme. C’est un changement lent et nullement linéaire qui s’opère en lui, avec atermoiements et regards en arrière. A en croire la lettre à Felice Bauer datée du 1er septembre 1916, Franz Kafka n’est pas sioniste à cette date. Quelques mois plus tard, il commence toutefois à apprendre l’hébreu. A-t-il déjà en tête de partir pour la Palestine ?

1917 est l’année où la maladie commence à s’installer en lui. C’est aussi l’année de la Déclaration Balfour. Malade, Franz Kafka est obligé de quitter Prague tandis que le projet du Retour s’affirme. Toujours discret au sujet du sionisme, Franz Kafka y aurait-il seulement prêté attention s’il avait été en bonne santé ? Rien ne permet de répondre à cette question. On peut simplement noter qu’il ne devient pas sioniste militant, sa santé fragile ne l’y autorise pas et, surtout, le militantisme n’entre pas dans son tempérament. Quoi qu’il en soit, il poursuit son étude de l’hébreu, seul ou à l’aide de leçons privées, notamment avec Puah Ben-Tovim. Ses cahiers de 1918 contiennent plus d’exercices d’hébreu que d’écrits littéraires.

 

Brouillon d’une lettre de Franz Kafka à Puah Ben-Tovim (1903-1991), début été 1923.

 

Au cours de l’année 1918, il s’intéresse intensément à la culture juive et fréquente notamment l’École supérieure de judaïsme scientifique où il éprouve un grand bien-être. C’est alors qu’il évoque (ouvertement) le projet de s’installer en Palestine, avec Dora Dymant : elle travaillera comme cuisinière et lui comme serveur, dans le même établissement.

Son ami Hugo Bergmann l’invite à le rejoindre à Jérusalem. Il tergiverse, évoque son affaiblissement. Mais ce n’est pas la seule raison. A la femme de Hugo Bergmann, Else, qui s’apprête à venir le chercher pour l’emmener, il écrira, en juillet 1923, que s’il partait pour la Palestine il se trouverait « spirituellement parlant » comme un cassier voyageant en Amérique après avoir détourné de grosses sommes, « et en voyageant avec vous, je n’aurais fait qu’aggraver la criminalité spirituelle du cas. Non, je n’aurais pas eu le droit de partir ainsi, même si je l’avais pu ». Une fois encore, nous sommes confrontés à ses scrupules, l’infinité de ses scrupules qui contribuent à sa terrible pureté – et qui en procèdent.

Brisé le projet sioniste. Un jour de janvier 1922, il dresse la liste de ses projets mort-nés ou morts en bas âge : piano, violon, langues, études germaniques, antisionisme, sionisme, hébreu, jardinage, menuiserie, littérature, tentatives de mariage, appartement personnel. Faut-il lire cet inventaire de l’inachevé dans un ordre d’importance croissant ou décroissant ? Ou bien faut-il le considérer dans le désordre, tous ces inachèvements ayant la même importance ? Pour Marthe Robert, dans cet inventaire, les derniers sont évidemment les plus graves. Je n’en suis pas si sûr.

J’en reviens à Franz Kafka et au rire, au fou rire même ; on sait qu’il lui arrivait fréquemment de déclencher le fou rire de ses amis lorsqu’il leur lisait des passages de ses écrits. Pourquoi n’ai-je jamais ri en lisant Franz Kafka ? Pourquoi ai-je été abasourdi d’apprendre qu’il pouvait faire rire ainsi ? J’ai une réponse (probablement partielle) à cette question : entre lui et nous, il y a la Shoah. Franz Kafka a-t-il fait rire un seul de ses lecteurs après la Shoah ?

Et j’en reviens au livre de Pietro Citati dont le titre original est « Kafka. Un ano della vita di Franz Kafka ». Le livre commence plutôt bien et le lecteur s’y engage avec un certain entrain qu’il commence à perdre vers la fin du premier chapitre. Il y a d’abord comme une présence physique de Franz Kafka, ce qui incite le lecteur à remercier l’auteur. Par exemple, Pietro Citati nous rappelle que Franz Kafka arrivait toujours en retard – ce qui me parut surprenant. Il arrivait en courant, souriant d’un air embarrassé. Il expliquait qu’il aimait beaucoup attendre : l’attente posait un repère défini, une direction vers laquelle se laisser porter en se contentant de regarder sa montre de temps en temps, calmement, et de faire des aller-retour histoire de se dégourdir les jambes, et toujours calmement. Le temps de l’attente était un temps structuré et, pour une fois, il n’avait aucun effort à faire pour qu’il en soit ainsi : il se laissait porter par l’attente, il se reposait en elle comme sur son divan. Alors, pourquoi ne pas faire attendre les autres ? Pourquoi leur refuser le plaisir d’attendre ?

Franz Kafka avait toujours une mise soignée mais jamais vraiment élégante, une mise austère. Durant une longue période, il ne porta qu’une tenue, une même tenue été comme hiver. Alors que tous s’emmitouflaient, il passait dans des vêtements légers. Et même en hiver, il dormait la fenêtre ouverte.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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