Franz Kafka, notes retrouvées – D/H

 

En feuilletant La somme iconographique de Klaus Wagenbach – avec quelques ajouts récents :

Avoir voyagé à Prague avant la disparition du Rideau de Fer m’aura permis de mieux éprouver la Prague de Franz Kafka. L’Europe de l’Est était en noir en blanc comme les photographies qui montrent Franz Kafka, à Prague et ailleurs. Aujourd’hui, lorsque je feuillette cette somme iconographique, je reviens sans effort dans mes souvenirs de Prague.

Franz Kafka fit une partie de sa scolarité au dernier étage du palais Kinsky (de 1893 à 1901) ; et sur une partie du rez-de-chaussée, son père, Hermann, ouvrit un magasin en 1912.

Premier amour, 1905, dans l’établissement hydrothérapique du Dr Ludwig Schweinburg, à Zuckmantel. Impossible de retrouver le nom de ce premier amour.

1911, l’affaire de la fabrique d’amiante de son beau-frère, Karl Hermann, qui, l’année précédente, a épousé sa sœur, Elli (Gabriele). Cette affaire lui fait envisager le suicide. A étudier.

Franz Kafka fait du canoë. Franz Kafka naturiste. Franz Kafka horticulteur – en 1913, il suit un stage d’horticulture à l’Institut de Pomologie de Troja, non loin de Prague. Franz Kafka en voyage en Hongrie avec sa sœur Elli. Franz Kafka au palais Schönborn, etc. S’efforcer de le mettre en situation à l’aide de ses écrits (son Journal et sa Correspondance seront de ce point de vue particulièrement précieux) et des témoignages de ceux qui l’ont connu et de ceux qui l’ont étudié – et j’en reviens à Klaus Wagenbach.

Cadeau de Michel Hecht pour mes vingt-deux ans, « Conversations avec Kafka » (Gespräche mit Kafka) de Gustave Janouch : « A mon cher ami, Olivier, ces conversations avec Franz Kafka, notre grand frère à tous ». De fait, cette remarque ne devait jamais me quitter : Franz Kafka, notre grand frère à tous.

Le milieu social des parents de Franz Kafka, brièvement. La mère, Julie, née Löwy, est issue d’un milieu social très supérieur à celui de son mari, Hermann. Le père de Hermann, Jakob, est boucher dans le village de Wossek, en Bohême méridionale. Hermann grandit avec ses cinq frères et sœurs dans une modeste maison : « Il nous fallait tous dormir dans la même pièce ». Le grand-père maternel de Franz Kafka, Jakob Löwy, est drapier et brasseur. C’est une famille de notable qui jouit d’une confortable fortune. C’est avec le côté de la grand-mère maternelle que Franz Kafka se sent le plus d’affinités. Précision : Jakob Löwy a quatre enfants d’une première femme, Esther Porias (outre la mère de Franz Kafka, trois fils : Alfred, Richard et Josef) ; après la mort prématurée de cette dernière, il a de sa deuxième femme, Julie Heller, deux enfants (Rudolf et Siegfried).

 

Une vue du ghetto de Prague prise en 1898

 

Franz Kafka a entretenu d’excellentes relations avec la plupart de ses oncles, à commencer par l’oncle Siegfried (médecin de campagne) et l’oncle Alfred (directeur d’une compagnie de chemins de fer à Madrid qui se rendait fréquemment à Prague). La lignée de cette grand-mère maternelle est riche en talmudistes, savants, médecins, célibataires et « originaux », au vu de la société d’alors.

Dans cette somme iconographique (page 86), une photographie de l’oncle Alfred (Löwy), madrilène et célibataire. Il porte de nombreuses décorations, au cou, sur la poitrine, en écharpe, des médailles et des plaques. L’oncle Rudolf, célibataire, comptable dans une brasserie, converti au catholicisme. Hermann Kafka comparait volontiers son fils à cet oncle, une manière de se moquer de lui. L’oncle Richard tenait un magasin de confection à Prague.

Triesch, une petite agglomération de Moravie où vivait l’oncle Alfred. Une photographie de groupe prise chez ce dernier, le 12 juillet 1914. Debout derrière le sofa, cinq hommes ; le deuxième à partir de la gauche est l’oncle Siegfried. Sur le sofa, quatre femmes se tiennent serrées. Deuxième à partir de la gauche, Ottla, la plus volumineuse. A sa droite Trude, à sa gauche Martha, les filles de l’oncle Richard. Trude est très belle et j’ai détaillé son visage plus d’une fois à la loupe. Page 84, un portrait du frère aîné du père de Franz Kafka, Filip, commerçant aisé, considéré dans la famille comme un joyeux luron amateur de plaisanteries grivoises. Trois de ses fils ont émigré en Amérique.

A partir de 1893, l’ancien ghetto de Prague est presque totalement démoli – « assaini » – au cours des deux décennies suivantes. Franz Kafka confiera à Gustav Janouch : « Notre cœur continue à ignorer l’assainissement accompli. La vieille ville juive malsaine qui est en nous a beaucoup plus de réalité que la ville neuve et hygiénique qui nous entoure. »

La famille était volontiers prétexte à voyages : Filip, le frère aîné de son père (des membres de cette famille transparaissent dans « Le disparu »), vivait à Kolín ; Heinrich, autre frère de son père, vivait à Leitmeritz ; Anna et Julie (des sœurs de son père) vivaient à Strakonitz ; l’oncle Siegfried vivait à Triesch. Franz Kafka a également rendu visite à Josef Löwy, frère de sa mère, épicier à Paris ; mais il n’est pas allé voir Alfred, « l’oncle de Madrid », à Madrid.

J’ai d’emblée imaginé Franz Kafka claquemuré dans le centre de Prague avant d’apprendre (d’abord par Klaus Wagenbach) que pour son époque, et considérant sa situation de « provincial », il avait beaucoup voyagé. La liste de ses déplacements est longue. Par ailleurs, il suivait de près les progrès de la technique : le téléphone, le parlographe, le cinématographe, le métropolitain, l’automobile. En 1909, il interrompt ses vacances pour assister à un « meeting aérien » (expression pompeuse quand on voit les engins d’alors), près de Brescia, du 5 au 13 septembre. Son article, « Die Aeroplane in Brescia », paru dans la presse, est le premier consacré aux avions dans la littérature allemande.

Grâce à l’intervention de l’oncle Alfred, Franz Kafka entre à la filiale praguoise Assicurazioni Generali (il y travaille d’octobre 1907 à juillet 1908) ; mais considérant les conditions de travail (les horaires en particulier), il ne tarde pas à chercher un autre emploi qu’il finit par trouver à la Compagnie d’assurances ouvrières contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême, grâce au père de son camarade de lycée, le Dr Otto Přibram. Il y entre en 1908, année où Robert Marschner est nommé directeur, un directeur bien décidé à redonner de la vigueur à une compagnie anémiée. Franz Kafka y restera jusqu’à sa retraite, en 1922. Il occupe un bureau au dernier étage (Na Poříčí 7). Il est aussitôt reconnu comme un rédacteur remarquable et un juriste non moins remarquable. Il est notamment chargé de rédiger des textes de propagande et de vulgarisation pour la compagnie, comme par exemple l’assurance obligatoire dans les métiers du bâtiment ou l’assurance automobile. Il est également chargé de contrôler les usines de quatre districts en Bohême septentrionale : Friedland, Rumburk, Reichenberg (le plus important de ces districts) et Gablonz. J’ai donc appris grâce au travail de Klaus Wagenbach que Franz Kafka n’était pas confiné dans un bureau, comme l’un de ces Messieurs les ronds-de-cuir. Il faisait de fréquentes tournées d’inspection et, de ce fait, il connaissait les conditions de travail en usine. A ce propos, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il fut le seul écrivain de la bourgeoise d’alors à avoir de telles connaissances. Le secteur dont il avait la responsabilité était devenu le centre industriel le plus important de la monarchie danubienne grâce à l’esprit d’entreprise d’un grand propriétaire terrien, le comte Clam-Gallas. Voir le palais Clam-Gallas (début XVIIIe, Prague), avec ses deux paires d’Hercules sculptées par Matyáš Bernard Braun et qui flanquent son entrée. Le château de cet aristocrate, à Friedland où Franz Kafka se rendait fréquemment, fut l’un des modèles pour « Le Château ».

 

Une vue du ghetto de Prague avant assainissement

 

Dans le « Journal », en date du 6 juillet 1916, on peut lire : « Jamais encore je n’ai été intime avec une femme, sauf à Zuckmantel. Puis une autre fois avec la Suissesse à Riva. La première était une femme et j’étais ignorant, la deuxième était une enfant et j’étais dans le plus profond désarroi ». On ne sait qui sont la femme de Zuckmantel et la Suissesse de Riva. L’interprétation psychanalytique de Marthe Robert dans « Seul, comme Franz Kafka » ; intéressante, du grand classique freudien. L’interprétation freudienne tourne fort joliment sur elle-même.

Parmi les idées erronées qui se sont formées en moi, à mon insu, alors que je lisais Franz Kafka, celle selon laquelle il ne riait jamais et qu’il était incapable de rire. Or il riait et faisait rire, et en lisant ses textes. Je n’ai pas immédiatement perçu la dimension comique chez Franz Kafka. Je l’ai perçue au cours des années de maturité et avec l’aide de quelques-uns.

L’année 1912, une année exceptionnellement féconde pour Franz Kafka. C’est en 1912 qu’il voyage à Weimar et fait un séjour de trois semaines au Jungborn. Sa vie durant il suivra les prescriptions alimentaires dispensées par cet établissement. La période de fécondité inhabituelle (quelques semaines) qui fait suite à la rédaction (en une nuit) du « Verdict », avec les centaines de lettres à la fiancée, Felice Bauer, dans les mois qui suivent, une activité épistolaire si soutenue qu’elle repousse l’activité strictement littéraire. Franz Kafka y voit une alternative – un compromis – entre écrire et vivre, une alternative dans laquelle il s’efforce de se conforter en s’adonnant par ailleurs à des travaux de jardinage.

Son « Journal », avec inclusions de petits textes en prose et d’ébauches de récits, est l’écrit de Franz Kafka auquel je reviens le plus souvent, avec sa correspondance.

Ce dessin (à l’encre me semble-t-il) que fit Friedrich (Bedřich) Feigl (1884-1965) de Franz Kafka au cours d’une lecture privée. Il est assis dans un fauteuil dont le dossier et les bras forment une seule courbe, un livre ouvert sur les genoux. Le meilleur de Friedrich Feigl, le noir et blanc, dessins et estampes.

Les dernières années. Franz Kafka poursuit ses études d’hébreu à Zürau. Fiançailles avec Julie Wohryzek, fille d’un cordonnier praguois. Le père s’oppose fermement à ce projet, ce qui déclenche la « Lettre au père », écrite en novembre 1919, lors d’un second séjour à la Pension Strüdl, près de Liboch, sur l’Elbe. L’amitié avec Milena Jesenská, avec Robert Klopstock, avec Dora Dymant. Trop de choses à dire.

Une lettre de Julie Kafka à Franz et Ottla, à Zürau, en date du 23 janvier 1918, avec en-tête Hermann Kafka Prag I., Altstadterring N.°16 Palais Kinsky – Galanteriewaren en Gros, et le choucas posé sur une branche.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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