Franz Kafka, notes retrouvées – C/H

 

Franz Kafka, né un 3 juillet, mort un 3 juin.

Les photographies de Prague de Jan Parik (né en 1936). La pertinence du noir et blanc encore. L’omniprésence (suggérée) de Franz Kafka dans ses photographies.

Le « Journal » proprement dit, soit treize cahiers in-quarto.

Selon Max Brod, Franz Kafka a commencé à dessiner au cours de ses études supérieures, dans les marges de ses cours polycopiés. Le « Journal » et les cahiers bleus in-octavo (1916-1918) sont souvent agrémentés de petits dessins. En 1921, Gustav Janouch le trouve dans son bureau, à la Compagnie d’assurances pour les accidents du travail dans le royaume de Bohême en train de dessiner. Franz Kafka est un écrivain extraordinairement visuel, ce qui est particulièrement visible dans son « Journal ».

Il y a dans le « Journal » de Franz Kafka des phrases isolées d’une banalité magique qui produisent sur moi un effet proche de celui des peintures du réalisme magique (Magister Realismus), une désignation élaborée par Franz Roh dans son ouvrage majeur paru en 1925, « Nach-Expressionismus, Magischer Realismus. Probleme der neuesten europäischen Malerei », le réalisme magique dans ses tendances internationales. A ce propos, j’ai dans ma bibliothèque un petit livre de Franz Kafka, « Le Pont », aux Éditions Gallimard, collection Enfantimages, avec illustrations de Henri Galeron. Magischer Realismus… Ce court texte commence ainsi : « J’étais dur et froid, j’étais un pont, un pont jeté sur un ravin. Les orteils plantés d’un côté, les mains s’agrippant de l’autre, je m’étais encastré fermement dans l’argile gluante. »

Parmi ces phrases d’une banalité magique, et un peu au hasard (je dois malheureusement me contenter d’une traduction, de Marthe Robert il est vrai) : « La famille était réunie pour le dîner. A travers les fenêtres sans rideaux, on pouvait voir la nuit tropicale », « Dans la forêt sombre, dans le sol détrempé, je ne retrouvais mon chemin que grâce au blanc de son faux-col », « Le bruit du balai qu’on passe sur le tapis dans la chambre d’à-côté est perçu par l’oreille comme celui d’une traîne qui bouge par saccades ». Il existe d’assez nombreuses notations dans le « Journal » qui rendent compte d’une existence de l’autre côté de la cloison.

 

Max Brod (1884-1968)

 

On n’insistera jamais assez sur l’aspect puissamment pictural de l’écriture de Franz Kafka, que révèle tout particulièrement son « Journal », un aspect plus marqué encore dans la partie intitulée « Notes de voyage », soit : « Journal d’un voyage à Friedland et Reichenberg » / « Lugano, Paris, Erlenbach » / « Voyage de Weimar à Jungborn (28 juin – 29 juillet 1912) », page 567 à page 654 des Éditions Bernard Grasset, achevé d’imprimer avril 1977. A propos de ces notes, Max Brod écrit à la fin de sa postface (rédigée à Tel Aviv en 1950) : « Elles rapportent des événements et des choses vécues, dans un style pragmatique qui ne constitue pas un point de départ pour des travaux ultérieurs et qui est celui d’un touriste. Il est vrai que ce touriste est Franz Kafka et que sa manière de voir, si elle est absolument naturelle, reste cependant symbolique et s’écarte de façon mystérieuse de tous les usages. »

L’attention de Franz Kafka aux rêves a (évidemment) attiré les Surréalistes, à commencer par André Breton qui s’était rendu à Prague en 1935, à l’invitation des Surréalistes tchèques Karel Teige et Vítězslav Nezval. A ce propos, j’ai lu il y a peu un délicieux petit livre de ce dernier, « Rue Gît-le-Cœur », où il retrace son séjour à Paris.

Parmi les traducteurs de Franz Kafka, Bruno Schulz avec « Le Procès » (traduction de l’allemand au polonais).

Les premiers livres de Franz Kafka que j’ai lus : « La Métamorphose » puis « La colonie pénitentiaire » puis « Lettre au père » puis « Journal » puis une partie de sa correspondance. Pour ce qui est de mes autres lectures de Franz Kafka, je pourrais les citer toutes mais dans le désordre, sans jamais parvenir à rétablir un ordre chronologique. Il est vrai que je suis tellement revenu sur certains de ses écrits que cet ordre s’est embrouillé. Quant aux écrits sur Franz Kafka, Klaus Wagenbach (son premier écrit sur Franz Kafka date de 1958) aura été mon premier guide ; puis sont arrivés Marthe Robert, Max Brod, Maurice Blanchot et Alexandre Vialatte, pour ne citer qu’eux.

Outre les trois sœurs de Franz Kafka, le comédien Isaac Löwy est mort en déportation ainsi que Milena Jesenská, non-juive, morte à Ravensbrück.  Klaus Wagenbach a bien montré qu’en regard de Franz Kafka les historiens ne pourront ignorer la Shoah. Klaus Wagenbach a par ailleurs pris parti aux débats politiques dans la R.F.A., en particulier sur la question du terrorisme, héritier du nazisme, en partie au moins. Lire de Klaus Wagenbach, « La Fraction Armée Rouge et la Nouvelle Gauche » dans Les Temps Modernes (N° 396-397, juillet-août 1979, p. 273-287).

Georges Bataille, dans son article « Kafka et le communisme » écrit : « Encore une fois, loin d’être déplacée, l’hostilité des communistes est nécessaire à l’élémentaire compréhension de Kafka ». L’activité efficace « élevée à la rigueur d’un système fondé en raison, que le communisme veut être, donne théoriquement la solution de tous les problèmes ». L’attitude du communisme vis-à-vis de Franz Kafka peut nous aider à mieux comprendre Franz Kafka, à l’envisager en creux. Il faut méditer cet article paru dans Critique (N°41, octobre 1950, p. 35-36).

15 août 1952, mort de Dora Dymant à Londres. Elle avait consacré sa vie à la défense de la littérature et de la culture yiddish. Alors qu’elle était déjà malade, elle avait commencé à rédiger des notes sur Franz Kafka. Marthe Robert qui la connaissait personnellement traduira une partie de ces notes (inédites) dans la revue juive Evidences (N° 28, 1952, p. 41-42).

 

Recto-verso de l’enveloppe d’une des très nombreuses lettres de Franz Kafka à Felice Bauer

 

Parmi les très nombreux livres consacrés à Franz Kafka, un livre au ton extraordinaire, une sympathie, « L’Autre procès : lettres de Kafka à Felice » d’Elias Canetti. Rien à voir avec le tintamarre monocorde de Pietro Citati. Ce livre m’a profondément marqué, en partie parce qu’il confirmait certaines de mes impressions de lecteur, avec cette volonté sous-jacente et implacable qu’eut Franz Kafka de se soustraire à toutes les formes de pouvoir, une volonté qui se traduit avec une netteté augmentée dans les récits dont les personnages sont des animaux. Dans ce livre d’Elias Canetti, il est question de la Chine et de Franz Kafka, de Franz Kafka comme écrivain chinois pour ces histoires d’insectes. « Depuis le XVIIIe siècle, la littérature européenne a souvent emprunté ses thèmes à cette littérature. Et pourtant, le seul écrivain chinois de nature que possède l’Occident, c’est Kafka. Dans une annotation qui pourrait émaner d’un texte taoïste, il a personnellement résumé ce que “le petit” représente pour lui : “Deux possibilités : se faire infiniment petit ou l’être. La seconde serait accompli, donc l’inaction ; la première, le commencement, donc l’action” ». Pour le grand connaisseur de la littérature extrême-orientale Arthur Waley, Franz Kafka est le seul prosateur de langue allemande qu’il lût avec entrain. Arthur Waley évoquait volontiers le taoïsme « naturel » de Franz Kafka.

Le livre de Jean-Michel Rey, « Quelqu’un danse. Les noms de F. Kafka » (publié aux Presses Universitaires de Lille), s’ouvre sur six pages d’exergues. On y trouve le nom d’Otto Weininger : « Les choucas, corbeaux et autres oiseaux noirs ne se rencontrent pas dans les endroits découverts et lumineux ». Une importance particulière est accordée au texte de Franz Kafka intitulé « Discours sur la langue yiddish ». C’est un livre plein de richesses mais le long duquel on finit par peiner avec cette écriture universitaire années 1980 qui complique tout comme à plaisir, à moins qu’elle ne s’emberlificote en elle-même par manque d’élan.

Lu le beau livre d’un traducteur de Franz Kafka (un traducteur mais aussi un merveilleux écrivain, principalement avec ses chroniques), Alexandre Vialatte, le véritable introducteur de Franz Kafka en France. Ce petit livre porte un titre sobre et émouvant : « Mon Kafka ». Il réunit l’intégralité des essais et des articles qu’il a consacrés à Franz Kafka. Dans sa « Note de l’éditeur », Jean-Claude Zylberstein remercie Pierre Vialatte, le fils d’Alexandre Vialatte, de lui avoir permis de compléter, par l’adjonction de sept chroniques consacrées à Franz Kafka (publiées dans deux autres recueils), « Kafka ou l’Innocence diabolique ». Il le remercie également d’avoir consenti à utiliser un nouveau titre, « Mon Kafka ». Dans l’avant-propos à l’édition que j’ai entre les mains, Pierre Vialatte et son collaborateur François Béal exposent scrupuleusement la manière dont ils ont procédé à la structuration de ce livre. A sa mort, en 1971, Alexandre Vialatte laissait des montagnes de papiers (des articles publiés souvent sous pseudonymes et des manuscrits). Je n’ose imaginer le travail qui incomba à ceux qui s’employèrent à y mettre de l’ordre. Ses « Chroniques » par exemple ont connu de nombreuses éditions remaniées. Après la mort de sa femme, Hélène, Alexandre Vialatte maintint une vaste correspondance et poursuivit la rédaction de ses chroniques mais aussi de romans qu’il ne prit plus la peine d’envoyer aux éditeurs et dont il empila les manuscrits dans des boîtes en carton lorsqu’il ne les perdait pas. Alexandre Vialatte, mon émotion en lisant « Battling le ténébreux », l’un de mes livres de chevet d’adolescent.

Dans « Mon Kafka » on peut lire : « Ses textes sont toujours sous-tendus par l’angoisse, supervisés par l’ironie et présentés minutieusement avec une objectivité de compte-rendu, de procès-verbal qui ne permet plus de distinguer si l’angoisse n’est pas du sadisme et qui donne à l’humour le ton du pince-sans-rire, alors que Kafka au contraire éprouve tout, et l’angoisse et l’humour, avec une violence sans mélange et que le fond de ses rapports avec les personnages est une tendresse comme celui de ses rapports avec les hommes est un amour. Mais son art, dans lequel il pousse le souci de l’anonymat jusqu’à la froideur scientifique, lui donne l’air de n’étudier ses personnages que comme des hannetons d’Australie et de les présenter au lecteur piqués sur des bouchons de liège. Il en résulte une impression unique, quelque chose de cruel et de réjouissant dans une atmosphère puérile, le plaisir de l’enfant qui admire un papillon ou qui décortique des sauterelles. Il est caractéristique que les produits de l’art de Kafka, si savants, pourtant, si subtils, si nuancés, si exhaustifs, s’impriment surtout visuellement dans la mémoire (…) sous forme de dessin d’enfant, avec des éléments linéaires, des teintes plates, des angles aigus, des perspectives déformées, quelque chose de simpliste et de clair qui est le contraire, disons, de la peinture à l’huile ». Ces lignes m’apparaissent comme remarquables dans la mesure où elles précisent ce que j’ai éprouvé dès ma première lecture de Franz Kafka, « La métamorphose », à savoir que Franz Kafka est un écrivain terriblement visuel, le plus visuel des écrivains. C’est aussi pourquoi des artistes me font immanquablement penser à Franz Kafka. J’ai cité Alfred Kubin, je pourrais également citer Paul Klee, son humour sous-jacent et à double-fond (avec notamment l’une de ses œuvres les plus célèbres, « Revolution des Viaductes », 1937). Alexandre Vialatte a raison de préciser que l’écriture de Franz Kafka est « le contraire, disons, de la peinture à l’huile ». Je  l’ai d’emblée éprouvé comme un écrivain visuel, terriblement visuel, et comme un graveur plus qu’un peintre, un graveur en taille directe (pointe sèche et burin) mais aussi à l’eau-forte (l’acide dans lequel la plaque est immergée).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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