Franz Kafka, notes retrouvées – B/H

 

(Notes éparses écrites sur une feuille volante quadrillée, d’une écriture serrée et sans aucun paragraphe). Me procurer des écrits sur l’art d’Oskar Pollak (né en 1883), surtout connu pour avoir été l’un des amis de Franz Kafka qu’il avait rencontré à l’Altstädter Gymnasium de Prague. Ses nombreuses études sur la Renaissance et le Baroque. Se porte volontaire ; est tué sur le front austro-italien, le 11 juin 1915, à Isonzo. A la rentrée 1902, Franz Kafka fait la connaissance de Max Brod (1884-1968) qui lui fera rencontrer Oskar Baum (1883-1941) et Felix Weltsch (1884-1964). Engagé le 30 juillet à la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême (fondée en 1899). Son travail : s’occuper principalement de l’information juridique des entreprises, des mesures de protection contre les accidents, des protestations des industriels contre « le degré de risque » qui leur est attribué.

Contrairement à une idée reçue (tout au moins, contrairement à une idée que j’ai d’abord eue), Franz Kafka ne restait pas enfermé dans un bureau entre des piles de dossiers, il se déplaçait. Homme de bureau, il fut aussi un homme de terrain. Il s’efforçait d’expliquer le bien-fondé du principe de l’assurance obligatoire auquel s’opposaient les organisations représentant le patronat.

Lire « Discours sur la langue yiddish » prononcé par Franz Kafka, le 18 février 1912, à la salle des fêtes de la Maison communale juive de Prague. La nuit du 22 au 23 septembre 1912, une nuit au cours de laquelle Franz Kafka écrit d’un jet « Le Verdict », une puissance d’écriture qu’il ne retrouvera jamais. C’est entre 1912 et 1914, au cours de deux périodes distinctes, qu’il écrit ses textes majeurs. Voir « La Métamorphose », « A la colonie pénitentiaire » (publiés de son vivant) et deux romans, « Le Disparu » (deviendra « L’Amérique ») et « Le Procès », laissés inachevés et publiés après sa mort. Seules les années 1917 et 1922 seront aussi fécondes.

 

Klaus Wagenbach (né en 1930, à Berlin), une photographie de 1975.

 

Ma première lecture de Franz Kafka, « La Métamorphose ». Ma première lecture sur Franz Kafka, la petite étude de Klaus Wagenbach aux Éditions du Seuil, collection « Écrivains de toujours » (1975). Dans cette collection, Kafka est en n.° 81, juste après Hegel, n.° 80, juste avant Freud, n.° 82. En couverture, une belle photographie de Yan Parik montre des silhouettes de Prague, dans une atmosphère bleutée et brumeuse, comme à l’opéra. Lorsque je feuillette ce livre, je me vois reconduit dans des impressions très particulières, indéfinissables, comme me reste indéfinissable le pouvoir d’attraction qu’exerce sur moi Franz Kafka ; et c’est bien ainsi. Dans ce petit livre richement illustré, des images m’ont retenu plus que d’autres.

Parmi ces images : des silhouettes de Prague où domine celle de Notre-Dame du Týn, la plus griffue de toutes, ce qui explique que ces mots de Franz Kafka aient été placés en légende : « Prague ne nous lâchera pas. Cette petite mère a des griffes ». Une fois encore, le sens propre et le sens figuré s’emboîtent chez Franz Kafka comme des mécanismes de haute précision, d’où, probablement, l’une des raisons du pouvoir d’attraction qu’il exerce, et comme malgré lui. Les tours de Notre-Dame du Týn évoquent immanquablement de trident de Poséidon, mais dans une version très élaborée, destinée à ne laisser aucune chance à ceux qu’elle atteint. Autres images  contenues dans cette petite étude de Klaus Wagenbach : 1. Des schémas d’arbres cylindriques sur les dégauchisseuses (un système que recommande Franz Kafka pour des raisons de sécurité). 2. Le dernier portrait de lui où plus que jamais ressort son aspect oiseau – choucas. 3. L’un des flirts de Franz Kafka, Margarethe Kirchner, fille des gardiens de la maison de Goethe à Weimar. Il l’a rencontrée en juillet 1912, un mois donc avant sa rencontre avec Felice Bauer. Une photographie de médiocre qualité les montre au fond du jardin de la maison de Goethe, devisant sur un banc. Franz Kafka est en costume cravate et il me semble qu’il est assis sur un accoudoir de ce banc. Ils ont l’air bien sages, avec leurs mains croisées sur les jambes.

Lu le livre de Pietro Citati (né en 1930), « Un anno della vita di Franz Kafka », qui vient d’être traduit de l’italien au français. Certes, on le lit avec élan : Pietro Citati est un conteur de grand talent ; mais le livre refermé, on a le sentiment d’avoir été trimbalé, avec cette frénésie à chaque page, ce ton dont la modulation est pauvre. C’est un tintamarre permanent, avec averse d’adjectifs, le plus souvent au superlatif absolu. J’ai repoussé ce livre avec agacement. Et puis que vaut un auteur qui écrit indifféremment sur Goethe, Tolstoï et Alexandre le Grand ? Ses sujets ne sont que des sujets – les sujets de sa majesté l’auteur –, autant de prétextes à effectuer des numéros de virtuose et à faire sonner les cuivres.

L’une des possibles sources de la fascination que Franz Kafka exerce sur moi : quelque chose d’extraordinaire, au sens le plus strict du mot « extraordinaire » – extra-ordinaire –, se glisse dans l’ordinaire, le quotidien. Et cette fascination est d’autant plus soutenue que j’ignore presque toujours comment sa vie et son œuvre passent l’une en l’autre. Son « Journal » est par excellence mon livre de chevet sans que je comprenne vraiment pourquoi. J’en possède l’édition Bernard Grasset, achevé d’imprimer avril 1977 avec, en couverture, une photographie tronquée qui m’a longtemps intrigué. J’en ai découvert l’intégralité dans la somme iconographique de Klaus Wagenbach, en page 51 : Franz Kafka a la main posée sur la tête d’un chien ; à côté de ce dernier se tient la serveuse Hansi Julie Szokoll, selon une précision apportée par Max Brod. Le mot « serveuse «  est pudique.

J’aimerais écrire un livre (ou plutôt une série d’articles) sur mes lectures de ce « Journal », avec glissements de plans (sens propre et sens figuré), superpositions et enveloppements…

Felice Bauer (1887-1960) la Berlinoise. Elle a vingt-cinq ans lorsqu’elle rencontre Franz Kafka, le 13 août 1912, à Prague, chez Max Brod. Elle occupe alors une poste important chez Carl Lindström AG, une société qui fabrique des dictaphones et des « parlographes ». Ils évoquent un projet de voyage en Palestine. Sa première lettre à Felice date du 20 septembre 1912. Je possède l’édition NRF Gallimard des « Lettres à Felice » (Vol. I, du 20 septembre 1912 au 2 mai 1913 / Vol. II, du 3 mai 1913 au 16 octobre 1917). L’énigmatique Grete Bloch (née en 1892, morte en déportation), une figure aussi discrète qu’importante dans la vie de Franz Kafka, une figure qui m’intrigue comme m’intriguent tous les intermédiaires.

Dans la nuit du 9 au 10 août 1917, Franz Kafka crache du sang pour la première fois ; au cours de la nuit suivante, il en crache en abondance. Il ne connaît pas encore la nature exacte de son mal qui au début du mois de septembre suivant est diagnostiqué. Il avait commencé à l’attribuer à ses démêlés avec Felice Bauer, avec laquelle il rompra définitivement en décembre 1917.

L’une des photographies de Franz Kafka que je préfère : il est en compagnie de sa sœur préférée, Ottla, à Zürau. Ils se tiennent souriants, en manteaux longs et sombres, mains dans les poches, sur le seuil d’une maison. Septembre 1917, Franz Kafka quitte Prague pour un long congé, soit huit mois qu’il passera à Zürau (un village de Bohême) où Ottla gère une ferme. Ci-joint, une étude de Robert Kahn, « Déclasser les “Aphorismes de Zürau” » :

http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?declasser-les-aphorismes-de-zurau.html

 

 Ottla (Ottilie) Kafka (1892-1943) et son époux Josef David en 1920.

 

Un amour de Franz Kafka moins connu que d’autres (Felice Bauer, Dora Dymant ou Milena Jesenská) : Julie Wohryzek (1891-Auschwitz 1944).

Sa tombe au nouveau cimetière juif, à Prague. Je m’y suis rendu il y a trois ans, un été. Il faisait chaud et dans cet espace envahi par la végétation, avec de hauts arbres aux frondaisons resserrées, je goûtai une fraîcheur de cave. A l’entrée, le gardien m’avait prêté une kippa. Qui est l’auteur de cette stèle qui orne sa tombe, une stèle faite dans un matériau d’une terrible matérialité que fait toutefois oublier la forme – comme une aiguille de cristal de roche à six facettes ? De bas en haut, en lettres de bronze : Julie Kafka (1856-1934), Hermann Kafka (1854-1931), Dr. Franz Kafka (1883-1924). Le Dr. (Doctor)  pourrait prêter à sourire.

Hans Fronius l’Autrichien (1903-1988), l’un des plus pertinents illustrateurs de Franz Kafka. Son maître et ami, Alfred Kubin, autre artiste dont l’univers est frère de celui de Franz Kafka. J’ai découvert Hans Fronius par une petite gravure sur bois montrant Franz Kafka, un portrait que je n’aime guère contrairement à nombre d’œuvres de ce grand artiste, particulièrement ses œuvres en noir et blanc, ses estampes.

L’été 1906 à Triesch, chez son oncle, le Dr. Siegfried Löwy, médecin de campagne. En octobre de la même année, il entre à la compagnie Assicurazioni Generali pour une courte période.

Son intérêt pour l’anarchisme (Kropotkine en particulier) et le naturisme. Le mélange de respect et d’ironie qu’il manifeste envers les diverses spécificités du naturisme. Des photographies d’un camp naturiste dans la somme iconographique de Klaus Wagenbach, page 124 à page 127. Voir Jungborn (Fontaine de Jouvence) dans le Harz, un vaste établissement fondé par Adolf Just, où Franz Kafka passa trois semaines en juillet 1912. Parmi ces photographies, deux nudistes, des hommes d’âge mûr en couvre-chefs wilhelminiens – dont un casque à pointe. A Jungborn, Franz Kafka travaille à son premier roman, « Le Disparu » (ou « L’Amérique »). Il écrit à Max Brod : « Ne critique pas la sociabilité ! Je suis venu ici également pour rencontrer des gens… Quelle vie mené-je à Prague ! Ce désir de contact humain que je ressens et qui se transforme en angoisse dès qu’il est exaucé ne trouve son compte que pendant les vacances. »

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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