Notes libres, en lisant Léon Ashkenazi – 1/2

 

J’ai écrit cet article en lisant une partie de la transcription d’une conférence donnée en 1988 par Léon Ashkenazi (surnommé « Manitou ») et intitulée « Abraham l’Hébreu, l’espérance de fraternité », un titre somptueux et prometteur. Ces notes sont libres, ainsi que l’indique le titre de l’article. Elles consistent en paraphrases et en courtes digressions suscitées par certaines de ses remarques. Ce sont des digressions d’humeur, le plus souvent, et qui n’engagent que moi, j’insiste.

Abraham est à l’origine de l’histoire d’Israël. Il vient de Our-Kasdim (dans ce qui est aujourd’hui une région frontière entre l’Irak et le Koweït) et il va se mettre en route vers ce qui est aujourd’hui Israël et que la Bible, il y a quatre millénaires, nommait déjà le pays des Hébreux. Les Juifs sont donc d’origine hébraïque, ce que des siècles et des siècles en diaspora ont fait oublier à certains d’entre eux qui regardent à l’occasion Israël comme une poule qui a trouvé un couteau, sans parler de l’hostilité ouverte ou cachée d’autres Juifs (peu nombreux je l’espère) envers ce pays. Léon Ashkenazi qui doit avoir assez souvent le sourire aux lèvres lorsqu’il écrit rappelle à ces Juifs, et à tout hasard, histoire de leur remuer les fesses, que « les Israéliens sont des Juifs redevenus hébreux, et sont des Hébreux d’origine juive ». Il précise que ce n’est en rien une boutade et il poursuit avec cette autre précision, à savoir que « les Juifs dans leur quête d’identité doivent retrouver leur origine hébraïque ; et que les Israéliens, en tant qu’ils assument leur identité, ne doivent pas oublier leurs origines juives ». Qui dit mieux ?

 

Léon Ashkenazi (1922-1996) avec une notice biographique Akadem : http://www.akadem.org/medias/documents/–biomanitou_1.pdf

 

Le gigantesque monde chrétien n’a que trop tendance (et souvent en toute bonne foi, ce qui est bien le pire) à se prendre pour Israël. Il est vrai que pour cause de Shoah et d’État d’Israël, le Verus Israel a pris du plomb dans l’aile et que les efforts de la part de la Chrétienté se sont multipliés. Raphaël Draï est le premier à le reconnaître, sans jamais tomber dans les mamours. Je rappelle que peu avant sa mort, il a publié une somme : « Jésus. Lecture de l’Évangile selon Luc », en deux tomes ; et, une fois encore, j’invite ceux qui me lisent à écouter (ou réécouter) son entretien avec Antoine Mercier, intitulé « Une lecture juive de l’Évangile » (durée environ 30 mn). C’est amical mais coupant, sans concession. Et c’est ainsi que l’amitié doit être sous peine de tomber dans la caricature d’elle-même :

https://www.youtube.com/watch?v=ITRdYClY_qM

Le monde post-chrétien (qui est ce qu’il est parce qu’il a été chrétien), un monde sécularisé, a récupéré une certaine défiance (pour ne pas dire animosité) chrétienne contre les Juifs qu’il a transposée sur Israël et le sionisme, mot qu’il charge de tous les maux, d’où cette sollicitude de nurse pour les « pauvres » Palestiniens.

Cette digression n’est pas de Léon Askenazi, on s’en doutera. Mais l’une de ses indications m’a poussé dans ce sens. L’Islam lui aussi s’énerve. Quoi ! Ces Juifs qui étaient de bons dhimmis refondent un pays officiellement rayé de la carte depuis tant de siècles ! Les Juifs redeviennent des Hébreux, des souverains ! On s’étrangle, on alerte, on vocifère, on menace… Pour le Musulman, Israël c’est l’arête qui se plante dans son gosier et l’empêche de respirer et d’ingurgiter. Et ça vocifère ! Et ça menace ! On active « le problème palestinien » qui trouve chez nous, et comme par hasard, des oreilles extraordinairement attentives. Chez nous ça se fout de tout mais lorsqu’il est question des Palestiniens, ça s’émeut et ça se sent l’âme militante. Que les Juifs soient redevenus des Hébreux par le rétablissement d’Israël et ça somatise, avec problèmes dermatologiques et digestifs, pulmonaires et cardiaques et j’en passe, au seul nom Israël. A présent, ça fait une fixette sur Jérusalem.

Jérusalem formellement unifié sous l’égide d’Israël, de l’État juif (une appellation qui perturbe les esprits grincheux), voilà qui est juste. Mais non, ça récrimine et pourquoi ? Parce que le rétablissement des Juifs dans leurs terres millénaires, avec Jérusalem comme point central – névralgique –, ça dérange cette croyance tantôt implicite tantôt explicite selon laquelle Chrétienté et l’Islam sont venus parfaire voire remplacer le judaïsme. J’ajoute qu’il y a parmi les Juifs un certain nombre de traîne-savates et de lèche-babouches qui pensent donner des gages et s’offrir une petite tranquillité en dénonçant diversement Israël. Un Juif anti-sioniste, c’est un gentil petit toutou, une agréable compagnie pour les Goyim…

Donc, Abraham l’Hébreu quitte Our-Kasdim, en Mésopotamie, et se dirige vers une région qui est aujourd’hui Israël. Abraham descend d’Ever (le mot « hébreu » en hébreu signifie « descendant d’Ever »). Mais qui est Ever ? Ever descend de la lignée de Sem (d’où « Sémite »), avant la grande dispersion et l’éclatement de l’humanité en soixante-dix nations (énumérées par la Torah).

Avec Ever, Israël n’est pas encore. Israël surgira avec Abraham. Ce point est extraordinairement important car l’humanité était représentée par les Hébreux. L’éclatement (voir Babel) et la dispersion produiront les Nations, les Goyim. La diaspora ne colle donc pas à l’identité juive, mais à celle des Goyim, des Nations. Avec Abraham donc vient Israël ou, plus exactement, Israël commence à venir avec Abraham, Abraham qui deviendra pleinement Israël en Jacob, son petit-fils – qui prendra le nom Israël.

Insistons : avant le temps des Nations (des Goyim), il y a l’humanité une. Vient la tour de Babel. La dispersion des Hébreux (par le fer et le feu romains) vient après. La dispersion de l’humanité a bien précédé celle d’Israël, une dispersion seconde qui s’ajoute à cette dispersion première. « Ce qu’il faut retenir c’est le fait que la diaspora pour l’identité humaine c’est le propre des Goyim, ce n’est pas le propre d’Israël » nous dit Léon Ashkenazi.

J’ai souvent écrit, intuitivement, que le peuple juif est extraordinairement particulier et, de ce fait, extraordinairement universel – l’universalité de son message extraordinairement particulier. Il me semble que Léon Ashkenazi dévoile le cœur ardent de cette unicité (et de cette universalité) lorsqu’il écrit : « L’identité d’Israël vient se greffer sur la diaspora humaine en vue de la réunifier dans le retour au pays des Hébreux ». Lisez et relisez cette pensée et tirez-en les conclusions qui s’imposent.

Lorsque je déclare que Jérusalem doit être réunifié sous l’égide d’Israël, de l’État d’Israël, ce n’est pas pour des raisons sentimentales mais intellectuelles et spirituelles, des raisons qui auscultent ces profondeurs que me désigne Léon Ashkenazi – pour ne citer que lui. Par ailleurs, et plus prosaïquement, Jérusalem unifié sous l’autorité d’Israël, c’est aussi une garantie de liberté pour les autres religions. A ma connaissance, aucun Juif n’a assassiné un non-Juif pour sa religion. On ne peut en dire autant de… Mais j’arrête !

Les Chrétiens et assimilés qui considèrent que l’exil des Juifs est une malédiction – un prix à payer – n’ont rien compris, rien ! De ce point de vue les Musulmans sont moins radicaux que les Chrétiens. Il est vrai que les Juifs ne peuvent avoir tué leur Dieu (?) puisqu’il n’est pas question d’Incarnation chez eux, ce qui d’un certain point de vue est sacrément reposant. Les Musulmans n’en considèrent pas moins que cet exil est la marque de leurs erreurs, erreurs que le Coran vient corriger, l’Islam étant venu parfaire le judaïsme – et le christianisme – qu’on se le dise ! Les derniers venus ont des prétentions à couper le souffle. C’est le toupet des parvenus. Et, cerise sur le gâteau, des Juifs jouent leur jeu, « tombent dans le piège que les rivalités chrétiennes ou islamiques leur ouvrent ». La reconstitution d’Israël, avec Jérusalem comme capitale de l’État juif, vient perturber ces petits schémas mentaux dans lesquels se baugent des croyants par centaines de millions. Il n’y a pas d’autres explication à ce ramdam au sujet de Jérusalem. Léon Ashkenazi demande un peu d’humour, mais rien.

Dispersion de l’humanité selon les pays, les Nations (les Goyim) et les langues (lire le chapitre 11 de la Genèse). L’identité hébraïque quant à elle « c’est l’identité de l’homme avant la dispersion humaine », avant la Pélagah (de Peleg, fils d’Ever). C’est avec Peleg que commence la Pélagah, la dispersion de l’identité humaine.

Les Nations du monde, partielles et dispersées, se souviennent confusément de l’humanité une dont elles se sont détachées ; et lorsqu’elles « rencontrent l’identité hébraïque alors elles rencontrent l’espérance de l’homme un, l’espérance de l’universel ». A quoi se résume l’Histoire, suite à cette dispersion et à l’émergence des Nations ? Ces dernières s’efforcent de reconstituer l’unité humaine, l’humanité une, mais leur rêve échoue et se fracasse « parce que le véhicule existentiel n’est pas adapté à l’idéal ». L’idéal est authentique mais « le véhicule sociologique est trop partiel pour réussir ». La Révolution française et la Révolution russe s’inscrivent dans ce cadre.

L’identité de Ever (le père de Peleg donc) est à part des autres identités humaines. Il faut s’arrêter sur le verset 25 au chapitre 10 de la Genèse, soit une généalogie établie à partir de Shem : les noms des hommes sont simplement énumérés, seul « Ever » est suivi d’une explication. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit du dernier homme un ; après lui vient la dispersion, Peleg ! C’était avant la tour de Babel…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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