Benzion Netanyahu, historien de l’Inquisition

Il y a une dizaine d’années, en Espagne, la parution de l’œuvre monumentale de Benzion Netayahu : “Los orígenes de la Inquisición en la España del siglo XV” (soit plus de 1 200 pages) suscita nombre d’articles et de controverses car ce livre fort stimulant invite à considérer des axes de réflexion peu empruntés.

J’aimerais rendre compte dans cet article de certaines remarques de cet historien quant à ses recherches, des remarques qui furent alors rapportées par la presse espagnole.

 

Père et fils

 

Tout d’abord, nous dit cet homme qui a consacré des décennies à l’étude des origines de l’Inquisition en Espagne, les Juifs furent essentiellement tracassés et traqués pour des motifs politiques et socio-économiques, non pour des motifs religieux. Par ailleurs, la majorité des conversos (ou cristianos nuevos) avait abandonné la pratique du judaïsme dès le milieu du XVème siècle. De ce fait, ils étaient chrétiens à part entière. Ainsi, Benzion Netanyahu minimise-t-il, à tort ou à raison (je n’en jugerai pas ici), une question qui passionne toujours les historiens et entretient la polémique autour de l’importance du crypto-judaïsme (criptojudaismo). Benzion Netanyahu déclare avoir choisi de consacrer à l’Espagne l’essentiel de son travail d’historien parce qu’il juge l’histoire de ce pays particulièrement complexe et riche en nuances, mais aussi parce que la communauté juive y montra un grand dynamisme dans les domaines les plus variés.

Certains concepts développés dans “Los orígenes de la Inquisición en la España del siglo XV” sont contenus en germe dans l’ouvrage de Benzion Netanyahu “Don Isaac Abravanel : Statesman & Philosopher”. Isaac Abravanel (1437-1508) n’évoquait pas les conversos aux prises avec l’Inquisition comme des martyrs crypto-juifs mais comme des renégats du judaïsme, totalement christianisés, ennemis du peuple juif et de sa foi. Cette appréciation incita Benzion Netanyahu à plonger en profondeur dans les archives, en commençant par les archives juives.

Bref rappel historique. 1492 n’a fait qu’entériner un processus actif depuis plus d’un siècle. En effet, en 1391 (une date fatidique, aussi importante pour les Juifs d’Espagne que 1492), plus de 200 000 Juifs se convertirent sous la pression des événements. L’année 1412 vit elle aussi une vague considérable de conversions, suite à un ensemble de dispositions juridiques destiné à rendre impossible la vie juive en tant que telle. Nombre de professions où les Juifs étaient représentés leur furent interdites et, dans un même temps, l’exil leur fut interdit. Que faire alors sinon se convertir ? De nombreux conversos s’efforcèrent secrètement de maintenir leur vie juive. Mais peu à peu cette double vie ‒ chrétienne en public, juive en privé ‒ s’avéra au quotidien terriblement compliquée. Ainsi la foi juive avec ses règles et ses traditions s’étiola-t-elle jusqu’à disparaître. L’incertitude et le désespoir quant à l’avenir du judaïsme et le désir d’épargner à ses descendants une crise d’identité entrèrent pour beaucoup dans le choix de ses conversos. Ils éduquèrent donc malgré eux leurs enfants dans le christianisme, coupant avec une foi et une tradition multiséculaires. Deux générations plus tard, lorsque l’Inquisition fut établie, il ne restait pratiquement plus de crypto-juifs dans le pays, affirme toujours Benzion Netanyahu, une conclusion loin d’être partagée par les spécialistes. Sans négliger les archives des conversos et des autorités chrétiennes, Benzion Netanyahu est le premier historien de l’Inquisition à s’être attaché, à ce point, à l’étude du converso à partir des archives de la communauté juive, offrant ainsi un regard panoramique et novateur sur cette question. Ces documents-là sont formels : les conversos étaient bien des chrétiens. Seul un petit groupe dans l’Espagne d’alors s’entêtait à dire le contraire, une minorité constituée de personnes de peu d’importance, des opportunistes qui voyaient là une occasion de s’élever dans la hiérarchie sociale. Ce sont eux qui excitèrent le bas-peuple (el populacho) et provoquèrent les événements de Toledo, en 1449. Ces marginaux reçurent l’appui d’un secteur limité de l’Église, plus particulièrement celui de Franciscains et de Dominicains.

Les conclusions de Benzion Netanyahu ne font pas l’unanimité, je le répète, mais je me contenterai dans le présent article d’esquisser son point de vue. L’historien israélien affirme que ses conclusions sont étayées par le fait qu’il ne s’est jamais limité aux seules archives de l’Inquisition, l’Inquisition qui faisait dire aux accusés ce qu’elle voulait leur faire dire, ce qu’elle voulait entendre, à savoir qu’ils judaïsaient. Les historiens tant chrétiens que juifs s’en sont trop tenus aux archives de l’Inquisition elle-même, ce qui les a empêchés d’admettre que certains chrétiens envisageaient les conversos comme d’authentiques chrétiens. Ceux qui dénonçaient, accusaient, ou assassinaient les Juifs appartenaient au bas-peuple. Pourquoi ? Répétons-le, parce que nombreux étaient ceux qui espéraient de cette façon conforter leur situation matérielle, voire même confirmer leur influence dans la société en montrant du doigt les conversos. L’envie et l’opportunisme furent les principaux activateurs de l’Inquisition ; l’Inquisition doit bien être envisagée selon des facteurs économiques et sociaux plutôt que religieux. Les Juifs avaient été très présents dans la vie économique. Les conversos le furent dans la vie politique, allant notamment jusqu’à constituer plus de la moitié des membres du Conseil du roi. Benzion Netanyahu insiste : l’Inquisition a brûlé bien plus de Chrétiens (de conversos) que de Juifs. Benzion Netanyahu considère Menéndez y Pelayo (je publierai prochainement sur Zakhor-online un article concernant ce grand intellectuel espagnol) comme un génie mais il hausse les épaules lorsque l’auteur de “Historia de los heterodoxos españoles” (1880-1882) déclare que l’Espagne d’alors courait le risque de devenir juive, notamment pas le biais des conversos et que, de ce fait, l’Inquisition dont il déplore les excès était toutefois justifiée. Benzion Netanyahu pose une question que je me pose depuis des années : comment un homme sensé et d’une telle envergure a-t-il pu écrire une chose aussi farfelue ?

Une question persiste : pourquoi avoir créé cette énorme machine que fut l’Inquisition, alors que les conversos qui judaïsaient ne représentaient qu’une infime minorité ? Parce qu’une bonne partie du peuple suivait non sans inquiétude la pénétration des conversos dans la société espagnole, notamment pas le biais des alliances matrimoniales entre cristianos viejos et cristianos nuevos (conversos), particulièrement dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Ces alliances se poursuivirent, notamment au cours des XVIème et XVIIème siècles, au point que Spinoza constata en 1670 leur complète dilution dans la société, se faisant le porte-parole d’une impression largement partagée.

Aparté de Benzion Netanyahu. La méfiance voire la haine envers les Juifs est antérieure au christianisme ; elle remonte à l’époque hellénistique. Il y a environ deux mille quatre cents ans, les Juifs constituant une minorité cherchèrent à se concilier les bonnes grâces du pouvoir, ce que le peuple voyait d’un mauvais œil, notamment en Égypte sous domination perse puis grecque et romaine. Et très vite, la réussite de nombreux Juifs dans des domaines variés suscita l’envie.

Parmi les raisons qui incitèrent les Reyes Católicos, Fernando II de Aragón et Isabel I de Castilla, à fonder l’Inquisition (rappelons qu’elle entra dans sa phase active vers 1520), la raison suivante est jugée centrale par Benzion Netanyahu : les souverains avaient pris conscience de l’aversion grandissante d’une bonne partie du peuple à l’égard des conversos. Ils pressentirent là une bombe capable de provoquer un authentique chaos social, capable d’en finir avec le pouvoir. Ils décidèrent donc de la désamorcer en créant l’Inquisition.

Dans bien des cas, ajoute Benzion Netanyahu, les écrits anticonversos ne peuvent être tenus pour fiables. Leurs affirmations outrancières, sans aucun rapport avec d’autres sources au ton plus modéré (qu’elles soient juives ou chrétiennes), laissent supposer qu’elles furent dictées par de bas sentiments parmi lesquels l’envie et l’ambition, nous y revenons. Et l’historien israélien cite deux cristianos viejos d’une haute probité morale, Alonso de Oropesa et Alonso Díaz de Montalvo, qui avaient une piètre opinion des agitateurs anticonversos. Alonso de Oropesa dit de ces derniers qu’ils étaient “tan corrompidos por la mancha de la envidia y la ambición”.

Le professeur Antonio Domínguez Ortiz (1909-2003), auteur d’une œuvre considérable et l’un des plus prestigieux historiens espagnols de sa génération, déclare dans une réponse à Benzion Netanyahu (publiée dans “El País” du 15 mars 2000) que ce dernier tend à vouloir rapprocher le cas espagnol et le cas allemand. Rien, à mon sens, ne justifie une telle remarque. L’historien israélien se contente de souligner que, dans les deux cas, l’alibi religieux n’était pas suffisant pour activer et justifier les persécutions. Mais la comparaison s’arrête là car, si dans l’Allemagne nazie le racisme s’empara de l’appareil d’État, il n’en alla pas de même en Espagne où les conversos s’associèrent aux cristianos viejos dans toutes sortes d’entreprises et multiplièrent les alliances matrimoniales. Benzion Netanyahu conclut qu’en Espagne les racistes n’eurent pas le dernier mot puisque la quasi-totalité des conversos s’assimila au peuple espagnol.

Le regard de Benzion Netanyahu sur l’Inquisition espagnole est original, volontiers dérangeant. Il a le mérite d’amplifier l’interrogation et de creuser les perspectives. Le lecteur trouvera ci-après un document PDF (en espagnol) qui apporte encore des nuances à la thèse de l’historien israélien :

http://revistas.ucm.es/der/11315571/articulos/RVIN9898110009A.PDF

Ce document est signé José Antonio Escudero et a été publié en 1998 dans “Revista de la Inquisición”. Dans un autre article consultable dans « El País » du 19 janvier 2000, José Antonio Escudero exposa ses reproches à Benzion Netanyahu. Cet article et le document PDF ci-dessus peuvent constituer une base pour une polémique amicale et constructive.

Je rappelle que Benzion Netanyahu fut le secrétaire de Jabotinsky, un homme qui dans les années 1920 fit ce beau rêve : celui d’un État juif sur l’ensemble de la Palestine mandataire, soit Israël tel que nous le connaissons, plus la Cisjordanie et la Transjordanie ‒ l’actuelle Jordanie. J’ai évoqué le père, il me faudrait évoquer le fils, Benjamin, l’un des meilleurs Premiers ministres de l’État d’Israël. Et que de bêtises n’a-t-on pas écrites quant à l’influence « néfaste » du père sur le fils ! Mais ceci est une autre histoire…

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