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En souvenir d’un grand-oncle, le commandant Pierre-Aristide M., « Oncle Pierre ». 

 

A Oncle Pierre, un Grec amoureux des mers et des océans.

 

Décret du 10 octobre 1946 portant nomination dans l’ordre national de la Légion d’honneur, au grade de chevalier. « M. P.-A. Officier d’élite, animé du plus bel esprit militaire, a rallié les Forces Navales Françaises Libres (F.N.F.L.) après une évasion difficile par l’Espagne. Se distingue au cours de nombreuses opérations dans les eaux ennemies à bord des sous-marins Junon et Morse. Volontaire pour le 1er Régiment de fusiliers-marins, vient de se signaler par son courage au cours d’actions en Indochine. Plusieurs fois cité. »

L’intérieur du sous-marin Rubis où servit Pierre-Aristide M.

 

Comment rendre compte de la vie de ce grand-oncle ? Je ne dispose que d’une documentation parcellaire, de quelques lettres retrouvées dans les tiroirs d’un appartement et de quelques documents enfouis dans une boîte en carton oubliée dans une cave. Mais qu’importe ! Je vais travailler en mosaïste, à l’aide d’abacules. J’ai aussi quelques souvenirs de lui que je placerai ici et là en reprenant à l’occasion la litanie des « Je me souviens ». Et puis, concernant les navires sur lesquels il a servi, je dispose d’un outil incomparable : Internet.

Tout d’abord, je me souviens qu’il est né à Clamecy, en 1915 (le mois et le jour ?), dans la Nièvre, dernier rejeton d’une famille de trois enfants. Et je me souviens que ses deux sœurs sont nées à Rotterdam.

Je me souviens qu’il était plutôt petit, moins d’un 1 m 80, et particulièrement souriant. Les femmes l’aimaient beaucoup et il ne semblait pas s’en rendre compte. A ce sujet, ma mère m’a raconté des histoires plutôt amusantes, comme celle de ces deux voisines de palier qui se le disputaient, de son amie indochinoise qui en conçut une jalousie au point de lui planter des ciseaux de couture dans une main. A terre, il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait et ne rêvait que de lever l’ancre ou de larguer les amarres. Selon plusieurs témoignages : « A terre, il était complètement perdu… ». Perdu, peut-être, il n’empêche qu’il a été cité à l’ordre du Corps d’Armée pour ses opérations de… débarquements, ce que j’ai appris il y a peu.

Je me souviens qu’il avait fait ses études secondaires à Bossuet, Paris. Je m’en souviens car j’ai entendu dire au moins une fois : « Oncle Pierre était à Bossuet ». Par un document (retrouvé dans la boîte en carton), j’ai appris qu’il avait été également élève à Louis-le-Grand où il avait passé son baccalauréat Lettres.

Une carte de visite m’indique l’une de ses adresses sur la terre ferme (car ses adresses ont surtout été des navires submersibles et des navires de surface) : Jackson Heights, New York City.

Sa femme, une grande américaine de Phoenix (Arizona) d’origine allemande que nous appelions « Tante Connie », pet form de Constance, ce que j’appris tardivement. Je me souviens du léger et délicieux accent de cette Américaine agrégée de Lettres modernes. Je la trouvais très sexy — précisément pour son accent.

Dans les années 1950, « Oncle Pierre » (nous ne l’avons jamais appelé autrement en famille) était Port Captain, chargé de la sécurité du terminal et des opérations des navires de la Compagnie des Transports Océaniques (C.T.O.) et Compagnie Maritime des Chargeurs Réunis (C.M.C.R.) aux USA, de Boston au golfe du Mexique.

 

L’une des nombreuses belles affiches de la Compagnie Maritime des Chargeurs Réunis (C.M.C.R.) 

 

Je me souviens que sa famille, une famille de riches négociants, fit une faillite fracassante et qu’il se retrouva dans l’obligation de se débrouiller sans tergiverser. Sa passion de la mer en fit un matelot dès l’âge de dix-sept ans, de 1933 à 1938, ce que me révèle une lettre manuscrite et ce qui me permet de rectifier une légende familiale qui l’avait fait matelot — on disait « mousse » — dès l’âge de treize ans. Pour un peu, on en aurait fait un Moïse abandonné dans une corbeille en osier…

Dans les marges de ses cahiers d’écolier —j’en ai trouvés plusieurs dans les tiroirs de l’appartement — il dessinait des bateaux en tout genre, et d’une main très sûre.

De 1938 à 1946, Marine Nationale et Forces Navales Française Libres (F.N.F.L.). Après avoir quitté l’armée, il se retrouve en août 1946 Second Capitaine en station en Indochine, à la Compagnie Maritime des Chargeurs Réunis. Ci-joint, un bref historique de cette prestigieuse compagnie qui, par ailleurs, est à l’origine d’une superbe imagerie (affiches, cartes postales, etc.) :

http://www.cargos-paquebots.net/Presse/Lettre%20des%20paquebots/Chargeurs_Reunis/Chargeurs.htm

Oncle Pierre a expérimenté presque tout ce qui flotte (hormis les voiliers) mais aussi les sous-marins. En 1938, il embarque à bord du Duguay-Trouin où il fait sa préparation d’élève officier de réserve (E.O.R.). Le Duguay-Trouin, un croiseur léger de 2ème Classe lancé en 1922. Bloqué à Alexandrie au sein de la Force X, le Duguay-Trouin reprend du service au côté des Alliés en 1943 et participe au débarquement de Provence avant d’être envoyé en Indochine puis retiré du service en 1952.

A la déclaration de la guerre, Oncle Pierre est aspirant à bord du Foch, un croiseur lourd entré en service en 1931 et qui se saborde à Toulon en 1942. Il est volontaire pour les dragueurs de mines avant d’être muté sur le Commandant Bory, en janvier 1940, un aviso de la classe Élan lancé l’année précédente. Le Commandant Bory passe sous le contrôle de Vichy avant de rejoindre les Forces Navales Française Libres en novembre 1942 et d’être retiré du service en 1953. En juin 1940, Oncle Pierre est décoré de la croix de guerre.

 

 

En août 1940, il quitte la Marine Nationale et rejoint les Forces Navales Françaises Libres fin 1941, après une évasion hasardeuse par l’Espagne. Volontaire pour les sous-marins, il est officier-torpilleur sur le Junon.

Ci-joint, un lien intitulé « Norvège 1942 : Nous n’étions que trois sous-marins français » par le Capitaine de Vaisseau Étienne Schlumberger (1915-2014), Compagnon de la Libération :

http://envelopmer.blogspot.com.es/2015/11/norvege-1942-nous-netions-que-trois.html

Oncle Pierre effectue plusieurs missions à bord du Rubis puis il est nommé officier en second à bord du Morse avec lequel il effectue des opérations en Norvège, mer du Nord et mer Méditerranée. Ci-joint, un lien sur le Rubis mis en ligne par le Musée de l’Ordre de la Libération, huit des membres de son équipage étant Compagnons de la Libération :

http://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/les-unites-militaires/le-sous-marin-rubis

De tous les sous-marins ralliés à la France libre, le Rubis est la première unité à reprendre le combat. Suite à des résultats peu encourageants, les Britanniques parviennent à le modifier afin qu’il utilise des mines Vickers-Armstrong. Durant cinq années, ce sous-marin va opérer sans répit le long des côtes norvégiennes et jusque dans les fjords. Il aura largué six cent quatre-vingt-trois mines et coulé vingt-deux navires. Quant au Junon (regroupé dans la IXe Flottille britannique), il est employé à des missions de patrouille et de protection dans la bataille pour les convois de Mourmansk. Avec le Minerve, Oncle Pierre mène de nombreuses opérations spéciales de débarquement de commandos et de matériel au profit de la Résistance norvégienne. Au palmarès du Junon, le 11 septembre 1942, le débarquement d’un commando chargé de faire sauter une usine (mission qui s’inscrit dans la « bataille de l’eau lourde »), une réussite totale. Oncle Pierre reçoit la médaille de la Guerre de Libération, dite « de Narvik ».

La guerre terminée, il se porte volontaire pour les fusiliers-marins et rejoint le 1er Régiment de fusiliers-marins (1er R.F.M.) en août 1945, en Indochine. Il y restera jusqu’en août de l’année suivante. Citation à l’ordre du Corps d’Armée par le Général Leclerc : « M. Pierre-Aristide. Sous-marinier d’élite, passé aux fusiliers-marins sur sa demande. Officier de haute valeur, animé par une foi patriotique ardente et doué des plus belles qualités morales et militaires qui en font un véritable chef. S’est affirmé dans de nombreuses opérations de débarquement. Vient encore de se distinguer au cours de la prise de Batri (Cochinchine) en février 1946, enlevant son peloton avec courage et résolution. Déjà cité. 13 mars 1946 ». Batri ? Batri ? Je ne parviens pas à localiser ce nom pourtant clairement dactylographié sur la feuille que j’ai sous les yeux.

Parmi ses nombreuses décorations officielles, l’Atlantic Star et la croix de chevalier de l’Ordre Royal du Cambodge.

Je ne dispose d’aucun document qui retrace sa carrière maritime après 1956, date à laquelle a été rédigé le curriculum vitæ que j’ai devant moi. Je vais m’efforcer de suppléer à ce manque par quelques souvenirs personnels.

 

La croix de chevalier de l’Ordre Royal du Cambodge, avers et revers.

 

Avant d’énumérer ces quelques souvenirs, je me permets de résumer un document dactylographié de trois pages qui explique peut-être — au moins en partie — pourquoi ce grand-oncle s’était mis à étudier le chinois mandarin au cours d’une retraite tardive. Il avait mené une opération de sauvetage à bord du cargo Docteur Yersin, opération par laquelle il avait sauvé la vie d’un équipage chinois, soit près d’une centaine d’hommes embarqués à bord d’un bâtiment de guerre nationaliste. Le document précise vendredi 28 octobre mais pas l’année. Le Docteur Yersin était un relativement petit cargo, essentiellement utilisé pour le cabotage en Extrême-Orient de décembre 1945 à avril 1948. Ce navire lancé en 1943 fut désarmé en 1953. Ci-joint quelques vues de ce cargo de cent mètres de long :

http://www.messageries-maritimes.org/yersin.htm

Cette opération de sauvetage dont je ne vais pas rapporter ici les détails était d’autant plus risquée que l’équipage du navire chinois avait fait une fausse manœuvre au cours de laquelle il avait éperonné le Docteur Yersin venu les secourir dans une mer démontée. Le capitaine M. dont le cargo transportait trois mille tonnes de charbon (qu’il devait livrer au Japon) avait dû non seulement s’efforcer de sauver l’équipage du sloop chinois mais aussi son navire et son équipage. Selon l’auteur de cet article, le sang-froid et la compétence du capitaine M. s’expliquent par son passé d’officier sous-marinier, soit l’élite des forces navales.

Je me souviens de mon émotion à lire ses notes rédigées sur un papier bleu pâle filigrané alors que son sous-marin s’apprêtait à plonger dans les eaux glacées de l’arctique pour des opérations secrètes. L’officier-torpilleur qu’il était alors notait : « J’espère que nous augmenterons notre tableau de chasse » ou « J’espère que la chasse sera bonne » ou bien encore « Avec un tel équipage, je ne crains pas la mort ».

En bon officier de marine, il finira par s’installer à Toulon. Je ne sais s’il a été incinéré. Je ne sais si ses cendres ont été dispersées dans la mer. Il aimait tellement la mer ! Il s’efforça de retarder autant que possible sa mise à la retraite et finira sa carrière sous des pavillons de complaisance. Il fut le plus vieux capitaine en activité. A terre, il était d’une distraction légendaire. Il obtint péniblement, très péniblement son permis de conduire ; mais considérant sa distraction, c’est sa femme qui conduisait.

Lorsqu’il venait à Paris, il ne manquait jamais de passer par le Cercle National des Armées (C.N.A.), 8 place Saint-Augustin dans le VIIIe arrondissement, un vaste palais années 1920 conçu par Charles Lemaresquier.

 

Le Cercle National des Armées de Terre, de Mer et de l’Air   

 

Il aimait rapporter ce souvenir, et ses sœurs aussi : « Le commandant M. parle au commandant M. ». C’était à la radio, en mer de Chine me semble-t-il. Deux navires marchands de gros tonnage se dirigeaient l’un vers l’autre. Les capitaines des deux navires entrèrent en contact radio… Ils portaient le même nom et le même prénom. Je ne sais s’ils eurent le temps de se découvrir un lien de parenté et s’ils se revirent, mais je sais que la famille avait plaisir à rappeler cet épisode. Ce que découvrit un oncle, c’est que sur un rameau de l’arbre généalogique grec, les capitaines au long-cours se succèdent sur de nombreuses générations.

Adolescent, j’assistai aux funérailles d’une parente auxquelles il aurait dû assister. Mais il était alors à l’autre bout du monde, dans le Pacifique, commandant un tanker de la Shell. Je me souviens de la couronne offerte à la défunte par Le commandant Pierre-Aristide M. et son équipage de l’Isocardia (un Shell Tanker) inscrit en lettres argentées sur un ruban, en diagonale d’une couronne.

J’aimerais lui parler aujourd’hui, j’aimerais qu’il me parle de la mer Méditerranée et de l’océan Pacifique, d’opérations sous-marines dans les fjords de Norvège, d’un sauvetage en mer de Chine, de la Cochinchine, de son passage par Espagne pour rejoindre le général de Gaulle à Londres, de sa vie à New York dans les années 1940, de ses rapports avec la Grèce, de son enfance en Bourgogne, de sa vie de jeune matelot et de capitaine, de ses équipages, de tant de choses enfin.

 

Olivier Ypsilantis

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