Notes désordonnées prises en écoutant et en lisant Bernard Chouraqui – 3/4

 

La structure des écrits de Bernard Chouraqui est chatoyante et liquide. Ses écrits n’en sont pas moins structurés, fortement structurés ; mais ils restent liquides comme un courant marin, comme une cascade d’eau vive. Autre image : leur structure est comparable à celle d’une mosaïque où, après avoir considéré la composition d’ensemble, le regard s’attarde sur la beauté particulière des abacules avant d’en revenir à la structure d’ensemble. Autre image enfin : la danse avec ses déploiements et ses repliements, toujours menés suivant des courbes.

La mélancolie comme un premier pas vers une sortie de l’Histoire ? Une intuition qui me traverse depuis quelque temps et que Bernard Chouraqui semble partager : « Le ‟mélancolique” se débarrasse de son histoire, il ressent que sa véritable histoire n’est pas celle de l’homme qu’il croit être mais celle de l’édénien qu’il est, que son histoire n’enregistre pas et déclare impossible ». Il y a des accents platoniciens dans nombre de réflexions de Bernard Chouraqui. Je ne dis pas qu’il est platonicien, que sa sphère est contenue dans la sphère platonicienne ; mais, une fois encore, je prends note de points de contact entre ces deux sphères avec même, à l’occasion, des intersections comme dans la Théorie des Ensembles. Et, je le redis, en lisant Bernard Chouraqui il m’arrive de penser à Ernst Jünger qui, lui, est franchement platonicien.

 

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« Moïse recevant les Tables de la Loi » (1960-1966) de Marc Chagall. 

 

A ceux qui aimeraient comprendre la Pensée de l’Inouï, Bernard Chouraqui écrit : « Mettre noir sur blanc la Pensée de l’Inouï est d’une difficulté invraisemblable, elle est une métaphore de l’autre monde, informulable dans les catégories de celui-ci. Comme si j’avais à dessiner des trous sans dessiner leurs cercles ». La pensée d’André Chouraqui n’avance qu’occasionnellement pas à pas. Ce n’est pas une pensée prudente. Elle répond à un goût de l’aventure. Elle est comme l’étrave qui va à la rencontre des vagues, comme l’embrun qui gicle à la figure du yatchman. J’éprouve un bien-être physique à le lire. Ses écrits ont aussi une fonction thérapeutique. Bernard Chouraqui, un philosophe-médecin.

Bernard Chouraqui ne démontre pas. Il s’adresse à ceux qui croient en la mission d’Israël et du peuple juif, ce qui est mon cas et me fait volontiers m’exclamer lorsque je le lis : il prêche un convaincu. 

Nous avons évoqué Simone Weil lors de notre rencontre ; et sa défiance envers cette grande dame est la mienne. Il nous faudra poursuivre la conversation à ce sujet. Pour tout dire, cette femme supérieurement intelligente me tape sur les nerfs. J’ai écrit des pages pour m’en expliquer. Le diagnostic de Bernard Chouraqui est le mien, et il est central : Simone Weil ne s’aimait pas, elle était plongée dans le dégoût d’elle-même. Je l’ai compris très tôt. Et le petit livre de souvenirs de sa nièce, Sylvie Weil (fille du frère mathématicien), « Chez les Weil : André et Simone », m’a confirmé dans cette impression.

Une collection intitulée Vers la Seconde Alliance a été créée aux Éditions de La Différence pour Bernard Chouraqui. Vers la Seconde Alliance ? Il en est question à chaque page de ses livres, par  exemple au chapitre 51 de « L’implosion du monde ». On peut y lire : « L’attente qui habite le Juif : l’attente que les hommes le rejoignent dans l’éden qu’en tant que Juif, il occupe » ou au chapitre 57 du même livre : « La Révélation hébraïque ne mène pas les hommes à la fraternité mais elle les éjecte du fantasme de la mort qu’est le monde, pour les forcer à se transmuter en édéniens ». Et ce qui suit est magnifique, à mon sens tout au moins : « Le Talmud demande au Juif qu’obsède une question sans réponse d’admettre que s’il n’a pas la réponse satisfaisante ce n’est pas parce qu’elle n’existe pas mais parce qu’il est insuffisamment juif. Qu’il ne doit pas se donner lui-même une réponse parce que celle-ci se substituerait à la bonne réponse qu’il n’est pas en état d’entendre. Il doit garder sa question sans réponse plutôt que de douter de l’excellence de Dieu. Le Talmud précise que garder sa question sans réponse est tout un art. »

J’ai depuis longtemps dans l’idée d’écrire un texte sur l’absence radicale d’humour chez Jésus, sur les raisons d’une telle absence ; c’est pourquoi j’ai eu un sourire de reconnaissance — un sourire amusé aussi — en lisant cette réflexion : « ‟Si dans les Évangiles, Jésus apparaît aussi dépourvu d’humour, c’est parce qu’il était incapable de se supposer un égal”, me dit mon copain clochard, très versé dans les Écritures ». Si j’en viens à écrire un texte sur cette question, je placerai à coup sûr cette réflexion en exergue.

Pour préciser le lexique chouraquien, quelques concepts : « homme » : fantôme ; « vie » : fantasme de la mort ; Juifs (peuple juif) : Énergétique de l’Éden ; les prophètes d’Israël : l’implosion du monde et la transmutation des hommes en édéniens ; antisémitisme : la jalousie d’éden sur laquelle se cristallisent toutes les jalousies.

Lutter contre l’antisémitisme en faisant des hommes des édéniens. En lisant : « L’antisémitisme durera aussi longtemps que les hommes, honteux de ne pas oser être les édéniens qu’ils sont, se sentiront humiliés par les Juifs qui leur révèlent qu’ils sont des édéniens. »

Les Chrétiens ont pour symbole la croix, instrument de mort. Les Juifs qui connaissent la souffrance ne peuvent imaginer comme symbole de leur foi un instrument de mort, une chambre à gaz par exemple.

Être soi, comprendre que le Divin nous englobe.

« Aimer les femmes, c’est aimer ce qu’il y a en nous de meilleur ». Les réflexions consacrées aux femmes ne sont pas rares dans cette œuvre kaléidoscopique — une mosaïque et ses abacules en constant mouvement. Bernard Chouraqui pourrait écrire un livre consacré aux seules femmes. Et je suppose que les femmes l’aiment profondément et spontanément.

Des coups spécifiques en direction de Jung et de Freud et en direction de Nietzsche mais, dans ce cas, avec plus tendresse — probablement des similitudes de tempérament. Le par-delà l’homme, non pas le Surhomme mais l’Édenien. Nietzsche ne parvient pas à basculer par-delà le bien et le mal et à trouver l’éden. Les attaques répétées de Bernard Chouraqui contre Ludwig Wittgenstein dont l’idole sont les mathématiques. Quant à Héraclite, c’est un saligaud qui ne crie que des insanités. Dostoïevski dont il se sent si proche, malgré tout… Et Pascal l’admirable (Bernard Chouraqui revient souvent à lui), cloué au sol par le Christ-Dieu.

Bernard Chouraqui développe un formidable humour (humour spécifiquement juif dans ce cas) lorsqu’il évoque sa mère. L’humour comme marque aussi profonde que discrète de l’amour.

La Bible hébraïque, non pas un manuel de moralité mais une Énergétique. Jésus le Juif, non pas un professeur de morale mais un édenien.

Il a bien un « ensorcellement » lorsque je lis Bernard Chouraqui : je me vois écrire ce qu’il a écrit mais sans jamais penser que je le copie — que je lui vole ses réflexions. L’édénien n’est pas jaloux de ses copyrights, il n’en a pas… Je le cite par scrupule mais je suis vraiment tenté de lui voler ce qu’il a écrit. Et j’aurais d’autant plus honte à le faire qu’il s’en foutrait…

L’accès à l’éden — à l’édénien que nous sommes — passe par le refus des opposés dialectiques « « bons » et « mauvais », « gentils » et « méchants », etc.

La pensée de Bernard Chouraqui se caractérise par sa fluidité ; elle ne connaît pas le cloisonnement  ; elle repousse les catégories comme « bien » et « mal ». L’éden, cœur de sa philosophie, n’est pas hors du monde, comme le Ciel au-dessus de nous, pauvres mortels et pauvres pécheurs, écrasés par Lui. Tout est contenu en tout, dans le moi, nullement haïssable puisqu’il contient le Royaume des Cieux, ce que nous enseignent Jésus et la Synagogue. Et le Divin enveloppe tous les hommes. Bernard Chouraqui ne cesse de nous entretenir de la fluidité parfaite de tout, et de l’Un. Car toute pensée finit par tendre vers l’Un — l’Unité —, même celle qui s’emploie à couper les cheveux en quatre…

Fluidité, réversibilité. « En se coupant du Sinaï juif, le christianisme a fait du Sermon sur la Montagne, une Montagne sans le Sermon » A méditer.

Une fois encore, il m’arrive de noter un air de famille entre Platon et Bernard Chouraqui, entre le bouddhisme et Bernard Chouraqui (pour ne citer qu’eux). Ce faisant, je me laisse aller à une manie, celle de la référence et de la comparaison. Mais, ce faisant, je note aussi — et surtout — les divergences, la faille qui par endroits les sépare, même si elle peut être à l’occasion diversement contournée.

Israël, l’éden et les Juifs, des édéniens. Les pensées qui vont dans ce sens émaillent « L’Implosion du monde ». Par exemple : « Israël : l’autre monde (l’éden) présent au secret de celui-ci, qui se dévoilera à l’instant où les hommes rejoindront le peuple juif. »

Tout chez Bernard Chouraqui nous parle de la réversion. Et cette énergétique est possible non par la démonstration mais par cet enjambement premier, ce bond qui commence par nous situer dans le par-delà tout, soit la Révélation du Sinaï qui fonda le peuple juif, le peuple des Édéniens qui appelle le monde à lui — pour une Seconde Alliance.

Une fois encore, on ne peut que penser aux grands moralistes du XVIIIe français en lisant par exemple : « Pour comprendre le point de vue de ceux qui nous détestent, il nous suffit d’entendre qu’ils tiennent pour d’affreux défauts nos qualités dont nous sommes le plus fiers. »

L’une des nombreuses intuitions qui me rapprochent de Bernard Chouraqui : il célèbre Jésus (l’édénien) et repousse le Christ Dieu, cette création paulinienne.

En lisant Bernard Chouraqui, j’ai d’emblée pensé liquidité. Sa pensée est liquide. Aussi ai-je souris (une impression se voyait confirmée) en lisant à la fin de « L’Implosion du monde » : « Je suis un poisson, je ne suis pas la mer, je ne suis pas la mer parce que je suis un poisson », je suis un poisson, soit une créature parfaitement adaptée au monde liquide et ses courants. Il y a dans ses livres un ondoiement et à perte de vue. Je pense aussi au ressac : les vagues éclatent et s’ouvrent sur le rivage qu’elles lissent. Je pense aussi au Talmud où une pensée est prise et reprise, roulée comme un galet, cette pierre façonnée par les millénaires et les forces océaniques qui donnent ces courbes qui tendent vers la perfection, ce roulement de pierres qui donne aussi le sable, le sable sur lequel marcher et s’allonger pour embrasser les femmes aux courbes brunies, comme en Éden…

Mais comment travaille-t-il ? Comment conçoit-il ses livres ? Je crois savoir mais je l’interrogerai à ce sujet. Il me semble qu’il travaille comme la vague, le courant marin et sous-marin, avec enroulements, spirales, tourbillons, ondes, etc. Bernard Chouraqui et la circulation thermohaline… Je pourrais écrire des pages et des pages sur cette liquidité. Ces pages semblent s’être formées d’elles-mêmes sans l’intervention de l’écrivain qui se contente de se laisser porter sur son radeau, naufragé apaisé sur la mer d’Éden, sur l’océan de l’Implosion. Mais j’en reviens au poisson, à la mer et à l’océan. La pensée frétillante et réversible de Bernard Chouraqui nous dit : « Si le bouddhisme me paraît faux, c’est parce que ses saints sont des poissons qui se prennent pour la mer et qui, en se prenant pour la mer, prennent la mer pour un poisson ». Bernard Chouraqui glisse dans les eaux du bouddhisme et des antiques sagesses indiennes et extrême-orientales mais en quelques coups de nageoires, il en sort pour d’autres eaux. Il se laisse porter mais sans jamais prendre ses aises : l’esprit critique reste toujours en éveil.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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