Notes désordonnées prises en écoutant et en lisant Bernard Chouraqui – 2/4

 

En jaquette de « L’Implosion du monde », un détail d’un tableau du Caravage, « Le Sacrifice d’Isaac » (1601-1602).

« Croire que l’on aboutisse au Paradis par un trajet revient à se laisser ensorceler par l’Histoire, ensorcellement auquel Dante succombe dans Divina Commedia », note Bernard Chouraqui.

Légèreté, un mot au centre du lexique de Bernard Chouraqui, au centre du lexique de Friedrich Nietzsche. Ces deux penseurs lui accordent certes un sens différent mais avec des points de contact — l’air de famille, encore.

Lorsque j’ai rencontré Bernard Chouraqui, il m’a dit : « Les morts ressuscitent vraiment, en chair et en os, j’insiste ! » J’ai retrouvé cette affirmation diversement déclinée dans ses écrits ; par exemple :  « On retrouve les morts, tous, en un lieu ». Ses affirmations (tantôt catégoriques tantôt allusives à ce sujet) me reviennent à la lecture de ce qu’il écrit au chapitre 25 de « L’Implosion du monde » : « La vie étant courte, quand on perd quelqu’un, on ne le perd pas pour très longtemps. »

La mort est muette. Nous croyons qu’elle parle alors que nous parlons à sa place. Il en va ainsi depuis le début des temps ; et il en ira probablement ainsi jusqu’à la fin des temps.

 

 sacrifice-disaac« Le Sacrifice d’Abraham » de Matthias Stom — ou Stomer — (XVIIe siècle).

 

Curieux. Je lis Bernard Chouraqui dont je n’avais encore rien lu il y a quelques jours et je me retrouve chez moi. J’ai été visité (plus ou moins confusément il est vrai) par ce qu’il écrit avant même de l’avoir lu. Toutefois, et contrairement à lui, je m’efforce encore de lire quelque chose dans l’Histoire (ce non-lieu qui « n’apparaît comme lieu qu’érigé en la métaphore des injustices et des malheurs »), tout en sachant qu’il n’y a rien à y lire. Serait-ce une manière de divertissement au sens où l’entend Arthur Schopenhauer ?

Réflexion véritablement extraordinaire : « Si le Juif a, malgré tout, la force de tenir, c’est parce que, même dans les moments de plus grand désespoir, il entend, quasi inaudible, le cri que pousse son ennemi : ‟Ne tiens pas compte de la folie qui me fait vouloir te détruire, je te rejoindrai à l’arrivée” ». Cette certitude m’habite depuis toujours — aussi loin que porte ma mémoire.

Bernard Chouraqui se saisit de la pensée — est saisi par elle — d’un autre, il la considère pleinement puis s’efforce de la prolonger en notant les manques — de son point de vue. Ainsi ses livres sont-ils bourrés de notes sur ceux qu’il admire, Camus, Dostoïevski ou Nietzsche pour ne citer qu’eux et qu’il critique avec le plus grand respect mais avec fermeté. Il écrit par exemple : « Dostoïevski : il subodore que les hommes sont englobés par une révélation qui se dévoile par-delà le bien et le mal, qui tient compte de chacun d’eux. Il cherche à établir que même le plus monstrueux des hommes est bon. Qu’il est monstrueux non par sa nature mais parce qu’il est ensorcelé. Il tourne autour de la Pensée de l’Inouï, mais tout comme Nietzsche il la manque ». Et de Cioran qu’il a connu, il  remarque qu’il s’est rapproché des Juifs après être passé par l’antisémitisme mais qu’il ne parviendra jamais à les rejoindre métaphysiquement, ce qui constitue l’échec de sa vie.

L’optimisme prophétique de Bernard Chouraqui. Une qualité juive partagée par la judéité sauvage, par les Juifs sauvages. Je suis probablement l’un d’eux, par intermittence il est vrai ; car mon optimisme est entrecoupé de descentes dans l’accablement. Mais cet optimisme serait-il possible sans ces pauses ?

De même qu’il faut combattre le nihilisme et passer de l’homme à l’édénien, il faut transmuter le non-lieu en lieu. Inclure les termes lieu et non-lieu dans le lexique de Bernard Chouraqui et les définir sans les enfermer dans une définition.

Le Juif, un évadé qui occupe le par-delà du monde (voir les prophètes d’Israël) et qui travaille à l’implosion du monde (concept fondamental dans pensée de Bernard Chouraqui), au désensorcellement du collectif, à la réapparition des morts, à la transmutation des hommes en édéniens, ainsi qu’on peut le lire en quatrième de couverture de « L’Implosion du monde ». Bernard Chouraqui déclare que croire que les Juifs remplissent une fonction « éthique », « mystique » ou « théologique » n’est que sottise, que ces catégories ne sont que des adaptations au fantasme de la mort alors que le Juif s’en évade, qu’il est un évadé de ce monde fictif. Les Juifs sont connectés à l’éden.

Lire « L’Ère de l’épouvante » de Wolfgang Sofsky que Bernard Chouraqui cite. Ce qu’il dit de l’épouvante particulière de la guerre civile, et que j’ai souvent éprouvée en étudiant la guerre civile d’Espagne. Début de citation : « Aucune guerre n’est plus cruelle que la guerre civile, aucune haine n’est plus profonde que la haine entre proches et familiers » ; et, fin d’une longue citation : « Ce n’est pas l’anonymat, c’est la proximité qui conduit aux pires atrocités. Bien loin d’élever le seuil d’inhibition face à l’excès, elle augmente la cruauté en fonction de l’esprit de voisinage. »

La pensée de Bernard Chouraqui est fourmillante sans jamais cesser de suivre certains axes. Elle est à la fois fluide et tressautante. Sa densité l’entraîne vers l’aphorisme. Chaque aphorisme est une flèche lancée en direction du lecteur, une flèche qui l’aiguillonne et l’engage à envisager l’espace sous des angles inhabituels, tantôt alternativement et tantôt simultanément. On retrouve chez ce philosophe des traits de caractère propres aux religieux de l’Orient, de l’Inde en particulier, mais aussi des moralistes français du XVIIIe siècle — pour ce citer qu’eux ; mais c’est l’esprit prophétique d’Israël qui domine et attire tout à lui. L’universalité de ce penseur juif procède de sa judéité même, du particularisme juif qui plus qu’aucun autre particularisme ouvre à l’universel. C’est ainsi. Le lirais-je s’il ne m’invitait pas à l’ouverture, une ouverture consciente, structurée par la loi d’Israël. Il s’agit d’une pensée ouverte et exigeante, chaleureuse et rigoureuse, vertigineuse et savoureuse — car la pensée de Bernard Chouraqui est extraordinairement savoureuse, et cette saveur se transmet à l’esprit mais aussi aux sens.

Bernard Chouraqui affectionne la litanie, la litanie au sens premier du mot, au sens religieux du mot, la litanie et ses formules qui insufflent à l’écrit et à la parole une majesté et qui remplissent la fonction du leitmotiv dans une œuvre musicale, le leitmotiv qui est comparable aux vagues qui font palpiter les rivages.

L’humour est bien présent chez Bernard Chouraqui mais de manière très discrète, au point qu’on se demande s’il s’agit vraiment d’humour. Cet humour intervient pour relâcher la tension et, dans un même temps, requinquer l’auteur, le remettre sur pied en quelque sorte, alors qu’il est à l’occasion bousculé par ses propres pensées qui arrivent sur lui en rangs serrés.

Des portraits incisifs, en quelques coups de crayon. Celui de Jean-Edern Hallier en particulier, Jean-Edern Hallier qu’il m’a évoqué au cours de notre rencontre du 9 août 2016 et que je retrouve en page 117-118 (chapitre 30) de « L’Implosion du monde ». Ce portrait rejoint ce que j’ai pu lire dans le « Journal » de Jean-René Huguenin, son ami.

Un exemple d’humour (juif ?) : « Un homme tue son père et sa mère : il réclame l’indulgence du tribunal parce qu’il est orphelin. »

Une fois encore s’extraire de la Pesanteur pour la Légèreté. Ce que dit Bernard Chouraqui de la Légèreté a au moins un point de contact avec ce qu’en dit Nietzsche. Contre l’Ensorcellement. La Thora et l’Énergétique de l’éden.

L’Histoire (ce banc de brumes) comme masque à notre histoire, comme écran entre l’homme et l’édénien. Sortir de l’ensorcellement, du fantasme de la mort, de l’homme placé entre Dieu et nous. Les Juifs (dont Jésus) attaquent le fantasme de la mort que porte l’Histoire. Les Juifs, le peuple de l’Urgence. S’évader de l’Histoire. La Mélancolie est un pas en direction de notre sortie de l’Histoire. Les Juifs, une Énergétique qui provoque l’implosion du fantasme de la mort. On est juif par cette Énergétique. Spinoza le Juif a quant à lui divinisé l’ensorcellement du monde avec sa « Divine Substance ». Se souvenir de l’Origine afin de se guérir de la mémoire. Les Juifs, ceux qui osent l’éden. Cioran l’a pressenti mais il ne l’a pas osé.

Bernard Chouraqui le moraliste (l’analyste de l’âme). Ces mots pourraient être de la plume de La Rochefoucauld ou de celle de Montaigne, pour ne citer qu’eux : « Le luxe ne vise qu’à cacher tout ce dont il prive. »

Du grand usage des citations chez Bernard Chouraqui, des citations qui viennent appuyer ses intuitions — je n’ose dire ses certitudes.

L’humour chez Bernard Chouraqui, une manière de se dégager, sans jamais cesser de désigner l’édénien, de repousser l’homme et l’histoire, ces fantômes.

Lorsque je lis « Quel abîme entre Jésus et un ‟chrétien” », je pense à Maxime Alexandre, à ses réflexions et coups de gueule consignés dans « Journal (1951-1975) » plus précisément.

L’écriture de Bernard Chouraqui est enveloppante parce qu’elle opère dans un perpétuel balancement (voir les Juifs en prière), avec litanie (au sens premier — religieux — du mot) qui finit par provoquer une sorte d’envoûtement : on se sent immergé et porté par un puissant courant marin, sous-marin. Cette structure litanique est soulignée par le balancement des Juifs en prière ; elle est également perceptible dans les chants religieux chrétiens et leurs incantations. Bref, la structure des écrits de Bernard Chouraqui rejoint celle de la prière : on est porté, vague après vague.

Et si les écrits de Bernard Chouraqui étaient aussi des manuels de mieux-vivre, comme le sont les « Essais » de Montaigne. L’introspection qui conduit à l’implosion, la seule qui vaille et qui permet aussi d’aider l’autre. Il y a bien chez Bernard Chouraqui une volonté d’aider l’autre, sans lui assener une religion, un dogme, une idéologie et autres gourdins cloutés. Qualifier Bernard Chouraqui de « médecin des âmes » fait un peu désuet, et pourtant… Je suis certain que s’il n’avait pas été philosophe il aurait été médecin — mais  n’est-il pas médecin !? Il est ce médecin qui, par exemple, nous invite à parler des morts non pas au passé mais au présent ou au futur, toujours. Il prend note et ne juge pas ; il établit un diagnostic en vue de favoriser la guérison. Cervantès fut l’un de ces « médecins des âmes », Cervantès que Bernard Chouraqui cite à ce propos.

Bernard Chouraqui ne cesse de jouer sur des variations, au sens musical du mot. En musique, la variation est un procédé qui consiste à transformer un thème initial, original ou emprunté. Les modifications peuvent être mélodiques, rythmiques, harmoniques, etc.

De l’importance des femmes chez Bernard Chouraqui. Elles tiennent une discrète place d’honneur dans ses écrits. Au cours des quatre heures que nous avons passées ensemble dans son domicile parisien, j’ai très vite compris leur importance sans sa vie, les mortes et les vivantes, à commencer par sa mère dont il m’a fait écouter la voix sans tarder, une voix qui venait d’une image accrochée au mur et qu’il actionnait en tirant sur un mécanisme. J’aimerais l’interroger à ce sujet. Et au moment où j’écris ces mots, je lis (chapitre 44 de « L’Implosion du monde ») : « Les hommes qui méprisent les femmes ne connaissent ni les femmes ni l’éden ». Le mot éden est résolument central dans la pensée de Bernard Chouraqui, une œuvre qui s’emploie sur des centaines et des centaines de pages (Bernard Chouraqui est l’auteur d’une quinzaine de livres) à le circonscrire sans jamais cesser de le dilater.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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