Notes sur l’art – Le Cahier gris – II / X

 

En header, une épée en bronze du Luristan avec en lien les détails de cette magnifique arme : http://www.worldmuseumofman.org/display.php?item=688

 

Lu dans le train Paris-Hamburg (10 juin 1983) « L’atelier d’Alberto Giacometti » de Jean Genet (Ed. L’Arbalète). La riche iconographie, soit trente-trois photographies en noir et blanc d’Ernst Scheidegger qui dans le lien suivant évoque Alberto Giacometti qu’il a observé pendant plus de vingt ans :

https://www.youtube.com/watch?v=GUAn7rEQ4aU

Mon plaisir à lire dans les trains, dans les compartiments des trains, tandis que le paysage défile. Mes plus beaux souvenirs seront ferroviaires. L’Europe de l’autre côté du Rideau de fer, parcourue en tous sens, souvent lentement, en Roumanie surtout, avec ces trains affreusement déglingués qui rendaient la lecture si difficile, avec ces secousses qui me faisaient croire à des déraillements. Mais pour l’heure le train roule vers l’Allemagne, vers l’amie hanséatique. Il fait chaud et elle ne m’accueillera pas sur le quai de la Hamburg Hauptbahnhof avec ses lainages parfumés.

Lu « Un portrait par Giacometti » de James Lord, compte-rendu d’une interaction peu commune entre un artiste et son modèle au cours de dix-huit séances de pose (entre le 12 septembre et le 1er octobre 1964). C’est un document très précieux. Je n’en connais pas d’autres dans ce genre. Mais regardez :

https://www.youtube.com/watch?v=I7Jpy4mAZXg

Parmi les objets d’art qui passent dans mes rêveries, les bronzes du Luristan trouvés sur les rebords du plateau iranien qui regarde la Mésopotamie où s’était établi un peuple de cavaliers d’origine cimmérienne venu du sud de la Russie. Ces bronzes datent du VIIIe-VIIe siècle av. J.-C. Il me faut tirer parti de ce répertoire (de cet alphabet) et l’inscrire dans un espace inédit — pour des linogravures. Éléments de ce répertoire, des divinités iraniennes (protovédiques) avec vocabulaire ornemental emprunté à l’Elam, à Babylone, à l’Assyrie, à l’Urartu, avec dominante zoomorphe originaire des steppes. Ces systèmes antithétiques faits de figures adossées ou affrontées. Urartu, région du lac de Van, centre d’un royaume qui prospéra entre le IXe et le VIIe siècle av. J.-C.

 

Bronze du Luristan

Un bronze du Luristan

 

Lucas Cranach l’Ancien, maître de l’érotisme ? Probablement. Voir ses Vénus. Leur délicieuse ambiguité. « L’érotisme de l’ambiguité » (ou « Érotisme et ambiguité »), titre pour un prochain article ?

Apollinaire écrivait en 1913 : « Moi, je n’ai pas la crainte de l’Art et je n’ai aucun préjugé touchant la matière des peintres » et il ajoutait : « Les mosaïstes peignent avec des marbres ou des bois de couleurs. On a mentionné un peintre italien qui peignait avec des matières fécales ; sous la Révolution française, quelqu’un peignit avec du sang. On peut peindre avec ce qu’on voudra, avec des pipes, des timbres-poste, des cartes postales, ou à jouer, des candélabres, des morceaux de toile cirée, des faux cols ». On ne peut que penser à Enrico Baj (1924-2003) en lisant ces mots. Enrico Baj et ses collages, ses impertinences envers les insignes du pouvoir et les œuvres sacro-saintes, comme « Guernica » de Picasso. Et — respect ! — Enrico Baj est satrape au titre d’Imperator Analogico du Collège de Pataphysique de Milan.

Artiste chez les intellectuels, intellectuel chez les artistes, toujours entre ateliers et bibliothèques, entre bibliothèques et ateliers. Toujours un livre en poche, m’isolant à l’occasion dans un coin d’atelier pour lire ou prendre des notes. Je n’envisage le dessin et la gravure qu’intégrés au livre. Mon relatif dégout pour ces ateliers d’artistes avec débauche de matériel et de matériaux. Que mon atelier tienne dans une petite valise, un atelier toujours prêt à plier bagage. Je n’aurai pas d’atelier après l’École. Je dessinerai comme j’écris, dans des salles d’attente, sur le rebord d’une table, dans une cuisine ou un salon, dans des cafés, en marchant, ici et là. Et je préférerai la linogravure à la taille douce puisqu’elle permet le tirage à la main. Je refuserai l’atelier inamovible ou, tout au moins, l’atelier qui nécessite une entreprise de déménagement. Si j’étais musicien, je jouerais du violon ou, mieux, de la flûte et en aucun cas du piano — droit ou, pire, à queue.

Ce couple que j’ai tant observé, Acis et Galatée, dans la niche centrale de la Fontaine Médicis (jardin du Luxembourg), un couple en pierre que surprend un Polyphème en bronze. C’est l’un des lieux parisiens que je préfère. J’y lis et prépare volontiers les examens, été comme hiver. Mais pourquoi ce lieu, précisément ? Serait-ce pour la proximité de ce beau couple enlacé ou pour celle de la Librairie José Corti (11, rue de Médicis) qui me conduit au « Rivage des Syrtes » et à Vanessa, à jamais associée à une amie d’enfance atlantique, la blonde Blandine ?

Dans l’atelier du quai Malaquais, Pierre Courtin me parle de Clovis Trouille ; et je lui parle de Pierre Molinier dont j’ai découvert il y a peu les somptueux photomontages — réalisés essentiellement à partir de son propre corps. Voir le court métrage que lui a consacré Raymond Borde (lui aussi un proche d’André Breton) en 1964. Ce n’est pas tant l’érotisme de Pierre Molinier qui m’attire que sa célébration du noir et blanc.

Cette Jeanne d’Arc qui m’a toujours paru terriblement empotée, bien visible dans Paris, en proue, devant l’église Saint-Augustin. Combien je lui préfère celle d’Emmanuel Frémiet, sur la place des Pyramides. Emmanuel Frémiet, l’auteur de cette sage et noble Jeanne d’Arc est aussi l’auteur d’une étrange sculpture qui met en scène un gorille enlevant une femme…

Je me souviens, enfant, avoir été fasciné (le mot n’est pas trop fort) par l’hippogriffe qui porte Angélique et Roger. Antoine-Louis Bayre ! Aujourd’hui encore, je ne puis regarder ce groupe sans me retrouver immergé dans cette impression d’enfance.

 

Bayre

Antoine-Louis Barye « Roger et Angélique montés sur l’hippogriffe » 

 

On oublie trop souvent que Kurt Schwitters a pratiqué la peinture naturaliste tout au long de sa vie et que cette production (quatre mille tableaux selon son fils) équivaut en quantité à celle de ses collages et assemblages divers. Ils sont nombreux à mépriser cette part de son œuvre considérée comme « bourgeoise ». Ce sont des conformistes qui s’ignorent, soumis au mot d’ordre du jour et que la dénomination « avant-garde » suffit à mettre en transes. Ce sont eux qui cachent les merveilleux portraits de Malevitch qu’ils considèrent  comme autant de marques de soumission (?) au régime stalinien.

Les peintures figuratives de Kurt Schwitters ont été probablement influencées par Carl Bantzer, l’un de ses professeurs et un admirateur de Frans Hals. Parmi les plus belles compositions figuratives de Kurt Schwitters, les paysages peints en Norvège dans les années 1930, des œuvres qui s’inscrivent dans la tradition romantique avec ces paysagistes norvégiens souvent formés en Allemagne, à Dresde surtout, avec Johan Christian Dahl et Mathias Stoltenberg pour ne citer qu’eux.

Kurt Schwitters citoyen allemand est interné dix-sept mois au camp de Hutchinson Square, à Douglas, dans l’île de Man, un camp où se côtoient de nombreux intellectuels. Ses tarifs dans le camp : 5 £ pour un portrait en buste incluant les mains ; 4 £ pour un buste ; 3 £ pour le visage seul.

Étudié l’Actionnisme viennois (Wiener Aktionismus, 1960-1971) avec Günter Brus, Hermann Nitsch et Otto Muehl. Que Paris et New York semblent sages en comparaison ! Mon malaise bien physique devant nombre de ses photographies. La vue du sang (même s’il est suggéré) me fait souvent tomber en syncope. De tous les Actionnistes viennois, c’est Rudolf Schwarzkogler (mort à l’âge de vingt-huit ans, défenestré) qui m’émeut le plus. Pourquoi ? Probablement pour sa discrétion : il évitait le public ; et l’Actionnisme pouvait difficilement se passer du public. Par ailleurs, ni ses tableaux des débuts, ni les photographies prises au cours de ses actions, ni les dessins et textes conceptuels élaborés au cours de ses dernières années n’ont été exposés de son vivant. Le calme de Rudolf Schwarzkogler, plus franchement conceptuel que les autres Actionnistes. Parmi ses sources d’inspiration, Yves Klein et Piero Manzoni. Sa première action date du 6 février 1965 et a pour titre « Hochzeit » (Mariage). Voir détails. Le thème du poisson ne cesse de revenir. A ce propos, j’ai découvert l’œuvre de cet artiste par une photographie prise au cours de sa troisième Action, avec ce poisson suspendu le long de la colonne vertébrale d’un modèle nu — lui probablement. En dehors de sa première Action qui se déroule devant un public très réduit, les autres ne sollicitent qu’un photographe, avec photographies exclusivement en noir et blanc. Ses inquiétudes me sont proches. Et, une fois encore, j’apprécie sa discrétion ainsi que son raffinement et son souci de beauté formelle.

Ci-joint, un lien intitulé « 1065 Selbstverstümmelung (1065 Self-Mutilation) », tourné en 1965 :

https://www.youtube.com/watch?v=649YQnVSndI

Parmi mes découvertes de jeunesse, à Munich, Franz von Stuck (1863-1928), avec une visite à la Villa Stuck, intégralement conçue par l’artiste, depuis les plans jusqu’à la décoration murale et au mobilier. Une œuvre d’art totale. Franz von Stuck concevait également les cadres de ses tableaux, avec à l’occasion le titre gravé dans le bois du cadre, comme Die Sünde. Ainsi, la peinture et son cadre constituaient-ils un tout organique en harmonie avec la décoration intérieure. Franz von Stuck m’attira d’autant plus sûrement dans son ambiance — étouffante à bien y réfléchir — que j’étais alors imbibé d’August Strindberg et de Stanisław Przybyszewski.

 

Villa StuckVilla Stuck (1898) à Munich 

 

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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