Notes griffonnées à Lisbonne – 3/6

 

Grynszpan-Vom RathHerschel Grynszpan (1921-1944 ou 1945) à gauche ; Ernst vom Rath (1909-1938) à droite. 

 

Herschel Grynszpan veut partir pour la Palestine et à cet effet il se met à l’hébreu (en 1935-1936). A Paris, il loge chez son oncle Abraham sans parvenir à régulariser sa situation. Par une lettre de sa sœur Berta, il apprend l’expulsion de sa famille vers le camp de Zbąszyń. Ci-joint, une brève histoire de ce camp :

http://www.yadvashem.org/yv/en/exhibitions/this_month/resources/zbaszyn.asp

Il se met en tête de venger sa famille et plus généralement les Juifs victimes de ces mesures. A cet effet, il achète un révolver calibre 6.5 mm (avec barillet à cinq coups) à « La fine lame », 61 rue du Faubourg Saint-Martin. Le 7 novembre 1938, au 78 rue de Lille, il est reçu par le troisième conseiller de l’ambassade d’Allemagne, Ernst vom Rath. Herschel Grynszpan vide son chargeur. Ernst vom Rath décède de ses blessures le 9 novembre. Nuit du 9 au 10 novembre, Kristallnacht. Selon certains témoignages, Herschel Grynszpan et Ernst vom Rath se seraient rencontrés dans le milieu homosexuel parisien. Ernst com Rath qui avait été en poste au consulat général d’Allemagne à Calcutta était revenu d’Inde avec une gonorrhée rectale. Herschel Grynszpan est placé en détention préventive. Juin 1940, les prisons sont évacuées face à la poussée allemande. Dans la confusion, il se retrouve libre mais préfère rejoindre Bourges pour se livrer. On ne veut pas de lui à la prison. Même scénario à Châteauroux. A Toulouse, il finit par se faire admettre à la prison. Il ne sait probablement pas que les Allemands sont à ses trousses et qu’ils font pression sur Vichy (Toulouse est alors en « zone libre ») pour qu’il le livre, ce qui adviendra le 18 juillet 1940, quelque part sur la ligne de démarcation. Transféré à Berlin, il est interrogé sans brutalité compte tenu de son importance pour la propagande de Joseph Goebbels. 18 janvier 1941, il est transféré au camp de Sachsenhausen où il bénéficie d’un régime préférentiel : le régime a prévu un procès médiatisé. Suite à des contretemps, son procès est prévu pour le 11 mai 1942. C’est alors que l’accusé déclare avoir eu des relations homosexuelles avec sa victime, ce qui a pour effet de bloquer la machine judiciaire. Dans son journal, Joseph Goebbels note qu’il ne s’agit que d’un mensonge éhonté mais bien trouvé : s’il était rapporté au cours d’un procès public, il deviendrait à coup sûr l’argument principal de la défense adverse. Herschel Grynszpan est probablement mort à Sachsenhausen, en 1944 ou 1945.

Le projet de Friedrich Schlegel et de Friedrich Schleiermacher de traduire ensemble l’intégralité des écrits de Platon. L’amitié entre les deux hommes va déterminer l’évolution philosophique de Friedrich Schlegel durant sa période berlinoise (1797-1799). L’un et l’autre s’efforcent de se détacher du formalisme de la doctrine kantienne du devoir et de fonder une éthique romantique. Selon une théorie romantique de l’union mystique des esprits (appelée symphilosophie par Friedrich Schlegel), l’individualité des auteurs doit s’effacer dans leur contribution à l’Athenaeum, une revue fondée en 1798 par les frères Schlegel, August et Friedrich. Les auteurs restent anonymes ou signent d’un pseudonyme. Friedrich von Hardenberg choisit celui de Novalis qui fera (presque) oublier son vrai nom.

Cadeau de Noël 1979 de mes parents, « Œuvres complètes » de Novalis (en deux volumes chez NRF Gallimard). Le deuxième volume, celui que j’ai le plus consulté. Y sont rassemblés les Fragments. Ils touchent à presque tous les domaines du savoir. J’aurais aimé les lire dans l’original ou, tout au moins, dans une édition bilingue (genre Aubier Flammarion bilingue), une édition qui m’a permis de mieux savourer certains poètes, comme Stefan George.

Novalis juge que le spinozisme est sursaturation de divinité. « Spinoza est un homme ivre de Dieu ». Partout des réflexions bouleversantes où science et poésie forment des arcs-boutants qui soutiennent un même édifice. Il pose quelque part cette question : « Pourquoi les Juifs furent-ils choisis du Messie ? » Ne pourrait-on pas y répondre en posant une autre question : « N’est-ce pas parce qu’ils ont été choisis par le Messie qu’ils sont devenus des Juifs ? ». Rencontre (le 17 novembre 1794, à Grüningen) Sophie von Kühn dont il tombe amoureux ; elle a douze ans et demi. Mort de Sophie le 19 mars 1797 ; elle vient d’avoir quinze ans. Novalis et les salines. Les voyages géognostiques. Son grand voyage minéralogique à travers la Thuringe. Novalis, ce simple nom m’a évoqué d’emblée, et sans même que j’y pense, une gemme. Les extraordinaires rapports entre minéralogie et poésie. Le temps interrogé. Il écrit : « De la musique proprement visible, ce sont les arabesques, motifs, ornements, etc. » En lisant ce fragment j’ai pensé à Gaudí, à ces rapports diversement explicites (implicites) entre les formes naturelles et ses architectures. Ci-joint, quelques édifices emblématiques inspirés de formes naturelles (dont la Sagrada Familia). Le répertoire naturel :

http://www.bbc.com/mundo/noticias/2015/09/150918_vert_earth_edificios_naturaleza_yv

Chaque façade (y compris les plus médiocres) pourrait être traduite en séquences sonores (avec ces espaces entre les ouvertures, etc.), qu’elle soit de Gaudí, d’Otto Wagner, de l’École de Chicago et j’en passe. On a dit que certaines intuitions (poétiques) de Novalis annonçaient la relativité générale et la courbure de l’espace-temps d’Einstein. Je le crois. « Art de vivre : art de ‟construire” la vie », bien sûr. L’art de vivre n’est pas une donnée, un « cadeau du ciel », il suppose un effort, probablement proche du « plan de vie » qu’expose Heinrich von Kleist dans ses lettres à Wilhelmine von Zenge. « Toute science devient poésie — après qu’elle est devenue philosophie ». On en revient aux arcs-boutants qui se rejoignent : poésie-science ou science-poésie. C’est aussi « Tout ce qui monte converge » de Pierre Teilhard de Chardin. « L’air est organe de l’homme, aussi bien que le sang ». Tout Novalis est contenu dans ce fragment éminemment poétique, éminemment scientifique. La poésie, l’évidence enfouie, oubliée et enfin exhumée. « L’extérieur est en quelque sorte un intérieur réparti, un intérieur traduit : un intérieur plus haut. (Essence et apparence ?) » N’y aurait-il pas un air de famille entre Novalis et George Berkeley le fascinant ? N’y aurait-il pas un air de famille entre Novalis et l’univers holographique selon David J. Bohm ? Autre air de famille, Novalis et Gaston Bachelard. Pour des études comparées.

Lisbonne. Dans la cuisine, côté océan Atlantique, dans la tiédeur d’une soirée de novembre. Le figuier, le néflier, les palmiers, la personnalité de chacun de ces arbres. La douceur du marbre rose délicatement moucheté. Le vin de l’Alentejo, cette belle province entre Méditerranée et Atlantique, entre olivier et eucalyptus. Mon regard se perd dans les tracés du marbre, une écriture, un langage. La géologie, un pont entre la poésie et la science. La géologie ouvre à toutes les sciences, de l’astrophysique à la biologie. Il suffit de consulter le tableau de la composition de notre corps pour s’en convaincre. Novalis ou la poésie totale, comme ou peut évoquer l’art total, une notion qui conduit à l’Allemagne, aux frères Zimmermann, Johann Baptist et Dominikus (l’architecte) et au Bauhaus.

La philosophie de Schelling comme enseignement de l’évolution. Son espoir : que l’on pût un jour représenter toute organisation comme un développement successif et progressif d’une seule et unique organisation originelle. Ce désir — cette obsession — de la totalité est particulièrement sensible chez les Allemands. Il est exalté avec Hölderlin et « Hyperion oder Der Eremit in Griechenland ». Nostalgie de l’unité originelle et tension vers cette unité avec Ernst Jünger. Elles ne cessent de transparaître tout au long de son immense journal. Platon en filigrane, toujours. Ernst Jünger le platonicien.

Feuilleté « Lettre à un religieux » de Simone Weil, un petit livre que j’ai lu il y a une vingtaine d’années. Je retrouve l’état d’esprit qui était alors le mien, avec cette admiration mêlée d’irritation envers l’auteur. Par exemple, j’applaudis lorsqu’elle célèbre les Pythagoriciens ; mais j’enrage lorsqu’elle attaque de la sorte les Pharisiens qu’elle n’a probablement pas étudiés et qu’elle juge d’un point de vue exclusivement chrétien, c’est-à-dire profondément hostile. Le malaise que place en moi Simone Weil tient probablement  à ses rapports avec son corps et la sexualité en général, une intuition qui a trouvé confirmation dans le petit livre de souvenirs écrit par sa nièce, Sylvie Weil, « Chez les Weil, André et Simone ». Je me garde généralement de toute interprétation psychanalytique (y compris avec Santa Teresa de Ávila) mais avec Simone Weil, j’ai vite pensé à du masochisme. Il est vrai que dans ce cas extraordinaire (car Simone Weil est véritablement extraordinaire), il me faudrait définir avec précision son masochisme. Voir l’effet que produit sur elle la Croix. Elle va jusqu’à écrire : « Et si l’Évangile omettait toute mention de la résurrection du Christ, la foi me serait plus facile. La Croix seule me suffit ». Et je me répète : ses considérations, nombreuses et d’une extrême violence, sur les Pharisiens trahissent une méconnaissance de ces derniers à qui Jésus doit tant. Sa méconnaissance des Pharisiens et plus généralement des Hébreux. Mais à quoi tenait cette méconnaissance ou, plus exactement, ce refus de connaître ? Il me semble que chez Simone Weil, le tempérament (surtout lorsqu’il s’agit d’Israël) prend volontiers le relais de l’intelligence et de la connaissance, ce qui contribue certes à la puissance de ses visions et de son style mais… Car Simone Weil la philosophe est aussi, et à sa manière, une pamphlétaire. Le tempérament investit volontiers l’intelligence et l’oblige à haleter par d’étranges chemins de traverse où les épines l’ensanglantent.

Le plus grand massacre par balles de la Shoah, plus meurtrier que celui de Babi Yar, Erntefest (« Fête de la moisson »).

Remise en cause de la tradition historiographie selon laquelle la ville d’Halicarnasse aurait été détruite par Alexandre le Grand à l’issue du siège de 334. Halicarnasse, située entre Milet et Cnide, avec ouverture sur la mer Égée, devenue capitale satrapique de Carie durant la première moitié du IVe siècle. La confrontation des textes anciens et des données livrées par le terrain. Voir les récits de Diodore, d’Arrien et de Strabon relatifs à la prise de la cité. Rien ne permet de supposer sa destruction. Souvenons-nous notamment qu’Alexandre le Grand avait confié à Ada (sœur de Mausole, le fondateur de cette cité écarté du pouvoir par Pixodaros) le gouvernement de la Carie. Mais alors, pourquoi cette mention de ville rasée dans les textes anciens ? Une hypothèse parmi d’autres : donner aux campagnes d’Alexandre le Grand un caractère radical, avec guerre totale entre deux civilisations. Or, c’est à partir de ce siège qu’Alexandre montre pour la première fois sa volonté d’assimiler l’Orient, notamment en confiant le gouvernement de la Carie à Ada.

L’action de François Priéti, ambassadeur de Vichy à Madrid, et de Mgr Boyer-Mas, « attaché ecclésiastique » à l’ambassade de France à Madrid. La rivalité entre gaullistes et giraudistes, entre deux France ralliées à la cause alliée. Le général Giraud, un militaire dépourvu de toute dimension politique (contrairement au général de Gaulle). Les succès que remporte le général de Gaulle, dont le ralliement de la résistance intérieure mais aussi des militaires aux FFL. Outre les demandes individuelles, des unités entières de l’armée d’Afrique demandent à intégrer les unités du général Leclerc et du général de Larminat largement impliquées dans les succès de la VIIIe armée britannique.

Joseph Rovan décide de commencer son autobiographie (« Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été allemand », aux Éditions du Seuil, 1999) en revenant de l’enterrement de sa mère dans un cimetière d’Auvergne, à Saint-Christophe.

 

 Joseph Rovan

Joseph Rovan (1918-2004)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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