Le fédéralisme espagnol. Le système de Fransesc Pi i Margall – 2/3

 

Francisco Pi y Margall s’élève contre les menaces philosophiques, religieuses et politiques qui tendent à écraser ou diluer l’homme dans la Totalité, et quelle qu’en soit la forme et le contenu.

Comme d’autres penseurs, Francisco Pi y Margall oscille entre le théisme et l’athéisme, comme Proudhon qui (entre un humanisme qui s’efforce de rétablir un Dieu détrôné et l’athéisme qui tourne le dos à la question) soutient un anti-théisme dont la vocation est de libérer l’humanité de l’aliénation religieuse. Dieu est converti en hypothèse, en instrument dialectique nécessaire, indispensable même.

Francisco Pi y Margall exalte l’homme en tant qu’individu tout en maintenant l’hypothèse de Dieu, non pas un Dieu personnel mais une sorte de « alma de la naturaleza ». Son panthéisme n’est pas celui de Hegel, il tend à éliminer l’aspect totalitaire (écrasant pourrait-on dire) de ce dernier en réconciliant le fini et l’infini, le particulier et le général. Insistons : cette tentative de conciliation est bien ce qui l’éloigne le plus de Hegel tout en le rapprochant de Proudhon. La dialectique de Hegel est moniste : les contraires affirmation-thèse, négation-antithèse se réconcilient dans la négation de la négation, la synthèse. Dans ce processus, chaque contraire se voit dépossédé de ce qui le rend incompatible au nom d’une harmonie supérieure. La dialectique de Proudhon est quant à elle antinomique : dans la synthèse opérée, les contraires restent ce qu’ils sont, intégralement. Et là se trouve la base ultime, la plus profonde du fédéralisme de Proudhon et ses disciples, Proudhon qui écrit : « L’antinomie ne se résout pas ; là est le vice fondamental de toute la philosophie hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se balancent, soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques, ce qui conduit au résultat cherché ».

Lorsque Francisco Pi y Margall rédige son premier écrit politique, en 1854, il pense que Proudhon reprend à son compte la trilogie hégélienne thèse-antithèse-synthèse et, de ce fait, il commence par se croire hégélien. Pourtant, dès ses débuts, le penseur espagnol, fort d’une terminologie hégélienne, tend déjà vers une synthèse proudhonienne. Ajoutons que Proudhon lui-même, à l’époque où il se jugeait hégélien, affirmait que la synthèse ne détruisait pas réellement mais formellement la thèse et l’antithèse. Francisco Pi y Margall a pleinement conscience de la valeur que Proudhon attribue aux deux principes éternellement antithétiques qui meuvent et organisent l’existant, des principes par ailleurs énoncés par Zarathoustra et Mani. A ce propos, ne pourrait-on pas supposer que Proudhon a indirectement éloigné Francisco Pi y Margall de l’Étatolâtrie de Hegel et de l’anthropothéisme de Lugwig Feuerbach ? Cet éloignement ne gomme pas pour autant la profonde influence initiale de ces deux penseurs allemands sur ce penseur espagnol.

Pour Francisco Pi y Margall, il ne s’agit pas de nier toute raison publique, universelle ; mais il reste que pour lui cette raison ne doit en aucun cas être la référence absolue en face de laquelle la raison individuelle est appelée à se courber et à se taire. Il écrit : « Pongo en la razón individual todo principio de ciencia y de certidumbre y la raíz de toda moral y de todo derecho : la supongo completamente autónoma ».

 

Ci-joint, un lien complet sur la sépulture de Francisco Pi y Margall à la forme très particulière :

http://cementeriosdemadrid.blogspot.com.es/2013/06/francisco-pi-y-margall.html

 

Confronté à Hegel, Francisco Pi y Margall peut être vu comme un humaniste, un homme soucieux d’équilibre, un Latin pourrait-on dire. Sa lutte pour l’autonomie et la liberté de l’individu, un être a priori raisonnable, ne signifie par pour lui qu’il doive vivre dans un superbe isolement. Raison publique et raison privée ont besoin l’une de l’autre pour être ce qu’elles sont. Par ailleurs, « lo que llamamos rázon pública no es sino la razón ajena en mayor o menor número de hombres ».

Pi y Margall c’est l’immanence contre la transcendance, le subjectivisme contre l’objectivisme, le subjectivisme qui se doit de définir l’aire éthico-juridique. La raison individuelle est capable de « conocerse a sí misma y deducir de este conocimiento las condiciones de su propia vida » ; et il ajoute : « Una ley no es más que un juicio, y si es o no este juicio injusto, sólo mi ley moral es capaz de decirlo. El derecho, por lo tanto (…), o no existe, o existe dentro de mí mismo ». Une fois encore cette suprématie accordée à l’individu en tant que tel ne l’est pas au nom d’une revendication échevelée et débraillée mais bien au nom de la singularité de l’individu constituant de l’humanité ; autrement dit : ma singularité n’est pas plus singulière que celle de n’importe quel homme. « Hay una sola regla para mi derecho, es la igualdad del derecho mismo. ¿Deseo en virtud de mi derecho algo que haya de ofender el de un tercero? Mi deseo es ilegetimo, y como tal irrealisable ». Dans son souci constant d’équilibre entre le collectif et l’individuel, Francisco Pi y Margall cherche aussi à se dégager de l’humanisme de Ludwig Feuerbach, d’où ses emportements, ses coups de gueule.

Sa distanciation envers un Dieu « objectif » et la religion qui le soutient, la place qu’il accorde à l’homme en tant qu’individu, socle de toute obligation éthico-juridique et de tout ordre socio-politique – sa Weltanschauung –, ne pouvaient que le conduire à l’anarchie, l’anarchie comme ordre idéal, avec au-dessus de tout cette notion de « hombre soberano ». Souveraineté de l’individu, soit l’autonomie de son intelligence, sa liberté, « mi soberania en ejercicio », une liberté qui pour être souveraine doit être absolue, une liberté au sens kantien du terme, soit la subordination de l’action à la raison. Mais à partir de là, comment concevoir une société et sa politique ?

Chaque individu se tient au centre d’une sphère de liberté inaliénable et imprescriptible, par « droit naturel » et non en vertu du bon vouloir de l’État, l’État dont la fonction doit être de protéger la liberté de l’individu (la liberté de tous) et de limiter cette liberté exclusivement dans l’intérêt de tous. D’où une position incommode pour un homme tel que Francisco Pi y Margall, avec cette l’idée de l’État comme « mal nécessaire », typique de la pensée libérale, une idée qui suppose la perte relative de liberté (de souveraineté) en échange d’une vie sociale organisée. Mais l’Histoire a montré et montre encore que l’État (le Pouvoir) ne s’en tient pas à ce minimum et tend à enserrer et étouffer toujours plus l’individu, sa souveraineté.

Dans la première moitié du XIXe siècle, l’idée d’une autorégulation de la société était dans l’air, en partie nourrie par le socialisme utopique. Cette idée avait beaucoup à voir avec le rationalisme du XVIIIe siècle et ses notions d’ordre naturel, de bonté naturelle de l’homme, d’homme raisonnable, etc. Bref, on en vint à penser que la relation gouvernement et ordre ne s’opérait pas dans une relation de cause (gouvernement) à effet (ordre) mais de genre (ordre) à espèce (gouvernement). Il s’agissait d’élaborer une vie sociale, une vie d’ordre, sans l’intervention d’un appareil coercitif. Cette idée développée par Proudhon fut reprise par Francisco Pi y Margall qui en vint lui aussi à inverser l’équation libérale : État = mal nécessaire en : État = mal inutile et à agir en conséquence sur le plan théorique, à passer des propositions du Libéralisme à l’Anarchisme.

Donc, Francisco Pi y Margall suit les postulats du Libéralisme dans la mesure où il conduit à l’Anarchisme ; mais il refuse, et catégoriquement, tout compromis ave l’Ordre étatique sous prétexte que l’État est un mal nécessaire. Il accepte le Libéralisme dans la mesure où il agit comme un puissant corrosif qui s’en prend à l’État. Francisco Pi y Margall est un penseur politique implacablement logique, honnête pourrait-on dire, car chez lui la logique et l’honnêteté intellectuelle se juxtaposent parfaitement. Sa logique s’appuie sur cette donnée : je suis absolument libre, radicalement libre (aussi longtemps que mes actes sont guidés par ma raison), en conséquence tout autre ordre est illégitime puisqu’il n’y a pas de raison supérieure à la mienne. « Si no hay (…) razón superior a la mía, ¿quién vale más que yo como hombre? » Il ne vacille pas après avoir posé le principe de la « soberanía del hombre ». Il écrit : « El hombre es soberano, he aquí mi principio ; el poder es la negación de su soberanía, he aquí mi justificación revolucionaria ; debo destruir este poder, he aquí mi objeto ». La société sans pouvoir, soit le but ultime de ses aspirations révolutionnaires. Le Pouvoir nous dit-il est la négation absolue du Droit. C’est la coercition contre la spontanéité et les relations contractuelles. A ce propos, je dois dire que ma sympathie pour l’Angleterre tient en partie à l’importance de ce type de relations, à la Common Law que je préfère décidément au foutoir idéologico-religieux de la Révolution française qui donna le plus étatiste des États. Elle est bien le creuset de tous les nationalismes et de toutes les idéologies, une folle machine à édicter des lois et à légiférer.

Francisco Pi y Margall condamne « ese poder realmente político que legisla y en nombre del orden se sobrepone al derecho ». Le Pouvoir qui légifère au nom de l’Ordre viole la personnalité de chacun, de tous donc, au nom de la société, au nom de lui-même, étant entendu que le Pouvoir ne se préoccupe jamais que de lui-même…

Francisco Pi y Margall était un homme discret, modeste, aimable et obstiné. Il suivait sa pensée avec une logique qui se confondait très exactement avec l’honnêteté comme je viens de l’écrire. Cette logique et cette honnêteté lui vaudront de nombreuses amitiés mais aussi de multiples tracasseries tout au long de sa vie : livres saisis, interdiction de publier, prison, exil, etc.

Dans un article sur ce blog, j’ai évoqué Victor Basch. Victor Basch écrit dans « L’individualisme anarchiste » : « On pourrait (…) soutenir que l’individualisme, poussé jusqu’à ses conséquences logiques extrêmes, n’admet aucune intervention de l’État ; et que la seule forme politique dans laquelle il puisse s’incarner est la libre association ». Victor Basch ajoute que l’anarchisme « n’est que l’individualisme libéral poussé jusqu’à ses extrêmes conséquences logiques ». On ne saurait mieux dire : le mot logique est celui qui s’est imposé à moi lorsque j’ai commencé à lire Francisco Pi y Margall, je me répète, je le sais. Précisons en passant que la République ne trouve pas plus grâce à ses yeux que la Monarchie ; la République est elle aussi Pouvoir et Tyrannie ; et si le contrat social qu’il envisage venait à se réaliser, il ne resterait vraiment rien de la République et autres ordres coercitifs.

Francisco Pi y Margall dénonce et refuse. Mais que propose-t-il ? Car enfin, ce dont il souhaite la disparition doit être remplacé par un autre ordre afin de régler les rapports sociaux et empêcher le chaos – l’anarchie dans le sens dévoyé et commun du mot) –, un ordre qui protège la « soberanía del hombre ». « Entre soberanos no caben más que pactos. El contrato y no la sobranía del pueblo debe ser la base de nuestras sociedades ». Contrat donc, contrat social auquel se doivent de participer tous les citoyens, sous peine de retomber sous le joug de la tyrannie. La société telle que l’espère Francisco Pi y Margall ne peut advenir qu’en vertu de mon consentement, autrement dit du consentement de tous, sans exception. L’ordre (social) par le contrat. L’idée de Pouvoir remplacée par celle de Contrat. Une fois encore, l’influence de Proudhon est patente. Voir « Idée générale de la Révolution au XIXe siècle », un écrit de 1851 de ce dernier, et « La Reacción y la Revolución », un écrit de 1854 de Francisco Pi y Margall. Mais si Proudhon croit en la possibilité de dissoudre l’État (l’Autorité) dans l’organisation économique de la société, et s’il fait fi des relations politiques, Francisco Pi y Margall, lui, s’en tient au politique, et fermement.

Le contrat social de Proudhon ne doit en aucun cas être confondu avec celui de Rousseau dont le contrat ne fait que poser le fondement démocratique de l’Autorité, expression de la volonté générale et non de la volonté individuelle à laquelle sont pareillement attachés Proudhon et Francisco Pi y Margall. Dans « Idée générale de la Révolution au XIXe siècle », Proudhon écrit : « Le régime des contrats, substitué au régime des lois, constituerait le vrai gouvernement de l’homme et du citoyen, la vraie souveraineté du peuple, la République ».

Dans la mise en œuvre de son programme Francisco Pi y Margall est probablement moins radical que Proudhon, plus patient aussi ; aussi envisage-t-il la suppression du Pouvoir politique par étapes, par fragmentation successive, d’où sa thèse du fédéralisme. En 1863, toutefois, avec la publication « Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution », Proudhon va rejoindre Francisco Pi y Margall. Ajoutons que l’idée fédérale n’est pas née spontanément dans la tête de ce dernier : elle était dans l’air de cette Espagne des années 1840.

Le fédéralisme comme voie vers une société authentiquement anarchiste donc.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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