Espagne. Août 2017 – 1/2

 

A propos des attentats qui viennent d’avoir lieu en Espagne, je me permets les observations suivantes, loin de tout esprit polémique. J’ai vécu plus de vingt années dans le Sud de ce pays où j’ai assisté à l’arrivée massive de Marocains au cours de ces dix dernières années, dans un pays marqué par la crise et la récession, particulièrement perceptibles dans ses zones rurales.

L’opinion publique française ne perçoit pas toujours très bien ce que signifie géographiquement l’Andalousie – Al-Andalus – dans l’esprit des Musulmans, en particulier de ceux qui se sont mis en tête de récupérer ce territoire. Pour l’historien, Al-Andalus est un territoire mouvant qui s’est dilaté et rétracté au cours d’une période comprise entre 711 et 1492. Mais dans l’esprit des Musulmans qui y croient, Al-Andalus est envisagé dans son extension maximale, étant entendu que tout ce qui a été terre musulmane doit le redevenir. Al-Andalus ne correspond en rien à l’actuelle Andalousie, une simple région autonome dénommée Comunidad autónoma de Andalucía, née en 1981. Al-Andalus dans son extension maximale, c’est la quasi-totalité de la Péninsule ibérique, soit l’Espagne et le Portugal, le Portugal trop souvent oublié. La quasi-totalité de cette péninsule, puisque des zones pyrénéennes et les Asturias ont été épargnées. Je passe sur les détails de cette conquête, une conquête qui s’est enclenchée et a été facilitée par de multiples guerres entre Wisigoths et par des populations oppressées qui virent en ces conquérants d’éventuels libérateurs.

 

Al-Andalus, extension maximale

 

Aujourd’hui, la quasi-totalité de la population musulmane installée en Espagne est d’origine marocaine, ce qu’expliquent la proximité géographique entre les deux pays et des relations historiques particulièrement denses qui ne se limitent pas à Al-Andalus. Par exemple, au cours de la Guerre Civile d’Espagne, le fer de lance des troupes franquistes était en partie constitué de Marocains, les Fuerzas Regulares Indigenas, crées en 1911, et plus connues sous le nom de Regulares. N’oublions pas que l’Espagne conserve par ailleurs deux enclaves sur les côtes marocaines (Ceuta depuis 1580 et Melilla depuis 1496), ainsi que des îlots dont la Isla de Perejil – on se souvient de l’incident qui y eut lieu en juillet 2002.

Les relations entre le Maroc et l’Espagne sont une vieille affaire et il me faut évoquer le Protectorat espagnol au Maroc, au Nord (provinces du Rif et du Habt), de 1912 à 1956, la colonie d’Ifni (prise de possession officielle par l’Espagne en 1934, rétrocession au Maroc en 1969). Ne pas oublier le Sahara occidental qui reste une question épineuse pour les diplomaties mondiales, sur fond de rivalité entre l’Algérie et le Maroc. On se souvient que le Sahara occidental, protectorat espagnol à partir de 1884, fut rétrocédé au Maroc suite à la Marche verte, en 1975, qui précéda la formation de la République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) en 1976. L’histoire des relations entre Sahraouis et Espagnols est un vaste sujet, un très vaste sujet. Les Espagnols qui se méfient de ceux qu’ils appellent los Moros ont une relation affective particulière avec ce peuple en partie relégué dans des camps installés dans l’une des régions les plus inhospitalières du monde, en Algérie, le Hamada de Tindouf. Je partage cette relation. De nombreuses familles espagnoles accueillent chaque été, au cours des mois les plus chauds, des enfants venus des quatre camps-quartiers de Tindouf. J’invite ceux qui me lisent à étudier ce peuple et son évolution particulière liée à des conditions de vie très particulières. Par exemple, sachez que le niveau d’éducation y est l’un des plus élevés du monde arabe, probablement le plus élevé, et la prise en charge de ces camps par les femmes y est probablement pour beaucoup. Sur fond de terrorisme et de rigorisme arabo-musulman, je tiens à rappeler l’existence de ce peuple oublié et qui n’a jamais pratiqué le terrorisme. Ci-joint, un article à caractère synthétique : « Le combat de la femme sahraouie dans l’exil » de la sociologue Keltoum Irbah. J’ai pu en comprendre la pertinence dans mes relations avec des membres de ce peuple (article en espagnol avec sa traduction en français) :

http://www.arso.org/keltoumIrbah170908.htm

La très rapide augmentation de la population marocaine en Espagne est un sujet de préoccupation, et le sera de plus en plus. Cette augmentation ne peut s’expliquer que par des accords au plus haut niveau, entre le roi du Maroc et les gouvernements successifs en Espagne, il ne peut y avoir d’autre explication. Je n’ai pas connaissance de ces tractations et de ces accords, mais c’est donnant-donnant. Le pouvoir marocain exporte une partie de sa population (rarement la plus qualifiée) afin de maintenir une certaine stabilité sociale (réduction de chômage, etc.), cette exportation se faisant essentiellement vers l’Europe qui est à sa porte (vers l’Espagne à présent, l’Espagne qui s’est convertie en une terre d’immigration depuis une vingtaine d’années, avec une relative décrue suite à la crise de 2008), mais aussi vers le Sahara occidental où des centaines de milliers de colons sont envoyés, généralement sous l’uniforme de l’armée régulière marocaine. Il faut savoir ce qu’est la « Ceinture de défense au Sahara » (appellation officielle du pouvoir au Maroc), l’un des murs les plus longs et les mieux défendus au monde. Par ailleurs (sujet peu évoqué par les médias occidentaux), on peut redouter non seulement une guerre entre l’Algérie et le Maroc pour cause de Sahara occidental, mais aussi une guerre au Maroc même. Il est vrai que Rabat sait jouer avec cette peur, une peur qui n’est toutefois pas infondée : le Maroc est un pays fragile. Outre le Sahara occidental, le Rif cherche lui aussi sa voie. Je mets en lien un article intitulé « Le Rif marocain face à la monarchie, à la France et à l’Europe aussi », publié par Farhat Othman, le 22 juillet 2017, sur Contrepoints – Journal libéral d’actualité en ligne :

https://www.contrepoints.org/2017/07/22/295349-rif-marocain-face-a-monarchie-france-leurope

Dans la deuxième partie de cet article (moins historique et plus offensive), j’en viendrai plus précisément aux attentats qui ont eu lieu hier, jeudi 17 août 2017, en Catalogne. Et je me permets à ce propos de remettre en ligne un article publié sur mon blog, le 30 décembre 2011, il y aura donc bientôt six ans, sous le titre : « La Catalogne est le fief du salafisme en Europe » :

http://zakhor-online.com/?p=2635

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

Posted in ACTUALITÉ | Tagged , , , , | Leave a comment

Le Musée du Palmach, à Tel Aviv – 2/2

 

Le musée du Palmach se veut expérience ; de ce fait, et comme nous l’avons dit, il exclut tout objet à caractère historique. La mise en place de ce parcours muséal nécessita près d’une dizaine d’années de discussions. On en vint à élaborer une combinaison d’expériences filmiques et théâtrales. L’équipe composée d’individus aux compétences très variées eut pour mission principale de présenter l’histoire du Palmach avant la création de l’État d’Israël, avec ces « jeunes prêts à se sacrifier, qui s’étaient enrôlés pour atteindre les objectifs du sionisme et construire un État ; une solidarité à l’ombre de la guerre ; un esprit de volontarisme, une détermination solide ; un contrôle de soi et une obédience à un leadership politique. »

Le visiteur devait donc évoluer suivant deux axes distincts et néanmoins imbriqués : l’axe informatif (le monde et la Palestine dans les années 1940), l’axe expérimental (l’histoire d’un groupe du Palmach depuis son enrôlement en 1941 jusqu’à la fin de la Guerre d’Indépendance). Au cours des années 1990, l’accent fut toujours plus mis sur l’expérimental (l’émotionnel) au détriment de l’informatif. En effet, le public visé était en priorité celui des écoliers et des soldats et, de ce fait, l’expérimental paraissait plus convaincant que l’informatif.

Mais quel scénario proposer pour suivre ce groupe de dix membres (imaginaires) du Palmach ? Les scénarios écrits jusqu’alors étaient trop élaborés pour être rendus crédibles par le film et autres technologies. Oudi Armoni finit par mettre au point un scénario crédible en s’appuyant sur des personnages créés par Yitzhak Ben-Ner qui avait travaillé à ce projet.

Plan de masse du Musée du Palmach

 

Dans ce parcours muséal, l’expérience (en couleur) est essentielle. L’information historique (en noir et blanc) est présente mais jamais centrale. Et je passe sur les détails de cette visite complexe qui se veut, ne l’oublions pas, hommage aux 1168 membres du Palmach morts au cours de la Guerre d’Indépendance. Il est intéressant de noter qu’à la fin de ce parcours, dans le film projeté, les distinctions entre les victimes du Palmach et celles de l’Israel Defence Forces (I.D.F.) se sont estompées, ce qui a pour effet de gommer certains aspects propres à cette organisation paramilitaire. Ainsi, l’affiliation politique de nombre de ses leaders est à peine mentionnée. Son démantèlement n’est même pas évoqué et l’I.D.F. est présenté comme son héritier. L’hostilité entre le Palmach et les groupes clandestins de droite (comme l’Irgoun ou le Lehi) est fortement atténuée. L’expulsion des populations arabes au cours de la Guerre d’Indépendance est évoquée évasivement. La présence – on pourrait presque dire l’omniprésence – de la Shoah dans ce parcours muséal fait oublier certaines controverses propres au monde juif et aux années 1940.

Il convient de mettre l’accent sur le fait que la création du Palmach doit d’abord être envisagée dans le contexte d’un conflit entre sionistes et Arabes. La poussée de l’Afrikakorps ne fut qu’un catalyseur à la création du Palmach en 1941, alors que celle-ci est présentée à la première station et la seconde station de cette visite comme l’unique raison de sa création.

La durée de cette visite est celle d’un film de moyen métrage. Elle suit un itinéraire strict où le visiteur est à la fois spectateur (de film) et acteur (de théâtre), acteur dans la mesure où il est cerné par un environnement « réel » qui sollicite jusqu’à son odorat. Il arrive même que des personnages du film s’adressent directement à lui. Outre ce strict itinéraire spatial, le temps est chronométré : le visiteur ne peut rester à chaque station que le temps du film. On est donc bien loin des musées historiques traditionnels où le visiteur peut revenir sur ses pas ou négliger une salle, s’attarder sur un objet, bref, organiser son temps et son parcours comme bon lui semble.

La direction du musée prit conscience de l’extrême artificialité de ce parcours, notamment en regard des soldats du Palmach morts au combat. Aussi, en mai 2004, une salle de mémoire fut inaugurée, avec des tiroirs contenant nombre de documents originaux et des objets ayant appartenu à des membres de cette unité tués au combat. Je dois dire que c’est bien cette salle qui m’a le plus ému et qui, de ce fait, reste la plus précise dans ma mémoire, d’autant plus que j’ai eu le plaisir de m’y entretenir avec des anciens de cette unité, dans une ambiance conviviale, tout en buvant du thé et en consultant des photographies, notamment celles où figurait Thadée Diffre (surnommé Teddy Eytan), un officier supérieur du Palmach, un Chrétien sur lequel j’écrivais un article. De fait, je préfère le réel à l’hyper-réel – voir le sens de cette désignation appliquée par Jean Baudrillard à la visite de Disneyland, Los Angeles, avec sa théorie exposée dans « Simulacres et simulation ».

Ci-joint, une vidéo, une visite au Musée du Palmach :

https://www.youtube.com/watch?v=FyP1D-o-i5c

Et un article sur le Musée du Palmach :

http://www.shalom-magazine.com/pdfs/44/Fr/PALMACH%20FR_44.pdf

 

Une brève histoire du Palmach (afin de préciser l’esquisse contenue dans la première partie de cet article). Au printemps-été 1941, six compagnies de choc sont constituées au sein de l’organigramme de la Haganah : ce sont des unités de réserve pouvant être immédiatement engagées. Leur premier commandant, Yitzhak Sade. C’est au cours du printemps-été 1942 que les volontaires du Palmach commencent à recevoir un entraînement sérieux, alors que l’Afrikakorps menace les Britanniques. Ces derniers s’emploient à former ses volontaires à la guérilla. Le Palmach avait aidé les Britanniques à reprendre le contrôle de la Syrie et du Liban tenus par les forces fidèles à Vichy. Les missions assignées à ces combattants sont extraordinairement diverses avec, par exemple, l’Arab Unit et ses soldats déguisés en Arabes ou la Balkan Unit et ses soldats entraînés à des opérations en territoires occupés par les nazis, notamment au sauvetage de Juifs. En 1944, trois autres compagnies sont adjointes au Palmach et un organigramme de quatre bataillons est mis au point.

Dans leur guerre contre l’Allemagne, deux petites organisations dissidentes, le Lehi et le Etzel, décident d’attaquer également les Britanniques. Agissant sur les ordres de responsables sionistes reconnus, des groupes du Palmach arrêtent des dizaines de membres de ces organisations. Certains d’entre eux sont livrés à la puissance mandataire tandis que d’autres sont bannis en Afrique de l’Est – ils ne reviendront qu’après le départ des Britanniques.

Lorsque la pression allemande sur la région se fait moins forte, la collaboration entre le Palmach et les Britanniques se relâche. Les membres du Palmach engagés aux côtés de ces derniers se replient sur des kibboutz où, ainsi que je l’ai précisé, ils travaillent quinze jours pour payer leurs frais de séjour et s’entraînent les quinze autres jours. Alors que la guerre touche à sa fin, des groupes de jeunes appartenant au Hachsharot rejoignent le Palmach qui perfectionne son organisation, sa doctrine, ses tactiques, son armement. Des unités d’artificiers sont constituées, ainsi qu’une Naval Company et un Air Squadron. Les vétérans juifs démobilisés des unités britanniques commencent à rejoindre le Palmach. Entre 1945 et 1947, alors que la puissance mandataire s’efforce de contrarier le projet sioniste, le Palmach s’oppose activement à elle, notamment en organisant l’immigration (illégale) de Juifs des pays arabes et d’Europe et en aidant les nouveaux arrivés à s’établir dans la Palestine mandataire.

Le Palmach devient peu à peu l’élément de choc de la Haganah ; il est par ailleurs responsable tant au niveau opérationnel que financier des opérations menées par les autres unités de la Haganah. Yigal Alon, chef du Palmach, est placé sous le commandement de l’état-major de la Haganah. Les membres du Palmach participent à de nombreuses opérations anti-britanniques sans pour autant s’adonner à des actions comparables à celles du Lehi et du Etzel, essentiellement liées à la bataille pour l’immigration et l’établissement des nouveaux arrivés dans le Yishouv. C’est dans ce contexte que les Britanniques déclenchent le Black Sabbath, le 29 juin 1946.

Parallèlement la Haganah et le Palmach se préparent à la menace arabe qui ne manquera pas de se manifester après le départ des Britanniques. On sait ce qu’il est advenu après le 29 novembre 1947. Personne n’est alors mieux préparé que le Palmach pour faire face à cet ennemi et défendre le Yishouv qui compte à présent environ 600 000 personnes. Le Palmach aligne 2 200 soldats auxquels s’ajoutent 900 réservistes. Dès le départ des Britanniques, ses quatre bataillons entrent en action ; ils sont appuyés par quatre autres bataillons nouvellement formés. Le Palmach va avoir un rôle central dans la Guerre d’Indépendance au cours de laquelle ses bataillons sont articulés en trois brigades : la Negev Brigade, la Yiftach Brigade et la Harel Brigade.

Olivier Ypsilantis

Posted in Le Musée du Palmach | Tagged , | Leave a comment

Le Musée du Palmach, à Tel Aviv – 1/2

 

Cet article prend appui sur le chapitre 8, « Musées : le musée du Palmach », dans « Israël. La fabrique de l’identité nationale » d’Avner Ben-Amos, professeur de l’histoire de l’éducation à l’université de Tel Aviv, un livre passionnant et dont il existe, à ma connaissance, peu d’équivalent.

Le musée du Palmach est situé dans le faubourg nord de Tel Aviv, un faubourg où de beaux espaces ont été aménagés le long des berges du Yarkon. Ce musée est dédié aux unités paramilitaires qui constituèrent les principales forces armées de la communauté juive du Yishouv entre 1941 et 1948 (année de la création de l’État d’Israël) et l’épine dorsale des forces israéliennes au cours de la Guerre d’Indépendance (1948-1949).

Le musée du Palmach a été inauguré en mai 2000, à l’issue d’une gestation longue et compliquée. Ce musée d’histoire se veut narratif, comme d’autres musées d’histoires qui proposent une présentation du passé que facilitent les technologies de pointe. Ce musée a donc mis au placard les objets historiques pour mieux impliquer le visiteur par d’autres moyens.

 

Musée du Palmach

 

Palmach, un acronyme de l’hébreu. Il désigne les unités de choc (créées en mai 1941) de la Haganah, l’organisation dirigée par l’Agence juive, contrôlée par le mouvement travailliste. La Haganah (défense en hébreu), responsable de la défense du Yishouv, veut amplifier ses capacités et organiser une force armée nationale régulière capable de mener des opérations spéciales et de déploiement d’urgence. L’occasion se présente au printemps 1941, alors que les troupes germano-italiennes foncent vers l’Égypte. La Palestine est menacée et les Britanniques qui subissent la pression de Rommel ont à leur dos un Irak pro-nazi ainsi qu’une Syrie et un Liban vichystes. Ils acceptent de financer et de conseiller des unités de volontaires juifs nouvellement créées. Le Palmach épaule les Britanniques dans ces pays tenus par Vichy et s’entraîne au renseignement et à la guérilla au cas où la Palestine serait envahie par les troupes de Rommel.

Novembre 1942, El-Alamein. Le danger s’est éloigné et les Britanniques retirent sans tarder leur soutien au Palmach qui accuse alors une forte baisse de son recrutement. La Haganah pare à ce manque en enrôlant les membres des mouvements de jeunesse sionistes socialistes qui, après avoir terminé leurs études secondaires, désirent vivre au kibboutz. Ainsi travaillaient-ils quinze jours au kibboutz et reçoivent-ils une formation militaire durant les quinze autres jours, un système qui permet de maintenir la cohésion des groupes qui, considérant leur travail, payent leur entraînement, leur logement et leur nourriture. Ce système permet aussi de resserrer les liens entre le Palmach et le mouvement travailliste (plus particulièrement son aile gauche), tout en promouvant la figure du citoyen-soldat hébreu.

Jusqu’au début de la Guerre d’Indépendance, les unités du Palmach (soit près de trois mille combattants) agissent comme une force armée nationale semi-clandestine qui combat dans quatre directions : le front arabe (collecte de renseignements et opérations spéciales de riposte) ; l’appui aux forces clandestines dans l’Est de l’Europe occupée ; le front interne (freiner les organisations clandestines juives qui ne reconnaissent pas l’Agence juive) ; le front anglais (essentiellement organiser l’immigration juive illégale vers la Palestine).

Entre décembre 1947 et mai 1948, soit dans les premiers temps de la Guerre d’Indépendance, le Palmach (environ six mille combattants) est la principale force combattante juive, avant la mise en place d’une armée officielle, Tsahal. Le Palmach est officiellement démantelé en novembre 1948, sur l’initiative de David Ben Gourion, un coup rude – terrible même – pour ses combattants. Toutefois, ces derniers se constituent en un puissant réseau social et leur influence sur la société israélienne après la création de l’État d’Israël, et dans tous les domaines, tant civils que militaires, restera considérable.

Le projet de fonder un Musée du Palmach répond dans un premier temps à la volonté des anciens de cette unité de choc de créer (trente ans après son démantèlement et son intégration à Tsahal) un centre de mémoire. Il y a bien quelques monuments érigés aux morts du Palmach (notamment sur la route de Jérusalem, pour la brigade Harel, en 1951, ou à Beer Sheva, pour la brigade du Néguev, en 1968) mais ces initiatives sont restées sporadiques.

18 octobre 1978, des vétérans du Palmach et leurs familles se rassemblent près du kibboutz Ein Harod, à l’occasion du trentième anniversaire de la création de l’État d’Israël, une grande fête avec pique-nique et spectacle retraçant l’histoire du Palmach. Six mois plus tard, et fort du succès de ce rassemblement, Yigal Alon, ancien commandant du Palmach, envoie un courrier à quelques vétérans afin de discuter du projet de fonder une « Maison du Palmach ». Ci-joint, un lien retrace le parcours militaire et politique de cet homme :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/yigal-allon

Pourquoi avoir choisi cette date pour relancer le projet d’une « Maison du Palmach » ? Les élections du 17 mai 1977 y sont probablement pour quelque chose. En effet, pour la première fois dans l’histoire du pays, le Parti travailliste perd le pouvoir au profit d’une coalition de droite conduite par le Likoud dont les dirigeants avaient été membres d’organisations clandestines de droite dissoutes par David ben Gourion le travailliste. La droite n’ayant pas la même appréciation des faits antérieurs à 1948, sa version risquait de remettre en question un certain narratif et le rôle central tenu par le Palmach, un rôle inséparable du mouvement travailliste dans la mémoire nationale. Par ailleurs, cette mémoire se voyait sérieusement chahutée par les « nouveaux historiens », Benny Morris en tête, qui accusaient les travaillistes, le Palmach et la Haganah d’avoir tenu un rôle actif dans l’expulsion de populations palestiniennes au cours de la Guerre d’Indépendance. Ainsi les vétérans de cette unité virent-ils leur mémoire menacée sur leur droite mais aussi sur leur gauche. Il leur fallait donc réagir et vite.

Considérant cette double menace, et fort du succès du rassemblement du 18 octobre 1978, Yigal Alon avance son projet. Le 26 juin 1979, il est décidé d’établir une association formelle afin de « transmettre l’héritage du Palmach à notre génération et aux générations à venir », un projet ambitieux que doit abriter et promouvoir une « Maison du Palmach ». Ce projet est porté par des membres de cette association qui occupent les postes les plus élevés dans de nombreux secteurs de la société israélienne, parmi lesquels Yitshak Rabin. L’association est enregistrée en février 1981 sous l’appellation « La Génération du Palmach ». Ce projet de Yigal Alon traduit une autre inquiétude : celle de la vieille élite ashkénaze (à laquelle appartiennent les vétérans du Palmach) face à la profonde transformation démographique de la société israélienne, suite aux vagues d’immigration des Juifs en provenance des pays arabes à partir des années 1950.

L’enregistrement officiel permet à l’association de recevoir des dons pour financer son projet. Mais ce n’est qu’en septembre 1989, et après bien des déconvenues (je passe sur les détails), que ce projet peut avancer. En effet, le ministre de la Défense accepte officieusement d’allouer un terrain qu’il possède pour y construire un musée, étant entendu qu’il serait considéré comme un des musées militaires acquis et dirigés par le ministère de la Défense. L’accord définitif est signé le 29 décembre 1990 par Moshe Arens, du Likoud, ministre de la Défense. Mais où trouver plus de financement, les donations privées se révélant insuffisantes ?

Le retour du Parti travailliste au pouvoir, à l’issue des élections de juillet 1992, va permettre au projet d’avancer, avec notamment l’appui de Yitshak Rabin, à la fois Premier ministre et ministre de la Défense. Les gouvernements suivants, qu’ils soient dirigés par le Likoud (1996-1999) ou le Parti travailliste (1999-2001), appuient le projet jusqu’à son achèvement en 2000. L’animosité entre le Parti travailliste et le Likoud s’est estompée, probablement et en grande partie grâce au gouvernement de cohabitation, de 1984 à 1990.

Deux cérémonies officielles : 10 juin 1993, pose de la première pierre ; 31 mai 2000, inauguration. L’architecte de ce musée, Zvi Hecker (né en 1931), architecte israélien, lauréat du concours lancé en 1992. Esther Zandberg écrit au sujet de cette construction : « Il y a beaucoup de symbolisme dans le musée du Palmach. Le plan du bâtiment évoque une étoile de David brisée, établie sur une colline de grès, comme un avant-poste frontalier. Les murs du bâtiment sont des terrasses diagonales qui reproduisent artificiellement la colline arasée pour implanter le musée et qui protègent un reste de bosquet de pins. Le fait que Zvi Hecker ait pris ce bosquet d’arbres en considération et en ait conservé une partie l’aida à gagner le concours. Les murs du musée sont en ciment rugueux et gris, plein de trous, comme s’ils avaient subi un bombardement. Le symbole le plus fort de ce musée, outre le symbole même du Palmach, bien visible au-dessus des murs, est la couverture en grès de la façade. Elle a été placée contre le mur en ciment. Ce grès a été extrait de la colline. Il marque le lien avec ce lieu et, peut-être, faut-il y voir une demande de pardon pour les dommages causés à la nature par cette construction. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

Posted in Le Musée du Palmach | Tagged , , | 1 Comment

Architecture et politique, le cas du Portugal.

 

Dans un ouvrage qui rassemble des articles de l’architecte Nuno Teotónio Pereira (1922-2016), sous le titre « Tempos, Lugares, Pessoas », l’un d’eux a particulièrement retenu mon attention car il s’efforce de répondre par le truchement de l’architecture à une question que je me pose à l’occasion : le régime de Salazar a-t-il été un régime autoritaire ou bien un régime fasciste ? L’article s’intitule : « Foi o Salazarismo un fascismo ? O que diz a Arquitectura ».

Le régime instauré par Salazar – le Salazarismo – a des traits de type fasciste, au sens strict – historique – du mot. Je le précise car ce mot est devenu sous l’impulsion de Staline une simple injure – un terme générique – destinée à discréditer et écraser ceux qui sont désignés comme des ennemis, alors qu’il correspond à une idéologie précise inscrite dans l’Histoire.

 

Nuno Teotónio Pereira

 

Il y eut sous Salazar, au sein de l’appareil d’État, une aile droite radicale, complaisamment tolérée et de grande influence. Ce régime n’a jamais mis sur pied des milices militarisées comparables aux Camicie Nere, par exemple. Et le salut fasciste n’a guère été encouragé dans le Portugal de Salazar. A ce propos, je conseille la lecture de « Salazar e os fascistas » sous-titré « Salazarismo e Nacional-Sindicalismo, a história de um conflito, 1932/1935 » de João Medina. Il y est question de Francisco Rolão Preto (1893-1977), fondateur du Movimento Nacional-Sindicalista (MNS) et de ses Camisas Azuis, un mouvement dissout par Salazar en juillet 1934, car s’inspirant de mouvements étrangers, sous-entendu le fascisme italien. L’itinéraire de Francisco Rolão Preto offre des similitudes marquées avec celui d’un homme que j’estime, l’Espagnol Dionisio Ridruejo auquel j’ai consacré un article sur ce blog. Francisco Rolão Preto finira dans l’opposition à Salazar et soutiendra le général Humberto Delgado.

Concernant les rapports de Salazar au fascisme, je propose aux lusophones une passionnante vidéo du professeur António José de Brito sur les rapports entre l’Estado Novo et le fascisme :

https://www.youtube.com/watch?v=dF5P_v61FC4

La União Nacional (UN) n’était pas vraiment une organisation de type fasciste, contrairement à la Mocidade Portugesa (MP) et la Legião Portuguesa (LP), deux organisations mises sur pied à l’apogée des régimes fascistes et sous l’impulsion de l’aile la plus radicale de l’Estado Novo qui appelait Salazar « Chefe ». Par certains aspects, le régime pouvait passer pour fasciste. Des manifestations de masse et des défilés furent organisés dans la capitale en faisant affluer les participants de tout le pays. Par ailleurs, on ne peut oublier la toute puissante police politique (elle connut plusieurs dénominations ; la plus connue : P.I.D.E.) dont les dirigeants avaient un contact direct avec Salazar.

Mais que nous disent les réalisations architecturales du régime ? Ce régime ne fut pas de type fasciste stricto sensu mais il eut à un certain moment de son histoire un penchant fasciste marqué, ce dont témoigne l’architecture qui se fit vecteur idéologique et outil de propagande, un phénomène qui ne s’est pas vérifié avec d’autres régimes autoritaires de droite comme la Hongrie de Horthy et la Pologne de Pilsudski où l’architecture put suivre librement les courants internationaux alors conduits par l’Art Déco.

Suite au coup d’État du 28 mai 1926, et même après la Constitution de 1933, le courant Art Nouveau s’impose au Portugal. L’impulsion est donnée par Salazar et Duarte Pacheco qui embauche des membres des avant-gardes européennes. De fait, au cours de cette période, le nouveau régime s’intéresse peu à l’architecture. Mais vers la fin des années 1930, avec la consolidation du régime et la montée des totalitarismes en Europe, des voix se font entendre réclamant une architecture « nationale », en opposition à celle désignée sous le nom d’« internationale » voire d’« inspiration communiste ». Paul Lino avec sa théorisation de la « casa portuguesa » ainsi qu’António Ferro et sa politique culturelle nationaliste posent une base idéologique.

En 1938 naît le projet de la Praça do Areeiro, inspiré de motifs setecentistas (en référence au XVIIIe siècle) et de la monumentalité nazie, sous l’autorité de Cristino da Silva, l’un des membres de l’avant-garde Art Nouveau. Presque tous les architectes du pays le suivent. On peut déplorer que ceux de la première génération aient oublié leurs idéaux avant-gardistes et aient volontairement suivi les directives officielles car l’architecture officielle au Portugal se verra ainsi privée de vitalité.

Commence alors une période au cours de laquelle les dogmes du portuguesismo en architecture et une monumentalité rhétorique sont assumés autoritairement par le régime. Ainsi Adelino Nunes (voir l’édifice des CTT sur la Praça Dom Luis I) ou Paulo Cunha (gare de Cascais) sont réprimandés pour leurs projets et doivent les reconsidérer afin de répondre aux critères officiels. L’architecture dite portuguesa en vient à être imposée par l’État. Et c’est ainsi qu’apparaissent dans tout le pays des Palais de Justice, des édifices des CTT, des lycées et des écoles primaires (voir le Plano dos Centenários) et autres édifices publics dont la monumentalité s’inspire du IIIe Reich. Idem avec les blocs d’immeubles construits à Lisbonne, par exemple sur les avenues Sidónio Pais et António Augusto de Aguiar. La Câmera Municipal, désireuse de montrer l’exemple, recommande aux architectes qu’ils prennent pour modèles l’édifice d’EPAL (sur Avenida da Casa das Varandas) et le Palácio Ludovice. Paradigmes de cette époque, la tribune de l’Estadio Nacional et les bâtiments en face de la Avenida Palace, autant de réalisations inspirées de l’Allemagne des années 1930. La ville de Porto (où les projets relèvent surtout de l’initiative privée) échappe à ce phénomène et, ainsi, les courants modernes peuvent-ils s’affirmer plus librement.

Avec la déroute du nazisme et du fascisme, le régime de Salazar se sent dans l’obligation de faire des concessions. Ainsi, au I Congresso Nacional de Arquitectura en 1948, l’orientation architecturale du régime est-elle ouvertement critiquée. Ce Congrès organisé par le Gouvernement s’accompagne d’une imposante Exposição de Obras Públicas afin de mettre en avant les réalisations du régime. A partir de ce moment, et d’une manière générale, la censure officielle commence à s’affaiblir tout en s’affermissant durant quelque temps  dans certains organismes d’État.

Ce sont des entités dotées d’une certaine autonomie administrative (comme les Caixas de Previdência, les entreprises hydro-électriques ou les Câmeras Municipais qui vont favoriser la reconnection de l’architecture portugaise avec les courants contemporains. Deux noms ressortent : Keil Amaral à Lisbonne et Januário Godinho à Porto.

Avec un demi-siècle de recul (le présent article est une traduction et adaptation d’un article rédigé en 1993), on peut reconnaître certains mérites à l’architecture de l’Estado Novo, comme par exemple la solidité des constructions avec, notamment, l’abondante utilisation de la pierre de taille – alors que le béton, revendiqué par les avant-gardes et considéré comme inaltérable, vieillit mal. (Pour ma part, j’ajoute que nombre de constructions de cette période obéissent à des notions de fonctionnalité, de simplicité donc, avec un grand souci de l’espace, de la lumière et de l’hygiène, autant de qualités qui les rendent agréables à l’œil du passant que je suis).

Conclusion de l’auteur de cet article, l’architecte Nuno Teotónio Pereira : en dépit d’indéniables qualités, l’architecture sous Salazar ont à certains moments de la longue vie de l’Estado Novo un aspect clairement totalitaire. Je me permets d’ajouter que certaines architectures édifiées par des régimes totalitaires ont des qualités qui ne se limitent pas à la solidité des matériaux. On peut haïr ces régimes et ne pas rester insensible à certains aspects de leurs architectures, ce que j’ai pu vérifier à Milan et à Munich, par exemple.

Olivier Ypsilantis

Posted in HISTOIRE | Tagged , | Leave a comment

Les Juifs, Israël et la Théorie du Complot – 2/2

 

« Vincent Lapierre a accompagné Alain Soral pendant plusieurs années au sein de l’association Égalité & Réconciliation, qui se proposait de faire l’union des catholiques intégristes et des musulmans sur le dos des juifs, censés être derrière tous les mauvais coups de l’Histoire.

Certains seront d’emblée tentés de contester cette présentation, en disant qu’Alain Soral ne visait pas les intégristes, mais le Français moyen ; sauf qu’à comparer les principales figures d’Égalité & Réconciliation et l’état-major de Civitas, on se rend compte que ce sont exactement les mêmes : Pierre Hillard, Marion Sigaut, Claire Colombi, Youssef Hindi, Jean-Michel Vernochet », début d’un article publié sur Agora Vox et intitulé « ‘National-sionisme’ : Alain Soral déclare la guerre à Vincent Lapierre ».

Il est instructif de placer en regard les travaux de Georges Bensoussan sur le sionisme (« Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940 » aux Éditions Fayard) et ce que dit Youssef Hindi du sionisme. L’immense et modeste travail de Georges Bensoussan est un authentique travail d’historien ; celui de Youssef Hindi, sous une apparence rutilante et chatoyante, est une démarche encagée (je n’ai pas dit « engagée »), soit une démarche de propagandiste : il s’agit de formater ses informations en fonction de ses présupposés. Une fois encore, les négationnistes n’agissent pas autrement, ils suivent une même méthodologie même s’ils appréhendent une matière sensiblement différente. Dans tous les cas il s’agit de placer le Juif et Israël (soit l’État juif) au pilori.

 

Youssef Hindi y croit

 

Le messianisme et le sionisme ont à voir l’un avec l’autre (je précise à ce propos que le messianisme pas plus que le sionisme ne sont des maladies) mais le sionisme n’a pas à voir qu’avec le messianisme. Autrement dit, le sionisme ne se laisse pas réduire à un messianisme. Ceci étant dit, la force du messianisme est l’une des caractéristiques de la culture juive – un messianisme tout azimut, pourrait-on dire –, et cette force a gagné nombre de peuples et de cultures avec lesquels les Juifs se sont trouvés en contact prolongé. Cette force est telle que nombre de peuples et de cultures sont devenus juifs à leur manière même s’ils n’appartiennent pas stricto sensu au peuple juif. Pour ma part, je vois cette force comme un carburant pour l’humanité, une force a priori positive.

Le messianisme juif tient au Dieu unique qui nous ôte au culte déprimant des idoles, à cette stabulation, et c’est bien ainsi. Et je me permets de citer un passage d’un article publié sur ce blog, extrait de « En relisant “Sur Israël” de Friedrich Dürrenmatt – 1/4 » : « L’esprit européen a été influencé de manière décisive par l’esprit judaïque. De même que le peuple juif n’est pas une race mais un concept socio-religieux, de même l’esprit judaïque n’a pas une vocation nationaliste et, partant, étatique, mais théologique et, partant, dialectique. Je sais que cette définition de l’esprit judaïque est très partiale parce que je prends le mot dialectique au sens kantien d’une méthode intellectuelle qui vise la connaissance sans passer par expérience, aventure philosophique à laquelle l’humanité doit beaucoup plus qu’elle n’imagine. Que cette connaissance soit ensuite confirmée ou non par l’expérience, c’est une autre affaire. La découverte de Dieu est sans doute la plus grosse de conséquences pour l’humanité, indépendamment du fait que Dieu existe ou non.  Les découvertes qui la suivent en importance, celles du point, du zéro, de la ligne droite, des nombre rationnels et irrationnels, etc., sont elles aussi de purs concepts et il serait non moins absurde de vouloir discuter de leur existence ou inexistence : elles exercent leurs effets indépendamment de cette question. En concevant un dieu qui, de dieu tribal, de dieu parmi d’autres dieux, allait devenir Dieu par excellence, le Dieu créateur, les Juifs entrèrent dans la dialectique la plus compliquée, le drame spirituel le plus fécond que l’homme ait connus. C’est non seulement Dieu lui-même, mais les rapports de ce Dieu avec son peuple et chaque individu qui vont se voir continuellement repensés et transformés, processus intellectuel qui s’est poursuivi jusqu’à nos jours et qui n’a cessé de remettre en question l’individu aussi bien que le peuple ». Tout est dit. Il me semble qu’il y a une continuité dialectique (que je serais incapable d’expliquer avec précision, je ne fais part que d’une impression vague et néanmoins tenace) entre le Dieu d’Abraham, le Dieu de Maïmonide, le Dieu de Spinoza et le Dieu d’Einstein, « conquêtes intellectuelles dont je devine seulement qu’elles sont les chaînons d’un seul et même formidable raisonnement. »

Où vous retrouverez le brillant jongleur-contorsionniste-funambule Youssef Hindi, sur eschatologiablog.wordpress.com, avec cet article intitulé « MARVEL. Ses origines politiques et son univers ésotérique » :

https://eschatologiablog.wordpress.com/2017/02/02/marvel-ses-origines-politiques-et-son-univers-esoterique/

Cet article riche en références m’évoque les livres que je pouvais feuilleter dans la bibliothèque poussiéreuse d’un vieux maurrassien où le Juif était placé au centre de tout, de toutes les inquiétudes d’alors, de quoi séduire les catégories socioculturelles les plus diverses. Il est question dans cet article de Youssef Hindi, entre autres figures, de nouvelles figures messianiques, prophétiques et mythiques que sont les « super-héros judéo-américains » (on appréciera cette désignation qui fait pendant à celle de « judéo-bolcheviques ») allant de Captain America (Marvel Comics) à Superman (DC Comics). Mais prenez garde à ces personnages plutôt sympathiques et séduisants ! Ce sont en fait des créatures du Juif, celui qui tire les ficelles du monde et dont nous sommes les marionnettes ! Et qu’on se le dise, ces créatures ont été élaborées dans les laboratoires secrets de la Commission on Public Information (C.P.I.), ou Commission Creel, née d’un cerveau juif (« principal cerveau des techniques de propagandes modernes » ainsi que l’annonce le fiévreux Youssef Hindi), Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud ! Ces techniques mises au point au cours de la Première Guerre mondiale ont été perfectionnées au cours de la Seconde Guerre mondiale et blablabla…

Je reviens une fois encore sur les techniques de propagande de Youssef Hindi, techniques assez rudimentaires mais savamment habillées. La vidéo suivante est typique du personnage. Elle s’intitule « Youssef Hindi répond à Éric Zemmour à propos de l’islam en France ». C’est joliment structuré, poliment énoncé. Une fois encore, le préjugé conduit toute la « réflexion » avec habillage savant et feux d’artifice de références. Mais, surtout, qu’on se le dise, le Juif ne s’assimile que pour miner de l’intérieur les sociétés de goys qui ne sont que des pantins entre leurs mains et celles d’Israël. Le Juif antisioniste est toutefois bienvenu car il sert de référence aux goys diversement obsédés par le complot sioniste : nous soutenons des Juifs (antisionistes), nous ne pouvons donc en aucun cas être qualifiés d’antisémites. Les Juifs antisionistes sont les « Juifs d’honneur » des goys antisémites-antisionistes. Et si vous ne comprenez pas ce que signifie « Juifs d’honneur », allez voir du côté nazi (mais aussi croate) où fut discrètement concocté l’« Aryen d’honneur », le Ehrenarier.

Mais suivant la logique dévoyée de Youssef Hindi, on pourrait penser que le Juif islamophile ne l’est que pour miner l’islam de l’intérieur. Bref, je vous laisse goûter à cette soupe plutôt rance dans laquelle bien des moustaches se sont trempées dont celles d’un certain… Mais j’arrête :

https://www.youtube.com/watch?v=YbiJYQOacSY

PS : Le Plan Yinon a été traduit et commenté par Israël Shahak (voir le parcours idéologique du personnage) à partir d’un mémoire rédigé en hébreu par Oded Yinon, fonctionnaire représentant probablement un collectif du Ministère des Affaires étrangères israélien, à l’automne 1981. Il s’agit d’un document qui, je le répète, correspond ni plus ni moins au bon vieux principe du Divide and rule, vieux comme le monde ; mais comme il a été formalisé par un Juif d’Israël – par un sioniste ! –, ce document attire les antisionistes et les adeptes de la Théorie du Complot comme le miel attire les mouches.

Les obsessions de Youssef Hindi sont intéressantes. L’homme est intelligent, cultivé ; mais sa culture s’est sédimentée (manque de fluidité) et le radotage s’installe, une culture sédimentée par des siècles d’antisémitisme – je dis bien d’antisémitisme – dont l’origine est plus chrétienne que musulmane, avec cette accusation de « peuple déicide » élaborée par l’Église, l’antisémitisme qui par ailleurs a migré du religieux au laïc pour gagner en intensité meurtrière, avec le paroxysme nazi. Puis viendra la confluence des fosses à merde de la droite et de la gauche avec notamment le Juif assimilé à l’Argent – terme générique qui recouvre l’or et les produits financiers, à commencer par la Bourse. L’antisémitisme de gauche, mais aussi de droite (la Finance = le Juif), et l’antisémitisme de droite (la Révolution = le Juif). Concernant l’antisémitisme de gauche (bien moins médiatisé que celui de droite), je me permets de renvoyer le lecteur à ma recension du livre de Michel Dreyfus (né en 1945, historien spécialiste du mouvement ouvrier, il n’est pas apparenté au capitaine) : « L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours », publiée sur ce blog même et en neuf parties.

« Les Protocoles des sages de Sion », le plus célèbre et meurtrier des faux, qui ont activé l’antisémitisme en Europe le réactivent dans le monde musulman, arabe surtout. Ce faux a repiqué une seconde jeunesse. Il est « amusant » d’observer que l’antisémitisme chrétien, occidental, a métastasé dans le monde musulman. Il s’était quelque peu endormi, il a retrouvé sa virulence. J’ai parfois écrit, d’une manière un peu légère, que nous avions refilé notre syphilis aux Musulmans ; je reprends cette image qui ne me semble pas moins juste que celle du cancer et ses métastases. Je le redis, en écoutant Youssef Hindi, je retrouve la « saveur » des vieux écrits antisémites (écrits à une époque où Israël n’avait pas été refondé) qu’il m’arrivait de feuilleter dans la poussière de maisons de famille. En écoutant Alain Soral, Youssef Hindi et autres grands phraseurs hantés par « le Juif », je retrouve cette littérature fin XIXe siècle -début XXe siècle produite en abondance par les cercles nationalistes et antidreyfusards. La refondation de l’État d’Israël est venue épaissir le rata antisémite (qui avait perdu un peu de sa consistance pour cause de Shoah) tout en permettant aux antisémites (devenus généralement diversement honteux pour cause de Shoah) de se glisser dans les vêtements neufs de l’antisionisme. Mais dans leur hâte, ils n’ont pas pris soin de changer de sous-vêtements ; aussi de leurs vêtements neufs se dégage une odeur tout à fait déprimante…

Les acteurs ont changé – une nouvelle génération a remplacé l’ancienne –, les costumes et le décor ont également changé, mais le scénario n’a guère changé. Les salles qui montrent ce spectacle sont toujours combles. Les spectateurs qui ont également changé – une nouvelle génération a remplacé l’ancienne – ne savent pas à quel point le numéro a été rabâché.

Olivier Ypsilantis

Posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME | Tagged , , , , | 5 Comments

 Les Juifs, Israël et la Théorie du Complot – 1/2

 

Les Juifs et Israël “expliquent” tout. La théorie de la conspiration soulage de tous les maux, à commencer par la constipation. A ce propos, ne saviez-vous pas qu’Al-Qaida a été fabriqué par Israël, dans les laboratoires du Mossad, afin d’affaiblir le pouvoir syrien et fracturer la Syrie ? C’est le Plan Yinon en action ! Ne saviez-vous pas que l’antisémitisme est activé en sous-main par Israël afin de faire venir les Juifs de la diaspora vers Israël ? Ne saviez-vous pas que John F. Kennedy, hostile au programme israélien, a été assassiné sur ordre de David Ben Gourion alors Premier ministre ? Ne saviez-vous pas que le Titanic a été coulé par un Juif nommé Iceberg ainsi que viennent de le révéler des documents déclassifiés ? Ne saviez-vous pas…

 

Tout ce que vous dites au sujet d’Israël peut à tout moment se retourner contre vous ; autrement dit, tout ce que je dis au sujet d’Israël peut être retenu contre Israël. Je m’explique. J’ai publié sur ce blog même (en octobre 2014) un article en hommage à Abba Kovner, « Abba Kovner, héros juif, héros d’Israël ». J’y évoque notamment les Nokmim, ces hommes décidés à se venger des nazis après la fin de la guerre. L’information factuelle que j’apporte dans cet article (qui par son titre même laisse supposer que j’éprouve de l’admiration pour l’homme Abba Kovner) a été utilisée par des antisionistes et des antisémites (déguisés) pour démontrer combien les Juifs en général et les Juifs d’Israël en particulier sont fourbes et toujours prêts au meurtre (?!). Idem avec Oded Yinon et son plan (voir Plan Yinon) que j’évoque sur ce blog même (en août 2018) dans un article, « Vladimir Jabotinsky et Oded Yinon, deux grands sionistes », qui laisse lui aussi, et d’emblée, supposer bien de la sympathie. Des militants antisionistes de diverses obédiences (l’extrême-droite et l’extrême-gauche sont amoureusement enlacées lorsqu’il s’agit de dénoncer Israël) ont repris l’information pour la savourer. Le Plan Yinon n’est pas « une perversion juive » mais simplement une version israélienne du Divide and rule, un précepte mis en œuvre sur tous les continents et à toutes les époques par les dirigeants de ce monde. Mais puisqu’en la circonstance il s’agit d’un Israélien qui y a travaillé à une sorte de conspiration, à un « Plan sioniste pour le Moyen-Orient », les réflexes pavloviens se sont multipliés ; et c’est parce que ces militants antisionistes sont d’abord et presque toujours des antisémites – qui trop souvent s’ignorent – qu’ils s’énervent pavloviennement de la sorte, il n’y a pas d’autre explication : le stéréotype du Juif conspirateur (devenu Israël), tirant dans l’ombre les ficelles du monde, stéréotype venu des époques médiévales, a migré dans bien des petites têtes qu’il agite diversement.

 

Théorie du complot

 

Prenez les Gilets Jaunes. Je ne nie pas le bien-fondé de certains de leurs mécontentements, à commencer par cette « féerie » fiscale française, cet État devenu ivre de lui-même, gargantuesque autant que pantagruélique. Mais j’ai entendu des allusions répugnantes où la dénonciation du Riche conduisait sans détour à celle du Juif, étant donné que Riche = Juif et inversement (?!), une équivalence concoctée par la droite antisémite et reprise par différents courants de gauche. Je ne supporte pas d’entendre dans les manifestations « Rothschild » et « Goldman Sachs », vous savez, ces banques qui auraient concocté la crise de 2008-2012. « Goldman », un nom qui prend à l’occasion le relais de « Rothschild », « Goldman », un nom qui même pour les nuls en anglais suffit subliminalement à associer le Juif et l’Argent au sens générique – enfin, l’Or. Pierre Desproges dans une entrevue déclarait : « Dire que les Juifs sont plus doués pour la banque que les Bourguignons, c’est complètement con, c’est parce qu’on les a mis dans des situations où on les a empêchés de faire autre chose. Ils étaient bien obligés d’être usuriers, on ne voulait pas les laisser planter un chou. Mais ce n’est pas dans les gènes, ça. »

C’est que le monde n’a cessé de prendre ses aises sur le dos des Juifs et d’Israël. Ce fait est tellement répandu que presque personne ne semble s’en rendre compte. L’idée est très partagée selon laquelle l’existence d’Israël contrarie la (bonne) marche du monde ; autrement dit : si Israël n’existait pas, il y aurait moins de tensions et de violences sur tous les continents. Dans une entrevue publiée par Boulevard Voltaire avec Nicolas Gauthier (en octobre 2015), Youssef Hindi, écrivain et historien marocain déclare : « À l’heure actuelle, l’État d’Israël, qui renoue avec ses racines messianiques, vit une poussée de fièvre qui, en effet, peut mener les Israéliens, mais aussi toute la région et, par suite, les grands blocs politiques, vers une catastrophe. La politique israélienne est, du point de vue d’un esprit rationnel, suicidaire, mais pour les messianistes à la tête de l’État hébreu, elle profitera au projet sioniste qui n’est rien d’autre que la traduction d’un messianisme actif qui vise à hâter à toute force et à tout prix la venue d’un messie qui doit régner sur les ruines des nations ». C’est le genre d’appréciation traîne-partout, serpillière.

Je me demande si ce n’est pas plutôt Youssef Hindi qui vit une poussée de fièvre. Israël est un pays rationnel ; le messianisme ne conduit pas ce pays ; il y est présent mais comme force canalisée et positive. Par ailleurs, l’analyse que fait Youssef Hindi de l’histoire du sionisme dans cette même entrevue est des plus fantaisistes mais va dans le sens de sa propagande (voir « Ce choc des civilisations fabriqué de toutes pièces est le faux nez d’un choc idéologique mondial », titre de l’entrevue en question). Il est vrai que tout le monde n’a pas étudié le sionisme avec la rigueur d’un Georges Bensoussan (voir sa somme de plus de mille pages intitulée « Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940 »). Certes, tout le monde ne partage pas les transes de Youssef Hindi, historien de l’eschatologie messianique, qui, sous la multiplicité des références, cache mal son obsession du Juif et d’Israël. Il se rapproche de ce point de vue des négationnistes en multipliant les « indices » afin d’étayer sa thèse.

La démarche de Youssef Hindi et des négationnistes ont un air de famille. Certes, ils ne manient pas les mêmes matériaux et la même matière ; et il ne s’agit pas de faire de l’historien de l’eschatologie messianique – diable, quelle dénomination ! – un négationniste, mais leurs démarches suivent un même processus. Tout d’abord, il s’agit de décourager la critique sous une masse d’informations où le charlatanisme et le sérieux se donnent la main et dansent.

Mais il y a pire : on échafaude des démonstrations conçues pour appuyer strictement ses conclusions. Pour ce faire, on utilise la technique du copier-coller, aussi simple qu’efficace, et à laquelle Internet donne des possibilités illimitées. Puis, ainsi que je viens de le dire, on multiplie les références strictement sélectionnées de manière à donner à l’ensemble une apparence savante, cohérente, pertinente enfin ; et bien peu oseront s’opposer à quelqu’un qui semble si bien connaître le sujet et avoir les idées si claires. La Théorie du Complot qu’étreint si amoureusement Youssef Hindi a toujours séduit les foules, elle les séduit sans trêve, avec ce petit parfum de mystère qui les fait frissonner tout en leur fournissant une « explication ». Et dans ces foules, l’ignare et l’érudit peuvent se côtoyer et se donner l’accolade.

 

Théorie du complot…

 

Inutile de préciser que cette démarche est radicalement contraire à la démarche scientifique et, plus simplement, à toute démarche intellectuelle digne de ce nom. Enfin, soulignons que cette démarche est activée soit explicitement soit implicitement par les sentiments diversement négatifs que les masses éprouvent envers Israël. Critiquez Israël, vous vous ferez plein de potes, vous ferez le plein de potes. La soupe antisioniste est populaire ; la soupe antisémite l’est aussi. Ces soupes sont servies en abondance, bénévolement et à presque tous les coins de rue. Lorsque j’écris « la soupe antisioniste est populaire » et « la soupe antisémite l’est aussi », je ne laisse pas entendre qu’elles ne sont dégustées que par de pauvres hères ; des gens très distingués, habitués des cocktails mondains, où se servent les meilleurs champagnes et des canapés très élaborés, ne dédaignent pas ces soupes ; ils peuvent même s’en montrer friands. Étrange vraiment. On pourrait y voir une perversion comparable à celle des croûtenards (ou « soupeurs), ces individus qui déposent des croûtons de pain rassis dans les urinoirs publics pour les déguster une fois qu’ils sont imbibés d’urine – d’où la désignation « baba de pissotière ». La comparaison a toutefois ses limites car cette dernière pratique ne touche que des marginaux alors que l’antisémitisme à des degrés divers ne se limite pas à eux, l’antisionisme encore moins, au point qu’être sioniste relève de la marginalité et même de hyper marginalité.

Israël explique le monde comme le Juif l’explique… On cherche une explication à des complications, on cherche à pousser de côté des inquiétudes… Israël et le Juif feront l’affaire. Des siècles et des siècles de propagande venue des plus puissantes institutions ont séduit et soumis les esprits en leur proposant des « explications », autant d’exutoires. Il n’y a pas d’autre explication à cette commisération envers les Gentils Palestiniens. Ils n’intéressent que parce qu’ils sont « opprimés », voire « massacrés » par les Méchants Israéliens, ainsi que je le répète ; et je le répète car il faut que cette vérité entre dans ces têtes de bois, dans ces têtes de nœud. Je ne force pas la note, je ne la force vraiment en rien. Je me répète et je me répéterai : je reste infiniment surpris que des citoyens en tous genres et relativement indifférents à tout ce qui ne touche pas à leurs intérêts immédiats, relativement indifférents aux malheurs du monde, entrent en transes sitôt qu’il est question des Palestiniens et d’Israël. Les Palestiniens n’ont droit à leur commisération que parce que leurs « oppresseurs » et « assassins » sont des Juifs – Israël. C’est une commisération pavlovienne, préparée par des siècles et des siècles de propagande religieuse et politique.

La droite française a compté à certaines époques des intellectuels peut-être détestables mais très brillants, très cultivés. Pourtant, après mille pirouettes (numéros de jongleur, de funambule et de trapéziste) nombre d’entre eux retombaient lourdement sur « le Juif ». Nous avons à présent le même genre de numéros en la personne, par exemple, de Youssef Hindi ou Alain Soral, même s’ils sont d’une plus petite pointure : références multiples, contorsions qui permettent de garder l’équilibre jusqu’à un certain point, jusqu’à ce que les contorsionnistes tombent à leur tour et lourdement, bêtement, et se mettent à radoter.

Dans cette vidéo, Youssef Hindi nous explique comment l’islamophobie a été activée par les intellectuels juifs. Il suit sa démarche habituelle : je pose une conclusion (le préjugé ou l’élément de propagande) et j’élabore une démonstration à partir d’elle :

https://www.youtube.com/watch?v=laUlTlnXANo

Son œuvre majeure (que je n’ai pas lue), « Occident & Islam », sous-titrée « Sources et genèse messianiques du sionisme de l’Europe médiévale au choc des civilisations », en deux tomes, peut être librement téléchargée en PDF comme peuvent l’être nombre d’écrits antisémites, antisionistes, négationnistes et j’en passe.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

Posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME | Tagged , , , , , , , , | Leave a comment

Notes sur l’art extraites d’un cahier des années d’études

 

En lisant « History of Art » de Horst Waldemar Janson (1913-1982)

 

Jan van Eyck, un peintre-sculpteur, soit un peintre qui dans certaines parties de ses peintures (voir le retable de Gand) cherche clairement à donner l’illusion de la sculpture.

Le tableau le plus fou de toute l’histoire de la peinture, à coup sûr « Le Jardin des délices » de Jérôme Bosch. Et peu m’importe les suppositions et interprétations des érudits, comme l’appartenance du peintre à une secte hérétique : ce triptyque est véritablement fou – un délice…

La xylographie serait née en Europe septentrionale, dans les dernières années du XIVe siècle. Il s’agit à l’origine d’un art essentiellement populaire qui évoque le vitrail, avec ce graphisme aux contours fermement délimités destinés à recevoir des couleurs. Le vitrail et l’estampe devaient transmettre un message à des populations très majoritairement illettrées. Il est vrai que nombre de xylographies (parfois assemblées en cahiers) étaient volontiers accompagnées d’un court texte, soit imprimé dans la planche même, soit manuscrit ; mais, surtout, afin de ne pas risquer de porter préjudice à l’ensemble en gravant les caractères (opération particulièrement délicate), les graveurs eurent l’idée de graver chacun des caractères dans une matrice indépendante avant de les assembler. Vers 1450, l’apparition des caractères en plomb révolutionne le monde de l’imprimerie ; et c’est probablement la plus grande révolution avant la très récente révolution numérique.

 

Xylographie

 

La gravure sur métal, plus élaborée, va toucher un public plus limité. Les plus anciennes de ces gravures que nous connaissons datent plus ou moins des années 1430, avec une influence notable des maîtres flamands, à commencer par Martin Schongauer, le premier imprimeur dont nous savons qu’il fut aussi graveur, avec formation d’orfèvre dans l’atelier de son père. Il a probablement durablement séjourné dans les Flandres ainsi que le laisse supposer sa profonde connaissance de l’art de Rogier van der Weyden. Sa « Tentation de saint Antoine » n’est pas moins fascinante que celle de Jérôme Bosch, un triptyque exposé au Museu Nacional de Arte Antiga de Lisbonne.

Toutes ces mises en scène du martyre de Saint Sébastien parmi lesquelles celle d’Andrea Mantegna exposée au Kunsthistorisches Museum Wien. Dans cette mise en scène, l’une des flèches (j’en compte treize) traverse la tête du saint en partant du haut du cou pour réapparaître à son front, entre les deux yeux ! Le saint martyr est attaché à de riches vestiges romains. Après avoir étudié la direction des flèches, toutes artistiquement fichées (qui laisse supposer des archers placés dans des positions très variées), le regard détaille les vestiges et leurs délicatesses puis, enfin, le lointain arrière-plan.

L’intérêt particulier d’Antonio del Pollaiulo pour l’anatomie. L’aspect volontiers démonstratif de nombre de ses œuvres. Voir notamment cette gravure des années 1460 mettant en scène dix hommes nus occupés à se battre. Chaque modèle est saisi dans une position bien déterminée qui se démarque des neuf autres et les complète. Comme une planche d’anatomie à l’usage d’étudiants.

 

Antonio del Pollaiuolo (Italian, c. 1431-1498), Battle of the Nudes, 1470-75, engraving, 42.8 x 61.8 cm, National Gallery, Washington, D.C. (Photo by VCG Wilson/Corbis via Getty Images)

 

Pour Leone Battista Alberti, les rythmes qui régissent l’harmonie musicale doivent également régir l’architecture car ce sont des rythmes qui se laissent lire dans tout l’Univers et qui, de ce fait, sont d’essence divine. Une telle appréciation se retrouve chez les Grecs et remonte au moins à Pythagore, mais elle n’avait jamais été traduite d’une manière aussi ample et précise. De fait, lorsque je détaille une façade, d’un palais ou d’un pavillon de banlieue, qu’importe, j’entends comme malgré moi un air – et c’est probablement le type de synesthésie auquel je suis le plus soumis.

La fusion de la foi chrétienne et de la mythologie antique par la philosophie néoplatonicienne, à commencer par Marsilio Ficino dont la pensée prend appui sur le mysticisme de Plotin et les œuvres de Platon, soit l’antithèse radicale de la méthodologie de la scolastique médiévale. Voir le circuit spirituel ascendant-descendant continu qui unit l’Univers (dans lequel l’homme est inclus) à Dieu, circuit imaginé par Marsilio Ficino et dans lequel toute révélation est une, qu’elle vienne de la Bible, de Platon ou de la mythologie antique. De la même manière, Marsilio Ficino juge que la beauté, l’amour et la béatitude sont un. Ainsi les néoplatoniciens peuvent-ils faire de la Vénus de Botticelli (voir « La Naissance de Vénus ») une Vénus céleste, soit la Vierge Marie, et ainsi de suite pour les autres protagonistes de cette composition majeure. Il y aurait un essai d’une densité particulière à écrire sur l’influence du néoplatonisme en art, en insistant tout particulièrement sur cette composition de Botticelli. Le cercle fermé du néoplatonisme va finir par agacer l’homme de la rue dont Girolamo Savonarola se fait le porte-parole à la fin du XVe siècle, et il se rend immensément populaire en dénonçant le paganisme du cercle (néoplatonicien) dirigeant de Florence. Botticelli fut grandement impressionné par ses sermons et on dit qu’il aurait détruit nombre de ses œuvres « païennes » après l’avoir écouté. Je ne sais quel crédit accorder à ce dire, mais il est certain que dans sa dernière période Botticelli revient à des thèmes religieux traditionnels.

La fascination qu’exercent sur moi certains peintres maniéristes, et la difficulté à cerner le Maniérisme. La dernière période de Michel-Ange ne serait-elle pas maniériste ? Le Maniérisme ne serait-il pas une réaction (née vers 1520 à Florence) contre l’équilibre classique de la haute Renaissance ? Rosso Fiorentino et son ami Jacopo da Pontormo puis Parmigianino. L’internationalisation du style et ces magnifiques portraits, comme celui de Leonor de Toledo, épouse de Cosimo I de Médicis, par Agnolo Bronzino. Le maniérisme a été plus tardif à Venise, avec Tintoretto (qui voulait peindre comme Tiziano et dessiner comme Michelangelo) et El Greco. Correggio : voir « Jupiter et Io », son sfumato qui évoque Leonardo da Vinci combiné à un sens de la couleur et de la texture qui est bien vénitien. C’est l’un des corps les plus émouvants de l’histoire de la peinture italienne. L’extraordinaire impression, bien physique, que donne le contact entre le corps lumineux de la femme (Io) et le nuage sombre (Jupiter) qu’elle embrasse et qui passe sous son bras. Cette peinture est plus suggestive encore que les plus suggestives représentations de Léda et son Cygne. Mon émotion d’adolescent en découvrant le Maniérisme à l’occasion d’une exposition parisienne dédiée à l’École de Fontainebleau, avec notamment Francesco Primaticcio et ses corps longilignes en stuc, des hauts-reliefs.

« La bataille d’Alexandre » (1599) d’Albrecht Altdorfer est aussi un drame céleste. Au-dessus des armées antagonistes, une bataille immense se déroule, avec la Lune et le Soleil, le Soleil triomphant et la Lune poussée dans un recoin, prête à quitter la composition. Équipements du XVIe siècle, paysage alpestre avec lacs ; Albrecht Altdorfer est un homme de ce siècle et un Bavarois.

Une fois encore, la gestuelle de Frans Hals (les traces de l’outil, le pinceau en l’occurrence). Mon plaisir à détailler cette gestuelle en m’efforçant d’imaginer l’artiste devant sa toile. On n’a probablement pas assez insisté sur la modernité de Frans Hals, un précurseur.

Nicholas Hilliard, un orfèvre spécialisé dans l’élaboration de portraits sur parchemin et petits objets. Les portraits de (très) petites dimensions à la mode au XVe siècle l’avaient été dans l’Antiquité. Nicholas Hilliard reconnaissait Hans Holbein comme son maître. Son œuvre la plus connue ou, tout au moins, la reproduite, « Young man among roses » (1588), dimensions 13 x 6 cm, une peinture sur parchemin exposée au Victoria & Albert Museum.  Noter l’influence du maniérisme italien (dans la morphologie avec l’allongement des proportions, la pose et l’expression), probablement par l’École de Fontainebleau.

Giovanni Strazza, Antonio Corradini, Giuseppe Sanmartino, une technique à couper le souffle et la pertinence de la suggestion.

 

Giovanni Strazza (1818-1875), « Madonna velata »

 

Ma première lithographie (un essai), une interprétation d’un paysage de Fan K’uan, paysagiste de la dynastie Song, début XIe siècle, montrant des voyageurs (minuscules) dans un paysage de montagnes. J’avais fait disparaître les premiers plans pour ne retenir que les arrière-plans, ces hauteurs verticales dans une anfractuosité desquelles se lit le jet clair d’une cascade.

Parmi les œuvres dont mon regard à grand peine à se détacher, les bas-reliefs de Jean Goujon pour la Fontaine des Innocents (milieu XVIe siècle), avec les plis de ces tuniques qui m’évoquent les plus belles sculptures de la Grèce antique. L’influence du Maniérisme, une fois encore, celle de Benvenuto Cellini et des décorations pour le château de Fontainebleau. Les rapports intimes entre les architectures de Pierre Lescot (en particulier la Cour Carrée du Louvre) et les sculptures de Jean Goujon (en particulier ces bas-reliefs).

Ce qu’une chose formidablement grossie peut avoir d’amusante, comme un jeu de mots – la dimension poétique. Je pense par exemple au pouce de César ou aux propositions de Claes Oldenburg pour des espaces publics avec mise en place d’objets du quotidien : jumelles, trognon de pomme, pince à linge, cornet de glace, truelle, scie à bois, fer à repasser, shuttlecock, épingle à nourrice, roue de bicyclette dont on ne voit qu’une partie, posée à même le sol, et qui laisse supposer que le reste est enfoui. Claes Oldenburg, un artiste spirituel ; et je pourrais en venir à ses sculptures molles à commencer par ses « soft light switches ».

« Le cimetière juif » (vers 1655) de Jacob van Ruysdael, une composition qui nous parle de la force des éléments (à commencer par l’eau qui menace les Pays-Bas) qui effacera les arbres et les rochers, qui effacera toute trace de notre passage sur terre dont ces sépultures. Clin d’œil : l’artiste a apposé sa signature sur l’une des sépultures.

Robert Indiana (1928-2018) célébrant des signes graphiques. Voir l’importance du mot LOVE dans son œuvre, avec le O incliné, devenu emblématique du Pop Art. Robert Indiana exalte la beauté des lettres, avec ces typographies monumentales qui réjouissent les espaces urbains – comme les réjouissent les œuvres surdimensionnées de Claes Oldenburg.

L’immense élégance des sculptures de George Minne et de Wilhelm Lehmbruck. Les cinq jeunes agenouillés disposés autour d’une fontaine circulaire, à Gand. L’influence de George Minne sur Wilhelm Lehmbruck. Une légère influence gothique chez l’un et chez l’autre, avec ces étirements graciles et ces angulosités.

L’affinité entre les sculptures d’Antoine-Louis Barye et les peintures d’Eugène Delacroix. Le meilleur de ce sculpteur est à rechercher dans ses formats intimistes. Ses sculptures architectoniques sont relativement décevantes.

Ingres, extraordinaire dessinateur. Picasso, extraordinaire dessinateur (et peintre désastreux), voyait juste en considérant Ingres dessinateur comme son maître. Mais je ne sais que penser d’Ingres peintre. Bien évidemment, son métier met à genoux, et on ravale ses critiques (pensez par exemple au portrait de Louis Bertin), mais je me demande ce que sa peinture ajoute à son dessin. Posez une telle question ne revient-il pas à y répondre ?

Alexander Cozens et sa méthodologie si féconde, tant d’un point de vue théorique que pratique. Lire son traité : « New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape ».

Olivier Ypsilantis

Posted in PROMENADE EN ART | Leave a comment

L’espoir iranien

 

Je ne vais pas agiter ce que ne cessent d’agiter les médias de masse, à savoir l’extrême dangerosité d’un pays, l’Iran, également appelé « La République des Mollahs », ce qui est simplificateur mais de ce fait plaît. Je ne suis pas un laudateur de ce régime, je ne le suis en rien, mais je sais qu’il n’est pas aussi caricatural (aussi simple) qu’on nous le présente, qu’il est parcouru de dissensions internes qui pourraient faire l’objet de nombreux articles. J’aime l’Iran que je ne limiterai jamais à l’agitation médiatique où l’information et la désinformation sont charriées pêle-mêle comme dans un fleuve de boue. Aussi, pour ne pas être emporté à mon tour par ce fleuve toujours en crue, j’en reviens souvent à Karl Kraus. Combien de fois m’a-t-il sauvé de la noyade, de la mitrailleuse rotative – la Rotationsmaschinengewehr – et, à présent, de la presse numérique qui amplifie le phénomène presse écrite, soit la cadence de tir de la maschinengewehr ?

L’Iran est un pays fier de son passé préislamique. Il lui rend hommage et en aucun cas pour amuser les touristes. Sur le site prestigieux entre tous de Persépolis, de très nombreux groupes de petits Iraniens accompagnés de leurs professeurs visitent, attentifs, ce haut-lieu de leur histoire. Les portraits des dignitaires du régime (à commencer par celui de son fondateur, l’ayatollah Khomeini) ne sont pas si nombreux dans les lieux publics. Et il n’est pas rare de surprendre dans un commerce une représentation du tombeau de Cyrus à Pasargades ou le portrait d’un empereur achéménide.

 


Carte géographique de l’Iran

 

Que Dieudonné M’Bala M’bala et Alain Bonnet dit Alain Soral soient allés faire leurs dévotions auprès des ayatollahs par antisionisme ne m’étonne en rien ; mais ils ne saliront pas ma sympathie pour l’Iran, pour le peuple iranien, une sympathie qui par ailleurs n’entame en rien mon sionisme, un sionisme que d’aucuns jugeront extrême puisqu’il admire Jabotinsky (auteur d’un texte fondamental, « Le Mur de Fer (Nous et les Arabes) », un manifeste de 1923), acclame Jérusalem capitale d’Israël et ne verrait pas d’un mauvais œil l’activation du Plan de paix Elon de Benny Elon (ministre du Tourisme du gouvernement Sharon) et du Parti Moledet.

Le passé préislamique de l’Iran est immense, c’est aussi pourquoi nombre d’Iraniens ont une discrète voire une secrète sympathie pour les Juifs et Israël. Ils se sentent leurs égaux. Je n’ignore pas qu’il y a des fanatiques chiites qui promeuvent le concept de l’impureté des non-musulmans, des Juifs en particulier, mais rien ne m’indique qu’ils soient nombreux. Par ailleurs, l’Iran n’a jamais été en guerre contre Israël, ce qui ne signifie pas qu’il faille se laisser aller et ne pas garder un doigt sur la gâchette, mais ce fait est plutôt rassurant : les Iraniens n’ont aucune idée de revanche sur Israël dont ils admirent les capacités, contrairement aux Arabes qui n’admettent pas leurs raclées successives par ceux qui il y a peu leur étaient soumis. Ce point est particulièrement important ; le ressentiment est un activateur de la violence tant entre nations qu’entre individus. En Iran, on ne goûte guère cet excrément que sont « Les Protocoles des Sages de Sion ». On préfère cet autre faux, moins nocif, « Les Mémoires de Hempher ou la Fable “wahhabite” ».

L’Iran est fier d’un passé que l’islam n’occupe qu’en partie. Et si le chiisme est à l’origine une affaire arabe, les Iraniens se sont emparés de cette tendance ultra-minoritaire au sein du monde arabe probablement avec l’idée de la retourner contre ce monde. Car en Iran, on n’oublie pas que l’envahisseur est arabe, au point qu’un homme comme le général Bahram Aryana, auteur de « Pour une éthique iranienne », proposa de nettoyer l’Iran de l’alphabet arabe. Les Iraniens sont très sensibles au fait que le golfe Persique ne soit pas nommé golfe Arabique ou même golfe Arabo-Persique. Et je pourrais multiplier les exemples dans ce genre.

Je ne vais pas soupeser dans cet article les décisions de Donald Trump au sujet de l’Iran. L’homme n’est en rien le benêt qu’on a plaisir à nous présenter dans la presse française. Il connaît fort bien le fonctionnement des médias de masse et il sait activer ses fumigènes pour mieux manœuvrer. Je considère par ailleurs Benyamin Netanyahou comme un très grand chef de gouvernement. J’insiste, car ma sympathie pour l’Iran – le peuple iranien – peut être mal comprise.

 

Carte linguistique de l’Iran

 

Une guerre contre l’Iran aurait un effet terrible sur le long terme. Cette guerre serait menée avec la complicité des Arabes (si je m’en tiens à la situation actuelle), à commencer par les Saoudiens et autres Arabes en plaqué or, ceux qui du Maroc aux confins du Moyen-Orient activent avec leurs capitaux la radicalisation du monde arabo-sunnite, sans oublier l’Afrique subsaharienne, le Pakistan et j’en passe, une radicalisation qui se ferait sentir plus durement encore en Europe, à commencer par la France (où la population arabo-musulmane est particulièrement nombreuse), avec multiplication des mosquées et des salles de prière complaisamment financées par le pire de ce monde qui se trouve être non seulement notre fournisseur en pétrole, un produit toujours hautement stratégique, mais aussi notre client, un client qui s’offre des produits à très haute valeur ajoutée.

L’Iran souffre d’un sentiment d’encerclement. Ce sentiment a activé au cours de l’histoire et dans nombre de pays une attitude belliciste qui a assez souvent conduit à des guerres. Dans le cas de l’Iran, ce sentiment est justifié, et il l’est d’autant plus que ce grand pays multi-ethnique (les Perses, les Azéris et les Kurdes formant l’essentiel de la population iranienne) craint toujours la fracture. On pourrait en particulier évoquer le cas du Baloutchistan. L’Iran est donc soumis simultanément à des forces centripètes et centrifuges.

L’Iran doit être surveillé, et je rejoins les préoccupations israéliennes, les Israéliens qui par ailleurs ont des antennes particulièrement fines, compte tenu de leur très longue histoire souvent diasporique. Leur inquiétude ne leur fait pas perdre de vue qu’une collaboration avec les Iraniens serait des plus fructueuses et dans tous les domaines. Beaucoup d’Iraniens d’Iran m’ont dit aimer les Juifs de la diaspora et d’Israël en insistant sur les similitudes qu’ils estiment partager avec eux. En Israël, les Juifs d’Israël m’ont tenu le même genre de propos.

La présence de la femme est en Iran très marquée dans l’espace public ; et je ne prétends pas à partir de mon constat de simple voyageur tirer des conclusions sur sa condition. Je dis simplement que la présence de la femme iranienne en impose. Les femmes sont par exemple plus nombreuses que les hommes dans les universités, toutes disciplines confondues à commencer par les sciences. Le savoir sous toutes ses formes est très prisé en Iran, comme il l’est chez les Juifs et en Israël. Il ne l’est pas tant chez les Arabes, mais rien n’est perdu…

La question du voile est très agitée, si je puis dire. En Iran, les femmes sont diversement voilées car le voile est une obligation, mais chacune travaille son style. Je n’ai jamais vu en Iran de porteuses de niqab, jamais. Peut-être en trouvera-t-on dans la minorité arabe de la province du Khuzestan, sur les bords du golfe Persique où je ne me suis pas rendu. Le visage des Iraniennes (elles font très volontiers usage du maquillage avec finesse et discrétion) est souvent aigu dans les traits et le regard ; et on pense intelligence. Il y aurait un livre à écrire sur la manière dont l’Iranienne, et pas seulement de Téhéran, place son foulard, un foulard généralement de couleurs vives et posé à l’occasion loin derrière le front, sur un lourd chignon par exemple. Un pays où la femme est si présente dans les rues et les espaces publics, et malgré toutes les ignominies qu’elle doit subir par la faute du régime mais aussi d’habitudes antérieures à ce régime, me laisse espérer un avenir pas nécessairement cauchemardesque pour le pays.

 

Carte religieuse du Moyen-Orient

 

L’Iranien est nationaliste. On lui en fait le reproche ; je ne le lui fais pas. Les raisons du nationalisme iranien sont diverses, lointaines (prestige incomparable d’une histoire multimillénaire) et plus proches. Les Iraniens n’oublient pas qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, ils ont été pris en tenaille par les Soviétiques au Nord et les Britanniques au Sud. Le shah Reza Palhavi fut accusé de sympathie pour les nazis. C’était un prétexte pour les uns et les autres. Le shah espérait simplement contrebalancer l’influence menaçante de deux impérialismes sur son pays grâce à un autre impérialisme qui ne le menaçait pas directement. Mais surtout, les Iraniens n’oublient toujours pas les manigances britanniques autour de leur pétrole, avec cette guerre larvée (1951-1954) contre l’Anglo-Persian Oil Company devenu un État dans l’État, et dont Muhammad Mossadegh, alors Premier ministre, proposa la nationalisation, nationalisation ratifiée par le shah Reza Palhavi le 1er mai 1951. On connaît la suite.

L’Iran doit être surveillé, comme un joueur d’échecs est surveillé par son adversaire. Nous n’avons pas affaire à des fous furieux mais à des dirigeants rationnels, très fins observateurs, diplomates millénaires. Nous ne sommes plus dans le contexte du début des années 2000 qui vit une guerre menée sous des prétextes hautement fallacieux, la guerre d’Irak ou seconde guerre du Golfe. Et, surtout, l’Iran n’est pas un quelconque pays arabe. A ce propos, et sans entrer dans les détails, c’est aussi et d’abord la guerre contre l’Irak qui a conduit l’Iran, tout naturellement pourrait-on dire, à constituer ce qui est communément nommé « le croissant chiite », une stratégie activée par le fameux sentiment d’encerclement, au cœur de bien des conflits, passés (pensons par exemple à la France au cours de la guerre de Trente Ans), présents et probablement à venir, je le redis.

Une guerre contre l’Iran ne ferait qu’augmenter l’emprise arabo-musulmane sur l’Europe, la France en particulier. Il faut aussi tenir compte de ce danger potentiel et particulièrement insidieux. Nous Européens d’origine et Juifs d’Israël sommes bien plus proches du peuple iranien que d’autres peuples voisins !

 Olivier Ypsilantis

Posted in IRAN | Tagged , , , , , , , , , | Leave a comment

Quelques notes sur l’art – 3/3

 

Le sculpteur Béothy (1897-1961) évoque ces artistes qui repoussent toute théorie et prennent le parti exclusif de la spontanéité. Il se garde de décrier cette dernière et reconnaît que l’idée initiale d’une œuvre naissante se passe de toute explication. Mais à partir de cette idée, la route est longue et souvent tortueuse ; cette route qui conduit à la préparation et la réalisation de l’œuvre relève de la technique et du travail, un travail volontiers artisanal. Des architectes conduits par Le Corbusier ont décrété que la beauté d’une construction (et qu’importe le type de construction) est exclusivement définie par sa fonction (voir par exemple les silos à grain qui ponctuent l’espace américain). Il y a pourtant d’autres critères d’harmonie nous dit Béothy, comme la division harmonique du plan visuel qui n’est pas (nécessairement) déterminée par la fonction. S’il existe une théorie harmonique musicale, il n’existe pas une théorie harmonique spatiale, rien qu’une idée vague. Dans « La Série d’or », un article organisé en trois parties (soit respectivement « Spontanéité et théorie – Efficacité pratique et beauté – Traité d’harmonie spatiale »), Béothy s’efforce de circonscrire les contours d’une théorie harmonique spatiale – il s’agit d’une théorie pratique qui en sculpture lui est « comme un outil de mise au point de l’esquisse brute de l’intuition ». La Série d’or a pour base la Sectio Aurea. La Série d’or est le développement en série infinie de la division spéciale d’une distance où la plus petite partie est à la plus grande comme la plus grande est à la distance entière. Cette méthode est particulièrement souple et dynamique, plus souple et dynamique que les résultats des méthodes géométriques. Lorsque Béothy évoque son métier, on pense avoir affaire à un musicien ou un mathématicien. Il faut lire son entretien avec Raymond Bayer (professeur à la Sorbonne) dans « Entretiens sur l’Art abstrait » (chez Pierre Cailler, Genève, 1964). Cet homme de méthode ne repousse en aucun cas l’intuition, au contraire, car sans elle il ne se passerait rien ou pas grand-chose. Par ailleurs, ce théoricien est aussi un praticien, cet artiste est aussi un artisan et je l’imagine volontiers polir amoureusement surfaces et volumes.

 

Une sculpture d’Étienne Béothy

 

Je reviens volontiers vers certains peintres anglais de l’époque victorienne, peu connus, peu novateurs dira-t-on, il n’empêche. J’apprécie l’aspect narratif (documentaire) de leurs œuvres ainsi que des ambiances précises. Parmi eux, William Quiller Orchardson ; et je pense plus particulièrement à ses deux compositions : « Mariage de Convenance » (1884) et « Mariage de Convenance – After ! » (1886). Dans cette première composition, une longue table où le repas est servi ; en bout de table, à gauche, la femme ; elle s’ennuie. Un domestique verse du vin dans le verre du mari qui semble contrarié de voir sa femme ainsi. Elle est jeune, il est grisonnant. Dans cette deuxième composition, même endroit, soit un riche dining-room à la lumière tamisée. Le mari esseulé est assis à côté de la cheminée, et le couvert n’a été mis que pour lui. Le mariage et la vie conjugale, vaste et éternel questionnement abordé par William Hogarth. Mais quelle morale tirer de ces scènes victoriennes ? Le message (moral) n’est pas aussi explicite qu’avec William Hogarth et peut-être ne faut-il envisager que le simple plaisir de mettre en scène un moment du quotidien de la bonne société anglaise d’alors.

 

J’ai découvert les regards ardents des femmes de James Tissot (1836-1902) chez un marchand d’estampes de la rue de Seine, à Paris. Je les ai découverts en même temps que les regards des femmes du peintre et graveur arménien Edgar Chahine. Ce sont des gravures à l’eau-forte à l’occasion rehaussées à la pointe-sèche ce qui accentue la profondeur et le velouté des noirs. James Tissot fuit la Commune de Paris pour Londres. Ses premières œuvres anglaises consistent en caricatures pour le périodique « Vanity Fair », ce qui le lance. On lui commande des portraits, puis il peint des toiles de grandes dimensions montrant des fashionable English social occasions, ce qui conforte son succès. La plus célèbre de ces toiles, « The Ball on Shipboard » (1874). On critique pourtant son relatif manque de narration et de message à caractère moral – on sait que depuis William Hogarth la peinture devait délivrer un message édifiant, moral. Mais qu’importe ! James Tissot prend plaisir à détailler les tenues féminines, ce qui fait dire au tout-puissant John Ruskin que ses compositions sont des « unhappily mere colour photographs of vulgar society ». En 1876, il se met en ménage avec une divorcée, Kathleen Newton, ce qui porte préjudice à sa carrière. La beauté de cette femme définit un type qui soutient sa création, tant dans ses peintures que ses gravures – on pense à Jane Burden avec Dante Gabriel Rossetti. Ce sont ses gravures qui me retiennent avant tout, avec ces noirs veloutés, ces regards qui happent. Les élégantes se pressent, elles pique-niquent, elles font salon dans des jardins, elles flânent dans les rues les plus élégantes de Londres ou le long de la Tamise, avec forêts de mats. James Tissot a passé son enfance et sa jeunesse à Nantes. Il aime les ports et les bateaux et il les observe avec un œil professionnel. Après la mort de Kathleen Newton, en 1882, il revient à Paris où il peint d’élégantes parisiennes. Je n’ai jamais considéré James Tissot comme un peintre superficiel ; de même, je n’ai jamais considéré Marcel Proust comme un écrivain superficiel. L’un et l’autre sont des observateurs qui prennent des notes, scrupuleusement, avec cette juste distance qui leur permet de rendre discrètement compte de la comédie sociale et d’une certaine nostalgie qui donne une tonalité voilée au monde.

 

Eau-forte et pointe-sèche de James Tissot

 

Parmi les écrits les plus nutritifs sur l’art moderne, « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » suivi de « Point et ligne sur plan – Contribution à l’analyse des éléments de la peinture » de Kandinsky (soit respectivement, dans les titres originaux, en allemand donc : « Über das Geistige in der KunstInsbesondere in der Malerei » et « Punkt und Linie zu Fläche: ein Beitrag zur Analyse der malerischen Elemente »). Ces écrits sont d’autant plus précieux qu’ils sont issus de la réflexion et de l’expérience d’un artiste et non d’un critique d’art ou d’un historien de l’art, deux activités que je tiens par ailleurs et a priori en haute estime.

J’ai d’emblée aimé Kandinsky, d’abord par des livres et des revues d’art puis par des musées, d’Allemagne surtout. C’est au cours de mes années d’études qu’un professeur nous invita à lire « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier », un livre écrit en 1910 et dont la première édition paraîtra en janvier 1912. Ces textes théoriques ne flottent pas en eux-mêmes ; ils sont irrigués par des observations et des expériences d’artiste. Certaines parties sont conçues comme des suites d’aphorismes, d’autres sont strictement techniques. Ces pages laissent pressentir l’esprit du Bauhaus, ce moment majeur de l’art moderne européen, de l’art envisagé comme une totalité où l’art pour l’art et les arts appliqués fusionnent pour donner l’art total.

Ces pages à l’occasion très techniques ne s’enferment jamais dans la technique et son jargon ; elles restent inspirées et invitent à de vastes rêveries, avec ces symboles tournés vers l’universel. Je pense qu’un lecteur du Sepher ha-Zohar trouverait dans ces traités de Kandinsky matière à enchantement et inversement. Il faut lire ces pages sur le langage des formes et des couleurs, ces formes et ces couleurs qui définissent notre quotidien et auxquelles nous ne prêtons généralement guère attention.

Kandinsky ouvre « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » par une considération sur l’affinité profonde des arts en général, de la musique et de la peinture en particulier. A ce propos, il faut lire l’entretien de Raymond Bayer et quelques autres avec le sculpteur Béothy qui développe des précisions sur les affinités musique/sculpture et musique/sculpture et mathématiques. C’est un entretien hautement technique, néanmoins inspiré, et dans lequel je me suis perdu plus d’une fois.

La théorie des couleurs est chez Kandinsky d’une parfaite cohérence. Socle de cette théorie : la qualité de la couleur (chaud/froid, clair/obscur) qui situe d’emblée la spatio-temporalité de l’élément coloré. Mais lisez et relisez ces deux traités qui ont beaucoup à voir avec la symbolique de textes fondateurs.

 

Couverture de l’édition originale de « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » (1911).

 

Le palladianisme va retrouver de la vigueur et s’épurer dans le monde de l’aristocratie des Whigs où l’on dénonce les errements du Baroque. Le palladianisme sera ainsi à l’origine du néo-classicisme en Angleterre. Le trio Lord Burlington / William Kent / Colen Campbell pose les fondements du palladianisme. Le palladianisme va pousser de côté la tradition défendue par Christopher Wren (la tradition du Baroque) et entretenue par James Gibbs, tradition issue de l’architecture romaine. Les nombreuses country houses et les palais en ville construits dans le style palladien par une pléiade d’artistes. Sous la direction de Beau Nash (Richard Nash), toute une ville, la cité thermale de Bath, est conçue selon les principes palladiens et antiquisants par John Wood I et John Wood II. Le palladianisme est repris par Robert Adam, pour la structure d’ensemble tout au moins ; car pour la décoration intérieure, il suit d’autres principes. La longue vie du palladianisme en Angleterre se termine sous la Régence, avec John Nash (1752-1835). De l’Angleterre, le palladianisme gagne la Nouvelle-Angleterre et marque les débuts de la République des États-Unis d’Amérique. Voir la liste des constructions palladiennes dans ce pays. L’immense Andrea Palladio qui est à l’architecture ce que Platon est à la philosophie.

 

Dans les grands musées de peinture, je ne me sens vraiment chez moi que devant les maîtres de la peinture chinoise et de la peinture hollandaise, sans oublier les paysages de Corot et de certains peintres de l’école de Barbizon. Tous ces artistes ont au moins une chose en commun : la qualité du silence. Les peintures religieuses, si nombreuses au Museo del Prado, Madrid, peuvent être admirables – je les admire et les étudie – mais je ne fais que les admirer et les étudier avant de m’en éloigner pour la fraîcheur du vent sur un rivage des Flandres, pour la structure d’un grand arbre peint par Théodore Rousseau ou Paul Huet, pour la ligne claire d’une cascade dans des montagnes de Chine, pour les nuages de Richard Parkes Bonington, pour…

 

L’admiration de Picasso pour les dessins d’Ingres, son trait comme gravé. Et, de fait, chez Picasso le dessin prime. Ses peintures sont presque toujours un affreux barbouillage. Picasso, cet immense producteur de déjections (peintes) est véritablement admirable comme dessinateur et graveur, la gravure étant une prolongation – une affirmation – du dessin. J’ai été six mois, à mi-temps, gardien au Musée Picasso, dans le Marais, à l’époque où ce musée recrutait des étudiants en histoire de l’art, capables de répondre aux éventuelles questions de visiteurs. J’ai détaillé nombre de peintures, dessins, gravures et sculptures de Picasso et durant des centaines d’heures. Je n’écris donc pas à la légère – il est si facile de juger un artiste. Picasso est un dessinateur parmi les plus grands mais sa peinture est au mieux médiocre ; et ce que sa peinture vaut, elle le vaut par le dessin. Les dessins de Picasso sont capables de capter une physionomie en quelques traits, et sans reprise. Pensez au portrait d’Igor Stravinsky (1920), entre autres portraits.

 

Dessin d’Ingres, autoportrait.

 

Ce portrait d’Igor Stravinsky me fait revenir à cette exposition qui reste l’un de mes plus beaux souvenirs d’expositions parisiennes, une exposition précisément dédiée à Igor Stravinsky, fin 1980, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Nombreux dessins de Picasso, à commencer par le portrait de ce musicien par ailleurs reproduit en couverture du catalogue de cette exposition et en pleine page. A ce propos :

Je me souviens qu’une photographie montrait Igor Stravinsky prenant la pose pour jouer de la lyre sur la calandre détachée d’une automobile Citroën années 1930.

Je me souviens d’une photographie montrant Igor Stravinsky assis sur un banc en compagnie de son ami Charles-Ferdinand Ramuz qui conçut avec lui le projet d’une œuvre pour « une espèce de petit théâtre ambulant », aux moyens limités et dont la narration serait inspirée d’un conte populaire russe, « Le déserteur et le diable ».

Je me souviens de projets de costumes mais aussi de décors de Natalia Gontcharova pour « L’Oiseau de feu ».

Je me souviens du rideau, des décors et costumes de Henri Matisse pour le ballet en un acte d’après le conte d’Andersen, « Le Rossignol ».

Je me souviens d’un grand portrait en pied d’Igor Stravinsky par Jacques-Emile Blanche. Ses dimensions dominaient l’exposition mais il n’en constituait pas la pièce la plus intéressante.

Je me souviens que Rimsky-Korsakov guida le jeune Igor Stravinsky.

Je me souviens… mais j’arrête !

Olivier Ypsilantis

Posted in PROMENADE EN ART | Tagged , , , , , , | Leave a comment

Quelques notes sur l’art – 2/3

 

Carlo Mense et ses portraits, un peintre en apparence sage, peu susceptible d’attirer l’attention des nazis ; et pourtant… Ces derniers ne s’y trompèrent pas et firent saisir et détruire plusieurs dizaines de ses œuvres en 1937. Ses portraits montrent des bourgeois en bonne et due forme, avec des arrière-plans tranquilles, comme s’il ne s’était jamais rien passé, comme si la guerre avait eu lieu sur un autre continent, une autre planète même. On est à l’opposé des portraits de George Grosz ou Otto Dix pour ne citer qu’eux, des artistes pouvant être étiquetés au premier coup d’œil comme appartenant à l’Entartete Kunst. Mais cette neutralité des portraits de Carlo Mense n’est qu’apparente. Sous l’épiderme plutôt sage se cachent un vide et une absence, dans les regards et les arrière-plans. Carlo Mense ne cherche pas à créer des images irréconciliables avec l’ordre social, comme celles d’Otto Dix ou George Grosz, pour ne citer qu’eux, une fois encore. Je suppose que les regards nazis s’y sont repris au moins à deux fois avant de classer Carlo Mense dans l’Entartete Kunst.

Emil Nolde s’est installé sur les rivages de la mer du Nord. Ce fils de paysans du Schleswig-Holstein (de son vrai nom, Hans Emil Hansen) a pris le nom de son village natal, Nolde. Il va se laisser séduire par les valeurs du Blut und Boden, valeurs qui flattent ses origines. L’affaire s’engage pourtant assez mal. Lorsqu’il célèbre les primitivismes qu’il a rencontrés dans de lointains voyages, jusqu’en Océanie, les nazis lui font savoir que sa compagnie leur est désagréable et le congédient sans ménagement. Les nazis retirent plus d’un millier de ses œuvres des musées pour les vendre à l’étranger ou les détruire. En juillet 1938, dans une lettre à Joseph Goebbels, Emil Nolde insiste sur son appartenance au parti nazi en y plaçant ce qui est alors un passe-droit, l’allusion antisémite, avec « les menées malpropres du commerce des arts par les Liebermann et les Cassirer… » Il doit s’agir du peintre Max Libermann et du marchand d’art Paul Cassirer, tous deux juifs. Il ne parvient pourtant pas à les amadouer et ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Il est vrai que ce refus de tout compromis (les sociétés civiles se sont toutes fondées sur des compromis) est une première. Même Mussolini ne s’était pas laissé aller à une telle intransigeance.

 

Emil Nolde (1867-1956)

 

Dès 1933, année de son arrivée au pouvoir, Hitler épure en moins de cent jours toute la vie artistique et intellectuelle. Pourtant, la radicalité de cette épuration ne va pas opérer d’un coup. Ainsi les nazis proposent-ils des postes d’enseignement supérieur à deux représentants de la Neue Sachlichkeit (Georg Schrimpf et Alexander Kanoldt) qui acceptent. Mais Georg Schrimpf est chassé de son poste début 1938 et décède en avril de la même année ; il figurera à l’exposition Entartete Kunst. Idem avec Alexander Kanoldt qui décède en 1939. Franz Radziwill est approché par les nazis ; lui finira à l’exposition Entartete Kunst. En fait, ainsi que le note Pierre Daix dans sa vaste et pertinente étude « L’ordre et l’aventure » sous-titrée « Peinture, modernité et répression totalitaire », deux processus d’épuration s’entrecroisent au début de la période nazie, soit entre 1933 et 1937, période au cours de laquelle le régime définit ses critères artistiques. Le premier de ces processus est aussi simple que brutal, il est exclusivement policier, il s’abat sur les artistes aux fréquentations politiques et sociales jugées douteuses, sans oublier les Juifs, objet de toutes les « attentions » du régime. L’autre processus, plus lent, avec des hésitations, s’étend sur ladite période au cours de laquelle le régime affine ses critères. Concernant cette période, quelques faits. Emil Nolde se croit protégé par ses origines ; et Joseph Goebbels a accroché plusieurs de ses tableaux dans son bureau. Un assez grand nombre d’intellectuels sont diversement attirés par le nazisme, par son caractère national, socialiste et moderne, opposé à cette république de Weimar jugée chancelante et souffreteuse. Par sa radicalité, le nazisme échauffe bien des esprits, et d’abord parce qu’il est jugé (et à juste titre) non comme une force conservatrice mais révolutionnaire. Les Expressionnistes avaient dénoncé les tares du vieil Empire allemand (1871-1918) et ce n’est pas un hasard si Joseph Goebbels considérait les artistes expressionnistes comme d’authentiques représentants du génie allemand, à promouvoir donc. Mais il se heurtera à Adolf Hitler et Alfred Rosenberg, beaucoup plus conservateurs dans leurs goûts.

Le grand Ernst Ludwig Kirchner pense s’en sortir après 1936 par une déclaration d’allégeance. Il n’en sera pas moins chassé de l’académie de Prusse. Et ils sont plus d’un parmi les grands à espérer pouvoir composer avec les nazis. Pierre Daix nous adresse à ce sujet une mise en garde : gardons-nous d’accabler Ernst Ludwig Kirchner, Hans Barlach, Christian Rohlfs ou Emil Nolde « au nom de notre déniaisement de la fin du XIX siècle face aux méthodes totalitaires » ;  et je me permets d’ajouter : gardons-nous d’accabler du fond de notre relative tranquillité ceux qui étaient dans l’absolue intranquillité, une intranquillité qui touchait aux fondements même de la société qui était la leur ; faisons œuvre de modestie, ce que la presse française (pour ne citer qu’elle), très bavarde, très donneuse de leçons, est bien incapable de faire. Un récent article du Monde titrait : « Arts : Emil Nolde, peintre majeur et abject sympathisant nazi ». Le Monde aurait pu éliminer « abject » du titre de son article, « sympathisant nazi » suffisait. Et puis, un peu de modestie, Le Monde a fait preuve de sympathie pour les Khmers rouges ; autrement dit, il ne faut jamais oublier ses immenses erreurs lorsqu’on rapporte les immenses erreurs de l’autre.

 

Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)

 

En 1936, sous le nazisme donc, on en était à cette idée nouvelle : « la refonte de la nation ». Il est vrai que personne n’imaginait comment on « refondrait » l’Autriche après l’Anschluss, la Tchécoslovaquie, l’Europe de proche en proche, avant que Staline qui avait commencé la « refonte » de l’Empire russe ne prenne le relais. Mais en 1936 qui osait croire à la façon dont Staline traitait ses intellectuels et artistes ? « Les artistes allemands se trouvent aux premières lignes d’un front qu’ils ne voient pas », une considération de Pierre Daix qui doit d’être méditée.

Et les Juifs ? On doit reconnaître aux nazis une certaine « honnêteté » : ils n’ont jamais masqué leurs visées meurtrières à leur égard, jamais ! Mais dans les années 1930, on en était à l’asphyxie juridique, l’asphyxie dans les chambres à gaz restait inimaginable. Et je pourrais en revenir à Gottfried Benn, immense poète auquel j’ai consacré une série d’articles sur ce blog même. Gottfried Benn s’est rallié à ce régime après avoir condamné la civilisation bourgeoise et occidentale. Il n’était alors pas le seul à manquer de lucidité sur la nature profonde du nazisme ; et, ce disant, je me garde de lui asséner un coup ; il est si facile de juger du fond de son confort. Lui aussi, comme Emil Nolde, s’est efforcé auprès du régime. Pourtant, dès mai 1936, le Schwarzes Korps, organe officiel de la SS, le couvrait d’injures véritablement ordurières, un style qui devenait la marque d’un État. La réponse du général dont dépendait Gottfried Benn, médecin militaire, est éloquente : « Ce Schwarzes Korps est une telle immondice qu’il ne saurait offenser un officier ; s’il le louait, ce serait différent… » Et ce n’était qu’un début ; les injures ordurières allaient être déversées par tombereaux ; et elles augmentèrent lorsqu’on apporta la preuve qu’Else Lasker-Schüler lui avait dédié des poèmes, nécessairement « obscènes » puisqu’écrits par une Juive…

Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, a consacré une étude au cas Gottfried Benn, étude dans laquelle il s’efforce de distinguer le poète de l’homme public et ses déclarations conciliantes envers le régime nazi. Alfred Kurella, l’un des chiens de garde de l’orthodoxie communiste d’alors rejeta cette distinction établie par Klaus Mann. Pour lui, Gottfried Benn était un représentant de « l’esprit de l’expressionnisme qui a mené au fascisme ». Mais dans l’Allemagne du IIIe Reich, l’inclinaison pour le nazisme n’absolvait pas de l’expressionnisme, soit la modernité allemande. Or, cette modernité était pareillement dénoncée par deux totalitarismes antagonistes, l’hitlérisme et le stalinisme. Tandis que le fascisme de Mussolini avait diversement réussi à accepter voire à s’allier la modernité italienne. A ce sujet, il faut étudier la vie de Margherita Sarfatti qui fut un temps l’égérie de Mussolini. La dénonciation de l’expressionnisme par ces deux totalitarismes déroutait alors, y compris les plus lucides. Ce que nous percevons grâce à notre confortable recul n’était alors pas si clair.

 

Ernst Bloch (1885-1977)

 

Parmi les (très) rares intellectuels ayant non seulement reproché aux « esthéticiens marxistes de Moscou » de s’en prendre à un mouvement persécuté dans l’Allemagne nazie, mais aussi de percevoir cette connivence entre marxistes et nazis dénonçant l’expressionnisme « au nom du classicisme » : Ernst Bloch, une connivence nullement accidentelle, loin s’en faut… On ne surprend aucune odeur de naphtaline ou de chambre mal aérée chez ce philosophe marxiste, ce qui est rare chez ce genre de philosophe. Je n’ai lu qu’un livre de lui, mais je l’ai lu stylographe en main, « La philosophie de la Renaissance » (Vorlesungen zur Philosophie der Renaissance) dont je conseille la lecture. Ernst Bloch est un franc-tireur du marxisme, il prend ses distances envers le gros de la troupe, ce qui suffit déjà à le rendre intéressant. Ernst Bloch, ce contempteur du totalitarisme communiste, finira par quitter la R.D.A. pour la R.F.A. après avoir été traité de tous les noms dont celui de « corrupteur de la jeunesse », des noms certes moins orduriers que ceux maniés par le Schwarzes Korps, mais non moins efficaces…

Face à face, en 1937, Entartete Kunst (entrée gratuite) et Grosse Deutsche Kunstausstellung. Mais, remarque Pierre Daix, mis à part quelques fanatiques comme Wolfgang Willfrich, membre de la SS, les autres n’eurent pas à se forcer pour plaire au régime : « Ils exposaient de l’honnête peinture de genre comme on en débitait par décamètres carrés pour la décoration des édifices publics dans toute l’Europe du XIXe siècle ». Allez faire un tour du côté des artistes promus par le régime et vous constaterez combien la part de propagande pure et dure y est limitée, d’où la question de Pierre Daix : « Fut-ce prudence des peintres qui n’avaient pas besoin de s’engager au-delà des bons sentiments de patronage pour être déjà dans la ligne ? » Le nazisme (voir le manifeste officiel qui dénonce l’Entartete Kunst) « se légitime non par les valeurs qu’il exalte, mais par sa capacité à faire échouer les plans d’anarchie culturelle et la dépravation de l’art », une dépravation attribuée au bolchevique et au Juif, au judéo-bolchevisme. Il s’agit pour les nazis de se dresser en preux chevaliers et de dénoncer les manigances de la Zersetzung (soit la démoralisation) visant le peuple allemand. Zersetzung est l’un des mots les plus repris par la propagande nazie.

Olivier Ypsilantis

Posted in PROMENADE EN ART | Tagged , , , , , , | Leave a comment