Encore un mot sur l’antisionisme

 

Je reste convaincu que l’amour de la France pour les Palestiniens tient en partie à un vieux sentiment de culpabilité qui traîne dans la maison France comme une mauvaise odeur venue d’un siphon bouché. Notre position de vainqueur au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, position bien ambiguë, et la volonté du général de Gaulle de remettre le pays sur les rails en commençant par ne pas bouleverser l’appareil d’État (position parfaitement défendable du point de vue de la raison d’État) auront permis de cacher la poussière sous le tapis.

La France a donc prospéré sur l’oubli, un oubli officialisé, contrairement à l’Allemagne qui, vaincue, s’est livrée à un examen de conscience systématique, avec sérieux et rigueur, pendant que la France se pavanait et se gaussait de son excellence morale (?!) forte de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » et autres déclarations diversement tonitruantes.

 

 

Sans qu’ils le veuillent les Juifs nous rappellent de par leur simple existence certains mauvais souvenirs, car le peuple de la mémoire – le peuple juif – nage et surnage à contre-courant (relisez Alain Finkielkraut et son essai « Au nom de l’Autre – Réflexions sur l’antisémitisme qui vient ») ; autrement dit, il replace dans les mémoires ce que les mémoires auraient aimé oublier et définitivement effacer. Que faire alors ? Tout simplement se retourner contre ce qui embarrasse la mémoire, un processus que Liliane Messika a décrit dans un article intitulé « Le masque de l’antisionisme n’est pas hygiénique ».

Grâce à l’antisionisme bien des consciences se trouvent soulagées. Des citoyens d’obédiences fort diverses se papouillent et s’étreignent au nom de l’antisionisme. On est antisioniste pour diverses raisons mais aussi chez des de-souche (une fois encore je laisse pour l’heure de côté l’antisémitisme-antisionisme d’importation) pour faire du passé table rase… Les cris en faveur de la Palestine et l’invitation à l’indignation contre Israël permettent de laver plus blanc que blanc, le blanc de l’amnésie, l’amnésie qui autorise l’acceptation de everything and anything, les manipulations en tous genres.

La délégitimation d’Israël est constante et ne pas s’adonner à cet exercice d’une manière ou d’une autre, tantôt bruyante et tantôt sournoise, fait de vous un individu suspect, un facho. Dans bien des petites têtes un sioniste est un facho – j’ai rempli un carnet de remarques à ce sujet. Qu’est-ce que la France espère gagner ce faisant, avec cette presse mainstream toujours palestiniennement correcte et occupée à fouiller Israël comme l’administration pénitentiaire fouille ses prisonniers ? Oui, la France se comporte en maton envers Israël. Il serait préférable qu’elle s’occupe plus de ses problèmes et cesse de faire le joli cœur sur la scène internationale tout en demandant à son miroir si elle est la plus belle…

L’ignorance au sujet d’Israël est quasi générale ; mais les mamies et les papys les plus cool ont leur petite idée sur la question. Normal. Elles et ils sont sans cesse soumis aux appareils de propagande gouvernementaux. Ce ne sont pas des déclarations violentes mais des insinuations constantes, ce qui est beaucoup plus efficace.

L’Israel bullying permet par ailleurs d’évacuer tous les degrés de mauvaise conscience que l’Europe peut avoir vis-à-vis les Juifs. Ce phénomène a été analysé par les plus clairvoyants parmi lesquels Shmuel Trigano. Le mélange ignorance et posture morale creuse une fosse à merde dans laquelle c’est toute une société qui patauge. Le KGB a fait du bon boulot en 1967 : tous ces ignares ne savent pas qu’ils sont des sous-produits de la propagande soviétique.

Liliane Messika a raison de rappeler l’histoire de Ion Mihai Pacepa le trop oublié, et elle m’a rafraîchi la mémoire. Ion Mihai Pacepa, collaborateur de Nicolae Ceaușescu, fuit son pays en juillet 1978 pour se rendre aux Américains. Sa tête est mise à prix par le dictateur roumain, soit deux millions de dollars ; mais deux autres individus ajoutent chacun un million de dollars, ces deux individus : Yasser Arafat et Mouammar Khadafi. Mais pourquoi ? Ion Mihai Pacepa avait déclaré détails à l’appui que le « peuple palestinien » était une création du KGB.

« The Kremlin’s Legacy » (1993) de Ion Mihai Pacepa raconte la mise sur pied d’une stratégie anti-israélienne (dès 1964), Israël étant considéré par les Soviétiques comme une base avancée des États-Unis au Proche-Orient. Il fallait non pas aider les Arabes à rejeter les Juifs à la mer (ce qui aurait pu déclencher un mouvement de sympathie envers Israël) mais se montrer plus insidieux et activer toute une propagande en commençant par créer un « peuple palestinien » et soutenir sa cause via l’O.L.P. et son chef Ahmed Choukeiry l’incompétent (imposé par les Syriens), vite remplacé par Yasser Arafat le compétent (imposé par les Égyptiens). Cette propagande prendra au-delà de toute espérance.

 

 

Mais, question. Le KGB avait-il envisagé toutes les conséquences de ce plan ? Je ne sais pas et j’en doute. Avait-il songé que l’État français et ses appareils de propagande se saisiraient de la « question palestinienne » pour se disculper de leur attitude ambiguë au cours de l’Occupation, et plus particulièrement sur la « question juive » ? Cette propagande initiée par les Soviétiques est toujours active, elle a métastasé. Elle touche des populations par ailleurs indifférentes à tout ce qui ne menace pas leur petit confort, je le dis, le redis et le redirai. Il faut s’interroger en partant de ce constat et toute la pelote se dévidera…

La propagande pro-palestinienne trouve chez nous des légions d’idiots utiles, essentiellement et doucereusement manipulées par les appareils d’États. Car si les médias radicaux m’inquiètent, les médias au ton doucereux m’inquiètent autrement plus. Le ton doucereux et douceâtre des médias de masse devient le ton accepté, la norme sociale. Je le redis, on est antisioniste comme on était antisémite. Et attention camarade, je n’ai pas dit que : antisionisme = antisémitisme et inversement bien que… Je dis simplement que l’antisionisme est devenu une norme sociale comme l’était l’antisémitisme. Aujourd’hui l’antisionisme va de soi pour le gros de la troupe. On est antisioniste comme on est antifasciste. Et c’est reparti, on vogue sur les flots de la confusion et de l’ignorance, avec célébration de la confusion et de l’ignorance.

C’est tout un lexique manipulé par les médias mainstream qui pénètre les têtes. On sait depuis longtemps mais surtout depuis les totalitarismes du XXe siècle que pour préparer la soumission il faut trafiquer les mots. Quelques néologismes font certes leur apparition mais c’est surtout le glissement de sens de certains mots par ailleurs sans cesse répétés qui se montre le plus efficace. Armand Robin a fort bien analysé ce processus dans « La fausse parole », la propagande stalinienne en l’occurrence, propagande qui a laissé des traces profondes dans les mécanismes de la propagande antisioniste. Armand Robin, l’écouteur des radios internationales sur ondes courtes…

Le Juif d’Israël est un colon, un colonisateur, le « peuple palestinien » est victime d’un génocide ou, tout au moins, d’un apartheid ; et puis il y a les territoires occupés, etc., etc. Il faudra dresser une liste exhaustive de tout un lexique et étudier la trajectoire de chacun de ses mots et expressions avec exemples à l’appui, des exemples relevés dans les médias mainstream car je laisse de côté pour l’heure les groupes et groupuscules diversement enragés. Ce qui m’intéresse pour l’heure, c’est le gros de la troupe, la citoyenne lambda, le citoyen lambda, Madame et Monsieur Michu, autant de petites caisses de résonance. Je les observe, les lis, les écoute, les visionne et prends note du conformisme et de la soumission. Alors, poussons notre cri de résistance et de ralliement :

Si omnes ego non !

 Et méditez ces paroles de la chanson de Bob Dylan, « Neighborhood Bully » (1983) :

Well, the neighborhood bully, he’s just one man
His enemies say he’s on their land
They got him outnumbered about a million to one
He got no place to escape to, no place to run
He’s the neighborhood bully

The neighborhood bully just lives to survive
He’s criticized and condemned for being alive
He’s not supposed to fight back, he’s supposed to have thick skin
He’s supposed to lay down and die when his door is kicked in
He’s the neighborhood bully

The neighborhood bully been driven out of every land
He’s wandered the earth an exiled man
Seen his family scattered, his people hounded and torn
He’s always on trial for just being born
He’s the neighborhood bully

Well, he knocked out a lynch mob, he was criticized

 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Vis et ris ! » de Pierre Lurçat

 

Je viens de lire le petit livre de Pierre Lurçat, « Vis et ris ! », un titre qui a une belle explication. J’y viendrai. Ce livre a une structure en mosaïque composée de vingt-deux abacules. De plus, il est en rapport avec « Un parapluie pour monter jusqu’au ciel », soit les souvenirs de jeunesse de sa mère, Liliane Lurçat, comme le sont en tapisserie les fils de trame et les fils de chaîne.

Le livre de Pierre Lurçat, fils de Liliane Lurçat (de fait Lipah Kurtz, Lipah francisé en Liliane à partir du surnom qui lui avait été donné, soit « Lili »), contient de très émouvants portraits, parmi lesquels ceux de ses grands-parents maternels : Chaya Kurtz (née Shatzky) et Joseph Kurtz, Menahem, le frère aîné de Liliane, qui s’est battu au cours de la guerre d’Indépendance, de la campagne de Suez, de la guerre des Six Jours, et qui a accompli pour le compte du Mossad des missions périlleuses dans des pays arabes.

 

 

Il est question de personnes mais aussi de lieux, dont la rue Frédéric Sauton, l’un des lieux de l’enfance de la mère et de ses parents qui s’y installèrent après le second retour de Jérusalem, un retour qui avait rendu Joseph inconsolable ; Joseph, un sioniste corps et âme, authentique halouts qui avait construit des routes à la pelle et à la pioche en Palestine, dans le Bataillon du Travail, et qui s’était engagé chez les Shomrim, ces cavaliers qui protégeaient les kibboutz contre les bandes arabes. Sa femme, Chaya, considérait quant à elle l’installation à Paris comme une chance. Elle jugeait que la Palestine n’était pas un pays où il faisait bon vivre et élever ses enfants.

Le Paris des grands-parents de Pierre Lurçat, c’est d’abord la rue des Carmes, puis trois adresses dans le même quartier : la rue de l’École Polytechnique, la rue Laplace puis la rue de la Montagne Sainte-Geneviève. « Ils logeaient toujours dans des chambres meublées, sans eau courante. Mon grand-père allait chercher l’eau sur les paliers et la chauffait sur un réchaud Primus ». Le couple repartira à Jérusalem et y passera quelques mois au début des années 1930. C’est de ce bref séjour que datent les rares souvenirs de Palestine rapportés par leur fille, Lipah, née à Jérusalem en 1928. Le rêve sioniste du grand-père fut mis à rude épreuve ; les haloutsim avaient faim et la malaria acheva de briser son rêve. Retour en France où ils retrouvent le petit meublé de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, avant le déménagement dans un appartement guère plus confortable mais un peu plus spacieux, rue Frédéric Sauton. C’est là que Liliane Lurçat passera l’essentiel de son enfance et de sa jeunesse. J’ai localisé l’adresse et me suis promené dans la rue grâce à Google Earth. C’est un quartier aujourd’hui rupin mais qui dans les années 1939-1940 était très populaire.

 

 

Le chapitre intitulé « Sur les bancs de l’école publique » est particulièrement important pour celui qui s’intéresse aux travaux de Liliane Lurçat. « La fréquentation de l’école publique eut deux conséquences immédiates pour ma mère. La première fut de lui permettre d’apprendre à parler, à lire et à écrire, apprentissages fondamentaux qui deviendraient bien plus tard un de ses thèmes de recherches favoris ». La seconde fut l’adoption d’un prénom français ainsi que je le signale en début d’article, soit le passage de Lipah à Liliane. Liliane Lurçat écrira dans les dernières années de sa vie : « Je regrette l’école de mon enfance, l’école de la Troisième République, forte de ses méthodes et de sa volonté d’instruire ». Cette école lui aura permis ainsi qu’à son frère Menahem (francisé en Marcel) d’acquérir « les savoirs utilitaires indispensables à la mise en place définitive de la lecture, de l’écriture et du calcul… »

 

 

Le chapitre intitulé « “Mameloshen” ; la langue de ma mère » confirme mes impressions concernant le style de Liliane Lurçat. J’ai écrit dans la deuxième partie de l’article consacré à ses souvenirs de jeunesse : « Sous le français on sent quelque chose d’autre, comme une lumière translucide derrière une vitre dépolie ; ce quelque chose, une autre langue, sa langue maternelle, le yiddish, la langue commune de ses parents polyglottes. Certes, cette liberté de ton tient d’abord au caractère de l’auteure, mais le yiddish vient appuyer cette liberté » ; son fils Pierre écrit dans le chapitre en question : « En réalité, à certains égards, le français que parlait ma mère ressemblait au yiddish, par son caractère cru et imagé ». Cette remarque est pour moi très importante car je m’avançais sur un terrain inconnu, ne parlant pas le yiddish et ayant simplement lu des études à ce sujet, dont celle, très dense, de Jean Baumgarten, « Le yiddish, histoire d’une langue errante », livre dont j’ai fait une recension que je publierai sur ce blog.

Le chapitre « La yiddishkeit que j’ai reçue de ma mère » est certainement l’un des plus beaux chapitres de ce petit livre. Il noue le fils et la mère, suggère de riches développements et s’ouvre sur ces mots : « Pendant des années, voire des décennies, je m’étais en effet habitué à penser que je n’avais pas reçu d’éducation juive. Je me considérais comme un autodidacte du judaïsme, un self-made jew ». Mais quelle était donc cette yiddishkeit laissée en héritage ? Il y avait bien quelques souvenirs « juifs » de l’enfance, des bribes, mais surtout une philosophie tout à fait juive : « Cette philosophie peut se résumer en trois mots qu’elle m’a souvent répétés mais dont je n’ai véritablement compris le sens que bien plus tard : “Leib und Lach” (“Vis et ris”) », soit le titre du livre. Liliane Lurçat qui avait hérité cette sagesse de ses parents la décrit ainsi dans ce portrait de son père, Joseph : « Il est souvent joyeux, de cette joie qui vient du corps et qui vous fait accompagner les gestes de la vie d’une chanson fredonnée, en polonais, en hébreu, en allemand… Horas, airs militaires, chansons gaillardes, le père a son répertoire intime. Le père raconte des histoires, quand on veut bien les écouter. Des histoires sur les gens qu’il a connus, sur les livres qu’il a lus, sur l’histoire juive. Ses yeux pétillent, il s’anime, il s’étonne. Ce pouvoir de s’étonner, le père le gardera toute sa vie ; dernier fief de sa jeunesse ».

L’énergie qui porte Liliane Lurçat, sa passion pour l’observation, son pouvoir d’étonnement (jamais la moindre trace de désabusement), son amusement tendre, son esprit espiègle et d’à-propos, viennent de quelque part, de loin, du monde ashkénaze d’Europe centrale et orientale qui enseigne plus implicitement qu’explicitement ce qui peut aider à vivre celles et ceux qui subissent une menace presque constante, menace qui se fait sporadiquement violence. « Vis et ris ! » pourrait s’inverser en « Ris et vis ! », étant entendu que tu ne pourras vivre que si tu sais rire…

Le chapitre « La yiddishkeit que j’ai reçue de ma mère » répond à l’avant-dernier chapitre : « L’humour de ma mère » qui commence par ces mots : « Le yiddish est une langue qui se prête au rire. Ce n’est pas un hasard si l’écrivain yiddish le plus connu, Cholem Aleichem, est aussi un des maîtres de l’humour juif ». Un mélange d’humour et de sagesse, une devise qui pourrait se traduire ainsi : « Le monde est drôle, alors rions ! » Cette invitation devrait être entendue par tous, Juifs et non-Juifs, elle peut aider à surmonter bien des moments d’accablement.

La carrière professionnelle de Liliane Lurçat a bénéficié de cette qualité, un héritage. Observer encore et encore sans jamais se laisser submerger par l’amertume, le désabusement, rester curieux et sourire intérieurement autant que possible. Sa capacité d’observation – son talent d’observatrice – ne se laisse jamais limiter par des considérations sociales ou économiques ; son regard est libre, tout simplement.

Mais je deviens bavard. Lisez plutôt ce petit livre qui évoque également les rapports entre le père et la mère – le physicien François Lurçat et la psychologue Lipah Kurtz –, la découverte de Jean Wallon, une rencontre intellectuelle déterminante avec celle de son époux, François Lurçat. Il y est bien sûr question de l’activité professionnelle de Liliane Lurçat et de son espace de travail. Tout indique la travailleuse infatigable (elle n’aimait pas les vacances mais ne négligeait en aucun cas la vie de famille) et l’indépendance d’esprit. Liliane Lurçat « s’orienta vers la psychologie non par vocation, mais par un enchaînement de rencontres et de circonstances ». Elle développa une conception originale et indépendante de son métier, conception qu’elle défendit tout au long de sa vie et sans jamais faire de concession, non par goût de la provocation et de la contradiction mais simplement par fidélité envers elle-même et indifférence envers la hiérarchie, la promotion et les honneurs. Elle mena ses recherches le plus souvent en solitaire. Et à la mort de Henri Wallon, elle mena toutes ses recherches en solitaire, avec l’école maternelle comme principal champ de recherche. Elle poursuivit sa « vita activa », expression qu’elle employait volontiers et qu’elle avait trouvée chez Hannah Arendt, elle la poursuivit principalement dans la chambre à coucher du couple, au rez-de-chaussée d’un immeuble de Montrouge, en banlieue parisienne, qui donnait sur un beau jardin, assise devant un petit bureau en bois peint.

Mais lisez ce livre, « Vis et ris ! », et « Un parapluie pour monter jusqu’au ciel ».

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Un parapluie pour monter jusqu’au ciel » de Liliane Lurçat – 2/2

 

Durant l’Occupation, Liliane Lurçat est exemptée du port de l’étoile jaune car palestinienne et donc British Subject. Liliane Lurçat est née à Jérusalem en 1928. Elle est venue en France avec sa famille au cours de l’hiver 1930, une famille originaire de Pologne, Cracovie pour le père et de Russie, Bialystok pour la mère.

Elle s’inscrit à la Fédération sportive et gymnastique du travail, F.S.G.T., créée en 1934, sous le Front populaire, par fusion de la Fédération sportive du travail, F.S.T. (proche de la Confédération générale du travail unitaire, C.G.T.U.) et de l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail, U.S.S.G.T. (proche de la Confédération générale du travail, C.G.T.). Le compte-rendu de ses activités à la F.S.G.T. occupe plusieurs pages de la deuxième partie de ce livre, « La guerre », avec des randonnées en forêt de Fontainebleau et les amitiés qu’elle y noue ou une marche de Niort à Nantes. Elle passe à côté de la Résistance et de la peur. N’ayant jamais été malade ni éprouvé la fatigue ou la douleur, la mort et la destruction de son corps lui semblent irréelles. Et, une fois encore, elle n’a pas à subir l’étoile jaune – « Je me réjouis lâchement de ne pas avoir à la porter » –, à subir non seulement la honte mais, ce qui est pire, la honte d’avoir honte.

 

 

Avant de poursuivre la lecture de ses souvenirs, j’en reviens au rire. L’un des livres qui m’a fait le plus rire est « La trêve » (« La Tregua ») de Primo Levi. Son cadre est pourtant celui de la dévastation ; mais la coloration de l’ensemble est franchement picaresque, de la libération d’Auschwitz au très long et très tortueux retour au pays, l’Italie. C’est toute une humanité qui se retrouve pêle-mêle et qui se débrouille dans un monde chaotique et déglingué mais tellement merveilleux après Auschwitz. Ce livre qui se lit comme on regarde un film a une tonalité proche du « Tambour » (« Die Blechtrommel ») de Günter Grass et de son extraordinaire adaptation au cinéma signée Volker Schlöndorff. Ce livre est d’autant plus hilarant – il m’a lui aussi offert des fous rires – que sa lecture fit suite à une lecture qui m’avait ôté le sommeil : « Si c’est un homme » (« Se questo è un uomo ») de Primo Levi.

Il y a décidément dans ce petit livre de Liliane Lurçat une acuité du regard qui le rapproche des caricaturistes, soit l’art de souligner les traits physiques et psychologiques les plus marquants d’un individu. Et les portraits qu’elle fait défiler en quelques coups de crayon alertes sont hauts en couleurs. Les portraits de ses parents sont des petits chefs-d’œuvre qui intègrent le physique, le psychologique et le sociologique, un peu comme Honoré Daumier.

Je ne connais pas les écrits de Liliane Lurçat (hormis quelques articles mis en ligne) mais son regard est aussi sociologique. Elle n’est pas froidement universitaire, soit simplement besogneuse et obéissant à des normes instituées par la hiérarchie et l’esprit de l’époque. Non ! Son esprit d’indépendance, voire rebelle, lui fait sauter l’enclot. C’est un regard sérieux, très sérieux, mais sous-tendu par le sourire, un sourire triste-amusé pourrait-on dire. Et puis cette femme a du style, ce qui suffit à la démarquer de bien des universitaires, tout simplement.

Mais à quoi tient ce style, cette tonalité particulière de la langue ? Hier soir, une impression m’a sauté à la gorge si je puis dire ; et une récente rencontre m’a aidé à la préciser, une rencontre avec une grande dame des lettres italiennes, dans son appartement romain, rencontre organisée par sa traductrice. Cette grande dame : Edith Bruck à laquelle j’ai consacré neuf articles sur ce blog.

Edith Bruck (née Edith Steinschreiber), juive hongroise devenue italienne après bien des tribulations, notamment en Israël. Déportée à Auschwitz à l’âge de douze ans, elle ne reviendra jamais vivre dans son pays.

Il y a chez Edith Bruck une manière de rapporter certaines expériences qui frappe le lecteur par leur crudité, ce qui ajoute à l’attrait puissant qu’elle exerce sur le lecteur. J’ai pensé que cette liberté de ton plutôt inhabituelle chez une femme de cette génération tenait au moins en partie à ce que l’italien n’était pas sa langue maternelle ; elle se sentait plus libre en elle, plus audacieuse. Un jour, sa traductrice, Patricia Amardeil, me fit part de cette impression alors que je ne lui avais encore rien dit à ce sujet. J’évoque Edith Bruck car je crois percevoir le même processus, en plus atténué, chez Liliane Lurçat ; sous le français on sent quelque chose d’autre, comme une lumière translucide derrière une vitre dépolie ; ce quelque chose, une autre langue, sa langue maternelle, le yiddish, la langue commune de ses parents polyglottes. Certes, cette liberté de ton tient d’abord au caractère de l’auteure, mais le yiddish vient appuyer cette liberté. Pour ma part, très modestement, je ne connais que quelques dizaines de mots yiddish, des injures pour la plupart, des injures truculentes et réjouissantes qu’il m’arrive d’insérer dans un texte, des injures dont je me retiendrais d’écrire l’équivalent en français (un équivalent bien approximatif) mais que j’ose en yiddish et qui me donne l’impression de frapper en plein dans le mille. Pareillement, lorsque je veux terminer une lettre sur une formule affectueuse, à une amie française par exemple, je choisis une formule dans une autre langue ; ainsi je me sens plus libre en gommant le côté équivoque que pourrait avoir son équivalent en français. Ces procédés sont connus de tous ceux qui pratiquent plusieurs langues.

 

 

Parmi les proches que Liliane Lurçat évoque avec ferveur, il y a ses parents, Chaya et Joseph Kurtz, mais aussi le frère aîné, Menahem, qui eut la chance d’être intégré dans un échange entre British Subjects et prisonniers allemands en Palestine. Ce frère avait dix-sept. Il deviendra un ardent défenseur d’Israël.

Liliane Lurçat est arrêtée en janvier 1944. Sa déportation marque un tournant dans sa vie : Drancy qu’elle qualifiera d’« école de la vie » puis Vittel où elle est libérée en octobre 1944. Deux de mes ancêtres côté maternel furent internés à Vittel en tant que Grecs British Subjects. Je me suis d’abord dit qu’ils avaient peut-être rencontré Liliane Lurçat mais la période de leur internement était bien antérieure, 1941-1942.

La remarque de Liliane Lurçat me remet en mémoire celle de Primo Levi : « Ma vraie université, ce fut Auschwitz ». Un ami rescapé d’Auschwitz, un Juif ashkénaze qui aimait le paradoxe et qui maniait l’euphémisme avec un art consommé, me dit un jour tout de go : « Si je n’avais pas connu Auschwitz, je me serais peut-être ennuyé » ; et un autre jour : « On s’occupait beaucoup de nous à Auschwitz », une réflexion qui révéla d’un coup le gouffre sous le verbe s’occuper de, sa terrible ambiguïté à laquelle nous ne prêtons généralement guère attention.

Liliane Lurçat reste environ trois mois à Drancy avant d’être envoyée avec trois cents Palestiniens (Juifs de Palestine) à Vittel, à l’hôtel des Thermes. S’en suit une analyse très fine de l’amour qui pourrait faire l’objet d’un long développement, d’un livre. Retour à Paris à bord de camions conduits par des Noirs américains. Retour dans le petit appartement de la rue Frédéric Sauton aux numéros 5-7, dans le Ve arrondissement de Paris. Elle a seize ans. Le quartier n’est pas ce qu’il deviendra. Il est plutôt crasseux. La rue Frédéric Sauton « entre la place Maubert et la Seine. Au fond d’une cour, au premier étage, une cuisine et deux pièces en enfilade. Les cabinets sont dans la cour et l’eau sur le palier. Il n’y a jamais de soleil ». Liliane Lurçat reprend ses études. Elle est un peu perdue, déconcertée. Ses professeurs l’ennuient, ce qui nous vaut quelques croquis exécutés d’un trait sûr et sobre. Elle est bachelière « presque par surprise » et s’inscrit en PSB (Physique, Chimie, Biologie) mais se sent incapable de suivre cet enseignement, tant dans les amphithéâtres qu’aux travaux pratiques. Elle entend des étudiants parler de sociologie à la Sorbonne. L’année est perdue mais, c’est décidé, elle s’inscrira en sociologie.

Inscrite en sociologie, elle passe ses soirées à la bibliothèque et découvre les travaux de Henri Wallon qui contrairement aux autres psychologues ne découpe pas artificiellement les petits problèmes, nous dit-elle. Henri Wallon, une rencontre déterminante.

 

 

Ci-joint, un passage relevé dans la première partie du livre. Il rend bien compte de ce pur plaisir que donne l’observation, surtout lorsqu’elle est neutre, ne s’embarrasse ni de jugements et de conclusions qui ne font que découper en morceaux une réalité donnée. Il s’agit de son voisinage parisien : « Pépère n’est pas méchant, mais un peu répugnant. Il a des moustaches blanches comme Pétain, et les mêmes yeux bleus délavés. Il passe le temps à faire le frichti. On lui a rapporté d’énormes grenouilles. Il les coupe en deux et il jette le haut des corps dans un seau. Ses mains sont toutes vieilles et tremblantes. Un jour, il a voulu m’embrasser. J’ai couru vite dans l’escalier et mon cœur battait fort. Il est comme beaucoup d’hommes vieux et ternes qu’on appelle les vicieux. Certains défont leurs braguettes devant les petites filles qui jouent seules au square. D’autres, comme le voisin de palier, font pipi dans l’évier et vous appellent à ce moment-là. Je ne sais pas juger les gens. Ils laissent en moi des impressions et des images. Une phrase dite, une intonation, un geste et surtout des odeurs. »

Je ne sais pas juger les gens. Ils laissent en moi des impressions et des images. Une phrase dite, une intonation, un geste et surtout des odeurs… 

On n’a qu’un regret en lisant ce petit livre : qu’il n’ait pas une suite même s’il se termine sur un happy end : elle a fait la connaissance de Henri Wallon qui lui a dit qu’elle était intelligente et d’un poète, Nazim Hikmet, qui lui a dit qu’elle était belle. « Que me manque-t-il ? »

On n’a qu’un regret en lisant ce petit livre mais on oublie vite ce regret car cette lecture laisse une impression persistante, avec cette composition en mosaïque où se suivent des passages qui se suffisent à eux-mêmes et suggèrent volontiers de longs développements : portraits précis et rapides de toute une humanité ; descriptions de lieux, avec le vieux Paris, soit son quartier du Ve arrondissement ; remarques à caractère psychologique et sociologique qui par leur finesse m’évoquent des moralistes du XVIIIe siècle et des romanciers du XXe siècle. Sous une certaine rudesse de ton, on devine la tendresse, une tendresse portée par le plaisir d’observer, le simple plaisir d’observer, le plus simple et le plus grand – le plus vaste – des plaisirs, un plaisir qui peut être pratiqué toujours et partout. Mais ils ne sont pas nombreux à observer, de moins en moins nombreux me semble-t-il, avec leurs téléphones portables à écrans tactiles.

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Un parapluie pour monter jusqu’au ciel » de Liliane Lurçat – 1/2

En Header, la mère de Pierre Lurçat, Liliane Lurçat, née Lipah Kurtz.

 

J’ai reçu par le courrier deux livres envoyés par Pierre Lurçat : « Un parapluie pour monter jusqu’au ciel – Souvenirs de jeunesse » de Liliane Lurçat, sa mère récemment décédée, et « Vis et ris ! » de Pierre Lurçat, un livre qu’il dédie à sa mère. J’ai décidé de commencer par le livre de la mère et de ne pas ouvrir le livre du fils avant de l’avoir terminé. Je ne veux pas qu’il y ait la moindre interférence. Je lirai et rendrai compte du livre de Pierre Lurçat après et ainsi reviendrai-je à la mère guidé par le fils.

 

 

« Un parapluie pour monter jusqu’au ciel » est un livre de souvenirs (de jeunesse) dont l’histoire nous est rappelée par Pierre Lurçat, en dernière page. C’est un livre écrit on ne sait quand, un livre dont les manuscrits et la version tapée à la machine sont restés dans un placard durant plusieurs décennies. « Souvent, quand elle me racontait des histoires datant de sa jeunesse, je lui disais qu’elle devrait écrire ses mémoires, sans me douter qu’elle l’avait déjà fait ».

Liliane Lurçat (1928-2019) est l’auteure de nombreuses publications relatives à sa spécialité, la pédagogie. Peut-être a-t-elle jugé que ses souvenirs étaient futiles en regard de ses écrits professionnels. Mais qu’importe ! Ce qui importe c’est que son fils Pierre et sa fille Irène aient secouru ces feuillets et les ai publiés, nous donnant ainsi à lire un petit livre qui relate non seulement son histoire et celle de sa famille, mais aussi celle d’une époque déjà lointaine.

Ce livre se lit d’une traite. Mais on se retient de le lire ainsi pour… faire durer le plaisir. C’est un livre écrit d’une plume alerte, espiègle. En quelques lignes un portrait physique/psychologique est planté, ce qui donne des portraits-charges voire des caricatures. J’ai souri plus d’une fois en lisant ce livre. Je lui ai même trouvé par moments un côté BD, avec cette écriture illustrative. La BD ! Ce n’est pas amoindrir la qualité de ce document que de comparer certaines de ses séquences à de la BD, et la meilleure. On peut imaginer une planche ou des planches à partir du passage suivant : « Mon frère aîné est gros et indolent. Il lit sans arrêt. Quand il ne lit pas, il s’achète des livres. Il lit en mangeant et la mère en profite pour remplir son assiette, c’est ce qui le fait grossir ». Des passages dans ce genre, il y en a beaucoup dans ce livre.

Il y a dans ces pages un regard yiddish, soit une manière de regarder le monde, sa médiocrité et sa saleté, avec un certain amusement, non pour se placer au-dessus de lui et le dédaigner mais pour le rendre supportable. Je risque cette supposition et j’en saurai probablement plus lorsque je lirai le livre écrit par le fils.

Ce petit livre témoigne d’une époque à Paris. Il m’a reporté dans le souvenir d’une lecture, à ma connaissance le plus beau livre de témoignage sur Paris, Paris fin XIXe siècle – début XXe siècle, un authentique trésor : « Pierre-Auguste Renoir, mon père » de Pierre Renoir.

J’ai été pris de fous rires en lisant ces souvenirs de Liliane Lurçat. Ma femme m’a demandé ce qui me faisait rire ainsi, je lui ai lu quelques passages, elle s’est mise à rire, rire de mon rire mais aussi de ces tableaux, véritables caricatures qui par leur truculence et leur tendresse m’évoquent d’un coup le grand Albert Dubout. J’y pense ! Albert Dubout aurait probablement illustré ce livre avec un grand plaisir. Souvenez-vous du Petit Train de Palavas-les-Flots, de toute cette humanité sympathique, diversement grotesque et qu’on ne se lasse pas d’observer.

 

 

Liliane petite fille va au cinéma avec toute une équipe, des membres de sa famille : « Tous les spectacles sont bons, pourvu qu’il y ait de l’image. Quatre heures d’affilée et l’on sort avec la tête comme ça ». Et en sortant du cinéma, la petite fille fait ce que nous avons tous fait, nous prendre pour l’un des acteurs ou l’une des actrices : « La volonté, ça se reconnaît à la façon de serrer la main : une poignée de main énergique. Je serre la main de toutes mes forces. Dans le métro, je fronce le sourcil pour montrer que j’ai moi aussi des préoccupations ». Bref, il y a de la moquerie dans ces pages, une moquerie amusée (jamais acerbe), de la dérision (non exempte de tendresse), de l’autodérision, beaucoup d’autodérision, de l’insolence et bien d’autres choses. De l’insolence ? Mais qui n’en a pas : « J’ai une réputation : celle de “répondre”, ce qui est naturel quand on vous adresse la parole, d’être insolente, ce qui est une façon de dire la vérité ».

Certains passages sont des morceaux d’anthologie, par exemple : « En français les rapports avec les autres sont plus objectifs. Il y a l’autre langue, le yiddish, la langue de la maison. Celle où l’on se rudoie parfois, celle de la petite enfance et aussi des choses ennuyeuses, les ordres contre lesquels on se rebiffe d’instinct. Le démarquage linguistique accuse et rend plus étouffante la famille et ses contraintes. Les rapports y sont trop affectifs, on est trop les uns sur les autres ». De fait, des remarques placées ici et là laissent entrevoir les travaux que mènera Liliane Lurçat tout au long de sa carrière. La liste de ses publications est consultable en ligne. Je propose l’article suivant, publié dans son intégralité et qui suggère l’amplitude et la profondeur de l’aire explorée par Liliane Lurçat. On pourra prendre note de l’acuité de son regard et de son « impertinence » avec « Le pédagogisme facteur d’échec » :

https://www.sauv.net/lurcat1.htm

Je poursuis donc la lecture de cette première partie. Je me retrouve en compagnie de toute une humanité qui passe dans un joyeux chahut – et je pourrais en revenir à Albert Dubout : « Une dame, toujours épuisée, maigre et misérable, elle a deux petites filles rousses et frisées qu’elle gave tellement qu’elles en sont devenues énormes et un peu repoussantes… Elle est malade, dit la mère, sa maladie c’est de ne pas pouvoir péter, alors les gaz restent en elle et l’empoisonnent ». Il est assez souvent question de gens qui s’empiffrent, deviennent gros et… peu appétissants. Ces pages au style alerte et amusé peuvent également trouver leur équivalent dans l’imagination du lecteur avec des photographies de Robert Doisneau, d’Édouard Boubat ou de Willy Ronis, un Ashkénaze lui aussi et qui a dit Paris comme peu l’ont dit.

Je me perds en références mais pas tant car cette lecture ne cesse de faire venir et revenir en moi des images. Ainsi, mentalement, j’illustre ce petit livre sans image mais qui, à sa manière, est une suite d’images, dessins ou photographies, mais aussi de séquences filmées.

 

 

Il y a les voisins de l’immeuble, parmi lesquels Bernard (l’ami de Sami, le petit frère de Liliane Lurçat) et sa famille. Bernard lui aussi ne cesse de manger. Il dévore tout ce qu’il trouve, par exemple les harengs avec la tête, et boit le vinaigre au goulot. Sa famille mange « en faisant un bruit incroyable et à une vitesse prodigieuse ». Quant aux voisins du dessus, une autre famille juive, ils travaillent à domicile, ce sont des tricoteurs dont les deux machines font vibrer les murs et jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le père de Liliane s’énerve, monte leur expliquer en yiddish qu’on n’est pas sur terre que pour travailler. Bref, les Juifs travaillent trop et les Français sont des poivrots. Presque tout le monde picole, surtout celle qui loge dans le grenier et qui boit plus que tous les autres réunis. Elle est femme de ménage à la halle aux vins et en fin de mois elle a droit à une caisse de Ricard à un prix très réduit. Liliane observe le monde des adultes, plutôt grotesque ; et elle se console (on sent sourdre l’ironie) en lisant des livres d’histoire qui célèbrent le Progrès.

A la fin de la première partie (il y en a trois), l’auteure nous livre une clé de sa psychologie. De fait, elle contribue à donner à ces pages une tonalité particulière, unique : « Je ne sais pas juger les gens. Ils laissent en moi des impressions et des images. Une phrase dite, une intonation, un geste et surtout des odeurs ». Suit une longue énumération d’odeurs, à commencer par celle des hommes et des femmes car chacun(e) a la sienne.

La petite fille filme, photographie ; elle observe, ce qui suppose un certain recul ; elle est néanmoins abrutie par les êtres et par leur seule présence, « une somme complexe d’une foule de petites choses qui les font eux ». Mais vient le moment où il faut se réinvestir : « Et le verbe devient agressif, et la critique impitoyable. Je me récure de l’autre, au prix de sa destruction ». Je connais fort bien ce processus pour l’avoir beaucoup expérimenté dans ma jeunesse, et de moins en moins avec la maturité.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis   

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Notes de lecture (économie) – 14/14

 

Tableau XXXV – “Everyone carries a part of society on his shoulders; no one is relieved of his share of responsibility by others. And no one can find a safe way out for himself if society is sweeping toward destruction. Therefore, everyone, in his own interests, must thrust himself vigorously into the intellectual battle. None can stand aside with unconcern; the interest of everyone hangs on the result. Whether he chooses or not, every man is drawn into the great historical struggle, the decisive battle into which our epoch has plunged us.”  Ludwig von Mises.

 

Tableau XXXVI – On a tendance à considérer Adam Smith (1723-1790) comme étant à l’origine de la science économique. C’est aller un peu vite en besogne. Les lointains fondateurs de la science économique n’étaient pas des économistes au sens propre du mot mais des théologiens moraux qui s’inscrivaient dans la tradition de saint Thomas d’Aquin, connus comme les scolastiques tardifs. Ces hommes qui ont professé en Espagne étaient au moins aussi favorables au libre marché que le sera la tradition écossaise. Leur base théorique était particulièrement solide.

 

Vue d’ensemble de la bibliothèque historique de l’Université de Salamanque

 

Au XVIe siècle, l’Espagne et le Portugal (entre 1580-1640, le Portugal a été annexé par l’Espagne) explorent le monde et deviennent les centres mondiaux du commerce et de l’économie. Les universités espagnoles, à commencer par celle de Salamanque (Salamanca), œuvrent à un renouveau du projet scolastique, soit, fort des traditions chrétiennes, investir toutes les sciences, y compris l’économie, en prenant appui sur la raison et le droit naturel, des idées universelles à partir desquelles définir des lois universelles qui régissent la marche du monde. L’économie n’est certes pas encore envisagée comme une discipline à part entière ; pourtant ces savants sont conduits au raisonnement économique comme étant l’un des moyens d’appréhender le monde. Ils cherchent des régularités dans l’ordre social et font reposer les normes catholiques de justice sur ces régularités. Parmi ces hommes, citons : Francisco de Vitoria, Martín de Azpilcueta, Diego de Covarrubias et Luís de Molina.

 

Tableau XXXVII – La spécificité de la dette publique doit être envisagée à partir des principes du crédit, en général. Dans ce qui est bien une relation commerciale, un créancier transfert une somme à un débiteur qui en a un usage immédiat, en échange de quoi ce débiteur s’engage à verser à terme (à définir) une somme équivalente plus un intérêt destiné à dédommager le créancier. Murray Rothbard fait remarquer que si un débiteur privé est en défaut, il ne s’agit pas seulement d’une question économique mais aussi (et d’abord pourrait-on dire) d’une atteinte à la propriété du créancier, considérant que la propriété qui lui était promise (le remboursement de l’intégralité de la somme prêtée plus les intérêts selon une échéance précise) ne lui est pas transférée. C’est pourquoi les Anciens condamnaient parfois (très) durement ce défaut. La chose s’est adoucie mais les individus honnêtes voient leurs dettes comme des engagements sacrés.

Le problème est que cet arrangement entre particuliers ne peut être appliqué à la dette publique puisque le créancier et le débiteur passent un contrat sur le bien – sur le dos – d’un tiers, le contribuable. Et l’État rembourse sa dette avec le produit des impôts. Le créancier et le débiteur sont donc complices, ce qui n’est jamais le cas entre particuliers. Les membres de l’appareil d’État peuvent déclarer qu’ils ont été élus – tout au moins par une majorité – et qu’en conséquence ils ont carte blanche. D’un point de vue libertarien, la dette publique ne saurait avoir la même légitimité que la dette privée, un point de vue que je partage pleinement. Le rapport d’individu à individu (deux propriétaires légitimes) est « sacré ». Avec l’État – et ses gouvernements successifs – on ne peut avoir les mêmes scrupules.

 

Tableau XXXVIII – Le socialisme séduit d’autant plus que chacun peut placer dans son sac et sortir de son sac ce qu’il veut. J’ai toujours eu un rapport quasi physique aux mots et le mot « socialiste » m’est particulièrement désagréable, je m’en méfie. Il est entré dans tant de dénominations, à commencer par nationalsozialismus, qu’il ne ressemble plus à rien. C’est un fourre-tout, un sac informe capable de prendre toutes les formes. Je ne vais pas remuer une fois encore cette question mais enfin, Adolf Hitler comme François Hollande se déclaraient socialistes. Bien sûr, il ne s’agit pas de comparer un homme qui a mis l’Europe à feu et à sang avec un Père la Pantoufle, véritable personnage de vaudeville, mais les mots ont un sens précis et certains ne désignent plus rien à force d’avoir voulu et de vouloir encore trop désigner. Le sujet est clos.

Le socialisme a échoué et échouera ;  sa nature même explique les raisons de son échec – et non le degré avec lequel il est appliqué. Ma dénonciation du socialisme s’opère aussi d’un point de vue libéral par lequel je m’efforce de montrer en quoi les idées qui sous-tendent le socialisme sont incompatibles avec les principes d’une société libre. Le socialisme peut être différencié du libéralisme à partir de la distinction collectivisme / individualisme.

Le socialisme envisage la société comme de l’argile, comme de la pâte à modeler : on la pétrit à sa guise pour en retirer ce qui semble être le meilleur – qui est souvent le pire. Le libéral (l’individualiste) laisse la société suivre son cours, avec ses imprévus.

L’égalité peut être conçue selon deux perspectives : l’égalité face à la loi et l’égalité des résultats. L’égalité face à la loi est l’un des fondements du libéralisme : chaque individu est égal devant la loi, point à la ligne. L’égalité des résultats suppose une intervention forte dans les processus de la vie sociale puisqu’il s’agit de défendre des modèles – un plan –, modèles promus par les détenteurs du pouvoir, qu’ils soient issus d’élections démocratiques ou d’un coup d’État. Le socialisme place la collectivité au-dessus de l’individu qui est diversement sanctionné s’il ne fait pas preuve de docilité.

Certes, vouloir anticiper les activités d’un groupe n’est pas répréhensible en soi. Le problème porte sur les moyens d’y parvenir. Les libéraux peuvent proposer la mise en place d’institutions et d’un cadre légal à même d’offrir aux individus et aux groupes la possibilité d’organiser leurs activités. Mais les socialistes ne s’en tiennent pas à cette proposition, ils ont en tête de réaliser un objectif politique défini à l’aide d’une direction centralisée – étatisée – de l’ensemble de l’activité économique.

L’échec du planisme (cette théorie économique élaborée au cours des années 1930 et qui considère qu’un plan peut modifier la société dans le « bon sens ») s’explique par l’absence de mécanisme lisible de fixation des prix. Sans concurrence ni correction constante des prix par l’offre et la demande, comment déterminer le coût et le rendement d’une activité ? L’offre et la demande se trouvent alors en constant disfonctionnement l’une envers l’autre.

C’est aussi pourquoi le socialisme mène à l’embourbement et à l’arbitraire au nom des idées, du plan. C’est un pouvoir exorbitant donné à la collectivité qui, de fait, se voit dirigée par une minorité qui prétendant parler au nom de tous ne parle qu’en son nom, au nom de ses intérêts de caste, au nom des membres de l’appareil d’État.

 

 

Tableau XXXIX – Le Cato Institute présente ainsi l’œuvre de Friedrich Hayek : « “It is hardly an exaggeration to refer to the twentieth century as the Hayek century,” John Cassidy wrote in the New Yorker. The Cato Institute was proud to count him as a distinguished senior fellow. We provided support for Hayek’s research in his later years, during which he wrote “The Fatal Conceit: The Errors of Socialism” and lectured around the world. The Cato Institute’s auditorium is named for him. Hayek won the Nobel Prize in Economics in 1974 for his “pioneering work in the theory of money and economic fluctuations and penetrating analysis of the interdependence of economic, social and institutional phenomena.”

Hayek may have made his greatest contribution to the fight against socialism and totalitarianism with his best‐​selling 1944 book, “The Road to Serfdom”. Hayek warned that state control of the economy was incompatible with personal and political freedom and that statism set in motion a process whereby “the worst get on top.” But not only did Hayek show that socialism is incompatible with liberty, he showed that it is incompatible with rationality, with prosperity, and with civilization itself. His essay “The Use of Knowledge in Society”, published in the American Economic Review in 1945 and reprinted hundreds of times since, is essential to understanding how markets work.

Building on his insights into how order emerges “spontaneously” from free markets, Hayek turned his attention after the war to the moral and political foundations of free societies. The Austrian‐​born British citizen dedicated his classic “The Constitution of Liberty” “To the unknown civilization that is growing in America.” Hayek had great hopes for America, precisely because he appreciated the profound role played in American popular culture by a commitment to liberty and limited government. While most intellectuals praised state control and planning, Hayek understood that a free society has to be open to the unanticipated, the unplanned, the unknown. As he noted in “The Constitution of Liberty”, “Freedom granted only when it is known beforehand that its effects will be beneficial is not freedom.” The freedom that matters is not the “freedom” of the rulers or of the majority to regulate and control social development, but the freedom of the individual person to live his own life as he chooses. The freedom of the individual to break old molds, to create new things, and to test new paths is the mark of a progressive society: “If we proceed on the assumption that only the exercises of freedom that the majority will practice are important, we would be certain to create a stagnant society with all the characteristics of unfreedom.”

Although sometimes characterized by his critics as a “conservative,” Hayek always maintained that he was in fact an old‐​fashioned liberal, a believer in individual liberty, constitutionally limited government, and the free market of ideas and of goods. A progressive society must always be open to innovation, he said, at the same time that it rests on a stable foundation of rights and rules of just conduct. He entitled the postscript to “The Constitution of Liberty” “Why I am not a conservative.” »

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 13/14

 

Tableau XXXI – Un extrait de l’ouvrage de Ludwig von Mises, « Le Gouvernement omnipotent » (1944) : « A la base de toutes les doctrines totalitaires se trouve la croyance que les gouvernants sont plus sages et d’un esprit plus élevé que leurs sujets, qu’ils savent donc mieux ce qui est profitable à leurs sujets que leurs sujets eux-mêmes. Werner Sombart, jadis champion fanatique du marxisme puis champion non moins fanatique du nazisme, eut l’audace d’affirmer que le Führer recevait ses ordres de Dieu et que l’institution du Führer était une révélation permanente. Quiconque l’admet doit naturellement arrêter de poser des questions sur l’opportunité de la toute-puissance étatique.

Ceux qui ne sont pas d’accord avec cette justification théorique de la dictature réclament pour eux-mêmes le droit de discuter librement les problèmes en cause. Ils n’écrivent pas état avec un É majuscule. Ils ne reculent pas devant l’analyse des notions métaphysiques de l’hégélianisme et du marxisme. Ils réduisent toute cette phraséologie sonore à une simple question : ces moyens proposés sont-ils convenables pour atteindre les fins poursuivies ? En répondant à cette question, ils espèrent rendre service à la grande majorité de leurs compatriotes. »

 

 

Tableau XXXII – L’École autrichienne d’économie a été poussée de côté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (pour des raisons qu’il me faudrait étudier). Puis elle a commencé à être reconsidérée à la fin des années 1960. Aujourd’hui encore, elle inspire diversement nombre d’économistes et suscite la curiosité d’un public de moins en moins restreint, me semble-t-il. On peut toutefois regretter qu’elle ne soit pas (plus) étudiée dans l’enseignement supérieur. C’est une pensée particulièrement riche et complexe qui désigne de multiples perspectives. On éprouve même une sorte d’enivrement à l’étudier, que ce soit en spécialiste mais aussi en amateur dont je suis. Les penseurs qui se rattachent à cette école – ou tendance – s’accordent au moins sur un point fondamental : l’ignorance des acteurs.

En quoi consiste cette ignorance ? Il s’agit d’une « ignorance de l’inconnu » qui se traduit par un décalage entre les opportunités d’échange disponibles dans une société et les opportunités perçues par ses acteurs en tant qu’individus, un décalage qui trouve son origine dans le fait suivant : il n’est pas possible pour un acteur de connaître a priori les préférences, dotations, savoirs et stratégie d’un autre acteur défini comme subjectif. De ce fait, et ainsi que l’explique Ludwig von Mises, nous sommes tous ignorants de la manière dont les autres évaluent biens et services. Donc, l’analyse économique ne peut prendre appui sur une connaissance achevée des acteurs, ou tout au moins sur une connaissance suffisamment avancée, pour coordonner leurs activités.

La fonction du système des prix permet de réduire cette méconnaissance du marché mais l’existence et la flexibilité des prix monétaires ne l’exclut pas, loin s’en faut. Toutefois, dans tous les cas, elle est beaucoup moins massive que dans une économie socialiste. En effet, l’échange libre permet aux uns et aux autres de débusquer et d’exploiter des opportunités ; mais pour ses participants, ce système laisse à l’écart d’autres opportunités exploitables au même moment ; autrement dit, l’information est toujours supérieure à la connaissance. Pour Peter J. Boettke, ce décalage entre information et connaissance définit le caractère très spécifique de l’École autrichienne d’économie.

La vision autrichienne implique une méconnaissance par les acteurs de l’étendue et des spécificités de leur méconnaissance puisque la nature des échanges possibles n’est à aucun moment prédéfinie dans leur esprit, simplement parce qu’aucun individu ne peut appréhender dans le temps de l’action tout ce qui lui serait utile de connaître. De fait, à tout instant, chacun d’entre nous prend des décisions sans pouvoir avoir connaissance des décisions et des actions que les autres prennent au même moment, hormis ceux qui évoluent dans notre cercle très restreint. Tout échange est donc le fait d’une réalité très limitée dans le temps et dans l’espace, inscrit dans un contexte spécifique et qui de ce fait engage des connaissances spécifiques. Connaître ce qui se passe ici, c’est ignorer ce qui se passe ailleurs. Le marché ne supprime pas l’ignorance, il exprime simplement un processus de découverte.

Chaque prix défini par l’économie de marché n’a donc incorporé qu’une part de l’information disponible et, ainsi, il n’a enregistré qu’une (infime) fraction des opportunités existantes, une analyse qui permet aux membres de l’École autrichienne d’économie de défendre la thèse d’un caractère toujours ouvert de l’environnement social, soit d’un espace toujours à explorer pour chaque individu. Une fois encore, leur conception de l’économique est structurée autour de l’idée que la connaissance est toujours en-deçà de l’information du fait du subjectivisme individuel et de l’évolution spontanée des structures des valeurs. La contrainte d’ignorance ne peut être ignorée, nulle part et à aucun moment. Cette contrainte envisagée dans l’optique des économistes qui se rattachent diversement à cette école est stimulante, elle suppose espace à explorer, liberté donc. La connaissance est invariablement pour ces derniers de l’ordre du privé, non reproductible, et reste contrôlable. Ils estiment que ni la connaissance, ni l’information ne posent de problèmes de droits de propriété ; en conséquence, nul besoin de coopérer ou de faire intervenir l’autorité publique pour réguler le marché. Le message autrichien de l’ignorance (l’ignorance qui, redisons-le, se définit comme la différence entre information et connaissance) est très spécifique et son étude reste riche en propositions.

 

 

Tableau XXXIII – Un extrait de l’ouvrage de Ludwig von Mises, « Nation, État et Économie » (1919) : « Le libéralisme ne s’oppose pas à la guerre agressive pour des raisons philanthropiques mais pour des questions d’utilité. Il s’y oppose parce qu’il considère la victoire comme nocive et ne souhaite aucune conquête parce qu’il la considère comme un moyen non adapté à la réalisation des buts ultimes qu’il poursuit. Ce n’est pas par la guerre et la victoire, mais uniquement par le travail qu’une nation peut créer les conditions nécessaires au bien-être de ses membres. Les nations conquérantes finissent par échouer, soit parce qu’elles sont vaincues par des nations plus fortes, soit parce que la classe dirigeante est culturellement ensevelie par ses sujets. Les peuples germaniques ont déjà autrefois conquis le monde, et pourtant ils ont fini par perdre. Les Ostrogoths et les Vandales disparurent lors des combats, les Wisigoths, les Francs et les Lombards, les Normands et les Vikings furent victorieux dans la bataille mais furent culturellement vaincus par leurs sujets : eux, les vainqueurs, adoptèrent la langue des vaincus et furent absorbés en leur sein. Tel est l’une des deux destinées de tous les peuples dominateurs. Les seigneurs disparaissent, les paysans restent ; comme le dit le chœur de l’Épouse de Messine : “Les conquérants étrangers vont et viennent ; nous obéissons mais restons en place.” À long terme le glaive se révèle ne pas être le moyen le plus adapté pour obtenir la large dissémination d’un peuple. Telle est “l’impuissance de la victoire” dont parle Hegel. Le pacifisme philanthropique veut abolir la guerre sans se soucier des causes de celle-ci. »

 

Tableau XXXIV – Les classiques considèrent l’économie comme une science humaine ; les néoclassiques (ou utilitaristes) comme une science mathématique. William Stanley Jevons (en 1871) et Léon Walras (en 1874), indépendamment l’un de l’autre, ont commencé à travailler à la mathématisation de l’économie. Le précurseur de l’approche mathématique de l’économie est Augustin Cournot (à étudier).

Les néoclassiques ont établi que la valeur venait de l’échange ; mais ils ne sont pas les seuls (voir à ce propos Carl Menger et l’École autrichienne d’économie). Ce qui les caractérise c’est bien leur certitude que l’économie est mathématisable. Les membres de l’École autrichienne d’économie quant à eux ne cesseront de considérer que l’économie est à intégrer à l’étude de l’action humaine, du comportement donc. Mais classiques et néoclassiques partent toujours de l’individu, du concept d’homo œconomicus ; c’est l’individualisme méthodologique : on part de la plus petite entité qui compose la société. L’École autrichienne d’économie applique elle aussi l’individualisme méthodologique mais à des degrés divers. Ainsi considère-t-on parfois que Friedrich Hayek ne l’applique pas. Rappelons que l’individualisme méthodologique est une méthode d’étude de la société, non pas une recommandation de comportement – l’égoïsme – comme les adversaires de cette tendance le laissent sous-entendre.

On a reproché à l’école néoclassique d’être trop abstraite. La mathématisation est certes abstraite, mais les membres de cette école savaient que l’individu ne se réduit pas à l’homo œconomicus. Ils ne voulaient qu’isoler et théoriser les aspects économiques de son comportement et non pas réduire son comportement à ses aspects économiques.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis 

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Notes de lecture (économie) – 12/14

 

Tableau XXVII – L’École autrichienne d’économie (appelée aussi École de Vienne) m’est chère pour plusieurs raisons parmi lesquelles sa modestie. Elle se garde, par exemple, de construire des modèles pour prédire l’avenir. Elle ne nie pas l’existence de vérités universelles (elles sont rares) mais quoi qu’il en soit elles ne constituent pas, et de loin, l’ensemble des connaissances. Par ailleurs, une théorie peut être a priori juste dans l’abstrait mais évacuée ou réduite à peu de chose par la réalité. L’École autrichienne d’économie ne prétend pas expliquer d’une manière exhaustive tous les cycles économiques de l’histoire ; sa théorie a une belle cohérence interne ; ses propositions ne sont pas en contradiction les unes avec les autres ; elle ne prétend pas pour autant expliquer tout ce qui demande à être expliqué ; elle n’est pas agressive et présomptueuse comme le sont trop souvent les socialismes, surtout lorsqu’ils s’intéressent à l’économie.

Mais l’économie – la science économique – ne se limite pas à la théorie. Carl Menger soulignait que les méthodes de l’économie théorique et celles des sciences pratiques de l’économie politique ne peuvent être identiques. Mais au-delà de cette différence fondamentale, il y a la découverte de cette donnée : le concept de « lois des phénomènes » englobe des vérités dont la nature formelle est très diverse et, de ce fait, cette conception de l’économie politique théorique comme science des « lois de l’économie » est insuffisante. Il y a donc bien chez les fondateurs de cette école une volonté globalisante mais consciente de ses limites ; et à partir de cette claire conscience, ils analysent ses limites.

 

 

Tableau XXVIII – Avec l’actuelle pandémie et l’emprise accentuée de l’État sur tous les aspects de notre vie, il devient urgent de restaurer le libéralisme en commençant par l’enseigner, le libéralisme non comme système politique et encore moins comme système économique (je m’efforce de calmer celles et ceux qui sortent leurs griffes à ce seul mot : libéralisme) mais comme philosophie du droit.

L’École autrichienne d’économie est surtout connue pour son rejet de tout interventionnisme étatique dans l’économie. Cette école s’est surtout imposée par ses prises de position épistémologiques et méthodologiques en économie mais toujours en considérant l’action des individus (la praxéologie). Cette école – cette tradition – postule que les relations entre moyens et fins ne reposent que sur la raison et la libre volonté de chaque individu. Cette tradition a des racines qui plongent dans la tradition scolastique luso-espagnole du XVIe siècle connue sous le nom d’École de Salamanque. Cette école à l’origine de nombreuses théories prit le contre-pied du catholicisme d’alors qui condamnait le désir de s’enrichir. Francisco de Vitoria (de l’École de Salamanque) déclara considérer que la libre circulation des personnes, des idées et des capitaux concourait à la fraternité et que le désir de s’enrichir qu’a l’individu contribuait au bien-être général.

 

Tableau XXIX – Parmi les écoles ignorées de l’enseignement universitaire, l’École de Salamanque. Elle entre pourtant dans la généalogie intellectuelle de Friedrich Hayek. Il est vrai que Friedrich Hayek et plus généralement l’École autrichienne d’économie voire l’école classique en économie sont eux aussi largement méconnus de l’enseignement universitaire, en France. L’École de Salamanque est pourtant à l’origine de propositions fondamentales, de mises en garde pourrait-on dire. Cette école a notamment insisté sur l’impossibilité de prédire l’avenir, l’avenir dépendant de l’action (individuelle) d’un très grand nombre d’individus. Fort de cette donnée, comment concevoir qu’une économie hyper-complexe constituée de centaines de millions d’individus soit gouvernée par un pouvoir central ? Ce pouvoir ne peut disposer de toutes les informations lui permettant de répondre aux questions les plus importantes de l’économie : que produire ? comment produire ? pour qui produire ?

Les penseurs de Salamanque s’emploient à démontrer que personne, y compris les plus hauts placés – à commencer par les plus hauts placés, pourrait-on ajouter –, n’est en mesure de rassembler les informations que chaque individu porte en lui. En conséquence, aucun responsable politique ne peut envisager la force de ceux qui offrent et la force de ceux qui demandent.

Les partisans de l’économie planifiée négligent entre autres choses ce qui suit : personne ne sait vraiment ce qu’il veut. Lorsque nous nous rendons dans un supermarché, nous achetons des produits que nous avons notés sur une liste mais pour le reste… Nous repartons aussi, et volontiers, avec d’autres produits qui se sont présentés à nous.

Pour les penseurs de l’École de Salamanque, le futur n’est pas écrit. Ils mettent ainsi en avant la liberté individuelle, l’importance de nos choix, de nos goûts, etc. Ils ne peuvent donc envisager intellectuellement l’idée d’un plan, une erreur selon eux, une erreur qui repose sur une perception faussée de la nature humaine. En conséquence, l’économie socialiste est une école de vanité : l’homme n’est pas omniscient, il n’est pas Dieu. Le socialisme n’est pas seulement désastre intellectuel, il est désastre humain.

 

Tableau XXX – En socialisme les moyens de production appartiennent à la collectivité ; en conséquence, seuls les biens de consommation peuvent être échangés. Mais comment ? Les moyens de production ne pouvant être échangés, on ne peut connaître leur valeur monétaire. La direction économique – l’État – ne peut donc orienter sa politique de production ; elle agit en quelque sorte à l’aveuglette.

La théorie de la valeur du travail pourrait-elle permettre d’évaluer les biens ainsi produits ? Cette théorie nous dit que pour chaque heure effectuée, on aurait le droit de s’attribuer des biens dont la production aurait coûté une heure de travail. Fort bien, mais le travail n’est pas une grandeur homogène et toujours uniforme ; de plus, parmi les biens économiques entrent non seulement le travail mais aussi des frais en matériel, etc., etc.

Dans une économie socialiste, le mode de formation libre du prix en termes de monnaie pour les biens de rang supérieur étant ignoré, toute production rationnelle décidée par une autorité centrale et planificatrice s’avère être un pari impossible. Rappelons que les biens peuvent être classés en biens de premier rang lorsqu’ils sont immédiatement consommables ou en biens de rang supérieur lorsqu’ils sont des biens capitaux. La valeur de ces derniers n’est que le reflet de la qualité des précédents (ce qui constitue le problème de la remontée de la valeur). Il s’en suit que tout ce qui nous éloigne de la propriété privée des moyens de production et de l’usage de la monnaie nous éloigne aussi de l’économie rationnelle, alors que dans une économie d’échange basée sur la propriété privée des moyens de production, chaque membre de la société fait en toute indépendance ce calcul en termes de valeur, comme consommateur et comme producteur. Les biens de rang supérieur sont mis en œuvre là où ils semblent devoir donner le meilleur rendement. Ainsi trouvent-ils leur place dans la hiérarchie des biens, comme les biens de premier rang. Grâce à la combinaison – à la synthèse – de ces deux processus d’évaluation – le producteur (biens de rang supérieur) et le consommateur (biens de premier rang) – le principe d’efficacité économique est instauré par un système des prix finement gradué qui permet à tous, producteurs et consommateurs, et à tout moment, de mettre en harmonie l’efficacité économique et ses propres besoins. Rien de tel dans une société socialiste.

Conclusion : En reconnaissant que l’économie rationnelle est impossible en régime socialiste, on ne cherche à fournir aucun argument en faveur ou en défaveur du socialisme. Simplement, celui qui espère que le socialisme établira une économie rationnelle devra réviser ses conceptions.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 11/14 

 

Tableau XXIV – Une excellente présentation (comme d’habitude) de Marc Touati, intitulée « Les marchés financiers redeviennent fous : pourquoi et jusqu’à quand ? » :

https://www.youtube.com/watch?v=4dmL-H4Tjdw

 

Tableau XXV – Les aides que les États d’Europe accordent à leurs peuples sont financées par de la fausse monnaie. Ce phénomène ne concerne pas que l’Europe. Il y a plus de vingt ans qu’a été conçu le Quantitative easing (QE) avec des taux d’intérêt proches de zéro, à zéro, voire négatifs ! Fausse monnaie parce que la vraie monnaie donne des droits à investir et/ou consommer, des droits qui ont pour fondements la création en cours ou à venir de richesses, soit de biens et/ou de services destinés à satisfaire les besoins que transmet le marché. La qualité d’une monnaie tient donc à ses contreparties effectives. Mais que dire lorsque les contreparties sont faites de créances soutenues par les banques centrales dans le but de financer sans fin les dépenses et les dettes publiques ? Les remboursements se feront dans un avenir hypothétique, s’ils se font, les États s’installent dans des déficits structurels et font ce qu’ils veulent, ou presque, des facilités qui leur sont accordées.

Les keynésiens nagent en l’occurrence dans le bonheur car ils jugent que l’expansion de la masse monétaire a un impact positif sur l’économie réelle (création d’emplois, nouveaux marchés, etc.). On nous serine qu’il y a urgence, qu’il faut parer au plus pressé. Pourquoi pas ? Mais on nous sert du Keynes en entrée, plat principal et dessert. On en a au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner. On est tout gonflé de keynésianisme.

 

 

La monnaie émise par les banques centrales devrait avoir toutes les raisons de nous inquiéter ; c’est de la monnaie fiduciaire, de la fiat money, une monnaie qui procède de la seule volonté du pouvoir politique, de l’État, une monnaie régalienne en quelque sorte. L’histoire devrait pourtant nous avertir du danger de cette facilité. Mais à présent, dans nos chères démocraties, l’essentiel pour le pouvoir est de conforter sa clientèle électorale. De plus, les pouvoirs publics nous serinent que cette dette sert à financer des investissements sous l’égide d’élites, autrement dit, qu’ils œuvrent pour le meilleur et pour chacun d’entre nous, sans oublier les futures générations.

Le clientélisme a des effets dévastateurs sur le moyen/long terme, il provoque des tsunamis sur l’économie. Le crédit toutes vannes ouvertes conduit à des erreurs structurelles irrémédiables. La déperdition est gigantesque, l’argent se répand partout comme de l’eau non canalisée. Le résultat est piètre, le gaspillage considérable. Dans un tel système, la rentabilité n’entre pas en ligne de compte, les profits n’ont plus aucune signification et les prix relatifs pas davantage. On est poussé par une vague suscitée par un mouvement venu des profondeurs, tellurique ; et on finit dans un enchevêtrement boueux et chaotique.

Les membres de l’École autrichienne d’économie ont compris l’importance de la masse monétaire, à commencer par son origine qui est aussi sa destination. La fiat money est de la mauvaise monnaie, soit de la monnaie imposée. Carl Menger désignait la bonne monnaie comme celle qui procède de la pratique sociale, de la confiance dont jouit un moyen de paiement donné au sein d’une communauté. Friedrich Hayek a plaidé pour une monnaie choisie contre une monnaie imposée, cette monnaie créée par les États et leurs banques centrales. Verra-t-on ce jour où la monnaie sera privatisée, un choix qu’avait exposé Friedrich Hayek en 1968 ?

 

Tableau XXVI – Friedrich Hayek, celui qui ne cessa de combattre les idées constructivistes. Qu’est-ce que le constructivisme ? Le constructivisme peut être présenté très brièvement comme une prétention (qui peut être criminelle) à croire que l’on peut édifier un ordre par sa seule volonté, en rejetant les conventions et les ordres existants. La dénonciation du constructivisme occupa la deuxième partie de sa vie.

L’anti-constructivisme de Friedrich Hayek prend appui sur sa conception conséquentialiste – voir le Rule-Utilitarianism. Son rationalisme évolutionniste (en opposition au rationalisme constructiviste) peut être présenté ainsi : l’homme ne naît pas sage, rationnel et bon, il a dû apprendre à le devenir. Ce n’est pas notre intelligence qui a créé notre morale, mais plutôt les interactions humaines régies par notre morale qui ont rendu possibles le développement de la raison et des capacités qui lui sont associées. L’homme est devenu intelligent parce qu’il y avait pour lui une tradition – celle qui se tient entre l’instinct et la raison – à partir de laquelle apprendre.

Le rationalisme (évolutionniste) de Friedrich Hayek s’efforce d’appréhender des phénomènes complexes et multiséculaires qui ne cessent de se modifier et de s’amplifier à mesure qu’agissent les interactions humaines. Il pense que les conceptions qui permettent aux hommes d’appréhender le monde procèdent de trois strates qui se sont constituées au cours de l’évolution culturelle, soit respectivement : Instinct / Tradition / Raison. En conséquence, l’homme serait inapte à susciter un ordre civilisationnel par le seul pouvoir de sa raison. A l’inverse, il repousse avec une même détermination cet ordre que défendent certains sociobiologistes, un ordre qui ne dépendrait que des acquis naturels et génétiques de l’homme. A ce propos, on peut en revenir à cette remarque de Montaigne : « Les lois de la conscience que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume. »

Friedrich Hayek est également connu pour ses observations relatives aux manipulations monétaires exercées par les organismes étatiques, manipulations qui modifient les structures productives de l’économie, entraînent des distorsions qui ne se réajustent que lorsque ces manipulations cessent, par peur de l’inflation ou d’un éclatement de la bulle.

 

 

Afin d’en finir avec les bulles et les graves conséquences qu’elles peuvent occasionner lorsqu’elles éclatent, conséquences économiques et donc sociales, Friedrich Hayek propose, dans un contexte où l’État gère la monnaie, le retour à l’étalon-or. Il mettra en garde contre le projet d’une monnaie commune européenne.

Friedrich Hayek est également connu pour ses recherches sur l’impossibilité du calcul économique dans les régimes collectivistes considérant la suppression du système des prix qui, malgré ses imperfections, est un indicateur pour les agents économiques. Ainsi le profit peut-il être envisagé comme un signal pour les entrepreneurs, un signal qui leur permet d’orienter le type et la quantité de leur production. Ludwig von Mises remarquait qu’en supprimant le système des prix, les systèmes planificateurs ne pouvaient plus planifier, d’où les pénuries et les files d’attente, caractéristiques de la planification centralisée et étatique.

Friedrich Hayek fut un adversaire déterminé de John Maynard Keynes, un économiste dont l’enseignement est très en vogue puisqu’il inspire nos États en ces temps de pandémie, nos États et leurs plans de sauvetage et de relance. Friedrich Hayek quant à lui préconisait la non-intervention de l’État, acteur de la crise, incapable de réajuster ce qu’il avait contribué à distordre.

Je rejoins pleinement Friedrich Hayek qui juge que la socialisation de l’économie et l’intervention massive de l’État sur le marché conduisent lentement mais sûrement à l’effacement des libertés individuelles. Ayn Rand signale que la différence entre un État Providence et un État totalitaire n’est qu’une question de temps. Ainsi Friedrich Hayek affirme-t-il que c’est moins l’« esprit allemand » que l’autoritarisme socialiste qui sous-tend cette idéologie qui a conduit au nazisme, une appréciation que je partage au moins en partie, car il entre bien d’autres ingrédients dans la composition du brouet nazi.

Friedrich Hayek est un fervent partisan de la Rule of Law (l’état de droit), un concept juridique, philosophique et politique qui implique la prééminence du droit sur le pouvoir politique dans un État donné, ainsi que l’obéissance de tous, gouvernants et gouvernés, à la loi. Cet état de droit est le vecteur d’un ordre politique libéral. L’état de droit – ou le règne du droit – est constitué de l’ensemble des règles de juste conduite que les hommes ont organisées au cours des générations. Ce sont des contraintes minimales qui respectent le principe de réciprocité et qui ne souffrent pas la moindre exception sous peine de ne plus rien signifier et de se caricaturer elles-mêmes. Ce sont elles qui ont permis à un ordre étendu de s’organiser. Ces contraintes n’ont pas été imposées arbitrairement, d’un coup, elles se sont structurées lentement, au fil des générations, par tâtonnements.

C’est aussi pourquoi Friedrich Hayek fait remarquer que si nous devions appliquer autant de règles à nos sociétés que celles que s’appliquaient les sociétés tribales et primitives, elles finiraient par s’effondrer. Il s’en suit, toujours selon Friedrich Hayek, que le socialisme prépare le retour du tribalisme et du primitivisme car il impose une surcharge de règles aux individus au nom de ceci et de cela, à commencer par la justice sociale, justice qui ne peut respecter le principe de réciprocité – sans lequel il n’y a tout simplement pas de justice. Par ailleurs, l’ordre étendu voire global (ou un ordre d’économie de marché) nécessite impérativement le principe de contrainte minimale. Le socialisme est bien une forme de tribalisme et de primitivisme par le carcan qu’il impose aux sociétés, carcan dont les dirigeants de ces sociétés savent se préserver et profiter à leur seul avantage.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 10/14

 

Tableau XXII – La théorie du cycle économique a été pleinement élaborée et formulée par Ludwig von Mises dans cette publication monumentale (publiée en 1912) et qui reste à ce jour le livre de référence sur la question : « The Theory of Money and Credit » où il rend compte des dangers de la manipulation de la masse monétaire qui entraîne inflation mais aussi distorsion des prix.

Ludwig von Mises a donc élaboré et formulé sa théorie du cycle économique au cours des années 1920, théorie qui est passée au monde anglo-saxon grâce à un autre membre de l’École d’économie autrichienne, Friedrich A. von Hayek, avec : « Monetary Theory and the Trade Cycle » et « Prices and Production ».

La théorie élaborée par Ludwig von Mises (théorie toujours très active, voire toujours plus active) peut se résumer de la manière suivante :

Sans l’expansion du crédit bancaire, l’offre et la demande ont tendance à s’équilibrer dans un contexte de prix libres, ce qui a pour effet principal d’éviter ces cycles perturbateurs. Mais lorsque l’État s’en mêle, se mêle d’économie (discipline à laquelle il n’entend rien et qui dans tous les cas devrait échapper à son périmètre), tout est distordu. Il stimule l’expansion du crédit bancaire par sa banque centrale, créant un passif qui s’étend à toutes les banques commerciales du pays. Le crédit augmente et avec lui la masse monétaire. Cette expansion de la monnaie (scripturale) finit par provoquer de l’inflation. Mais il y a plus, signale Ludwig von Mises : l’expansion du crédit bancaire abaisse (artificiellement) le taux d’intérêt, l’abaisse en-dessous de son niveau sur le marché libre.

 

 

Sur le marché libre, le taux d’intérêt est exclusivement déterminé par les préférences temporelles de chaque individu, chaque individu étant un élément de l’économie de marché. La définition que donne Wikibéral de la préférence temporelle est la suivante : « La préférence temporelle est la mesure de la préférence subjective (voir définition) qu’une personne peut avoir pour des biens (ou services) immédiats plutôt que pour des biens (ou services) ultérieurs. Entrent en ligne de compte également : le temps nécessaire pour les acquérir, leur durée d’usage, la quantité future, etc. Toutes choses égales par ailleurs, le présent est toujours préféré au futur. Avec une faible préférence temporelle, on tend à épargner, à investir, à former du capital et à produire. Avec une préférence temporelle élevée, on tend à consommer et à vivre au jour le jour en cherchant des satisfactions immédiates. »

Les préférences temporelles des uns et des autres déterminent donc la mesure dans laquelle les uns et les autres vont épargner et investir relativement à leur consommation. Si le degré de préférence pour le présent chute en faveur du futur, on aura tendance à moins consommer pour épargner et investir ; et, parallèlement, le taux d’intérêt baissera. La croissance économique est en grande partie stimulée par ce phénomène qui privilégie l’épargne et l’investissement plutôt que la consommation, phénomène qui par ailleurs fait baisser le taux d’intérêt comme nous l’avons dit. C’est aussi pourquoi ces hommes de l’appareil d’État qui en France incitent éperdument à « relancer la croissance par la consommation » sont soit des crétins soit des menteurs. Je penche pour la seconde hypothèse. « Relancer la croissance par la consommation », le mantra d’une classe politique crétinisée par l’étatisme et l’étatisation, classe politique qui s’emploie par ailleurs à infantiliser les citoyens.

La baisse des taux d’intérêt est plutôt une bonne chose dans le contexte que nous venons d’évoquer, une baisse liée à des préférences temporelles et à un surplus d’épargne. Mais lorsque l’État s’en mêle, il en va autrement, l’État qui favorise l’expansion du crédit via sa banque centrale. Je n’entrerai pas dans le détail de ce mécanisme. Lisez Ludwig von Mises si vous n’avez rien lu de lui. Le lire est un plaisir en ces temps de confinement et d’interventions étatiques aussi diverses que variées.

Ludwig von Mises pointe donc du doigt les effets néfastes de l’expansion du crédit par l’État via sa banque centrale. La dépression (employons ce mot de préférence à tous les euphémismes que l’on nous sert) doit venir ; autant que ce soit le plus tôt possible afin d’amoindrir sa brutalité ; et il est préférable de l’affronter sans tarder plutôt que de s’installer dans une maladie chronique. Pour ce faire, l’État ne doit pas prêter de l’argent aux entreprises en difficulté et ainsi retarder d’une manière ou d’une autre le processus de réajustement. Il ne doit pas encourager la consommation (voir Bruno Le Maire pour lequel la relance économique de la France tient d’abord aux économies que les Français ont accumulées durant le confinement, économies qu’ils sont invités à dépenser massivement et sans tarder), il ne doit pas augmenter ses dépenses – surtout pas ! –, il ne doit pas… Il faudrait établir une liste de ce que l’État doit se garder de faire. Ce dont l’économie a besoin, ce n’est pas d’exciter le consommateur et de le pousser vers les centres commerciaux ou les achats en ligne, elle a besoin de plus d’épargne.

Selon Ludwig von Mises, ce que l’État devrait faire en cette période de dépression : RIEN, et nous ne regretterons rien ! Qu’il reste au lit, dorme aussi longtemps que possible et se garde de mettre ses mains dans le marché. Par son action, il ne fait que retarder un processus d’ajustement, un ajustement d’autant moins douloureux qu’il se fera sans tarder, redisons-le. La prescription du docteur Ludwig von Mises est contraire à celle du docteur John Maynard Keynes. Mais aujourd’hui on se jette dans les bras de ce dernier.

Avec le bon outil d’une théorie du cycle économique, Ludwig von Mises a été l’un des rares économistes à pressentir la crise de 1929. Friedrich A. von Hayek a véhiculé son analyse vers l’Angleterre où une nouvelle génération d’économistes a commencé à adopter dans les années 1930 sa théorie afin d’analyser cette crise, à en tirer leurs conclusions et à promouvoir une politique strictement libérale. Malheureusement, les économistes des générations suivantes s’en sont remis à John Maynard Keynes après publication de « The General Theory of EmploymentInterest, and Money » en 1936.

La théorie de Ludwig von Mises n’a pas été réfutée, elle a été tout simplement oubliée. Espérons que cet oubli ne soit pas définitif. Et quelque chose me dit que les Keynésiens ne vont pas tarder à battre en retraite après que les effets d’une masse monétaire en constante expansion (Quantitative easing) et de taux d’intérêt maintenus artificiellement très bas (quand ils ne sont pas négatifs) seront enfin évalués. Bref, je souhaite que l’hilarité des partisans de John Maynard Keynes fasse place au sérieux des partisans de Ludwig von Mises, au sérieux de sa théorie du cycle économique. Ces derniers ne sont pas des rabat-joie, ils aimeraient que la fête continue, mais ils avertissent que le plancher sur lequel on danse est en train de céder. Il faut relire et méditer Ludwig von Mises, surtout par ces temps de pandémie et de confinement.

 

Tableau XXIII – “The case for individual freedom rests largely upon the recognition of the inevitable and universal ignorance of all of us concerning a great many of the factors on which the achievements of our ends and welfare depend.” Friedrich A. von Hayek

“He will therefore have to use what knowledge he can achieve, not to shape the results as the craftsman shapes his handiwork, but rather to cultivate a growth by providing the appropriate environment, in the manner in which the gardener does this for his plants.” Friedrich A. von Hayek.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 9/14

 

Tableau XVIII – On va donc accuser les banques d’être les responsables de ces cycles (voir Tableau XVII dans le précédent article) – les banques qui sont un élément essentiel de l’économie de marché –, ce qui revient à s’en prendre à l’économie de marché. Cette accusation est malvenue ; elle relève soit d’une mauvaise observation soit d’un parti-pris idéologique. Jamais les banques ne pourraient accroître le crédit après concertation entre elles si le gouvernement ne les y encourageait d’une manière ou d’une autre. Si les banques étaient véritablement concurrentielles, toute expansion du crédit par une banque accumulerait sans tarder des dettes de cette banque chez ses concurrentes qui réagiraient. De fait, les banques ne peuvent mener une politique d’expansion du crédit en s’entendant entre elles que sous le parapluie d’une banque centrale, une banque étatique qui prend le contrôle du système bancaire à l’aide de diverses mesures.

Il est vrai que les banques ne se plaignent pas de cette banque étatique qui leur permet d’augmenter considérablement le crédit sur le long terme, et donc leurs profits respectifs. La banque centrale encourage les banques à augmenter leur passif et donc leur profit. De ce survol, on peut conclure que le cycle économique n’est pas provoqué par des défaillances de l’économie de marché mais bien par l’intervention de l’État dans cette économie, l’État qui décidément, et une fois encore, devrait strictement s’en tenir à ses fonctions régaliennes.

 

Tableau XIX – Depuis la crise de 2007-2008 et jusqu’à l’actuelle pandémie, l’économie est entrée dans une phase exceptionnellement longue et soutenue de croissance, une croissance financée par une augmentation considérable de l’endettement. Si l’on s’en tient aux prévisions cycliques, on peut avancer l’hypothèse suivante (une hypothèse forte) :

Après la surchauffe boursière et la survalorisation des marchés (tant publics que privés) de 2020, 2021 devrait voir une correction marquée sans être vraiment sévère et un ralentissement économique, ralentissement qui dans le système de capitalisme d’État que nous connaissons devrait avoir de lourdes conséquences. Ce ralentissement provoquera des difficultés budgétaires qui feront monter sans tarder les taux obligataires, une situation difficilement tenable pour des États déjà très lourdement endettés. Ces États ne pourront faire fonctionner aussi aisément la cavalerie. La cavalerie est un processus financier par lequel de nouveaux emprunts servent à rembourser les emprunts antérieurs. Ce système fonctionne aussi longtemps que l’emprunteur parvient à lever un nouvel emprunt.

 

Minsky Moment

 

Le système chavirera à un moment ou à un autre. Les agents au sens large pourraient alors se tourner vers les actifs privés, comme des affamés sur une gamelle pleine. C’est généralement quand la confiance envers le secteur public s’effrite que l’inflation se réveille et plutôt férocement, le système s’affranchissant de la pression déflationniste. L’inflation (de pénurie) contraindrait le système à remonter les taux. C’est ainsi, quand la dette est trop élevée par rapport à la solvabilité, les taux connaissent une correction et le système entre en crise. Un État tel que l’État français, considérant son niveau d’endettement, souffrirait terriblement même d’une légère hausse des taux, à moins d’une intervention de la Banque centrale européenne, intervention qui ne ferait que repousser le problème tout en l’augmentant.

La hausse des taux d’intérêt place le système face à une possible crise des dettes publiques. Au cours de la seconde moitié de l’année 2021, le scénario pourrait être le suivant (une hypothèse forte) :

Correction d’une bonne part des actifs privés suite au probable ralentissement économique, ralentissement lié pour l’essentiel aux difficultés budgétaires et aux risques qu’elles font courir à la France et à l’Europe. Ces difficultés achèvent d’ébranler la confiance envers le secteur public, ce qui conduit à une hausse des taux et à une contraction de l’économie dans les pays où plus de la moitié du P.I.B. tient aux dépenses publiques. Ces dépenses devraient être de plus de 58 % du P.I.B. pour la France ! La perte de confiance dans les actifs publics conduira à un repli vers les actifs privés ; s’y ajoutera l’inflation de pénurie puis une hausse générale des taux, hausse qui poussera tout le système dans un terrible cercle vicieux, de fait un maëlstrom. La remontée des taux signifiera quasiment un arrêt de mort pour le système, arrêt de mort que les banques centrales s’efforceront probablement de différer en commençant par rétablir la confiance à grands coups de figures de rhétorique avec abondance de sophismes. Et on repartira pour plus de dette jusqu’au « moment Minsky », autrement dit lorsque les investisseurs perclus de dettes se mettront à vendre massivement leurs actifs afin de satisfaire leur besoin de liquidité, ce qui conduira à une baisse du prix de ces actifs et à un assèchement des liquidités.

L’éclatement de cette gigantesque bulle pourra être éventuellement repoussé mais jusqu’à un certain point, et je défie quiconque de prévoir ce moment. On ne peut que s’essayer à des hypothèses, faibles ou fortes, sans jamais se prendre pour un devin. Cet exercice permet simplement d’augmenter et d’affiner ses connaissances en économie, cette discipline qui peut être pratiquée par des non-spécialistes – j’en suis un.

 

Tableau XX – « C’est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d’enrichir toutes les classes aux dépens les unes des autres ; c’est de généraliser la spoliation sous prétexte de l’organiser. Or, la spoliation légale peut s’exercer d’une multitude infinie de manières ; de là une multitude infinie de plans d’organisation : tarifs, protection, primes, subventions, encouragements, impôt progressif, instruction gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit à l’assistance, Droit aux instruments de travail, gratuité du crédit, etc. Et c’est l’ensemble de tous ces plans, en ce qu’ils ont de commun, la spoliation légale, qui prend le nom de Socialisme. » Frédéric Bastiat.  

 

Tableau XXI – Les économistes libéraux ne cessent de répéter (à raison) que l’État n’est pas l’économie, qu’il n’est pas un agent de l’économie. Dans ce domaine, ses interventions sont non seulement illégitimes, elles sont inefficaces. L’intervention de l’État a un coût qui serait justifié s’il améliorait par exemple la situation des pauvres ; mais il n’en est rien. Il appauvrit les riches sans enrichir les pauvres. La solidarité forcée favorise l’égoïsme, tue l’esprit d’entraide, décourage la générosité privée, accable la spontanéité du cœur. L’État décourage. Il n’est qu’un estomac de super-prédateur qui cherche des proies en tous sens.

L’État ne produit rien, il prélève et dépense. Il prélève une part conséquente de la richesse créée par des Français pour la redistribuer à d’autres Français, inefficacement, en saisissant au passage une part conséquente du butin. Et il confirme le proverbe : L’appétit vient en mangeant.

Suite à cette pandémie, et quitte à me faire traiter de tous les noms, je me permets d’affirmer que l’intervention de l’État n’était en rien nécessaire pour soutenir l’économie. Cette intervention ne fait qu’augmenter le déficit public et, bientôt, les impôts. Certes, dans le très court terme on pense avoir évité le pire ; mais ce pire évité aujourd’hui n’est que du pire à venir. Le poids et le périmètre de l’État doivent être urgemment réduits ; autrement dit, son appétit – ses dépenses – doit être progressivement diminué pour le bien de tous, sauf pour les rongeurs qui se sont logés dans le fromage État. Mais ils finiront eux aussi par mieux se porter ; un peu d’exercice et moins de goinfrerie leur seront bénéfiques. La pompe fiscale et la pompe à emprunt fonctionnent à plein régime. Il faut freiner cette machine qui se dirige – qui nous dirige –  vers un gouffre.

L’interventionnisme étatique doit cesser dans l’économie. Il dérange plutôt qu’il n’arrange. Ce faisant il réduira son poids sur les entreprises et les rendra plus compétitives. Il faut que l’État se recentre sur ses fonctions régaliennes qu’il assume avec toujours plus de difficultés pour cause de dispersion. Oui, il est impératif que l’État se recentre, qu’il supprime les monopoles, ces machins qui finissent par succomber sous leur propre poids après avoir étouffé tout ce qui les entoure, il est impératif qu’il cesse de décourager la concurrence tout en multipliant les distorsions dans le marché, qu’il laisse le processus de destruction créatrice opérer, qu’il laisse les individus et les entreprises libres de leurs succès et de leurs échecs, et ainsi de suite.

L’économie n’est pas une branche de l’État ou, mieux, une émanation de l’État. L’économie c’est chaque individu en tant qu’investisseur, producteur et consommateur. Je me souviens à ce propos que notre professeur d’économie (ce professeur auquel je dédie cette suite de textes, comme je lui ai dédié la précédente suite) nous disait qu’une mère de famille qui fait un gâteau participe à la vie économique d’un pays d’une manière non moins négligeable et respectable qu’un maçon qui construit une maison, qu’un entrepreneur qui prend telle ou telle décision, et ainsi de suite. Je n’ai jamais oublié ce propos, c’était dans les années 1970. L’économie est la somme de nos choix, faire un gâteau est un choix parmi bien d’autres et ce choix en entraîne d’autres. Le recentrage de l’économie sur l’individu fait par Carl Menger et l’École d’économie autrichienne me fait souvent revenir au propos de ce cher professeur.

L’État a besoin des individus pour exister, l’inverse n’est pas si évident. Dans tous les cas, nous n’avons pas besoin de l’État tel que nous le connaissons. Il nous faut reconquérir le champ des idées. Les idées libérales doivent être beaucoup plus enseignées, en France surtout où elles sont systématiquement poussées dans un débarras et conspuées lorsqu’elles s’avisent d’en sortir ne serait-ce que le bout de leur nez.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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