Je me souviens d’une décennie (1980-1990)

 

1980

Je me souviens de la mort de Jean-Paul Sartre, je m’en souviens pour avoir assisté à ses funérailles. Je n’accompagnai pas le cercueil et attendis à l’entrée principale du cimetière du Montparnasse, boulevard Edgar Quinet. Ce n’est pas une sympathie particulière qui m’y attira. J’avais simplement lu nombre de ses écrits, Jean-Paul Sartre était au programme du baccalauréat et le lire était un must, en quelque sorte, un phénomène d’époque. Et je savais déjà que sa mort tournait la page d’une époque, si je puis dire.

Je me souviens de la Iran Hostage Crisis. Je me souviens du colonel Charles Beckwith et de Operation Eagle Claw.

Je me souviens du déclenchement de la guerre Irak/Iran, de cette Blitzkrieg espérée du côté irakien, frustrée par une contre-offensive iranienne. Je commençais mes études supérieures ; elles seront marquées par cette guerre (1980-1988), d’autant plus que parmi mes camarades il y avait des Iraniens et des Irakiens.

Je me souviens de l’attentat qui mit fin aux jours d’Anastasio Somoza Debayle. Je me souviens de la Mercedes Benz blanche frappée de plein fouet par un tir de lance-roquettes.

 

La Mercedez Benz d’Anastasio Somoza Debayle après l’attentat (septembre 1980)

 

1981

Je me souviens du massacre des bébés phoques et des écologistes de Green Peace qui peinturluraient en vert leurs fourrures d’un blanc étincelant et soyeux afin de décourager les chasseurs de fourrure.

 

1982 

Je me souviens du caso Almería. Mais lorsque j’écris : « Je me souviens du caso Almería», je dois préciser que je n’ai eu connaissance des faits qu’une dizaine d’années après, au début des années 1990 donc, en parlant avec mon voisin Darío Fernández Álverez, l’avocat des trois victimes.

Je me souviens du torpillage du croiseur argentin General Belgrano par un sous-marin britannique. Je me souviens d’en avoir pris connaissance par un quotidien, Le Monde probablement, dans une rame du métro de Paris. Mais sur quelle ligne ? Je me souviens de la destruction du HMS Sheffield par un missile Exocet tiré d’un avion argentin. Mais je ne saurais dire où j’en pris connaissance.

Je me souviens du décès de Josep Renau, Josep Renau que je connaissais (et admirais) par ses photomontages d’une pertinence comparable à ceux de John Heartfield (Helmut Herzfeld).

 

1983

Je me souviens de l’élection de Youri Andropov au poste de Président du Soviet Suprême et de l’extrême inquiétude d’un ami polonais qui déclara dans un amphithéâtre qu’une guerre mondiale était inéluctable parce que Youri Andropov avait été président du KGB. Je ne compris pas vraiment cette mise en rapport mais je parvins à me convaincre qu’en tant que polonais il savait des choses que j’ignorais.

 

1984

Je me souviens quand l’Europe passa de dix à douze membres, soit l’Espagne et le Portugal comme nouveaux membres.

Je me souviens de l’attentat perpétré par l’IRA au Grand Hotel de Brighton contre Margaret Thatcher et les membres de son gouvernement, un attentat qui ravigota une popularité moribonde.

 

Le Grand Hotel de Brighton après l’attentat (octobre 1984)

 

1985

Je me souviens du retrait des troupes israéliennes au Liban ; et je me souviens de l’entrée de ces mêmes troupes au Liban, en 1982. Je me souviens qu’en 1982 je travaillais dans un kibboutz du Golan et que le fracas des bombardements me parvenait, la nuit surtout, les nuits étoilées et froides d’un hiver.

 

1986

Je me souviens de la mort de Simone de Beauvoir. Je ne pus assister à ses funérailles, au cimetière du Montparnasse, ce que je n’aurais pas manqué de faire. Je préférais et de loin ses écrits à ceux de Jean-Paul Sartre.

Je me souviens de l’assassinat de María Dolores González Catarain, Yoyes, par l’ETA. N’oubliez pas Yoyes !

Je me souviens de nombreux attentats à Paris. Je me souviens plus particulièrement de celui de la rue de Rennes. J’étais passé devant le magasin Tati moins d’une heure avant l’explosion. Mais à présent ma mémoire me fait défaut : je me souviens que je marchais de Montparnasse à Saint-Germain, mais en empruntant quel trottoir ?

Je me souviens de couchers de soleil en direction l’Eleusis, du goût du retsina qui me disait toute la Grèce, de nuits passées à parcourir Athènes revêtu d’un habit de sueur, de façades néoclassiques craquelées et encrassées… Je me souviens de cette ville pas si belle mais que j’ai aimée au point de vouloir l’embrasser.  

Je me souviens de la rencontre Reagan / Gorbatchev à Reykjavik, d’histoires entre rêve et réalité.

 

1987

Je me souviens du démantèlement du noyau historique d’Action directe, dans un village proche d’Orléans. Je me souviens plus particulièrement de ces deux noms : Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon, sa compagne.

Je me souviens que le film de Walerian Borowczyk, « L’intérieur d’un couvent », truculent comme un Boccacio et programmé pour Cine de Medianoche, finit par être refusé par TVE.

 

L’affiche annonçant « L’intérieur d’un couvent », de Walerian Borowczyk (1978)

 

Je me souviens de l’affaire Irangate aussi connue comme l’affaire Iran-Contra.

Je me souviens du naufrage du Herald of Free Enterprise, la plus grande catastrophe en temps de paix subie par la flotte britannique depuis le naufrage du Titanic en 1912.

Je me souviens de l’approbation par le Parlement grec de l’expropriation de biens fonciers et immobiliers appartenant à l’Église. Je me souviens de manifestations monstres dans Athènes, manifestations conduites par des popes en tenue de pope, soutane noire, couvre-chef noir et cylindrique légèrement élargi vers le haut, le καμιλαύκιον.

Je me souviens de Platoon d’Oliver Stone, des rivaux le Sgt. Barnes et le Sgt. Elias, respectivement joués par Tom Berenger et Willem Dafoe.

Je le souviens de l’exploit du jeune Allemand Mathias Rust atterrissant avec son petit monomoteur Cessna 172 sur la Place Rouge, à Moscou, un exploit qui fit sourire mon père d’un sourire entendu. Peu après de hautes instances civiles et militaires furent limogées par Gorbatchev, ce qui lui permit d’accélérer la perestroïka, notamment dans l’armée.

Je me souviens de la tuerie de l’Hipercor à Barcelone, tuerie perpétrée par le Comando Barcelona de l’ETA et de l’immense manifestation populaire qui s’en suivit dans Barcelone.

 

1988

Je me souviens d’un grand incendie dans le vieux Lisbonne.

Je me souviens du tremblement de terre en Arménie. C’était le 7 décembre. J’appris la nouvelle par la radio, chez un ami, dans son appartement de la rue du Printemps, dans le XVIIe arrondissement parisien. C’est ainsi, un événement peut rester dans notre mémoire inséparable de l’endroit où il nous est communiqué.

 

1989

Je me souviens quand les troupes soviétiques commencèrent à se retirer de Hongrie.

Je me souviens de la tragédie du stade d’Hillsborouph, à Sheffield.

Je me souviens de Martin Fleischmann et de Stanley Pons, de leur déclaration quant à la « fusion froide ». Je n’ai jamais vraiment compris en quoi elle consistait ; je me souviens simplement de l’émoi provoqué et de la déception qui s’en suivit.

Je me souviens des manifestations de la place Tian’anmen, je m’en souviens d’abord par cette photographie de Jeff Widener de Associated Press qui montre un homme immobile devant une colonne de chars T-59 qu’il immobilise, un homme surnommé depuis Tank man.

 

La photographie de Jeff Widener prise sur la place Tian’anmen (5 juin 1989) et une vidéo :  https://www.rtbf.be/info/monde/detail_il-y-a-30-ans-place-tiananmen-l-homme-face-aux-chars?id=10237783

 

Je me souviens des débuts de Solidarność aux chantiers navals de Gdańsk.

Je me souviens du bicentenaire de la Révolution française que je suivais distraitement par la presse.  J’habitais alors à Biarritz, face à l’océan et Paris me semblait bien loin. Je me souviens plus ou moins de quelques séquences du défilé de Jean-Paul Goude. Je me souviens surtout que cette célébration coûta fort cher et que Margaret Thatcher, invitée, ne se priva pas d’une petite leçon d’histoire à François Mitterrand, en lui rappelant notamment que les Anglais avaient eu la Magna Carta en 1215, la Glorious Revolution et la Bill of Rights en 1688-1689, une révolution tranquille, bloodless, un événement célébré discrètement l’année précédente, en 1988 donc.

Je me souviens qu’un pilote syrien demanda l’asile politique à Israël où il put atterrir à bord de son avion, un Mig-23 (l’avion le plus moderne de l’arsenal syrien), ce qui permit à Israël de l’étudier en détail.

Je me souviens, bien sûr, de la chute du Mur de Berlin. Elle commença le 9 novembre 1989. J’habitais alors à Biarritz ; aussi cet événement reste-t-il dans ma mémoire inséparable de l’appartement où je prenais note par la presse écrite (pas d’Internet alors et je n’avais pas la télévision) de la fin d’une ère, un appartement où le phare de la pointe Saint-Martin projetait dans un coin de ma chambre deux éclats lumineux de dix secondes.

 

La chute du Mur de Berlin, 11 novembre 1989, près de Potsdamer Platz

 

Je me souviens du procès expéditif et de l’exécution non moins expéditive de Nicolae Ceauşescu et de sa femme Elena.

 

1990

Je me souviens de la réunification de l’Allemagne.

Je me souviens de manifestations violentes dans le centre de Londres, manifestations consécutives à l’entrée en vigueur de la poll-tax votée par le gouvernement de Margaret Thatcher.

Je me souviens de la profanation de tombes juives dans le cimetière de Carpentras.

Je me souviens de tremblements de terre en Iran, dans les provinces riches et peuplées du Zandjan et du Ghilan, au bord de la mer Caspienne, un effroi.

Je me souviens du succès du livre de Martin Handford, « Where is Wally ? » (« Où est Charlie ? »). Je me souviens de m’être amusé à chercher ce personnage dégingandé, à pull et bonnet rayés rouge et blanc, en compagnie de mon fils et avec un même entrain.

Je me souviens de l’invasion du Koweït par l’Irak.

Je me souviens de la mort d’Alberto Moravia. Et lorsque j’écris : « Je me souviens de la mort d’Alberto Moravia », je me souviens de ses livres que j’ai lus, des circonstances particulières dans lesquelles je les ai lus, « L’Ennui » surtout, lu dans le désert du Sinaï.

Je me souviens quand Français et Britanniques firent leur jonction sous la Manche, dans l’Eurotunnel.

Olivier Ypsilantis

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Josef Pla en Israël (1957) – Erico Veríssimo en Israël (1966)

 

Ce sont deux livres peu connus sur Israël, écrits par deux voyageurs et écrivains, le Catalan Josep Pla (1897-1981) et le Brésilien Erico Veríssimo (1905-1975). Josep Pla s’est rendu en Israël en 1957, Erico Veríssimo en 1966.

Sea como sea, la historia de la primera década de la existencia del Estado de Israel, tan llena de extraordinarias aventuras, contiene también una aventura lingüística, de gran trascendencia. La resurrección del hebreo equivale a la reconstrucción de la sociedad de Israel, atomizada y dispersa durante casi dos milenios. El hecho es tan insólito, tan insospechado y sorprendente, que, comprobando in situ estas cosas, a veces parece que se sueña despierto”, Josep Pla dans Israel – 1957”

 

Não tenho um pensamento sobre esse país singular, mas vários… Dum modo geral, gostei do que lá vi e ouvi… Trago entusiasmos mas também dúvidas, e principalmente perguntas, muitas perguntas”, Erico Veríssimo dans “Israel em abril” 

 

Josep Pla, « Israel – 1957 »   

« Israel -1957 », un récit de voyage, un document précieux alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à évoquer un pays où ils n’ont jamais mis les pieds et n’ont probablement aucune intention de les y mettre. Israël, un pays au sujet duquel le plus grand nombre s’autorise des commentaires en continu, des commentaires plus guidés par le préjugé que par la connaissance. Le livre de Josep Pla est un reportage, soit l’écrit d’un homme qui s’est au moins donné la peine de boucler son sac et « se bouger le cul ». Le phénomène Internet a considérablement activé le bavardage de ces sédentaires-grégaires qui nuit et jour planquent entre leurs claviers et leurs écrans.

 

Josep Pla (1897-1981)

 

Josep Pla embarque à bord du Theodor Herzl au printemps 1957, un navire qui effectue la traversée inaugurale Marseille-Haïfa. Esprit non conformiste, curieux comme tous les non-conformistes, il veut appréhender la réalité de ce jeune pays par le voyage. Israël n’a pas encore dix ans et vient de connaître une guerre qui a eu un retentissement international : la guerre du Sinaï et la crise du canal de Suez.

Je le redis, Josep Pla est un esprit libre ; il veut voir par lui-même ; et si j’ai tant aimé ce livre, c’est d’abord pour cette raison. Donc, il ne s’en laisse pas compter, boucle son sac et embarque. Ce livre est un précieux document sur Israël, avec ce regard direct et libre, un document qui devient de plus en plus précieux alors que les grouillots grouillent toujours plus. Josep Pla rend compte avec un regard propre (ou, disons, neutre) de la naissance d’Israël et des espoirs de cette jeune nation, tout en prenant note du quotidien qui est le sien. Josep Pla a soixante ans. Il ne cache pas son respect pour l’énergie sioniste qui met au placard la vision si répandue du Juif matérialiste, avare et couard.

Le peuple juif a édifié Israël à partir d’une terre négligée par les Turcs et par tous les possesseurs de cette terre qui leur ont succédé. Mais que des Juifs y reviennent, et en hommes libres, et les voisins arabes et musulmans alertent. Que des dhimmis reviennent en souverains, même s’ils n’ont que la peau sur les os et qu’ils soient pauvrement vêtus et outillés, suffit à les angoisser. Leur champ mental (assez paresseux, reconnaissons-le) s’en trouve bouleversé. Et ces terres de poussière ou marécageuses, ces terres de soif et de fièvre, ne tarderont pas à produire bien des richesses grâce à ce peuple industrieux, à des agriculteurs contraints à travailler toujours armés.

Israël est né avec une mission : offrir un refuge aux Juifs du monde entier. Ce pays à présent peuplé de Juifs porteurs de très nombreuses cultures venues d’un immense passé diasporique est un pays d’Asie et, néanmoins, constate Josep Pla non sans surprise, il est clairement régi sur le modèle occidental : démocratie parlementaire, économie libérale, société où la femme a une place comparable à celle de l’homme. Et, toujours selon Josep Pla, l’acceptation d’Israël par les voisins arabes est rendue impossible parce qu’Israël a adopté un mode de vie occidental et à tous les niveaux, mais aussi parce que les Juifs ont été parmi les plus grands contributeurs de la modernité.

Josep Pla s’est donc rendu dans un pays jeune d’à peine dix ans, ce qui donne une grande valeur à ce reportage. Le chapitre « Judíos y árabes » expose en à peine plus de dix pages une synthèse toujours actuelle sur l’opposition entre Juifs et Arabes, opposition que bien peu se donnent la peine d’étudier mais sur laquelle tout le monde à un avis tranché et en défaveur d’Israël. Il suffit de parcourir les sites et les blogs, la presse digitale et papier, sans oublier les livres, pour constater l’immense déséquilibre en défaveur d’Israël, ce si petit pays qui fait couler tant d’encre et user tant de salive. Ce livre de Josef Pla, peu connu me semble-t-il, vient atténuer un déséquilibre. Ce document de première main s’adresse à tout esprit curieux, libre, soucieux de ne pas se laisser enfermer dans cette propagande qui présente inlassablement le Palestinien comme la victime et l’Israélien comme le bourreau. Ce livre n’est pas apologétique, il est le fait d’un observateur au regard aigu, non dénué de sympathie pour son sujet, Israël, une sympathie qui est l’une des marques de l’esprit de liberté, loin de la stabulation mentale vers laquelle les médias de masse poussent les masses.

 

Erico Veríssimo, « Israel em abril » 

Dans le désordre considérable d’un bouquiniste de Lisbonne, un livre m’attendait. Je dis qu’il m’attendait car il était tellement placé en évidence, dans ce désordre toujours changeant, lorsque j’ai poussé sa porte… Sa couverture s’ornait d’une étoile de David, jaune sur fond rouge ; le titre, « Israel em abril » ; l’auteur, Erico Veríssimo ; l’éditeur, Edição Livros do Brasil, Lisboa. Erico Veríssimo m’était parfaitement inconnu. Il est pourtant l’un des plus grands romanciers brésiliens. Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs récits de voyages dont le livre que je présente, « Israel em abril » (une suite de douze chapitres), dédié à Stella Budiansky. Il s’ouvre sur cette date : 1er avril 1966.

 

Erico Veríssimo (1905-1975)

 

« Israel em abril » est le quatrième livre de voyage d’Erico Veríssimo. Il a été publié en 1969. Ses précédents livres de voyage : « Gato preto em campo de neve », publié en 1941 (voyage aux États-Unis) ; « A volta do gato preto », publié en 1946 (autre voyage aux États-Unis) ; « México », publié en 1957 (voyage au Mexique). Tous ces écrits (dont « Israel em abril ») ont la structure d’un journal. Il s’agit de notes souvent prises à la hâte, amplifiées ultérieurement par le souvenir, le tout enrichi de recherches, une méthode que je pratique volontiers même si je prends probablement au cours de mes voyages un plus grand nombre de notes, notes qui passent par des filtres (dont celui placé entre le manuscrit et l’écran) et sont enrichies et vérifiées par la consultation de nombreuses sources, livres, documents papier divers et, bien sûr, Internet, Internet dont ne disposait pas Erico Veríssimo.

Erico Veríssimo a effectué ce voyage en compagnie de sa femme, Mafalda, avec visites de villes et de villages, de kibboutzim, d’universités, de musées, avec rencontres de personnalités et d’amis. Au cours de ce voyage revient cette question (nullement malveillante et que je me suis posée) : avec la fondation de l’État d’Israël, la culture juive si riche de son passé diasporique ne va-t-elle pas s’appauvrir ? J’ai compris sans tarder que cette question méritait d’être posée mais qu’il ne fallait pas s’y attarder : le peuple juif d’Israël poursuit sa vie, une vie qui ne sera pas moins étonnante et stimulante.

Ainsi qu’Erico Veríssimo le signale dans son introduction à ce récit, « Israel em abril » se rapproche tant par la structure que par l’esprit de « México ». Une fois encore, Erico Veríssimo veut entraîner le lecteur dans son voyage, mieux, le mettre dans sa peau, voir et entendre des personnes, des lieux et des choses. Ainsi qu’il le répète : je suis un peintre frustré, un amoureux des formes et des couleurs ; ainsi, j’offre au lecteur des aspects humains, géographiques et historiques d’Israël et de la vieille Palestine, certains à peine esquissés, d’autres traités à l’aquarelle et plus détaillés. Ce sont des peintures verbales (pinturas verbais) qui s’efforcent de traduire aussi fidèlement que possible mes impressions d’Israël et des Israéliens. Et il semble à un moment vouloir se justifier – pourquoi faut-il sans cesse se justifier quand on aime Israël ? – et précise : j’ai écrit ce livre animé par une grande sympathie pour la cause des Juifs en général et pour l’État d’Israël en particulier ; je ne suis pas pour autant animé d’une quelconque mauvaise volonté envers les pays arabes.

Ce livre est écrit au présent de narration afin de mieux inviter le lecteur à partager ce voyage. Il a pourtant été écrit exactement trois ans après, à partir de notes hâtives et de croquis sommaires pris sur place, dans un carnet. Fort de ces notes et croquis, Erico Veríssimo va amplifier son récit, notamment à partir de références diverses dont il vérifie scrupuleusement l’exactitude. Il confie encore : quand j’ai commencé ce livre, mon intention était de « peindre » Israël avec la joie d’un artiste en vacances. Mais la mystérieuse histoire des Juifs et du judaïsme a fait surgir bien des questions. Si le bon sens ne m’avait pas retenu, ma main aurait produit mille pages qui n’auraient pas même commencé à dépêtrer le mystère et la complexité du peuple juif.

Erico Veríssimo s’est rendu en Israël à l’invitation du Ministère des Affaires étrangères du pays. Il y séjourna vingt jours. Lui et sa femme arrivent à Tel Aviv le 1er avril 1966. Écrit sous la forme d’un journal, « Israel em abril » mêle aux notes prises sur le vif (et retravaillées) des réflexions suscitées par les situations, avec informations historiques relatives aux lieux visités, sans oublier d’autres réflexions et inférences sans rapport direct avec les situations de ce voyage. Par ailleurs, Erico Veríssimo (et c’est l’une des marques de son inclinaison de journaliste, loin du touriste traditionnel) s’efforce d’entrer en contact autant que possible avec les gens du pays, quitte à contrarier le programme. Il sait pour l’avoir pratiqué dans de précédents voyages que rien ne permet de mieux connaître un pays que parler avec ceux qui y vivent.

L’écriture d’Erico Veríssimo est marquée jusque dans ses romans par le réalisme objectif, une marque qui est aussi celle des précurseurs du New Journalism nord-américain et leurs reportages. Cette tendance est particulièrement marquée dans ses écrits de voyage dont « Israel em abril ». Il rend compte du processus d’écriture que suppose le réalisme objectif comme une récolte de faits objectifs artistiquement sélectionnés selon un procédé qui rappelle un montage audiovisuel. Ainsi les faits et les dialogues passent d’un « suposto real-histórico para um real imaginado », ce qu’illustre fort bien ce qui suit, lorsqu’il s’imagine au cours d’un repas se promenant entre les tables et s’arrêtant pour engager la conversation avec les uns et les autres : « “Como é o seu nome, menina? De que parte do mundo vieram os seus país?” – “Como é que você, moço, com essa tez tostada e esse bigode de tinta naquim pode ser judeu, se tem uma cara que me faz lembrar a do Miguelzinho Turco, que vendia bom-bocados e quindins nas ruas de Cruz Alta?” – “Minha senhora, tem certeza de que não é italiana do sul? Eu juraria que a encontrei um dia num beco de Nápoles estendendo roupas recém-lavadas numa corda” ». Au cours d’un autre repas, il se pose la question : « Quantos sobreviventes dos campos de concentração nazistas estarão aqui esta noite? », une question que je me suis souvent posée, entre autres questions, et dans de telles circonstances. Erico Veríssimo traduit volontiers son imagination par le monologue intérieur (une technique dont il n’est pas l’inventeur, très utilisée par les générations précédentes, notamment par les écrivains anglais) qu’il intercale dans d’autres techniques narratives, plus propres au journalisme, comme la description laissée à elle-même ou, à l’occasion, accompagnée de commentaires. Il s’adresse directement au lecteur et multiplie les références historiques, un procédé qui se retrouve dans les guides touristiques mais aussi dans les grands classiques, littérature de voyage et roman. Dans le chapitre « Dois kibbutzim » de « Israel em abril », Erico Veríssimo rapporte l’histoire de la communauté (où se trouvent de nombreux Juifs originaires du Brésil) qu’il enrichit d’une entrevue, l’une des techniques les plus fécondes du journalisme. L’intertextualité est également mise en œuvre, notamment avec des textes bibliques. David Lodge répertorie les différentes manières de faire référence à, soit : parodie, pastiche, écho intertextuel, citation. Ainsi que le signale Erico Veríssimo, l’intertextualité est une prérogative du roman, tous les romans étant tissés avec les fils d’autres écrits, que leurs auteurs en soient conscients ou non.

La critique n’est pas absente, et l’auteur pose des questions toujours actuelles, en 2019, plus actuelles même qu’en 1966, soit à peine plus de vingt ans après la Shoah. Il redoute que dans un futur pas si lointain la mémoire de tant d’atrocités ne soit plus qu’une marque en passe de s’effacer : « Hoje em dia começamos a aceitar com uma indiferença criminosa o massacre, a injustiça, o genocídio. Qualquer desculpa nos serve para apaziguar a consciência e coonestar nosso conformismo. »

Ce livre d’Erico Veríssimo le Brésilien est un précieux témoignage sur Israël en 1966. Les techniques d’écriture mises en œuvre – les piliers de la structure narrative –, que je n’ai fait qu’exposer brièvement et d’une manière non exhaustive, méritent l’attention du lecteur. Je m’y suis arrêté parce que ce genre littéraire est l’un de ceux que j’ai le plus de plaisir à explorer. Cette structure narrative si féconde, entre littérature et journalisme, mériterait d’être plus étudiée par les apprentis journalistes tournés vers l’international.

 Olivier Ypsilantis

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Quelques souvenirs de campagnes de fouilles en Syrie par Virginia Page del Pozo – 2/2

 

Juan Miguel voulait faire une surprise aux amis, une surprise particulièrement agréable pour Gonzalo qui, en compagnie d’Abbas et Mahmud, sans oublier Ingrid (ethnologue spécialisée en arabe, inscriptions syriaques et contes populaires de la région), rendait visite à des voisins arabes dont le maire. Ainsi pourraient-ils les honorer. Il est vrai que nous gardions à la mission la charcuterie afin de ne pas offenser nos hôtes. Une vingtaine de jours après mon arrivée nous entamâmes le « lomo de iguana », découpé en tranches très fines, quasi transparentes, afin de faire durer le plaisir. Nous prenions soin de le faire circuler méthodiquement afin d’éviter que des gourmands ne s’empiffrent au détriment des autres.

Un jour, Ricardo l’architecte (il avait été chargé d’établir un projet de restauration du château de Qalad Nayin) arriva de l’aéroport avec une boîte d’After Eight. C’était son premier voyage en Syrie. Nous étions comme des vautours devant ces douceurs et en nous voyant ainsi il nous exprima son regret de ne pas avoir acheté plus de produits européens.

Mais j’en reviens à mon voyage. Il dura exactement vingt-quatre heures. A six heures du matin, nous avons pris un petit autobus qui nous conduisit à l’aéroport d’Alicante pour l’avion de Madrid, puis Damas via Frankfurt. Nous arrivâmes dans la capitale syrienne peu avant minuit où nous attendaient Gonzalo, Rocío (l’interprète), Mahmud (le chauffeur) et Dina, la commissaire imposée par le Gouvernement syrien afin de contrôler tous nos mouvements et qui nous accompagnera jusqu’à la fin de nos campagnes de fouilles. Elle deviendra une amie. Nous resterons en contact avec elle jusqu’au début de la guerre en Syrie. La dernière nouvelle que j’eus d’elle fut son départ pour les États-Unis avec son mari et sa fille.

Fatigués mais plein d’entrain, nous prîmes le chemin de Qaraq Qusaq, près de Manbij, à environ une heure et demie d’Alep. Durant tout le voyage, Rocío m’instruisit et me communiqua des informations sur le pays et ses coutumes, la vie quotidienne à la mission où, me dit-elle, je devais me sentir comme chez moi. Après une halte dans un bar routier en très mauvais état et plein de militaires, nous poursuivîmes jusqu’à la mission et arrivâmes au moment où l’équipe s’apprêtait à partir au travail.

Il faisait encore nuit. Peut-être les premiers rayons de soleil commençaient-ils à poindre. Je ne me souviens plus. Je dormais debout. Je me souviens que deux ou trois ampoules qui pendaient à des murs au bout de leur fil étaient allumées. Présentations rapides. Je ne désirais qu’une chose, dormir profondément durant quelques heures ; et je marchai à pas rapides vers ce qui allait être ma chambre, celle qu’occupaient mon mari, Dani et Gonzalo.

La veille de mon arrivée, on avait prévu la construction d’un puits afin de ne pas avoir à aller quotidiennement chercher l’eau au fleuve et la transporter dans de gros bidons en plastique jusqu’à la mission où leur contenu était transvasé dans des réservoirs installés sur le toit. Les Bédouins avaient la chance d’avoir un âne, nous n’en avions pas et il nous fallait transporter ces bidons sur nos épaules. Excellent exercice pour se maintenir en forme mais aussi pour favoriser la hernie discale et le lumbago. Du limon fut extrait du puits et s’entassait tout autour de manière irrégulière sur la terre desséchée, un produit magnifique pour enduire les murs intérieurs et extérieurs des maisons d’adobe. Durant deux jours, les voisins n’arrêtèrent pas d’aller et venir avec des brouettes et des récipients divers pour se servir et arranger leurs maisons. Ils ne laissèrent sur le terrain pas un gramme de ce sédiment. Habituellement, ils le recueillaient sur les berges de l’Euphrate, surtout lorsqu’un engin en retirait des pierres ou des cailloux. Ils se précipitaient alors sur les trous laissés pour creuser plus encore et en retirer ce précieux matériau. Après le creusement de ce puits, j’eus beau nettoyer mes chaussures plusieurs fois avec du détergent et me baigner sans les quitter, je ne pus en ôter cette couleur blanchâtre qui s’était incrustée en elles.

Après un repos bien mérité, nous nous dirigeâmes en compagnie de Mahmud vers Tell Hamis afin que je puisse analyser le sarcophage et préparer le matériel nécessaire à sa consolidation puis son extraction et son transport. La chaleur était insupportable, avec cette sensation d’avoir la bouche et la gorge desséchées, une sensation qui me gagnait jusqu’à l’entrée de l’estomac ; et je n’ai pas de mot pour rendre sensible ce vent qui ne cessait de souffler, un vent doux et continu, chargé d’un sable extrêmement fin et qui, je le dis sans pudeur, entrait vraiment partout, en dépit des vêtements, du foulard, des gants, etc. Ce sable m’entrait dans les yeux, les irritait et n’arrêtait pas de me faire pleurer. A ce désagrément s’ajoutait une douleur chronique à l’épaule due à une hernie discale, douleur accentuée par un long voyage et le manque de repos, ce qui me fit envisager avec anxiété et honte que je ne serais probablement pas capable de supporter les rudes conditions de travail et de vie. Mais les génies sont à l’occasion généreux et après deux nuits de repos et à force de pleurer, expulsant ainsi les grains de sable, je m’habituai sans peine à cette routine.

Par manque de financement, nous n’avons pu engager le cuisinier qui avait travaillé pour la mission. Afin de pallier ce manque, Gonzalo organisa des équipes de deux personnes choisies parmi nous, l’une ayant des notions de cuisine et l’autre lui servant de marmiton. Ces équipes devaient préparer les petits-déjeuners pour tous, une demi-heure avant le départ pour le travail, puis le déjeuner et de dîner. A cette préparation s’ajoutait la vaisselle.

Dans l’équipe, j’étais la cuisinière et mon marmiton était Dina. Elle ne savait pas cuisiner mais, surtout, elle était continuellement en visites protocolaires en compagnie de Gonzalo avec lequel elle revenait juste à l’heure des repas. Il lui arrivait même de ne pas revenir car elle devait effectuer de nombreux voyages au marché d’Alep ou de Serryn. La Syrie était alors un État policier où, pour se déplacer d’une ville à une autre, il fallait solliciter toutes sortes de documents au commissariat. Ainsi, chaque fin de semaine, avant de partir en excursion, nous devions passer du temps dans la paperasserie. Mais lorsque nous les remettions aux nombreux postes frontières, les soldats n’y prêtaient guère attention et les plaçaient en haut de véritables montagnes de papiers. Une fois, nous vîmes même un jeune soldat prendre à pleines mains ces papiers et les jeter dans un bidon placé à côté de son poste avant d’y mettre le feu. Que d’heures perdues pour de supposés contrôles ! Sans commentaires !

La batterie de cuisine était fort modeste, plus modeste que tout ce qu’on peut imaginer, les couteaux ne coupaient même pas et il n’y avait que deux feux de format moyen avec lesquels il fallait nourrir seize à dix-huit personnes. Un véritable défi ! La nourriture était peu variée mais elle était proposée en quantité avec produits de la saison : riz, lentilles, pois chiches, pommes de terre, pâtes, tomates, oignons, carottes, concombres, haricots, œufs, yaourt, thon, charcuterie (« lomo de iguana »), confiture d’abricots, pain (pita), galettes de sésame et, bien sûr, du thé. Les fruits : pommes et pastèques. Si quelqu’un avait des problèmes d’estomac, on se procurait des bananes (très chères). On achetait à l’occasion à Manbij du poulet grillé et, parfois, la femme d’Abbas, Guarda, nous préparait des boulettes de viande hachée accompagnées de boulgour. Abbas s’amusait à placer dans l’une d’elles une bonne dose de sel et la cachait au milieu des autres. Lorsque l’un de nous croquait dedans, courait cracher sa bouchée et se laver la bouche, Abbas était aux anges. Mais un jour, ce dernier engouffra l’une de ses boulettes bien salées par mégarde, ce qui provoqua un fou rire général et le mit en colère.

Mon incorporation à l’équipe archéologique de Murcia fut déclenchée par l’apparition au cours de la précédente campagne de fouilles d’un sarcophage hellénistique en céramique ainsi que je l’ai dit, un sarcophage qui avait été réenterré afin d’être protégé. En le redécouvrant, on le trouva brisé en nombreux morceaux et les morceaux dont on se saisissait se fragmentaient à leur tour. Mon travail pour cette première campagne de fouilles consistait à conditionner l’ensemble afin que nous puissions l’extraire et le porter à la mission, d’un bloc, en attendant de le restaurer l’année suivante.

Tout fut très compliqué et dès le début :

Faire venir d’Espagne le polyuréthane expansé, indispensable à la protection du sarcophage au cours de son extraction et son transport. Au début, la police syrienne refusa l’entrée dans le pays des bidons contenant ce produit. Après deux voyages de notre village à la capitale, la pauvre interprète, Rocío, fondit en larmes considérant notre impuissance en dépit des reçus parvenus à la douane et à notre nom, avec les références du laboratoire en bonne et due forme. Ses pleurs finirent par attendrir le cœur de l’administration qui nous autorisa à emporter le précieux produit.

La caisse en bois que nous avions commandée à Manbij était trop grande pour que nous puissions remplir les vides entre le sarcophage et cette caisse et, ainsi, empêcher qu’il ne bouge ; et nous dûmes trouver toutes sortes de subterfuges afin d’économiser un peu de ce précieux produit : des seaux, des sacs en plastique remplis de diverses choses, etc.

La colle Imedio dut être remplacée par de la colle UHU, ce qui ne donna pas des résultats vraiment satisfaisants.

L’odyssée pour acheter à Manbij des litres d’acétone afin d’élaborer la colle, couvrir de gaze le sarcophage et, ainsi, maintenir correctement les fragments entre eux.

Je pourrais ajouter que, suite à une inattention de ma part, l’un de nos ouvriers vola de très efficaces ciseaux espagnols que j’utilisais pour couper la gaze. A partir d’alors nous dûmes faire usage (avec une efficacité douteuse) de ciseaux d’écoliers genre Todo a 100, les seuls que nous ayons pu nous fournir.

Le moment phare fut sans aucun doute celui de l’extraction et du transport du sarcophage à notre mission.

Une petite avancée. Nous restâmes tout l’après-midi et le soir sur le champ de fouilles en nous efforçant d’avancer le travail. Dina (la commissaire du Gouvernement syrien pour notre mission) puis le reste de l’équipe arrivèrent sur le champ de fouilles vers deux heures du matin alors que nous avions terminé de protéger et d’extraire le sarcophage. Ces heures de la nuit avaient permis au polyuréthane de prendre lentement et de ne pas s’affaiblir pour cause de chaleur excessive. A défaut d’une tenue protectrice, nous avions improvisé en nous couvrant les bras et les mains de sacs en plastique maintenus par des rubans adhésifs. Nous portions également des masques. Aux garçons de l’équipe s’étaient adjoints quelques curieux qui ne comprenaient vraiment pas ce que nous faisions là à une telle heure et, plus généralement, ce que nous faisions.

Nous avions dégagé la terre de part en part sous le sarcophage tout en l’étayant. Le sarcophage avait des dimensions telles que la longueur de nos bras tenant un pic suffisait à peine à le dégager de la terre. Ajoutez à ces difficultés l’émotion que donnaient l’obscurité à peine trouée par la lumière famélique du groupe électrogène et la crainte de voir surgir une bestiole aussi redoutée que le scorpion ou l’« acra », un nom qui suffisait à nous donner la chair de poule. Il faut dire que chaque année, dans notre petit village, quelque dix enfants mourraient à cause des scorpions. Et je n’évoquerai pas d’autres bestioles dignes des films de Steven Spielberg. L’opération se déroula cependant sans incident et nous pûmes retirer le sarcophage sans provoquer la moindre cassure. Le polyuréthane avait mis le temps calculé à se durcir. De solides garçons chargèrent, transportèrent et déposèrent la caisse dans la camionnette de la mission. La restauration du sarcophage était laissée pour l’été suivant.

 

Le sarcophage 

 

Avec cette technique novatrice employée pour extraire d’un bloc des pièces archéologiques d’un format considérable, je fus invitée à écrire un manuel de restauration destiné à être traduit en arabe et publié par l’Instituto Cervantes de Damas. Je mis toute l’année suivante à l’élaborer ; et je crains qu’il ne dorme encore dans une imprimerie de Beyrouth. Cette même année, je travaillai également avec une équipe à la restauration et muséalisation du sarcophage au Musée national d’Alep, ainsi qu’à celles du trésor fondateur d’un temple de l’Âge du Bronze, composé de plus de cent objets : coquillages, alabastres, etc., ce qui nous obligea à réaliser un moule de chacun d’eux. Les originaux furent destinés à une exposition permanente au Musée national d’Alep qui reçut également une réplique en plâtre ou en résine de chacun d’eux. En Espagne, nous pûmes rapporter les moules et quelques pièces de céramique incomplètes. Le tout fut déposé à I.P.O.A. (Instituto del Próximo Oriente Antiguo), dépendant de la Universidad de Murcia, et servirait aux professeurs et élèves pour des travaux pratiques et des expositions temporaires sur La Misión Española de Arqueología en Siria.

Peut-être vaut-il la peine d’évoquer quelques-unes de nos aventures. La première, lorsque les garçons louèrent une barque en laiton (toutes les barques étaient en métal et à fond plat, ce qui les faisait ressembler à de grosses boîtes de conserve) pour visiter les grottes avec inscriptions. Le propriétaire de la barque n’avait pas bien calculé la quantité de combustible nécessaire pour l’aller-retour. Arriva ce qui devait arriver : le moteur s’arrêta et le courant poussa la barque de l’autre côté du fleuve. Ses occupants ne pouvaient pas l’abandonner par crainte du vol – elle était essentielle pour son propriétaire. Sur les indications de ce dernier, tous se mirent à l’eau pour la faire passer de l’autre côté, dans l’obscurité et en luttant contre le courant, en s’aidant des îlots et pierres qui affleuraient. Les eaux de l’Euphrate étaient très froides ; de plus, elles cachaient de très nombreux trous et Jesús, notre photographe, tomba presqu’aussitôt dans l’un d’eux. Son frère, José, le topographe, se précipita sur lui et le tira par les cheveux. Jesús était en hypothermie et ne réagissait plus. On finit par le placer dans la barque, en s’efforçant de le réanimer tout en continuant à la pousser vers l’autre berge. Parvenue sur l’autre berge, l’équipe laissa la barque à son propriétaire et demanda l’asile dans une petite maison d’adobe des environs. Le spectacle était inhabituel pour ces Bédouins, avec ces étrangers tapant à leur porte, tard dans la nuit, trempés et à moitié nus – ils avaient enveloppé Jesús dans leurs chemises. Les Bédouins firent honneur à leur tradition d’hospitalité et leur offrirent du thé chaud. A la mission, nous étions inquiets (il n’y avait alors pas de téléphones mobiles) ; aussi nous les accueillîmes avec soulagement. J’avais préparé une soupe odorante et savoureuse qui acheva de les réconforter.

L’autre aventure survint l’année suivante, une aventure elle aussi en rapport avec l’Euphrate. Le débit de l’Euphrate avait considérablement augmenté, faisant de Tell Qaraq Qusaq une petite île. Nous voulions y accoster pour voir dans quel état se trouvaient les fouilles archéologiques après trois années d’inactivité – la dernière campagne remontait à l’an 2000. A cet effet, nous prîmes contact avec un Bédouin. Nous ne voulions en aucun cas tenter l’opération de nuit mais tôt le matin, ce qu’il accepta sans problème. Il nous attendait avec sa barque à l’heure convenue. Nous montâmes tous à bord puis il nous informa qu’il n’avait pas de carburant. Nous lui donnâmes que l’argent. Il disparut. Après un moment qui nous sembla une éternité, il réapparut avec un garçon portant précautionneusement et à deux mains un grand sac en plastique transparent plein d’essence. Nous sortîmes tous de la barque. Il ouvrit le bouchon du réservoir mais le sac étant bien trop grand pour pouvoir faire couler le précieux liquide, le gamin, sans y penser à deux fois, y donna dans un coin un coup de dent faisant ainsi un petit trou par lequel s’écoula un filet d’essence que l’homme dirigea au-dessus de l’orifice. Nous partîmes avec une heure de retard et arrivâmes sur le lieu des fouilles au coucher du soleil, lorsque le ciel commençait à prendre une belle teinte rougeâtre. Le Bédouin nous dit quelque chose d’incompréhensible et disparut avec sa barque, laissant six Espagnols perplexes sur un îlot séparé de cinq cents mètres de la berge par des eaux glacées, parcourues de forts courants, avec un peu partout de dangereux trous. Nous mîmes à profit ce temps pour prendre des photographies et explorer l’endroit. Alors que la nuit était tombée, notre Bédouin réapparut avec sa barque, ses filets et le produit de sa pêche : il était pêcheur et avait simplement mis à profit notre expédition pour attraper du poisson.

Nous avons visité Tell Qaraq Qusaq une fois encore, en 2008, et avec le même homme. Nous n’avons pas eu de problème avec lui mais avec les militaires qui surveillaient l’unique pont du secteur sur l’Euphrate. Alors que nous débarquions, ils nous attendaient leurs armes pointées sur nous en criant « Que faites-vous ici ? » Nous avions la chance d’avoir un guide local qui sût les calmer et nous sortir d’une situation désagréable. Tout se passa si vite que je n’eus pas de temps d’avoir peur ni même de réaliser que ces soldats, presque des enfants, nous pointaient avec de vraies armes et que nous n’étions pas dans un film.

Nous nous rafraîchissions chaque jour dans le fleuve, généralement l’après-midi, parfois plus tôt, au plus fort de la chaleur lorsqu’elle était vraiment suffocante. La première année, des archéologues se baignèrent en maillot de bain ; mais considérant l’émoi causé parmi les villageois, les hommes surtout, le maire (murtal) prit contact avec le responsable de ce groupe d’archéologues, Gonzalo Matilla Seíquer, afin de lui faire savoir que ce genre de comportement ne devait en aucun cas se répéter. A partir de ce moment nous dûmes tous, à commencer par les femmes, nous baigner habillés (bluejeans et chemisettes). L’avantage est que tout en nous rafraîchissant nous savonnions et rincions nos vêtements directement sur nous. Ils étaient secs en dix minutes et, ainsi, nous nous économisions des efforts.

Le poisson de l’Euphrate est de grande taille, fade et avec d’énormes arêtes. Des pêcheurs utilisent des filets mais, en général, ils font usage de la dynamite. Le pêcheur sur l’Euphrate emporte avec lui de petites cartouches qu’il allume et lance dans la direction des poissons sitôt qu’il en aperçoit à sa portée. Il ne recueille que ceux qui n’ont pas été trop endommagés par l’explosion. Notre garde, Abbas, nous rapporta, mort de rire (?!), que l’un de ses voisins avait mis trop de temps à lancer sa cartouche et qu’il s’était arraché la main.

Lorsque nous faisions le plein, que ce soit en taxi ou avec la camionnette de la mission, il n’était pas interdit de fumer et, de fait, presque tout le monde fumait. Par ailleurs, on laissait généralement le moteur tourner. De plus, le propriétaire du véhicule (avec éventuellement l’aide des passagers) le secouait violemment, y compris à coups de pied, afin de – théoriquement – faire entrer plus de carburant dans le réservoir. Nous ne descendions pas du véhicule et nous convainquions (avec des rires nerveux) que si une explosion se produisait, peu importait que nous fussions à l’intérieur ou à l’extérieur. Dans le même genre, nous avons pu observer leur façon de manipuler les bonbonnes de gaz dans les rues en pente : ils les laissaient rouler, sans presqu’aucun contrôle.

Nous recevions parfois la visite d’archéologues et de membres d’autres missions étrangères, Japonais, Belges, etc., et plus souvent de Catalans qui se trouvaient à peu de kilomètres de notre mission. Lorsqu’ils s’aperçurent que nous avions des toilettes, ils n’hésitèrent pas à venir à pied nous saluer et… satisfaire leurs besoins naturels. Plaisanterie mise à part, il était toujours agréable de recevoir des visites, toutes inattendues puisqu’il leur était impossible de nous avertir. On commentait les nouvelles découvertes sur les champs de fouilles. Il nous arrivait de prendre le thé accompagné de galettes au sésame et au miel (peut-être est-ce la nourriture qui me manque le plus) tout en partageant des anecdotes survenues dans notre entourage et polémiquant afin de savoir laquelle était la plus divertissante ou la plus étrange pour notre mentalité d’Occidentaux.

Quelques-unes de ces anecdotes. L’ouvrier qui avec sa paye se cherche une nouvelle épouse. Celui qui se rend en fin de semaine à Serryn où des prostituées kurdes proposent différents services selon l’âge du client ou selon qu’il est marié ou célibataire. Les problèmes gastriques dus à l’eau ou aux nourritures si épicées. L’ouvrier piqué par un scorpion qu’il a fallu emmener en urgence chez un médecin, à Serryn, à cinq kilomètres de notre village. L’homme qui a fait irruption en pleine la nuit, angoissé parce que sa femme accouchait alors que l’enfant se présentait par le siège. La sage-femme avait déclaré qu’elle ne pouvait rien faire. A ce propos, je me souviens que nous avions placé en toute hâte des matelas à l’arrière de la fourgonnette, avec le mari, Gonzalo et notre interprète Rocío, et avions foncé à Manbij afin de faire pratiquer une césarienne, les frais d’hospitalisation étant à la charge de la mission. L’opération s’était passée sans problème et, le lendemain, le père tout ému nous apporta un poulet rôti et une boîte de bonbons. Il me faut préciser que lorsqu’on veut honorer quelqu’un dans cette région, on lui sert un poulet rôti. Quant aux bonbons, ils étaient un luxe presqu’inconnu qu’il fallait acheter à Manbij.

Lorsque la chaleur est suffocante, les familles dorment à la belle étoile sur une structure en métal ou en bois où elles disposent sommiers et couvertures. Cette plateforme est pourvue d’une petite barrière afin que les enfants ne tombent pas. Pourtant, un jour, le petit d’Abbas tomba. Je me souviens de l’angoisse de la mère, Guarda, pensant à la correction que son mari allait lui donner pour sa négligence. José et Jesús s’occupèrent de l’enfant dont la blessure laissait quasiment voir le crâne. Le petit qui n’avait que trois ans ne se plaignit même pas lorsqu’ils lavèrent et désinfectèrent la blessure avant de placer des points de suture. Des larmes coulaient parfois sur ses joues mais pas une plainte ne lui échappa.

 

Lorsque la chaleur est suffocante, les familles dorment à la belle étoile sur une structure en métal ou en bois où elles disposent sommiers et couvertures

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques souvenirs de campagnes de fouilles en Syrie par Virginia Page del Pozo – 1/2

 

Ce texte m’a été transmis par une amie espagnole. Je l’avais incitée à rédiger ses souvenirs de campagnes de fouilles en Syrie, au cours d’une dizaine d’étés consécutifs, peu avant le début de cette guerre commencée en 2011. Je l’ai traduit car il m’a semblé digne d’intérêt et pour diverses raisons.  

 

Carte de la Syrie. Ce que rapportent les pages qui suivent se situe au nord de ce pays, dans les environs de Manjib, près de la frontière avec la Turquie.

 

En 1997, j’eus la chance de pouvoir intégrer l’équipe archéologique qui depuis trois ans travaillait à La Misión Española de Arqueología, en République arabe syrienne.

De 1968 à 1973, le Gouvernement syrien, avec l’aide de l’U.R.S.S., entreprit la construction du barrage de Tabqa, une grande réserve d’eau douce qui donna le lac Assad. Parallèlement fut élaboré un vaste programme archéologique qui engageait de nombreux pays, dont l’Espagne, et dont le but était de prospecter, documenter et fouiller les sites archéologiques situés sur les rives de l’Euphrate, étant entendu qu’une fois le barrage terminé toute la zone serait submergée, engloutissant sites archéologiques et villages, nombreux sur les deux rives.

Les universités de Murcia, Barcelona et Sevilla mirent sur pied une expédition, dirigée depuis Murcia par le professeur d’Histoire Antique, Antonino González Blanco, tandis que la supervision du travail sur le terrain fut confiée au professeur Gonzalo Matilla Seíquer, l’un et l’autre fondateurs et membres de l’Instituto del Próximo Oriente Antiguo (I.P.O.A.). Gonzalo Matilla Seíquer m’invita à participer à ce projet et je lui en serai à jamais reconnaissante. Grâce à lui, je pus travailler avec l’équipe espagnole (constituée de personnes originaires de la province de Murcia) qui fouillait les sites de Tell Hamis et Tell Qaraq Qusaq.

 

Tell Hamis

 

Qaraq Qusaq, 1996

 

Le village de Qaraq Qusaq vu du pont, 1999

 

En plus du travail de prospection et de documentation de la zone, nous relevions les inscriptions en syriaque dans les innombrables grottes qui avaient été habitées par des ermites. A notre équipe allaient s’intégrer deux architectes, Ricardo et Javier, car on projetait alors de restaurer l’impressionnante forteresse proche de notre village, Qalad Nayin.

  Qalad Nayin, 2008

 

Ci-joint un tableau qui permettra de mieux faire comprendre notre travail, avec les dates des différentes étapes, un travail dans lequel il faudrait inclure la collaboration de la mission européenne de Tell Beydar.

 

 

Notre équipe était composée de spécialistes dans diverses disciplines, dont des archéologues spécialisés (préhistoire, monde hellénistique, romain et médiéval), des philologues, un photographe et un topographe, surnommé « El Topo », les architectes mentionnés, un interprète, des botanistes et un restaurateur, c’est-à-dire moi-même. Le lieu choisi pour abriter notre équipe : un hameau bédouin proche de Tell Qaraq Qusaq, au bord de l’Euphrate et à côté de l’unique pont qui reliait la Syrie à la Turquie, un pont si stratégique qu’il était surveillé par un poste militaire. A chaque fois que nous l’empruntions, il nous fallait montrer nos laissez-passer, au moins au début car les soldats ne tardèrent pas à ne plus se lever des matelas où ils étaient affalés. Afin de mieux supporter les longues heures de garde qu’ils devaient passer dans leur cabanon, ils buvaient du thé et fumaient des cigarettes. Nous agitions nos mains pour les saluer et ils nous répondaient pareillement en nous criant « Marhaba, marhaba !» (« Oh là, Oh là ! »). Nous étions environ à une heure et demie d’Alep. L’agglomération « civilisée » la plus proche, Manbij, était à une demi-heure.  

 

Le pont vu de Qaraq Qusaq

 

Le maire (murtal) nous céda diverses maisons lui appartenant, construites de la même manière que les autres maisons du village, avec de l’adobe enduit d’argile, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et un haut plafond constitué de poutres en bois, de nattes en raphia (avec des motifs semblables à ceux des tapis qui recouvraient les sols des habitations bédouines) et de joncs mêlés d’argile, des maisons indépendantes mais proches les unes des autres et que nous aménageâmes en cuisine, salle à manger, dépendances, atelier, entrepôts et dortoirs. Nous construisîmes des WC (les cuvettes furent importées par mes camarades du Liban), inexistants dans la région, les autochtones satisfaisant leurs besoins dans la nature. A propos de WC, il nous fallut également en acheter un à la turque car les Syriens de notre équipe jugeaient que la cuvette était peu hygiénique. Nous entourâmes les WC d’un muret d’adobe d’une hauteur d’environ 1 m 80 qui nous protégea du regard des enfants dont la principale distraction après l’école était d’observer attentivement tous nos mouvements après s’être hissés sur le mur d’enceinte de notre camp.

 

Le siège de la Misión Española de Arqueología, 1995

 

Une chambre à coucher, 1993

 

La salle à manger, 1999

 

La mission était installée. Elle fit l’acquisition d’une grande porte métallique que nous fermions la nuit ou les fins de semaines, lorsque nous partions en excursion. Au-dessus de cette porte ondoyaient fièrement un petit drapeau espagnol et un autre syrien.

 

La cour de la Misión Española de Arqueología

 

L’entrée de la Misión Española de Arqueología

 

Je ne me souviens pas avec exactitude de la chronologie des faits qui animèrent notre équipe, des faits qui pour certains méritent d’être rapportés, comme le cas de ce Sévillan terrorisé par les scorpions et par toutes sortes de choses, et qu’il fallut renvoyer dans son pays sans tarder. Alors que nous attendions une subvention qui devait arriver avec l’équipe catalane (une subvention destinée à prolonger de quelques jours notre séjour et, surtout, à faire face à de nombreuses dépenses comme la paye des ouvriers, le transport, etc.), cette équipe la dépensa sans honte en saucisses catalanes (et malgré l’indignation de l’équipe de Murcia, je dois confesser qu’elles furent dévorées par nous tous). Et je me souviens de ce novice qui prépara du thé avec de l’eau destinée aux toilettes, ce qui provoqua chez beaucoup de sérieux problèmes intestinaux.

Je pourrais écrire un livre sur la variété des coutumes indigènes, étranges pour moi. Les souvenirs s’agglutinent et se mélangent lorsque je m’efforce de les exprimer. Je me souviens des odeurs si intenses : odeurs des épices, du poisson, de la viande, du jasmin, du thé brûlant, du pain juste sorti du four, de la viande grillée, de l’épis de maïs cuit à la braise, du bétail, de la terre desséchée. Je me souviens de cette chaleur qui pesait sur mes épaules comme si je transportais un lourd sac… La nuit, le ciel était constellé d’étoiles et leur nombre dépassait tout ce que j’avais pu voir au cours de mes voyages. Parmi les souvenirs qui cherchent à se dire dans le plus grand désordre : les aboiements des chiens, les chants du muezzin venus des minarets et appelant les fidèles à la prière, les rires et les plaisanteries de mes collègues (toujours prêts à plaisanter y compris dans les situations les plus difficiles) et, bien sûr, les saveurs : le miel et le sésame des baklavas, les pommes et les pastèques, la viande, le riz et les salades (difficile de détailler tout ce qui entrait dans leur composition), le thé, un élément fondamental de notre vie, avec ces si nombreux verres bus au cours de la journée. Je dus apprendre à me passer de vrai café un mois par an et durant plusieurs années, un renoncement difficile pour moi, et me contenter de succédanés comme la cardamone ou le triste Nescafé avec du lait en poudre. Ces boissons ne se limitaient pas à accompagner les repas, elles étaient prétexte à des pauses au cours desquelles se réunir et commenter, amusés, le moindre fait de la journée.

 

José Miguel au travail

 

Mais revenons en arrière en commençant par le début. José Miguel, mon mari, avait reçu trois ans auparavant la proposition d’intégrer La Misión Española de Arqueología, compte tenu de ses vastes connaissances de la céramique de l’Attique et de la céramique hellénistique. Au cours des périodes estivales et durant presqu’un mois et demi, je ne reçus de lui que de rares appels, passés de la centrale téléphonique d’Alep ou de Damas, ainsi que des lettres ou cartes postales qui arrivaient à Murcia plusieurs jours après son retour en Espagne.

En 1994 et 1995 moi et ma fille Virginia, alors âgée de six ans, passâmes le mois d’août à Murcia dans une chaleur torride. En 1995, enceinte de ma deuxième fille, Irene, j’en profitais pour commencer à déménager des affaires dans notre nouvelle maison de Las Torres de Cotillas, à peu de distance de Murcia. Je n’étais pas encore titulaire du permis de conduire ; ainsi demandais-je à mes frères et amis désireux de voir notre maison de transporter un peu quelque chose.

Les retours de José Miguel étaient une surprise car je n’en connaissais ni l’heure ni même le jour. Il revenait brûlé et pelé par le soleil. A sa peau adhéraient encore du sable du désert et de la crème protectrice car il n’avait pas eu le temps d’aller au hammam avant de prendre l’avion. S’il s’était passé sur la peau un strigile, comme le faisaient les Grecs après les exercices sportifs, il aurait ramassé des morceaux de croûte. Ses vêtements étaient passés et fripés. Il avait maigri et souffrait de problèmes d’estomac. De fait, quelques jours plus tard, il avait des coliques néphrétiques. Il était très fatigué mais parfaitement heureux. Il revenait chargé de cadeaux exotiques et précieux : des mouchoirs multicolores comme ceux que portaient les Bédouines. On m’a rapporté que ces couleurs criardes étaient destinées à aider à les localiser si d’aventure elles se perdaient dans le désert. Il revenait avec des boucles d’oreilles et des pendentifs d’Alep, des parfums et des tissus de Damas, de belles répliques de pièces archéologiques achetées dans des musées, des galettes de sésame et des baklavas et, surtout, quelque chose que je n’avais jamais eu la possibilité de goûter, du caviar russe acheté à prix dérisoire dans des commerces du quartier chrétien de Damas. Nous avons vite apprécié tant de mets exquis qu’il nous arrivait de prendre à pleine cuillère et non sur des canapés.

Il revenait avec mille histoires étranges concernant la vie de ces villages entourés de Bédouins, les rudes fouilles archéologiques et leurs intéressantes trouvailles mais aussi les excursions et promenades dans la région. Il me racontait la difficulté qu’il y avait à trouver un chauffeur honnête, la chaleur suffocante, les scorpions, les enfants et l’école, les baignades dans la rivière, le désert et les tempêtes de sable, les excursions en barque au château de Qalad Nayim… Certaines de ces aventures suscitèrent en moi des sensations intenses et colorées au point que je me vis là-bas, en Syrie, les partageant avec lui. Certaines d’entre elles se sont imprimées dans ma mémoire comme sur du papier photographique d’autant plus que, peu après m’avoir conté ses aventures, il alla chercher les tirages de ses photographies et diapositives, des photographies qui montraient la maison d’adobe passée à la chaux, avec le patio misérable et la treille non moins misérable sous laquelle, dans la soirée, on nettoyait la céramique trouvée au cours des fouilles dans la matinée, céramique qu’on disposait au soleil pour la faire sécher et la classer à l’intérieur de carrés délimités par des galets du fleuve, un travail auquel participait à l’occasion notre petite voisine, Fatima.

 

Fátima occupée à trier les fragments de céramique dans des carrés délimités par des galets

 

Nos amis Juan « El Gordo », José Antonio « Poilín » et Pedro constituaient le trio des « Raros » (les Bizarres). Avec Pedro Fructuoso, ils travaillaient aux flottaisons : dans un grand récipient d’eau ils plaçaient des échantillons de terre prélevés sur le champ de fouilles. Habituellement, des machines agitent l’eau afin de séparer la terre de la matière organique qui remonte à la surface tandis que la terre se dépose au fond. La matière organique est alors soigneusement récupérée avec une passoire pour être analysée. Mais nous ne disposions d’aucune machine et c’est à la main, avec une sorte de rame, qu’il fallait agiter l’eau boueuse.

 

Des membres de l’équipe occupés à agiter l’eau boueuse

 

Les chambres étaient presque vides. La chambre des filles avec les matelas à même le sol sur des nattes en raphia, les vêtements du jour accrochés à des clous, les chaussures appuyées contre un mur afin de pouvoir vérifier plus facilement si un arachnéen ne s’y était pas introduit ; un long banc improvisé à l’aide d’une planche et de briques était l’élément le plus imposant de la pièce ; y étaient disposés de nombreux pots et boîtes de crème protectrice pour toutes. La chambre des garçons, presqu’identique mais avec des bouteilles d’arak (l’anis local) pour boire un petit coup après les repas. Les gens avertis disent que cela aide la digestion et prévient des problèmes intestinaux, ce que je n’ai pu vérifier. Il est vrai qu’à défaut de toute autre boisson alcoolisée, j’ai peut-être un peu abusé de l’arak accompagné de glaçons. Dans les chambres des Syriens (chauffeur et garde), il n’y avait que des matelas et toutes sortes de récipients pouvant servir de cendriers, ces Syriens fumant comme des cheminées. Des chambres étaient équipées d’un ventilateur suspendu au plafond qui ne rafraîchissait pas mais au moins brassait l’air. Chaque nuit se posait le dilemme : choisir entre le bruit monotone qu’il faisait ou la chaleur suffocante sans le moindre courant d’air. La petite cuisine avec son réchaud à gaz (bien désuète pour cuisiner à son aise et nourrir près d’une vingtaine de personnes), son réfrigérateur, son étagère et ses deux petits éviers qui recevaient l’eau d’un des réservoirs d’eau en laiton que José et Jesús, avec l’aide du gardien Abbas, avaient installé sur le toit et qui approvisionnait les WC et la cuisine en eau non potable. Dans la salle à manger, une grande table constituée de planches en bois et de tréteaux ainsi qu’une chaise en plastique pour chaque membre de la mission. Le magasin où, sur des étagères métalliques, s’accumulaient dans des boîtes en carton les trouvailles archéologiques faites au cours des campagnes de fouilles. L’annexe, vide de mobilier, avait un ventilateur au plafond. Curieusement la nourriture était disposée à même le sol afin de mieux se conserver. On y trouvait essentiellement des pommes de terre, des tomates, des pommes et quelques pastèques, étant entendu que dans le réfrigérateur tenaient à peine les œufs, le yaourt, le fromage, une espèce de charcuterie que certains appelaient étrangement « mortadela de iguana », et à peine plus. Il n’y avait pas de lait frais, seulement du lait en poudre, et du thé. Les WC n’avaient que deux cuvettes et des toilettes à la turque pour les indigènes qui ne pouvaient décidément comprendre que nous puissions satisfaire nos besoins de la sorte. Nous disposions de quelques lavabos et de trois douches mais sans porte et sans rideau. Je dois avouer que j’avais tellement honte qu’on puisse me voir nue que je m’arrangeais pour prendre une douche à des heures inhabituelles. L’eau, ainsi que je viens de le dire, venait de deux réservoirs placés sur le toit. Jesús avait eu la bonne idée de placer une résistance afin que nous puissions avoir de l’eau chaude, au moins pour les deux ou trois premiers à se lever. L’année où « la huesitos » (la spécialiste chargée d’étudier les os des animaux qui apparaissaient au cours des fouilles archéologiques) fit partie de la mission, et qui comme moi travaillait au campement, l’eau chaude et parfois même l’eau tout simplement venaient à manquer car cette fille ne trouvait rien de mieux que se prélasser sous la douche, une demi-heure avant le retour des archéologues en sueur et épuisés. Il fallait alors remplir à la hâte les réservoirs devant des archéologues indignés.

Au cours de mon premier séjour à la mission, le frère d’Abbas, Musha, un garçon de dix-huit ans, ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’y avait ni porte, ni rideau dans les douches ; aussi prit-il l’habitude de se cacher dans un coin pour épier tranquillement les filles qui se lavaient. Plusieurs d’entre elles se mirent d’accord pour lui donner une leçon. Elles prirent des serviettes et des produits de toilette et s’en allèrent aux douches où elles se cachèrent. Lorsque Musha apparut en avançant sur la pointe des pieds, les trois filles se lancèrent sur lui et lui donnèrent une bonne correction. Pour un Bédouin, de surcroît fils du maire, ce fut probablement la plus humiliante leçon de sa vie : se faire corriger par trois femmes ! Il dût s’en remettre car deux années après il se maria et, à ce que je sache, il eût au moins une fille. Malheureusement, il fut tué au début de la guerre en tentant avec ses voisins et des Kurdes de la zone de défendre contre les islamistes l’unique pont.

 

La cour de la Misión Española de Arqueología

 

Je détaillais les nombreuses photographies rapportées par José Miguel et il me donnait sur chacune d’elles nombre de détails. De plus, il organisait des projections de diapositives pour les amis et la famille, diapositives qu’il commentait avec luxe de détails, relatant mille anecdotes de son « autre vie » (otra vida) : « Ici, notre voisine. Elle est restée veuve avec plusieurs enfants à charge et, selon la coutume dans cette région, le frère aîné de son défunt mari la prit pour épouse, en principe pour la protéger et ne pas la laisser dans le besoin. Mais le gredin avait une autre femme et venait chez sa nouvelle femme pour assouvir ses désirs, ce à quoi elle n’était pas disposée ». Autre diapositive : « Ici, vous voyez l’école. Le maître la louait le soir, après le départ des écoliers, pour que les amoureux disposent d’un endroit où avoir un peu d’intimité. Certains étaient mariés et venaient là à l’insu de leurs conjoints. Un tel comportement supposait beaucoup de courage car cette morale hypocrite était par ailleurs très sévère. De fait, un couple illégitime fut surpris « in fraganti ». Ils devaient se marier le jour suivant ; néanmoins le père tua la fille et l’enterra au bord du fleuve. Le garçon eut la chance de pouvoir s’échapper. Rocío expliqua à Abbas que si une telle chose arrivait en Espagne, on les mariait et que le problème était ainsi réglé, ce à quoi Abbas répondit en ricanant qu’en Espagne tous les hommes sont homosexuels (maricones) et que par ailleurs si le père n’avait pas tué la fiancée toute la famille aurait été condamnée à quitter son village… ». Je pourrais écrire des pages et des pages en rapportant ses commentaires.

 

Une salle de classe

 

Je ne pouvais le croire ! Gonzalo Matilla Seíquer me téléphona pour m’informer qu’au cours de la campagne de fouilles était apparu un sarcophage en terre cuite d’époque hellénistique (il avait dû apprendre la nouvelle par mon mari) avec un riche mobilier funéraire à l’intérieur (notamment deux alabastrons) et qu’il comptait sur mes services afin de le dégager d’une pièce puis le transporter à la mission pour le restaurer. Ma fille Irene allait avoir neuf mois. Je partis avec un sentiment de culpabilité, laissant pour tout le mois de septembre ma fille à ses deux grands-mères, quinze jours pour l’une et quinze jours pour l’autre. Je n’aurais pu laisser échapper cette occasion, une occasion unique.

Préparer ma valise n’était pas chose facile étant entendu que dans la région où je me rendais il était malaisé de se procurer certains produits indispensables pour nous, comme de la crème aftersun. Je mis dans cette valise mes vieux vêtements et des vêtements encore plus vieux pour les fouilles, des serviettes, des draps et beaucoup de jouets, des poupées, des stylographes, des feutres, des crayons de couleurs, des casquettes publicitaires et autres articles achetés dans un magasin Todo a 100 (pesetas) que je pensais distribuer aux enfants des deux villages avec lesquels nous aurions le plus de relations. J’y plaçai aussi quelques citrons au cas où l’un de nous tomberait malade. Là-bas, les bananes étaient un luxe et il n’y avait pas d’agrumes, des fruits que les locaux remplaçaient par des poudres qui avaient un goût de citron et avec lesquelles ils saupoudraient pratiquement tous les aliments y compris les salades à base de yaourt accompagné de concombres ou les salades de tomates. Je plaçai également quelques boîtes de conserve de thon consistant (qui se laisse piquer avec la fourchette) et non de ce thon en miettes qui se perd dans les salades, le seul proposé dans les commerces de Manbij. Et je n’oubliai pas une paire des meilleurs saucissons.   

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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« L’Affaire Georges Bensoussan »

 

« Le problème n’est pas de savoir si Georges Bensoussan est coupable mais de savoir s’il dit vrai », Alain Finkielkraut

 

Dans cette affaire, « L’Affaire (Georges) Bensoussan », j’ai été frappé et, pour tout dire, peiné par l’attitude de Juifs de France, certes minoritaires mais néanmoins bien visibles, ces Juifs étant considérés comme des « notables ». Leur attitude a été comparée par certains à celle d’autres notables israélites (comme on le disait) lors de l’Affaire Dreyfus, plus simplement « L’Affaire ». Parmi ces « notables » d’aujourd’hui, Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah.

Dans un article sans concession, « Georges Bensoussan : lâché par les Juifs de cour, innocenté par la justice », Sarah Cattan rappelle qu’au moment de « L’Affaire », le Consistoire Central se montra bien timide et que le Grand Rabbin de France, Zadoc Kahn, limita son engagement sous couvert du devoir de réserve. Il est vrai que lorsqu’un Juif est accusé, à tort ou à raison, qu’importe, c’est toute la communauté juive qui l’est, sinon explicitement du moins implicitement, et qui se retrouve désemparée. Ainsi, à tout moment, tout Juif peut être tenu de répondre de la faute, réelle ou supposée, d’un autre Juif. Il n’est pas nécessaire que j’insiste. Il est vrai que les Juifs ne sont pas les seuls dans cette situation qui est généralement celle des minorités, hier et aujourd’hui, là-bas et ici ; mais ils ont été et restent de ce point de vue plus exposés que la plupart. La naissance de l’État d’Israël et le rassemblement d’une partie des Juifs ont apporté une protection à ces derniers mais a augmenté le danger qui pèse sur les Juifs de la diaspora, volontiers accusés des « crimes sionistes », sans compter qu’Israël reste le Juif des Nations.

 

Georges Bensoussan

 

Je ne puis décidément cacher que dans cette Affaire, le lâchage de Georges Bensoussan par une partie de la communauté juive – et plus particulièrement par des responsables du Mémorial de la Shoah – m’a particulièrement peiné ; il ne m’a pourtant pas vraiment surpris. Pourquoi ? Georges Bensoussan a servi le Mémorial de la Shoah durant plus d’un quart de siècle. Mais voilà, on aurait aimé qu’il ne s’intéresse qu’à la Shoah et surtout pas aux Territoires perdus de la République (voir « Les territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire », publié en 2002, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner) et à l’expulsion des Juifs des pays arabes (voir « Juifs en pays arabes : le grand déracinement 1850-1975 », publié en 2012). Il y a d’autres livres dérangeants de Georges Bensoussan, dans la France d’aujourd’hui, mais ces deux titres constituent l’essentiel de ce qui est reproché à l’historien. J’ai dans mes documents un épais dossier de presse au sujet de ces deux ouvrages, le premier surtout. Je ne vais pas me perdre en références (consultables sur Internet), simplement, un certain Dominique Vidal ouvre son article dans le numéro de mai 2003 du « Monde diplomatique » par : « Voici un livre schizophrénique » et ainsi de suite. Quand on connaît la manière dont cette vaste enquête a été conduite, on ne peut que serrer les poings en lisant cet article écrit par une personne qui ne fait qu’obéir aux mots d’ordre de ce mensuel et qui n’en a probablement guère quitté les bureaux. Mais j’allais oublier : Georges Bensoussan a « récidivé » et « aggravé son cas », plus récemment, en 2017, avec la « La France soumise. Les voix du refus ».

J’ai très vite senti, d’une manière d’abord diffuse puis de plus en plus précise, que l’on tiendrait rigueur à Georges Bensoussan pour ces livres, d’être en quelque sorte allé mettre son nez là où il n’aurait pas dû… L’historien de la Shoah aurait dû s’en tenir à son sujet, et le Mémorial de la Shoah n’a pas été le dernier à le lui faire savoir.

Georges Bensoussan a été qualifié, et de diverses manières, de trouble-fête, d’empêcheur de danser en rond, d’incitateur à la haine, de porter atteinte au sacro-saint « vivre ensemble ». Et puis à quoi bon se préoccuper du « grand déracinement » ? Pourquoi salir la belle image de la convivialité en pays arabes où, affaire entendue, les Juifs ont coulé des jours plutôt heureux ? La Shoah, pourquoi ne pas s’en être tenu à la Shoah – une « vieille histoire » et une « affaire entendue » – qui ne suscite plus guère de polémique en dehors du cercle restreint des révisionnistes et des négationnistes ?

Au cours de cette Affaire, Georges Bensoussan est « gentiment » écarté de ses activités liées au Mémorial de la Shoah, dont ses fonctions de formateur auprès des policiers, magistrats et professeurs. Il a été accusé d’islamophobie, un mot de propagande destiné à écraser toute opposition selon une méthode qui avait prouvé toute son efficacité (et je ne me laisse pas entraîner à la facilité d’une comparaison) dans l’U.R.S.S. de Staline. Une démocratie comme la France sait utiliser l’air de rien cette bonne vieille méthode, toujours très efficace.

Des responsables du Mémorial de la Shoah lui reprochèrent d’engager la respectabilité de cette institution – et de lui porter préjudice – avec la publication de son enquête sur les Territoires perdus de la République. Ces responsables oubliaient, ainsi que le signale Sarah Cattan, « qu’Alain Finkielkraut l’avait invité au micro de France Culture pour la nouvelle édition des “Territoires perdus de la République”, et que c’est à ce titre seul qu’il s’exprima ». Ce sont donc des propos tenus sur France Culture, le 10 octobre 2015, au cours de l’émission « Répliques », que le tribunal jugea en première instance puis en appel, suite à la relaxe de Georges Bensoussan. On sait que sa métaphore inspirée du sociologue français d’origine algérienne Smaïn Laacher ne fait appel à aucun essentialisme, à aucun racialisme et qu’elle est exclusivement culturelle, contrairement à ce que les ennemis de l’historien se sont efforcés et s’efforcent de faire accroire. Des Musulmans de grande culture et à l’intelligence libre confirmèrent la pertinence des propos reprochés à Georges Bensoussan. Peine perdue. On voulait la peau de l’historien ou, tout au moins, le mettre au pilori. On l’accusa donc d’islamophobie, un mot de propagande particulièrement efficace comme nous venons de le dire.

Étrange affaire. Georges Bensoussan a été un précurseur en désignant les Territoires perdus de la République, une vaste enquête sur le terrain et non un ouvrage écrit dans la quiétude d’une bibliothèque par un idéologue bien décidé à préparer la « Shoah des Musulmans » pour une France Musulmanenrein, une enquête menée par des professeurs de lycées et de collèges sous la direction de Georges Bensoussan (Emmanuel Brenner), par ailleurs auteur de la postface. Lors du procès en appel, l’avocat de la Ligue des droits de l’Homme (L.D.H.) déclara tout de go que les propos reprochés à l’historien étaient « pré-génocidaires ». Et vas-y, hardi-petit ! C’est ainsi, on jalouse aux Juifs jusqu’à leurs souffrances d’où nombre de considérations dans le genre : les Musulmans en Europe vivent ce que les Juifs y ont vécu en 1930, d’où aussi le glissement vers Israël et le jeu des sonorités qui séduit tant les antisiomites (néologisme né de la fusion d’antisioniste et d’antisémite), Gaza / Auschwitz. On guettait donc l’historien qui-aurait-dû-s’en-tenir-à-la-Shoah. La publication du « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », dans le numéro du 21 avril 2018 du Parisien, aggrava le cas de Georges Bensoussan. Sarah Cattan, femme de courage, fit part de son étonnement indigné et posa la question : pourquoi le Sépharade (Georges Bensoussan est d’origine marocaine) est-il écarté de l’establishment ashkénaze de la mémoire de la Shoah ? (N’oublions pas que des centaines de milliers de Sépharades ont été assassinés par les nazis). Et Sarah Cattan questionne la vanité sociale d’un certain establishment juif. Peut-il choisir l’arbitraire et trahir par lâcheté, une « lâcheté qui emprunte à ces vieux mécanismes des Israélites français qui auront trahi pour des raisons de classe depuis l’Affaire Dreyfus jusqu’aux missives adressées au maréchal Pétain, en 1940 ? »

Sarah Cattan termine son article en nous entraînant au Mémorial de la Shoah. Elle livre quelques intéressants éléments en toute discrétion, des éléments qui suggèrent la complexité d’un certain imbroglio. Elle évoque la structure pyramidale du Mémorial de la Shoah, une structure qui fait courir le risque à ses responsables (pensent-ils) d’être mis au pilori (après avoir été marqués au fer rouge du sceau de l’infamie) en compagnie d’un « islamophobe », Georges Bensoussan en l’occurrence. Bref, il s’agit de préserver l’institution dont ne peut que saluer par ailleurs le travail remarquable, travail dont Georges Bensoussan aura été l’un des maîtres d’œuvre, notamment par le poste de rédacteur en chef et de responsable éditorial (qu’il occupait depuis 1993) de la Revue d’histoire de la Shoah, revue qui se présente ainsi : « Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsi au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tsiganes. »

Sarah Cattan confirme cette crainte que je portais en moi depuis quelque temps, à savoir que l’homme libre, Georges Bensoussan, était guetté par des groupes postés en embuscade et désireux de le ligoter et de le bâillonner. Je le redis, je savais que sa vaste enquête (« Juifs en pays arabes : le grand déracinement 1850-1975 ») dérangeait, une somme que j’ai lue et relue, une somme nourrie de documents inédits et originaux dont une part importante provient des immenses archives de l’Alliance israélite universelle (A.I.U.). Georges Bensoussan a apporté des notes discordantes, et à plusieurs reprises, dans la sérénade suave qui nous compte l’idylle juive en pays arabes et, plus généralement, musulmans. Voilà qui méritait une sévère correction ! Cette embuscade avait commencé à s’organiser bien avant, avant 2012, date de la parution de ce livre. J’avais quitté la France depuis des années lorsque fut publiée l’enquête « Les territoires perdus de la République », en 2002 donc. Je n’avais guère accès à Internet, alors bien aléatoire là où je vivais, et je ne lisais pas la presse française. J’ai donc été en quelque sorte déconnecté de la France pendant des années. Mais depuis que j’ai rétabli un contact plus soutenu (grâce en grande partie à Internet), je reprends et suis le fil de l’aventure de Georges Bensoussan, l’homme qui a choisi de dire la vérité dans un monde qui veut faire taire certaines voix et pour des raisons que je vous laisse deviner. La publication de cette minutieuse enquête, « Les territoires perdus de la République », commença à rendre Georges Bensoussan suspect. Ce fut son premier « faux pas ». L’enquête plus récente, « Une France soumise » sous-titrée « Les voix du refus » et qui porte en couverture, inscrite sur fond rouge, cette information : Après « Les territoires perdus de la République », cette enquête, avec préface d’Elizabeth Badinter, fit de lui un récidiviste… Encore une note discordante dans la sérénade suave…

Les différends entre l’historien et l’Institution (le Mémorial de la Shoah, en l’occurrence) ne datent pas de l’Affaire Georges Bensoussan (ce que nous dit Sarah Cattan). Mais je ne dispose pas d’assez d’éléments pour les évoquer, d’autant plus que Sarah Cattan reste discrète à ce sujet. Par ailleurs, je sais que la majorité des Juifs de France et que de nombreux non-Juifs supportent Georges Bensoussan. Outre ses qualités d’historien, je salue en lui, et j’insiste, un homme libre, c’est-à-dire un homme courageux, car il faut avoir du courage dans la France d’aujourd’hui pour dire publiquement ce qu’il dit. Je salue en lui un homme qui poursuit son chemin, sans jamais craindre les passages les plus escarpés, un homme qui porte cette belle devise, devise qui signifie aussi et d’abord la fidélité à soi-même – soit la liberté – : Etiam si omnes ego non, devise qui fut aussi celle d’un résistant au nazisme, Philipp von Boeselager, devise radicale de fidélité à soi-même, à une vérité et à la mission qu’elle implique, ce qui revient dans tous les cas à entrer en résistance, en démocratie comme en dictature…

 

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Dans un article intitulé « Procès Georges Bensoussan : séisme et répliques », Danielle Khayat (magistrate à la retraite) écrit : « Pour ceux qui le pourchassaient, ce gibier était la proie rêvée : un spécialiste mondialement reconnu de l’étude de la Shoah, un Juif par surcroît, et sioniste en plus, qui a osé décrire la condition précaire et misérable des Juifs en terres arabo-musulmanes et ainsi anéantir le mythe de l’âge d’or d’Al-Andalous, le faire condamner comme raciste « islamophobe ». De quoi combler tous les fantasmes des antiracistes qui ont enterré la lutte contre l’antisémitisme – au point de faire disparaître ce mot de leur dénomination, comme l’a fait le M.R.A.P. ». C’est exactement la conclusion que j’ai tirée dès le début de l’Affaire Georges Bensoussan ; aussi ai-je lu ces lignes en manière de confirmation.

L’Affaire Georges Bensoussan aura permis d’étranges rapprochements, comme celui d’islamistes du C.C.I.F., et d’associations fondées pour lutter contre l’antisémitisme, comme la L.D.H. et la L.I.C.R.A.

Parmi mes amères surprises relatives à cette Affaire, une surprise et non des moindres, la suppression sur le site Akadem (l’un de mes sites favoris) d’un entretien Georges Bensoussan et Antoine Mercier. A ce propos, j’avais apprécié la très haute tenue d’un interview d’Antoine Mercier avec le regretté Raphaël Draï. Dans l’entretien Georges Bensoussan et Antoine Mercier mis en ligne le 31 mai 2018, il était question de l’article de Sarah Cattan, « Georges Bensoussan : lâché par les Juifs de cour, innocenté par la justice ». Le lendemain, 1er juin, la vidéo de cet entretien fut supprimée et on expliqua que « suite à des pressions de dirigeants communautaires envers la direction d’Akadem pour réaliser des coupes, la direction a préféré retirer la vidéo dans son intégralité plutôt que de se soumettre à la réalisation d’un montage qui aurait rappelé, etc., etc. ». La vidéo fut donc supprimée tandis que l’enregistrement vocal resta quelques jours en ligne avant d’être à son tour supprimé.

Depuis le début des années 2000, Georges Bensoussan se bat pour faire connaître et reconnaître l’existence des Territoires perdus de la République. Cet historien est pionnier dans la dénonciation d’un antisémitisme bien différent du « bon vieil » antisémitisme, l’antisémitisme arabo-musulman appuyé par divers supplétifs, un antisémitisme pas si nouveau, avatar de cette haine et de ce mépris séculaire que suscite la seule existence du peuple juif, d’Israël. Des faits, et en grand nombre, sont venus confirmer les enquêtes supervisées par Georges Bensoussan.

Ainsi que le souligne Georges Bensoussan, le refus d’affronter la réalité est la chose la mieux partagée au monde, un refus qui n’est en rien limité à un lieu et à une époque. Proverbe hindou cité par Georges Bensoussan : « Racontez-nous de belles histoires et nous vous croirons ». L’accusation d’islamophobie (et autres accusations dans le genre) est destinée à paralyser et à faire taire les timorés, soit le gros de la troupe. Pascal Bruckner évoque à raison un « racisme imaginaire » élaboré par les islamistes pour imposer le silence et, enfin, soumettre.

Chantage intellectuel et conformisme, conformisme prêt à tous les renoncements et à toutes les compromissions pour un peu de tranquillité. Confort et conformisme ne font qu’un. Afin de se protéger, afin de perdurer, le conformisme élabore un monde binaire, un monde qui éprouve, par exemple, quelque difficulté à envisager qu’un opprimé puisse être aussi un oppresseur (tant individuellement que collectivement), que des victimes du racisme puissent être des racistes, etc., etc. Il y a enfin ce refus de désigner le danger comme si le désigner le faisait exister, une attitude naïve, puérile même, et assez répandue. Cacher le danger ne revient pourtant pas à le faire disparaître. La fermeté peut le plus souvent épargner la violence aux uns et aux autres. La fermeté, c’est d’abord savoir nommer et ne pas savoir nommer conduit aux violences extrêmes, à l’affrontement a sangre y fuego. La paix sociale (et autres paix) n’est pas le produit de concessions ou, plus exactement, n’est pas que le produit de concessions. L’homme libre n’a que faire de l’antiracisme et de l’antifascisme instrumentalisés par des coteries qui se sont érigées en garantes du Bien.

Olivier Ypsilantis

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Entre Espagne et Portugal (Évora, Badajoz, Elvas)

 

Évora, Badajoz. 10 février 2018.

Évora. Tout en marchant dans cette petite ville de l’Alentejo me viennent des souvenirs de Cordoue : le pavage, les façades passées à la chaux, les ouvertures soulignées à l’ocre jaune. Mais c’est d’abord cette lumière froide et pure qui me replace dans mon dernier séjour à Cordoue, un début janvier. Jamais une ville ne m’était apparue aussi pure. Je ne pouvais concevoir une telle pureté dans une ville, toute ville aussi belle soit-elle constituant une salissure dans les espaces de la nature. Ce blanc de chaux et ce ciel d’émail sans reprise…

Évora, petite ville calme, endormie peut-être. Des détails architecturaux me donnent un même plaisir que des accords de piano. L’Aqueduto da Água de Prata de Francisco de Arruda, inauguré en 1537, est toujours en fonction. Le temple romain (périptère hexastyle), seul vestige du forum, fut incorporé à une tour du château, ce qui lui épargna probablement la destruction totale. Ce petit temple ne peut qu’évoquer la Maison Carrée de Nîmes. Chapiteaux (corinthiens) et bases des colonnes en marbre d’Estremoz (petite ville de l’Alentejo), colonnes (fortement cannelées) et architraves en granite sombre.

J’ai évité la Capela dos Ossos en l’église São Francisco, quelques images mises en ligne m’ont suffi. Ces mises en scène très chrétiennes me lassent et me semblent de mauvais goût. Il est vrai que cette notion de mauvais goût est bien difficile à définir ; elle exige de tortueuses et surtout hasardeuses explications. Et comment puis-je juger une époque sans me prendre les pieds dans le tapis ? Tant de miroirs déformants me séparent d’elle.

 

Évora, la Capela dos Ossos en l’église São Francisco

 

Il existe d’autres Capelas dos Ossos au Portugal, dont une à Campo Maior, petite ville de l’Alentejo, et une autre à Faro, petite ville de l’Algarve. La Capela dos Ossos d’Evora a été imaginée par des frères franciscains au XVIe siècle. A l’entrée de cet espace d’environ dix-huit mètres sur onze, aux murs couverts de crânes et d’os jointés par du ciment, sans oublier les huit colonnes elles aussi couvertes de crânes et d’os, on peut lire l’inscription suivante : Nós ossos que aqui estamos, pelos vossos esperamos, autrement dit, traduction légère : Nos os attendent les vôtres. Les crânes au nombre d’environ cinq mille proviennent de plus d’une quarantaine de cimetières monastiques d’Évora. Mais les Chrétiens ont fait mieux, beaucoup mieux, avec la Catacombe dei Cappuccini, à Palermo, soit quelque huit mille momies exposées aux regards. Imagine-t-on un tel cirque chez les Juifs ? La représentation peinte de restes humains est plus acceptable, et je pense en particulier aux Vanitas de Juan de Valdés Leal ; mais exposer ainsi de vrais restes humains ! J’allais oublier. Dans la Capela dos Ossos d’Évora, deux cadavres en dessiccation (dont un cadavre d’enfant) suspendus à des chaînes pour plus d’agrément…

Le soir, à Badajoz. Carnaval. Tous sont dans la rue, diversement déguisés. Sourires et rires. Des grands-parents, des parents, des enfants et des petits-enfants. De la musique partout. On devise, on danse. Dans cette foule considérable personne n’est pris de boisson. Je ne pourrais dresser une liste exhaustive des déguisements ; quelques-uns, simplement : Super Mario, Indiens style Inca et style Far West, Mary Poppins (nombreuses), papes, évêques, curés, cowboys, un sosie de Carlos Puigdemont le Catalan, un autre de Donald Trump et de Mariano Rajoy. Je suis heureux de retrouver l’Espagne et cette belle énergie populaire.

Marche le long du Guadiana, un grand fleuve espagnol curieusement bien moins connu que l’Ebro ou le Guadalquivir. Un petit canal longe le Guadiana aux berges bien aménagées, le Canal de Montijo. Badajoz a été fondée en 875 par les Musulmans et deviendra au cours de la période musulmane l’une des villes les plus importantes de la péninsule. Traversé par le Puente de Palmas, construit en 1460 mais remodelé au fil des crues qui l’endommagèrent, dont celle de 1876 qui le détruisit en grande partie. Entré dans la vielle ville par la Puerta de Palmas. Je ne suis jamais venu dans cette capitale de province, et je ne la connaissais que par la tuerie du 14 août 1936, la matanza de Badajoz, dans la Plaza de Toros. Combien de fusillés, deux mille, quatre mille ? Aujourd’hui encore, on ne le sait avec exactitude. Je la connais d’abord par les écrits qu’en fit Mario Neves, le plus grand journaliste portugais de sa génération, et quelques autres journalistes dépêchés sur place. Il est vrai que d’assez nombreux historiens placent la matanza de Badajoz parmi los mitos de la Guerra Civil. A dire vrai, plus j’étudie ce moment de la Guerre Civile d’Espagne, moins je sais quoi en dire. Je sais que nombre d’écrits républicains qui prétendent en rendre compte puent la propagande, comme cet article publié dans La Voz et décrivant une (supposée) fiesta organisée dans les arènes de la ville par Juan Yaguë, fiesta à laquelle étaient invités « de respectables caballeros, de pieuses dames, de belles demoiselles, de vénérables ecclésiastiques, de vertueux religieux et des nonnes aux blanches robes et à l’humble regard ». Au son des clarines, « le troupeau humain des libéraux, républicains, socialistes, communistes et syndicalistes de Badajoz sortit des torils ». Juan Yaguë leva le bras, agita un mouchoir et les mitrailleuses entrèrent en action. On ignore l’auteur de ce récit fallacieux – José Bergamin ? Quoi qu’il en soit, il fallait répandre la peur pour stimuler le camp républicain et la défense de Madrid. Hugh Thomas suggère que cet article publié dans La Voz pourrait être en partie à l’origine des massacres de Paracuellos de Jarama, en novembre-décembre 1936. Mais je cède la parole à Mario Neves :

https://www.youtube.com/swatch?v=qdqcqPmKheM

 

Badajoz, 11 février.

La Alcazaba aux murailles bien visibles. Les murailles qui entourent la vieille ville font depuis quelque temps l’objet des plus grands soins. En effet, elles contribuent pour l’essentiel au caractère de cette capitale de province qui fut capitale d’une importante taïfa qui s’étendait sur une bonne partie de l’actuel Portugal. Ces fortifications (murallas abaluartadas) furent d’abord destinées à contenir de possibles attaques venues du Portugal voisin, au XVIIe siècle. C’est au cours de la Guerra de Restauração (1640-1668) qu’ont été aménagés le Fuerte de San Cristóbal et l’accès au Puente de Palmas avec son hornabeque (hornwerk). La cathédrale est fermée ; j’espérais pouvoir y détailler le Retablo del Altar Mayor.

 

Une vue de Badajoz

 

Du 9 au 13 février se déroule le célère carnaval de Badajoz. L’énergie espagnole se donne à fond, ce qui change du Portugal où tout le monde est diversement pris par la saudade et, il faut le dire, diversement endormi. C’est un carnaval populaire auquel participent des dizaines de milliers de personnes originaires de Badajoz et sa province, l’une des deux provinces d’Extremadura. Le Gran Desfile de Comparsas (au nombre de 51), de Grupos Menores (au nombre de 19) et d’Artefactos (au nombre de 27), un défilé qui dure six bonnes heures et qui engage au moins huit mille personnes. Les Comparsas portent chacune un nom (Achiweyba, Meraki, La Bullanguera, Atahualpa, Saqqora, etc.) et comptent de quarante à plus de deux cents membres. Certaines ont été fondées dans les années 2000/2010, d’autres, les plus anciennes, dans les années 1980, soit juste après la mort de Franco qui avait interdit ce genre de manifestation.

Les tenues sont éblouissantes, avec des formes et des couleurs dignes des plus beaux oiseaux de la forêt d’Amazonie, des plus beaux poissons de la Grande Barrière de corail. Les Comparsas avancent suivant des chorégraphies énergétiques et primitives soutenues par des percussions placées sur une structure métallique montée sur roues, tirée et poussée par des membres des Comparsas respectives. L’asphalte vibre et j’en viens à craindre que des jardinières ne tombent des balcons. La Asociación Batala Badajoz (fondée en 1996, cent cinquante membres) ferme le Gran Desfile de Comparsas. Les percussions de ce groupe particulier dégagent une énergie véritablement enivrante, avec une sonorité générale beaucoup plus sourde que celle de tous les autres groupes, une sonorité qui suggère un espace bien plus ample mais aussi une force autrement plus inquiétante, formidable, comme la charge d’une armée de cavaliers venue de tous les points de l’horizon.

 

Elvas, 12 février

Cidade-Quartel Fronteiriça de Elvas e suas Fortificações, un ensemble classé Patrimoine mondial par UNESCO. Appuyant la défense de la ville, les forts de Graça et de Santa Luzia.

Construit entre 1761 et 1767, le fort de Graça a la forme la plus pure de ces trois points fortifiés qui s’appuient mutuellement. Sa symétrie est stricte. Au centre de cette puissante construction étoilée, la maison du gouverneur, anachronique, coquette comme une villa de bord de mer et bien visible, si visible que tout le fort de Graça ne semble avoir été conçu que pour la mettre en valeur. Ce fort représente la synthèse de ce qui se faisait de mieux alors.

Construit entre 1641 et 1648, le fort de Santa Luzia, avec ses asymétries et ses irrégularités, n’a pas cette pureté. Elvas, une situation stratégique, ville-frontière et chemin le plus court pour atteindre la capitale portugaise. L’évolution de ce vaste ensemble s’est faite sur des siècles, à partir d’une forteresse musulmane. Mais c’est avec la Guerra da Restauração (1640-1668) qu’Elvas va commencer à ressembler à ce que nous connaissons, un formidable ensemble, fortifié de manière extensive entre le XVIIe et le XIXe siècle et qui représente le plus grand système défensif de remparts à douves sèches du monde. Tout ce système est bien sûr défini par l’artillerie, un système élaboré à Elvas par le jésuite hollandais João Pascácio Cosmander (1602-1648), Joannes Cieremans de son vrai nom. Il faut étudier le système de fortification mis au point par Samuel Marolois et dont s’est inspiré João Pascácio  Cosmander pour édifier une partie de l’enceinte. Ci-joint, un lien succinct sur ce dernier :

http://fortalezas.org/index.php?ct=personagem&id_pessoa=917

 

Un élément des fortifications d’Elvas

 

Autre merveille d’Elvas, l’aqueduc d’Amoreira (aqueduto da Amoreira) de l’architecte Francisco de Arruda, inauguré en 1622. Huit cent quarante-trois arcs sur sa longueur et jusqu’à quatre arcs superposés. Longueur, plus de sept kilomètres, avec une hauteur maximale de plus de trente mètres.

Le soir, feuilleté divers documents sur Narcís Monturiol i Estarriol, inventeur du sous-marin avec l’Ictíneo II (un sous-marin en bois d’olivier lancé dans les années 1860, premier sous-marin à propulsion mécanique utilisant un combustible), ainsi que sur Robert Bartini, ce formidable créateur de formes volantes. La beauté des ekranoplans (néologisme dérivé du russe et qui désigne les avions à effet de sol), en particulier du KM ou « Monstre de la Caspienne ».

Olivier Ypsilantis

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Réponse à un intervenant qui me reproche un philosémitisme aveugle

 

L’intervention à laquelle je vais m’efforcer de répondre m’est parvenue suite à la publication d’un article sur zakhor-online.com, un article intitulé « Les Juifs, Israël et la Théorie du Complot – 2/2 », publié en juillet 2019. Ci-joint l’intégralité de cette intervention :

Il est bien naturel qu’étant juif ou, du moins, passionnément ami des Juifs, puisque votre blog est consacré à leur défense, vous soyez exaspéré par cette flambée d’antisémitisme qui se répand partout comme un feu de brousse depuis environ dix ans et se cache derrière toutes sortes de paravents, manteaux, faux-nez idéologiques, historiques, etc.

Cependant vous commettez la même erreur que la plupart des anti-antisémites professionnels comme l’équipe de Conspiracy Watch, Pierre-André Taguieff & Cie. Vous dites : Je suis capable de pointer telle ou telle incohérence dans divers discours complotistes – ici le discours de Youssef Hindi – et, par conséquent, j’affirme qu’il n’y a eu absolument aucun plan juif actif au cours de l’histoire, avec des contradictions internes bien entendu, contradictions qu’admettent les dénonciateurs des projets juifs. Selon ce genre de raisonnement, il n’y a jamais eu d’intrigue juive, nulle part. Or, c’est insoutenable. Aucun élément juif, selon ces anti-antisémites professionnels, n’aurait tenu le moindre rôle, ni dans l’Illuminisme du XVIIIe siècle, ni dans le Jacobinisme, ni dans la Révolution de 1848, ni dans les divers mouvements sociaux-démocrates du XIXe siècle, qu’il s’agisse de celui de Ferdinand Lassalle ou de Karl Marx, ni dans la Révolution de 1905 en Russie, ni dans celle de 1917, ni dans l’histoire de la franc-maçonnerie et son symbolisme, ni nulle part. Cette dénégation en bloc n’est absolument pas défendable. Elle discrédite totalement ces anti-antisémites et c’est la faiblesse congénitale de l’œuvre de Pierre-André Taguieff, notamment.

Vous avez grand tort de pratiquer cette argumentation spécieuse, car elle vous enlève toute la crédibilité que vous pourriez gagner à pointer toutes les insuffisances et les faiblesses des discours des Youssef Hindi, Alain Soral et Édouard Drumont de ce monde.

 

Dry Bones (Yaacov Kirschen)

 

Vous avez contre vous Anacharsis Cloots et son livre « La République universelle » (à lire dans l’édition originale, non expurgée), Gershom Sholem, qui a mis en lumière très clairement le rôle direct des Illuminés de Bavière dans le Jacobinisme, et François Furet, qui a été sur ce point l’élève de Gershom Sholem et qui a confirmé ses analyses. Le cardinal Lustiger, né et mort en Juif, était sur la même ligne quand il démasquait l’antisémitisme des Lumières, conséquence directe du frankisme sabbatéen. Vous avez contre vous également le très érudit rabbin Marvin S. Antelman, une sommité juive, ancien Chief Justice du tribunal rabbinique suprême de New York, qui a écrit un ouvrage que je vous recommande : « To eliminate the Opiate ». Lui aussi est dans la mouvance de Gershom Sholem dont il s’inspire. Sur le rôle des sociétés de pensée dans la Révolution, vous avez contre vous Augustin Cochin qui, certes, était d’Action Française mais auquel s’est référé François Furet comme à une autorité indiscutable. Vous avez contre vous également un auteur peu connu mais important : Iouda Tchernoff qui montre très bien le rôle de l’élément juif et maçonnique dans tous les clubs républicains de 1848 et de la IIIe République. Vous avez contre vous également Daniel Béresniak, Juif et haut dignitaire maçon et son livre « Juifs et francs-maçons : les bâtisseurs de temples ».

Non, votre tentative est vouée à l’échec. Il est bien évident que le judaïsme ou, disons, les autorités juives (plutôt libérales qu’orthodoxes, avec certes leurs contradictions internes) ont eu partie liée avec la franc maçonnerie dès le début, ce qui a eu et a encore un rôle essentiel dans la révolution, le républicanisme, l’anticléricalisme, l’anticatholicisme et, souvent, la gauche dans son ensemble, tout en ayant également une présence dans certaines mouvances d’extrême-droite, notamment antichrétiennes (voir la Nouvelle Droite par exemple).

Si vous tentez de nier tout cela, vous ne pouvez être pris au sérieux. Autant essayer de faire croire qu’Alexandre Parvus, Karl Kautski, Trotsky, Rosa Luxemburg, Béla Kun, Kurt Eisner, Ana Pauker et tous ces bolcheviques n’étaient pas des Juifs.

Youssef Hindi, Pierre Hillard et leurs épigones sont un peu trop schématiques dans leurs exposés. C’est le reproche qu’on peut leur faire. Mais ce reproche ne permet absolument pas d’affirmer qu’il n’y a eu aucune action révolutionnaire juive d’esprit messianique identifiable dans des bouleversements des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. S’arc-bouter sur un tel déni de l’évidence ne vous conduira à rien. Au contraire cela affaiblira votre cause de manière définitive et aura pour conséquence que les terribles simplificateurs du camp d’en face apparaîtront seuls crédibles.

 

Ma réponse :

Tout d’abord, je vous remercie pour cette masse de références. Certains noms m’étaient inconnus, comme celui d’Ana Pauker la Roumaine. Je pourrais à mon tour vous évoquer Margherita Sarfatti l’italienne. Mais nous n’allons pas nous lancer des noms à la figure.

Vous évoquez, et avec insistance, les Juifs « révolutionnaires ». Vous amplifiez terriblement leur rôle dans la Révolution française. Il n’a été en rien central. Ont tenu un rôle central dans cette révolution, entre autres groupes, des aristocrates qui, il est vrai, se sont trouvés assez vite débordés. Je pourrais commencer par vous évoquer Stanislas de Clermont-Tonnerre (un franc-maçon pour vous plaire) dont je suis parent par alliance, célèbre pour son discours sur les Juifs et pour avoir été massacré par la populace un 10 août 1792 à l’âge de trente-quatre ans. Sa défense des Juifs était très pertinente lorsqu’il la prononça, infiniment pertinente. Certes, elle demande aujourd’hui à être amplifiée et nuancée, avec l’émergence du sionisme et la création de l’État d’Israël. Vous n’ignorez pas que je suis sioniste, très sioniste. Mais je parle trop de moi.

Le rôle des Juifs a été plus marqué dans la Révolution russe – il me faudrait écrire, dans « les Révolutions russes », celle de 1905, puis celles de 1917, février et octobre. Je précise que les Juifs étaient plutôt mencheviks. Mais qu’importe ! L’importante représentation des Juifs dans les révolutions russes tient à des faits qui n’ont rien à voir avec un quelconque « plan juif ».

Vous tentez de me faire dire que je nie toute participation juive à des événements majeurs que vous énumérez. Où ai-je affirmé une telle chose ? Par contre, ce que je refuse, et catégoriquement, non par philosémitisme (un qualificatif que je n’apprécie qu’à moitié car il est imprécis) mais par simple honnêteté intellectuelle et volonté de connaissance non galvaudée, c’est toute idée de « complot juif », de « plan juif » et autres accusations ou, tout au moins, suggestions de cet acabit. Dans les complexités de l’Histoire et du monde où nous vivons, la Théorie du Complot est assez frénétiquement activée. Il est vrai qu’elle ne vise pas uniquement les Juifs, loin s’en faut, même s’ils sont plus volontiers attaqués que d’autres. Je ne puis intellectuellement l’accepter. La Théorie du Complot est une chose de masse, une tendance grégaire, la recherche d’un repos (pas vraiment mérité) dans un espace qui, à bien y regarder, n’excède pas les dimensions d’un placard à balais.

Mais je vais jouer votre jeu, un instant au moins. Admettons que les Juifs aient depuis qu’ils sont juifs un plan de conquête du monde. Ce n’est pas tant du côté de « l’action révolutionnaire juive d’esprit messianique identifiable dans des bouleversements des XVIIIe, XIXe et XXe siècles », ainsi que vous l’écrivez, que ce plan est actif. Il l’a été bien avant. Oubliez pour un temps la franc-maçonnerie, la révolution, le républicanisme, l’anticléricalisme, l’anticatholicisme et tutti quanti. Je suppose que vous êtes chrétien, catholique (ce que je respecte a priori). Vous dénoncez toutes sortes de choses où, selon vous, les Juifs auraient été des activateurs prépondérants. Il vous faudrait reprendre l’affaire dès le début et plus loin encore. Car si vous êtes chrétien et catholique (ce qui, je le répète, est a priori fort respectable), il faudrait que vous vous posiez la question de savoir si vous n’êtes pas victime d’un complot juif, car j’ai cru comprendre que Jésus était juif, ainsi que presque tous ses disciples, en commençant par le premier pape, saint Pierre (Simon Bar-Jonas). Et, surtout, j’ai cru comprendre que l’architecte du christianisme, saint Paul (Saul), sans lequel le Christ – le Ressuscité – est difficilement concevable, était également juif…

Vous évoquez le nom de Béla Kun, le Hongrois. Le bonhomme n’a pas ma sympathie, mais là n’est pas la question. Il convient de le replacer dans un contexte historique très précis. Et puisque vous y allez avec les Juifs, je vous signale qu’il n’était juif que par son père. Alors ? Ses violences sanglantes doivent-elles être mises sur le compte des Juifs (côté paternel) ou des Calvinistes (côté maternel) ? Je pose cette question inepte pour suggérer que le chemin que vous indiquez me semble bien hasardeux ou, plus exactement, il pourrait bien revenir sur lui-même. Je ne force pas la note. Le ton de votre intervention et certains détails qu’elle contient me forcent à poser cette question, parfaitement inepte j’en conviens.

 

Béla Kun (1886-1938)

 

Je reconnais le rôle des Juifs dans l’histoire et c’est pourquoi je m’intéresse tant à leur culture et leur histoire. Car ce peuple spécifique est aussi par sa diversité le peuple-monde. Et je ne crois pas faire injure aux Juifs et aux non-Juifs en affirmant que nous sommes tous juifs, d’une certaine manière – à notre manière –, certains plus que d’autres certes.

Mais il y a plus. La diversité juive est tout simplement stupéfiante et l’étude permet de la rencontrer à chaque pas. C’est tout au moins ce que j’expérimente au quotidien.  Il est dommage que cette diversité provoque des réactions si terriblement réductrices (telles que « le complot juif » et autres radotages) plutôt que de stimuler la volonté de connaissance et l’esprit critique.

Que des Juifs me soient antipathiques, que j’ai de l’aversion pour certains d’entre eux, pour des raisons fort diverses, ne m’empêche pas d’affirmer qu’il n’existe aucun « plan juif » ou, plus exactement, qu’il existe tant de plans juifs qu’ils se poussent mutuellement de côté, se marchent dessus, se font des croche-pieds, se donnent des coups, se maudissent, se traitent de tous les noms, et j’en passe. Moi, je prends note de cette vitalité débordante qui me stimule. Je fonce dans le bain, un bain qui bouillonne tant on s’y agite, et je m’agite à mon tour. Et paf, je colle une mornifle à Israël Shahak, je traite Shlomo Sand de schmock (n’hésitant pas à l’appeler Schmoko Sand), j’em… (je sais, ce n’est pas bien) les Neturei Karta, puis je me réjouis à la lecture d’Isaak Berlin, ce penseur qui jugeait (à raison selon mon point de vue) que les ennemis de la liberté se trouvent chez certains philosophes des Lumières mais aussi de la Contre-Révolution et d’un socialisme encore dans ses langes, qui tous défendent une conception autoritaire de la liberté – la Liberté avec L –, une conception reprise par la Révolution française. Je me réjouis aussi à la lecture de Simone Weil, la philosophe, qui me subjugue autant qu’elle m’irrite ; et je n’hésite pas abattre mes poings sur la table lorsqu’elle parle du judaïsme. Je pourrais vous rendre compte de mes relations avec les Juifs sur des pages et des pages.

Je me suis toujours tenu à l’écart de la Théorie du Complot (ou conspirationnisme ou complotisme). Elle surfe sur la complexité du monde et promet le repos. C’est pourquoi ils sont si nombreux à se laisser séduire. Alors que les News déversent à tout instant des bennes de news, que l’esprit d’analyse est submergé et suffoque, la Théorie du Complot apparaît comme un endroit tranquille (d’un certain point de vue) où faire de la chaise-longue et radoter avec ses voisins de chaise-longue. Non, je ne crois pas en un « plan juif » ! Je vous concède qu’il existe des lobbies juifs, certains puissants, mais qu’il existe aussi des lobbies arabes, et plus généralement musulmans, ainsi que des lobbies diversement chrétiens non moins puissants. Vous le savez. J’ajoute que les lobbies juifs ont tendance à se chamailler entre eux, ce qui porte dramatiquement préjudice à l’efficacité du « plan juif » pour la conquête du monde…

Mais j’en reviens à une idée esquissée ci-dessus, le « plan juif » ne se serait-il pas manifesté avec une puissance particulière, avec le christianisme et l’Église une, sainte, catholique et apostolique ? Il faudrait creuser la question.

Un mot encore. J’ai toujours lu avec bonheur Gershom Scholem sans pour autant considérer tout ce qu’il dit comme parole d’évangile, si vous me permettez l’expression. De même, j’ai toujours lu avec bonheur Martin Buber sans jamais partager sa conception du sionisme que je juge bonne pour les oies blanches et les neuneus.

 

Je vous transmets la dernière partie d’un long article de Seth J. Frantzman, publié par The Jerusalem Post, le 26 novembre 2017. J’en apprécie le ton équilibré. J’ai fait suivre cet extrait d’autres extraits qui vous intéresseront. Ils se répondent et se complètent en quelque sorte. La diversité juive y est esquissée à un moment de l’Histoire. J’aurais bien des nuances à lui apporter, mais cet article me semble intéressant dans ses grandes lignes :

 

 Dry Bones (Yaakov Kirschen)

 

Un siècle plus tard et malgré le recul, il est encore difficile de comprendre ce qui a attiré tant de juifs vers le communisme. Leurs actions étaient-elles imprégnées de judaïsme, d’un sens de la mission juive véhiculé par les notions de tikoun olam et de « lumière des nations », ou bien leurs actions étaient-elles simplement dictées par le pragmatisme d’une minorité luttant pour faire partie de la société ? La réponse se situe quelque part entre les deux. Beaucoup de juifs ont fait des choix économiques pragmatiques en décidant de partir vers le Nouveau Monde afin d’échapper à la discrimination et à la pauvreté. D’autres ont choisi de s’exprimer en tant que juifs, soit par l’intermédiaire des groupes socialistes juifs, soit par le sionisme. D’autres encore ont lutté pour l’égalité au sein de l’empire, afin de pouvoir conserver leur identité tout en jouissant de l’égalité avec leurs compatriotes. Parmi eux, quelques-uns, enfin, cherchaient une solution radicale à leur situation et à celle de la société par la révolution communiste ; une solution qui n’inclurait pas d’autres voix comme celles du Bund ou des mencheviks, mais uniquement celle de leur parti. Ceux-là n’avaient aucun scrupule à assassiner leurs coreligionnaires, et n’avaient pas plus d’éthique que leurs pairs non juifs. Comment expliquer leur présence disproportionnée dans la direction de la révolution ? A titre d’exemple, ce serait comme si la minorité druze en Israël constituait la moitié du cabinet de Benjamin Netanyahou, ou que la moitié du gouvernement d’Emmanuel Macron était composé d’Arméniens. Peut-être que la seule façon de comprendre cela est de se souvenir que lors du procès de Nelson Mandela en 1963, à Rivonia, en Afrique du Sud, cinq des treize personnes arrêtées étaient juives, tout comme le quart des Freedom Riders des années 1960 aux États-Unis. Le XXe siècle était un siècle d’activisme juif, souvent pour des causes non juives. Les Freedom Riders ne se sont pas engagés en tant que « voix juive pour les Afro-Américains », mais comme activistes pour les droits civiques. Il semble bien que les idéaux de justice et de liberté fassent partie de l’ADN du peuple juif.

 

Ci-joint des extraits d’un classique que vous connaissez probablement, une conférence faite au cercle Saint-Simon, le 27 janvier 1883, par Ernest Renan. Son titre : « Le judaïsme comme race et comme religion ». Ces extraits prolongent en quelque sorte la dernière phrase de l’article ci-dessus : « Il semble bien que les idéaux de justice et de liberté fassent partie de l’ADN du peuple juif » :

 

Ernest Renan (1823-1892)

 

Qu’est-ce qui a fait que ce culte de Yahvé est devenu la religion universelle du monde civilisé ? Ce sont les prophètes, vers le VIIIe siècle avec Jésus-Christ. Voilà la gloire propre d’Israël. Nous n’avons pas la preuve que, chez les voisins et plus ou moins congénères des Israélites, chez les Phéniciens par exemple, il y ait eu des prophètes. Il y avait sans doute des nabis, que l’on consultait lorsqu’on avait perdu son âne ou que l’on voulait savoir un secret. C’étaient des sorciers. Mais les nabis d’Israël sont tout autre chose. Ils ont été les créateurs de la religion pure. Nous voyons, vers le VIIIe siècle avant Jésus-Christ, apparaître ces hommes, dont Isaïe est le plus illustre, qui ne sont pas du tout des prêtres et qui viennent dire : “Les sacrifices sont inutiles ; Dieu n’y prend aucun plaisir. Comment pouvez-vous avoir une idée assez basse de la Divinité pour ne pas comprendre que ces odeurs de graisse brûlée Lui font mal au cœur ? Soyez justes ; adorez Dieu avec des mains pures ; voilà le culte qu’Il réclame de vous”. (…) La religion devient de la sorte quelque chose de moral, d’universel ; elle se pénètre de l’idée de justice, et c’est pour cela que les prophètes d’Israël sont les tribuns les plus exaltés qu’il y ait jamais eu, tribuns d’autant plus âpres qu’ils n’ont pas la conception d’une vie future pour se consoler et que c’est ici-bas, d’après eux, que la justice doit régner. (…) A l’idée de la religion pure se joint, chez les prophètes du même temps, la conception d’une espèce d’âge d’or, qui apparaît déjà dans l’avenir. Le trait caractéristique d’Israël, c’est l’annonce obstinée d’un avenir brillant pour l’humanité, d’un État où la justice régnera sur la terre, où les cultes inférieurs, grossiers, idolâtres disparaîtront.

  Olivier Ypsilantis

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Notes en marge – 2/2

 

16 – Vilhelm Hammershøi. Avec lui, je me sens chez moi. L’ambiance est glorifiée et l’homme poussé en coin, voire absent. L’ambiance, tout est là !

17 – La séduction du suggéré, avec les drapés par exemple. Pensons à « La Pudicizia velata » d’Antonio Corradini. Le drapé, l’érotique mais aussi le funèbre – le suaire. Pensons à cet autre exploit : le « Cristo velato » de Giuseppe Sanmartino.

18 – Mon attirance précoce pour la gravure (l’acte même qu’elle suppose mais aussi l’acte d’imprimer) s’est vue confirmée par deux faits (si je m’en tiens à ce que me dit ma mémoire). Enfant, lors d’un séjour à l’hôpital, je découvre la technique de la carte à gratter (qui me fait oublier l’hôpital). Plus tard, adolescent, je découvre la technique du brass rubbing dans des églises rurales du Norfolk. Je me vois relever des empreintes de gisants en bronze, accroupi devant du papier fixé aux coins, heel ball wax en main. La technique de l’estampage (une technique élaborée en Chine) provoque chez moi une véritable ivresse. Pourquoi ?

19 – Paris, retour d’Irlande, années 1980. Dans une galerie de la rue de Seine, une petite exposition de grotesques peints par le prince Félix Youssoupoff, celui qui, un jour de 1916, tua Raspoutine. Le prince les avait réalisés en Corse, en 1929. Il n’avait alors jamais tenu un crayon et un pinceau et il n’en tiendra plus jamais. Je me souviens essentiellement de profils, très précis, comme gravés, et délicatement colorés. J’ai pensé à des projets de masques de théâtre.

20 – Rendre justice au général Miguel Primo de Rivera sans jamais oublier que c’est pour cette seule raison (ou, tout au moins, d’abord pour cette raison) que son fils José Antonio est entré en politique. Lire ce livre trop oublié : « El pensamiento de Primo de Rivera » de José María Pemán. Miguel Primo de Rivera était politiquement peu préparé, son désir de moderniser son pays n’en était pas moins sincère – et l’homme était profondément sympathique, proche du peuple, paternaliste, mot que personne à présent ne peut lire ou entendre sans marquer de l’irritation mais pour lequel on finira par éprouver une certaine nostalgie. Mais surtout, il ne faut pas oublier la qualité de nombreux membres de son entourage, à commencer par José Calvo Sotelo ou Rafael Benjumea Burín, comte de Guadalhorce, des technocrates. La personnalité de Miguel Primo de Rivera n’avait rien à voir avec celle de Franco. Miguel Primo de Rivera était attentif à l’autre, ouvert, spontané. Il ne partageait aucune des marottes et obsessions de Franco. Rappelons à ce propos que sous sa dictature (1923-1930) il n’y eut aucune condamnation à mort. Et j’en reviens à mon idée d’un petit essai sur cet homme et sur Stolypine, avec mise en regard de ces deux personnalités, l’Espagnol et le Russe, inscrits dans un contexte historique si différent mais qui ont à voir l’un avec l’autre ; et la colonne vertébrale de cet essai sera constituée de ce qui les rapproche.

21 – Le très riche article mis en ligne de Yitzhak Y. Melamed, « Salomon Maimon et l’échec de la philosophie juive moderne ». Voir sa conclusion.

22 – Lettre à Ayin Beöthy : « J’ai la chance de connaître l’œuvre de votre père, Étienne, István Beöthy, un très grand artiste pas assez connu, me semble-t-il. J’ai d’emblée placé votre père parmi les plus grands, à commencer par ceux avec lesquels je crois lire un « air de famille » : Moholy-Nagy, Serge Polikiov, Otto Freundlich ou Archipenko pour ne citer qu’eux. J’ai rencontré l’œuvre de votre père au cours de mes études à l’École des Beaux-Arts, en consultant une étude sur Moholy-Nagy. L’œuvre d’István Beöthy me fait d’emblée venir le mot élégance, un mot que je place très haut, élégante comme les sculptures d’Archipenko, les compositions de Kandinsky (celles de la période Bauhaus en particulier) et de Moholy-Nagy. Mais j’arrête avec ces « airs de famille » car je risque de vous lasser. »

23 – A la librairie anarchiste L’Insoumise de Montréal (2033, bd St-Laurent), des formulaires à remplir pour « Acte d’apostasie » et à envoyer à divers archidiocèses.

24 – 1er décembre 1640, les Portugais se rebellent contre les Espagnols et un groupe d’aristocrates proclame le duc de Bragance roi du Portugal, sous le nom de João IV. Dans le centre de Lisboa, le monument aux Restauradores (Praça dos Restauradores), pères de l’indépendance du pays, un obélisque haut de trente mètres, érigé en 1886 et conçu par António Tomás da Fonseca.

25 – Lire la chronique de George Steer (1909-1944) pour le Times sur la destruction de Guernica, le 26 avril 1937, destruction dont il fut le témoin le plus direct avec quatre journalistes qui l’accompagnaient : trois Britanniques, respectivement du Reuters, Daily Express et Star, et un Belge de Ce Soir. La chronique de George Steer fut publiée simultanément dans le Times et le New York Times, des quotidiens de référence lus par les responsables politiques et l’intelligentsia. L’impact fut considérable. L’appui de l’Allemagne nazie à Franco était mis en évidence ainsi que le non-respect du Pacte de Non-Intervention. Trois jours après le bombardement, les troupes du général Mola occupèrent Guernica et s’employèrent aussitôt à cacher les traces du bombardement par la Légion Condor. Après avoir comblé les cratères des bombes, ses hommes dispersèrent des bidons d’essence vides pour faire croire que les Basques avaient incendié Guernica. Mais l’article de George Steer était trop explicite, trop riche en observations précises et trop argumenté pour laisser place au doute. La presse française l’avait déjà traduit et Picasso se mit à peindre ce qui allait devenir son plus célèbre tableau après l’avoir lu. Qui se souvient de George Steer ? En 2010, la ville de Bilbao a donné son nom à l’une de ses rues. N’oubliez pas George Steer, tué dans un accident à l’âge de trente-cinq ans ! Et lisez « The Tree of Gernika: A Field Study of Modern War », le meilleur des écrits de George Steer et probablement l’un des meilleurs écrits de l’immense littérature sur la Guerre Civile d’Espagne.

26 – La fille de Victor Emmanuel III, la princesse Mafalda di Savoia, déportée à Buchenwald avec d’autres « hôtes de marque » (autant d’otages). Traitement de faveur, rien à voir avec le reste du camp. 24 août 1944, au cours d’un bombardement allié, la princesse est gravement blessée au cou et au bras par une bombe incendiaire. Elle est déposée au Puff du camp où les prostituées prennent soin d’elle. Lorsqu’on apprend l’identité de la blessée, une opération est tentée. On l’ampute ; elle ne survit pas à l’opération. J’ai appris l’existence de cette femme par une revue qu’un rescapé de la Shoah me fit parvenir jusqu’à sa mort en 2006 : Le Serment. Association française Buchenwald, Dora et Kommandos.

A propos des otages de Buchenwald – des « hôtes de marque » –, lisez le petit récit le Léon Blum intitulé « Le dernier mois », rédigé sur un ton calme mais qui plonge le lecteur dans un état proche de la narcose : on se frotte les yeux, on se pince, on se demande si on ne rêve pas… J’ai ce petit livre devant moi, un écrit d’à peine quatre-vingts pages, publié aux Éditions Diderot, Paris, achevé d’imprimer le 31 juillet 1946. Léon Blum ouvre ainsi son récit : « J’ai tenu un journal des événements qui ont marqué pour nous cette période critique et c’est d’après ces notes quotidiennes que je composerai mon récit. Je les ai là, sous mes yeux. Elles ont été griffonnées un peu partout, au crayon le plus souvent, pendant les haltes des voitures, ou sur le lit de camp des étapes. Presque chaque ligne a été tracée avec le sentiment qu’elle serait la dernière. »

Olivier Ypsilantis

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Notes en marge – 1/2

 

Des notes prises tout en travaillant à d’autres écrits, des traces de lectures, de souvenirs et de ces petites choses qui me passent par la tête comme malgré moi, notées à l’occasion dans les marges. Avant de brûler ces carnets et ces cahiers, après en avoir reconsidéré le contenu entre le clavier et l’écran, j’ai voulu m’attacher à ces notations dans les marges. J’en ai fait un tri sévère, j’ai reconsidéré et amplifié ce que j’en ai gardé en y adjoignant occasionnellement un lien Internet.

1 – En octobre 1934, les mineurs des Asturies se soulèvent et établissent une « Comuna asturiana » qui aura des répercussions au Pays basque et en Catalogne. Ce qui mit le feu aux poudres, l’entrée dans le gouvernement de la Segunda República Española de ministres la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas) de José-María Gil-Robles.

Très brièvement, car il ne s’agit pas dans le présent article de faire un compte-rendu détaillé de ce que fut la « Comuna asturiana ». La bibliographie relative à ce sujet est immense et, par ailleurs, de nombreux documents sont consultables en ligne. Il s’agit plutôt de présenter le travail de trois journalistes de l’époque qui nous ont laissé des témoignages de grande valeur sur ces événements : Manuel Chaves Nogales, José Díaz Fernández et Josep Pla. Jordi Amat est l’auteur de « Manuel Chaves Nogales, José Díaz Fernández, Josep Pla – Tres periodistas en la Revolución de Asturias ». Manuel Chaves Nogales et Josep Pla sont alors des écrivains connus, José Díaz Fernández l’est beaucoup moins. Le présent livre réunit les chroniques de Manuel Chaves Nogales et de Josep Pla sur le sujet ainsi que le reportage de José Díaz Fernández intitulé « Octubre rojo en Asturias ».

2 – A méditer, ces mots d’André Siniavski : « La vie humaine ressemble à un service commandé. Elle est courte et pleine de responsabilités. Il ne faut pas compter y trouver une demeure définitive et s’y installer en propriétaire terrien. Mais elle ne nous permet pas non plus de vivre en bohème ou de gaspiller son temps en vacancier perpétuel. Des délais sont imposés, une certaine durée accordée. Et notre cas n’est pas unique. Nous ne sommes sur la terre ni invités ni maîtres, ni touristes ni indigènes. Nous sommes tous en service. »

3 – Le plus grand peintre chinois de dragons, Tch’en Jong (première moitié du XIIIe siècle), faisait usage, selon un contemporain, d’une technique plutôt originale. Il rapporte que lorsque Tch’en Jong était ivre, il poussait une sorte de rugissement puis se saisissait de son bonnet qu’il plongeait dans de l’encre pour esquisser un dessin qu’il affinait au pinceau. Sa suite Nine dragons (peinte en 1244 et visible au Museum of Fine Arts, Boston) aurait été réalisée de la sorte : les nuages avec son bonnet, les dragons au pinceau.

4 – Le massacre de la Division Acqui, à Céphalonie.

5 – André Siniavski : « Qui sait pourquoi l’homme semble avoir le monopole de l’ordure ? Dans la nature rien de pareil. Les animaux ne salissent guère s’ils ne sont pas enfermés dans une étable ou dans une cage, c’est-à-dire, encore une fois, par l’intervention de l’homme. Et quand ils salissent ce n’est pas répugnant, la nature se charge immédiatement de faire place nette, sans qu’ils aient à s’en soucier. Mais l’homme, lui, tout sa vie, du matin au soir, est obligé de nettoyer derrière lui. Parfois, c’est tellement accablant qu’on souhaiterait une prompte mort pour ne plus souiller ni se souiller. Suprême immondice, notre cadavre même qu’il faut enlever au plus vite. »

6 – Me procurer « Come, Tell Me How You Live » d’Agatha Christie Mallowan (voir Max Mallowan).

7 – Autre pensée impromptue d’André Siniavski, une pensée à laquelle je reviens souvent. Aujourd’hui, en marchant dans Lisbonne, elle ne m’a pas quitté et m’a fait beaucoup sourire : « Quand tout ce qui est secret se manifestera au grand jour, – mais vous entendez bien : tout ! – alors, là, on se trouvera dans un drôle de pétrin. »

8 – La classification des guerres telle que la propose Jack S. Levy : Great Power Wars / General Wars / Another Wars. Great Power Wars, soit des guerres entre États avec la participation directe d’une grande puissance d’un côté comme de l’autre, ce qui suppose un degré élevé de violence et des conséquences significatives sur le Système International. Au cours de la période 1495-1975, on compte soixante-quatre Great Power Wars sur les cent-dix-neuf guerres rapportées. « Relative human destructiveness is defined (…) as « intensity » and measured in battle deaths per million European population ». La plus meurtrière de ces guerres, et de loin, World War II (intensité 93 665) suivie par World War I (intensité 57 616). Les autres Great Power Wars qui au cours de cette même période dépassent l’intensité 10 000 : Thirty Years’ War (12 933), War of the Spanish Succession (12 490), Napoleonic Wars (16 112). Et Jack S. Levy répertorie neuf General Wars, toujours de 1495-1975, soit : Thirty Years’ War, Dutch War of Louis XIV, War of the League of Augsburg, War of the Spanish Succession, War of the Austrian Succession, Seven Years’ War, French Revolutionary and Napoleonic Wars, World War I, World War II. Le Ratio Power Involved (« … ratio of the number of participating Powers to the number of Powers in the system ») de ces neuf guerres est respectivement de 6/7, 6/7, 5/7, 5/6, 6/6, 6/6, 6/6, 8/8, 7/7.

9 – Les dessins érotiques de Thomas (Tom) Pulton, une superbe maîtrise.

10 – A Lisbonne, au 98 rua de São Bento, une très discrète plaque (je suis passé devant un grand nombre de fois sans la remarquer) sur laquelle on peut lire : De regresso definitivo a Portugal, em 1905, Fernando Pessoa viven aqui (2° esp.) com a Tia Anica, irmã de sua madre.

11 –  Iona Yakir (1896-1937), né dans une famille de la bourgeoisie juive, père pharmacien. Fut un proche collaborateur de Mikhaïl Frounze et de Mikhaïl Toukhatchevski et l’un des principaux théoriciens de l’Armée rouge, tant au niveau stratégique que tactique et opérationnel. Reconnu comme l’un des meilleurs par les observateurs étrangers. Les Allemands (voir la Blitzkrieg) s’inspireront largement des recherches initiées par Mikhaïl Frounze, poursuivies par Iona Yakir, Mikhaïl Toukhatchevski et quelques autres officiers soviétiques, notamment sur l’emploi combiné des formations blindées et aériennes. Victime de Staline, fusillé avec Mikhaïl Toukhatchevski et d’autres officiers, en juin 1937. Ci-joint, un lien biographique (en anglais) sur cet officier :

http://www.jewage.org/wiki/he/Article:Iona_Yakir_-_Biography

12 – La bionique : observer le vivant pour espérer en tirer des idées applicables aux technologies.

13 – « El crimen que desató la guerra civil » d’Alfredo Semprún, soit l’assassinat de José Calvo Sotelo. On pourrait ajouter celui du lieutenant José del Castillo, à quelques heures d’écart.

14 – L’œuvre de l’architecte Ernst Sagebiel. Le style Luftwaffemoderne.

15 – Les délires antisémites de George Montandon. Parmi ses publications, un titre éloquent, « Comment reconnaître le Juif ? » (titre qui à l’intérieur du livre en question s’amplifie puisque l’on a « Comment reconnaître et expliquer le Juif ? », téléchargeable en ligne, et intégralement, comme l’est si souvent le pire de la littérature antijudaïque, antisémite et antisioniste. Consultable en ligne, et intégralement, grâce aux « bon soins » de La Vieille Taupe, ce tissu d’inepties, « Histoire juive – Religion juive. Le poids de trois millénaires » d’Israël Shahak :

http://www.histoireebook.com/index.php?post/2012/02/26/Montandon-George-Comment-reconnaitre-le-juif

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Israël et les assassinats ciblés

 

A Eli Cohen (1924-1965), agent secret d’Israël. A toutes celles et à tous ceux qui défendent Israël.

 

« Sans le Juif, comment pourrait-on trouver une cause commune aux riches Libanais, aux habitants du Koweït, aux Bédouins des tribus, au roi hachémite, au Syrien marxiste ou au fellah égyptien combattant au Yémen dans une guerre sans objet ? L’unité arabe ne pouvait s’exprimer que par la négative : la destruction des Juifs ! Mais sans les Juifs, cette expression lui était refusée. Quant à restauration de la Palestine, Jarrah savait mieux que quiconque que si jamais elle était restaurée, elle serait démembrée du jour au lendemain par ses voisins jaloux », Mossis West.

 « Si un homme vient pour te tuer, lève-toi plus tôt et tue-le en premier », phrase tirée du Talmud.

 « A partir du moment où un service de renseignement commence à agir conformément à la loi, il cesse d’être un service de renseignement », Isser Bééri (premier commandant d’Aman).

 « Ainsi, tandis que le monde libre se trouve confronté à ce qui apparaîtra peut-être un jour comme l’un des plus grands défis de son histoire – son combat contre deux menaces potentiellement mortelles –, les moyens dont il dispose pour recueillir les données vitales afin d’estimer le danger n’ont jamais été plus limités. Les difficultés qu’implique une collecte fiable sont colossales. Le temps normalement alloué à cette tâche a été allongé dans l’optique de parvenir à des résultats, au moment même où les délais pour déjouer les agissements machiavéliques de l’ennemi se sont raccourcis », Ephraïm Halevy.

 

  

Eli Cohen (1924-1965)

 

Dans l’arsenal de sa défense, Israël a mis assez souvent en œuvre, et hors de ses frontières, le « traitement négatif », soit l’assassinat ciblé. Le « traitement négatif » a été pratiqué avant même la refondation de l’État d’Israël, avec les nokmim (mot hébreu pour vengeurs), un groupe fondé au printemps 1945, à Bucarest, par Abba Kovner qui avait organisé la résistance du ghetto de Vilnius, en Lituanie. Les nokmim assassinent de nombreux nazis ayant directement participé à la Endlösung, soit dans les Konzentrationslager et Vernichtungslager, soit en tant que membres des Einsatzgruppen. Parmi les opérations menées par les nokmim, l’empoisonnement à l’arsenic de près de deux mille prisonniers allemands en avril 1946, au Stalag 13, à Nürnberg. Combien sont morts ? On ne sait toujours pas. De plus, même si les nokmim sont fortement soupçonnés, un doute subsiste. Parmi les projets des nokmim, celui d’empoisonner l’approvisionnement en eau de plusieurs grandes villes d’Allemagne, un projet qui restera à l’état de projet, après dénonciation de plusieurs nokmim, probablement par des leaders sionistes effrayés par les conséquences internationales d’un tel acte par ailleurs jugé préjudiciable à la création de l’État d’Israël.

En Palestine même, des groupes juifs clandestins s’en prennent à la puissance mandataire notamment par des attentats et des assassinats ciblés contre des personnalités britanniques tant civiles que militaires ainsi que contre des Arabes. Parmi leurs victimes, également, des coreligionnaires coopérant avec la puissance mandataire. Par ailleurs, ces groupes en viennent à s’affronter à la Haganah, le Lehi (ou Groupe Stern) surtout, dirigé par Yitzhak Shamir, car refusant tout compromis avec les Britanniques. La stratégie du Lehi s’inspire de celle des mouvements communistes révolutionnaires mais surtout de l’I.R.A. Le Lehi est notamment responsable de l’assassinat du diplomate suédois Folke Bernadotte, de celui du ministre d’État britannique Walter Edouard Guinness (Lord Moyne) et du colonel français André Sérot.

Le premier chef du gouvernement d’Israël, David Ben Gourion, commence par s’opposer aux assassinats ciblés. Pourtant, en 1956, il autorise le premier assassinat ciblé mené par l’État d’Israël, celui de Mustafa Hafi, chef des services secrets égyptiens de la Bande de Gaza. Août 1962, Opération Damoclès visant à éliminer les scientifiques allemands ayant travaillé à Peenemünde et passés au service de l’Égypte. C’est un fiasco mais une solution diplomatique est trouvée : la R.F.A. propose des emplois à ces scientifiques qui sont rapatriés.

C’est surtout après l’assassinat de onze athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de München, en 1972, que la politique des assassinats ciblés va prendre de l’ampleur, sous l’impulsion de Golda Meir alors Premier ministre. Les cibles potentielles sont réparties en trois catégories : les terroristes, les responsables civils et militaires des États ennemis, les fabricants ou trafiquants d’armes de destruction massive en contact avec des ennemis d’Israël.

Parmi ces derniers, des scientifiques travaillant pour le programme nucléaire iranien ; ils sont particulièrement ciblés depuis les années 2000. Auparavant, ce type d’action visait à châtier ceux qui soutenaient un peu trop les groupes terroristes palestiniens et le Hezbollah. Ainsi, en juillet 2001, l’un des pères du programme balistique iranien, le colonel Ali Mahmoudi Mimand, est abattu dans son bureau d’une balle en pleine tête. En janvier 2007, un scientifique qui produisait de l’hexafluorure d’uranium (un gaz nécessaire pour enrichir l’uranium) décède suite à une « intoxication due au gaz ». Le Mossad pourrait être à l’origine de cet « accident ». 12 janvier 2010, le physicien Massoud Ali Mohammadi de l’Université de Téhéran est assassiné devant son domicile par l’explosion d’une moto piégée. 29 novembre 2010, deux des meilleurs physiciens nucléaires iraniens sont victimes d’attentats : Majid Shahriari est tué par l’explosion d’une bombe magnétique que deux motards fixent sur sa voiture alors qu’il conduit. Quelques minutes plus tard, même stratagème contre Fereidoun Abassi-Davani qui, soupçonnant le pire, parvient à sortir précipitamment de sa voiture, juste avant l’explosion.

Ces assassinats hautement ciblés et professionnels mettent en œuvre des techniques inhabituelles en Iran, qu’il s’agisse du piégeage d’une motocyclette ou de l’utilisation de ce type de bombes magnétiques, autant de techniques destinées à tuer la cible tout en minimisant les dommages collatéraux. L’Iran a dénoncé (mais sans pouvoir en apporter la preuve) le soutien apporté par des services étrangers, notamment israéliens, à des groupes armés d’opposition opérant depuis l’étranger. Ces groupes armés sont constitués par l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, le Jundallah (une organisation sunnite armée basée dans le Baloutchistan iranien) et des groupuscules royalistes. Ces attentats ne mettent pas en péril le régime, il n’empêche qu’ils sont pour lui un sujet de préoccupation. En voyant leurs collègues se faire tuer les uns après les autres, des scientifiques ont demandé à travailler à des projets civils et non plus militaires ; et il faut multiplier les mesures visant à les protéger.

Juin 2011, cinq ingénieurs russes impliqués dans la remise en service de la centrale de Bushehr sont tués dans un « accident » d’avion, au nord de Moscou. Ils venaient de réparer les dégâts causés par le virus informatique Stuxnet. Juillet 2011, un ingénieur nucléaire, Darioush Rezaeinejad, est abattu. Janvier 2012, Mostafa Ahmadi-Roshan, un chimiste employé à Natanz, est tué par une bombe magnétique fixée à son véhicule par deux motards. Octobre 2013, le responsable du programme de cyberguerre iranien, Mojtaba Ahmadi, est retrouvé mort dans une zone boisée non loin de Téhéran, avec deux balles dans la poitrine. Deux motards seraient impliqués dans cette affaire. Novembre 2013, à Téhéran, le vice-ministre de l’Industrie, Sfadar Rahmat Abadi, est abattu de deux balles alors qu’il montait dans sa voiture. Il n’est pas dans l’habitude du Mossad de revendiquer les « traitements négatifs » mais il pourrait être impliqué d’une manière ou d’une autre dans ces affaires.

 

Meïr Dagan (1945-2016)

 

Quoi qu’il en soit, la stratégie formalisée par le patron du Mossad, Meïr Dagan, dans le « Plan Daniel » est payante. Des scientifiques civils et militaires iraniens impliqués dans le programme nucléaire du régime sont passés de vie à trépas, une partie du matériel indispensable à ce programme a été sabotée, piégée ou simplement réduite en morceaux. Les dégâts touchent aussi bien des chaînes de production de missiles que des infrastructures destinées à l’enrichissement de l’uranium.

Pour bien appréhender la gêne causée par ces diverses actions, il suffit d’étudier le programme nucléaire pakistanais. Ainsi le Pakistan a-t-il pu produire de l’uranium faiblement enrichi en seulement deux ans, avec des ressources financières limitées et sans disposer des dernières technologies de commande numérique. Pour le même résultat, il aura fallu plus de dix ans à l’Iran, avec d’importants moyens financiers (venus de la vente du pétrole brut) et la collaboration d’Abdul Qader Khan (connu comme « le père de la bombe atomique pakistanaise ») et son équipe.

Dans le livre d’Éric Denécé et David Elkaïm intitulé « Les Services secrets israéliens – Aman, Mossad et Shin Beth » on peut lire : « A chacune des opérations d’élimination attribuées au Mossad, de nombreux médias qualifient ces pratiques de “terrorisme d’État”, ce qui est un grave contresens. En effet, même si on est farouchement opposé au fait qu’un exécutif démocratique demande à ses services spécialisés de conduire des assassinats, il est tout à fait erroné de parler, pour de telles actions, de “terrorisme d’État”. Il s’agit en réalité d’“éliminations ciblées”. Cela n’est pas plus moral, mais la démarche est totalement différente. Une “élimination ciblée” est techniquement l’exact opposé d’une action terroriste. D’un côté, un homme seul va essayer de faire le maximum de victimes innocentes avec sa ceinture d’explosifs ou sa voiture piégée. De l’autre, une équipe importante conçoit et exécute une action – certes moralement condamnable – pour éliminer une seule cible, qui n’est généralement pas un “innocent”. Enfin, les assassinats ciblés n’ont pas vocation à “terroriser” les populations civiles. »

Israël a surveillé de particulièrement près la Syrie. Les derniers conflits avec ce pays remontent à octobre 1973 et à juin 1982, un conflit exclusivement aérien et quelque peu oublié. C’était au cours de l’intervention israélienne au Liban. Une centaine d’avions syriens furent abattus ; Israël n’en perdit pas un seul.

La Guerre du Golfe (1990-1991) va donner des idées aux Syriens. En effet, au cours de ce conflit, la 9ème division mécanisée syrienne est intégrée à la coalition dirigée par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein désireux de s’emparer du Koweït. Le commandant de cette unité est subjugué par la machine de guerre américaine, plus particulièrement par les munitions de précision utilisées par l’USAF. Il parvient à convaincre le chef d’état-major et Hafez el-Assad de s’intéresser à ce type d’armes. Parallèlement, l’état-major de l’armée syrienne étudie de très près la menace que représente l’Irak de Saddam Hussein pour Israël. Je n’entrerai guère dans les détails de cette nouvelle orientation syrienne ; simplement, cette Guerre du Golfe va stimuler les visées belliqueuses de la Syrie envers Israël.

La Corée du Nord aide la Syrie à produire des missiles. Parallèlement, la Syrie intensifie ses efforts pour produire armes chimiques et biologiques via le Centre d’études et de recherches scientifiques (C.E.R.S.), avec bombes au gaz sarin conçues pour être larguées d’avions, puis têtes chimiques destinées aux missiles Scud, puis fabrication du VX, l’un des agents chimiques parmi les plus toxiques.

Un proche de Boris Eltsine, le général Anatoly Kuntsevich, fournit à Damas (moyennant finance) les moyens de fabriquer du VX. C’est probablement le Mossad qui se chargera de l’éliminer, après avoir eu la gentillesse de l’avertir de cesser son trafic.

Le C.E.R.S. ne cesse de se développer ; il va compter jusqu’à dix mille employés. Son principal centre de production se trouve non loin d’Alep, à Al-Safir, et s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Sur ce site, outre l’assemblage et l’entreposage des armes chimiques, une partie des missiles Scud et leurs lanceurs sont entreposés.

Lorsque Bachar el-Assad succède à son père, en juillet 2000, il poursuit le programme chimique et biologique ainsi que les recherches atomiques. A cet effet, il passe un accord avec la Corée du Nord pour la fourniture d’un réacteur destiné à la fabrication d’armes nucléaires. Les mesures prises par la Syrie autour de ce projet sont telles que les services de renseignement israéliens ne soupçonnent d’abord rien ; ils surveillent pourtant de prêt la Syrie, le plus hostile des voisins et doté d’un puisant arsenal militaire.

Depuis les années 1990, Israël surveille étroitement le C.E.R.S. de Damas. Début 1991, Israël dispose de sources en interne. Une opération destinée à couler un navire nord-coréen chargé de missiles Scud est annulée in extremis. Yitzhak Shamir, alors Premier ministre, redoute d’amplifier la guerre au Moyen-Orient. Des années plus tard, en 2004, des scientifiques syriens employés aux programmes nucléaires syrien et iranien seront tués dans l’explosion de l’usine de Ryongchon, en Corée du Nord, et un train transportant des matières fissibles sera détruit. L’ombre du Mossad plane sur ces affaires…

25 juillet 2007, un « accident » dévaste le complexe d’Al-Safir et toute la ligne d’assemblage des têtes de missiles VX est ravagée par un incendie. Les gaz toxiques se répandent sur l’immense site. Les victimes, tués et blessés, sont nombreuses parmi les Syriens mais aussi parmi leurs collègues iraniens. L’enquête conclura à un sabotage. Comme à son habitude, Israël ne revendique pas ce sabotage afin de ne pas provoquer inutilement le régime et poursuivre son travail aussi intelligemment et efficacement que possible. Ne pas revendiquer un attentat évite toute provocation d’État à État pouvant conduire à une guerre ouverte. Cette discrétion met par ailleurs celui qui est attaqué dans l’embarras ; il lui faut apporter des preuves à ses soupçons, ce qui dans le cas présent va se révéler impossible pour une raison précise comme nous allons le voir.

Ainsi que nous l’avons dit, Israël va mettre du temps à découvrir le programme nucléaire syrien – plusieurs années – considérant les mesures de sécurité prises par la Syrie. Mais en mars 2007, le Mossad dérobe à un haut responsable du programme nucléaire syrien des données contenues dans le disque dur de son ordinateur et dans des clés USB. Il y découvre de nombreux clichés en couleur qui indiquent la présence d’un réacteur nucléaire fonctionnant au plutonium ainsi que d’Asiatiques, probablement des Nord-Coréens. Le Mossad (alors dirigé par Meïr Dagan) transmet au Premier ministre Ehoud Olmert qui transmet à Washington. George W. Bush donne aussitôt l’ordre de vérifier ces informations. Elles s’avèrent fiables. George W. Bush refuse pourtant de frapper le site malgré l’insistance israélienne.

Israël déclenche sans tarder l’Opération Orchard contre le réacteur nucléaire d’Al-Kibar dans la nuit du 5 au 6 septembre 2007. Elle est conduite sur le modèle de l’Opération Opéra (contre le réacteur irakien d’Osirak, le 7 juin 1981). Cette opération contre la Syrie ne sera jamais revendiquée par Israël ni même dénoncée par la Syrie. Le régime syrien qui a caché son programme nucléaire militaire à la communauté internationale et à l’A.I.E.A. (International Atomic Energy Agency) ne peut accuser Israël de la destruction d’un site qui n’aurait pas dû exister. Ce qu’il en reste (soit des gravats) après passage de l’aviation israélienne et des dix-sept tonnes de bombes larguées par huit F-15 et F-16 sera soigneusement nettoyé afin d’éviter toute inspection de l’A.I.E.A.

Ci-joint, « Operation Opera: Israel Airstrike on Irak Nuclear Reactor – 1981 » :

https://www.youtube.com/watch?v=1ovMqRk2J4M

Ci-joint, « Operation Orchard: Israel’s strike on the Syrian Reactor » :

https://www.youtube.com/watch?v=gY5fTxSxmS8

 Olivier Ypsilantis

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