Vivement le No-Deal-Brexit ! Vive le Royaume-Uni libre !

 

Le Brexit ! Un sujet passionnant qui s’est ouvert le 23 juin (2016). J’ai constaté que le 23 juin était la date de mon anniversaire, ce qui importe peu au lecteur mais ce qui ne m’est pas indifférent dans la mesure où je me plais à penser que cette coïncidence explique peut-être, en partie au moins, mon grand intérêt pour le sujet.

La hargne des médias de masse (principalement français) envers le Brexit m’amuse et me place presqu’automatiquement du côté des Brexiters. Le Monde, journal fielleux, se plaît à récapituler tous les maux qui s’abattront sur le Royaume-Uni après qu’il ait largué les amarres, le 1er janvier 2021 donc. Mais est-il certain que ce choix jugé irraisonné (comme si les Anglais manquaient de sang-froid) sera très coûteux pour le Royaume-Uni et tout bénef pour l’Union européenne et la zone euro ? Rien n’est moins sûr. Pour celui qui a un peu de culture historique, la France et l’Europe ont été beaucoup plus défaites par la « perfide Albion » qu’elles ne l’ont défaite. Mais personne ne semble tenir compte de ce fait ; et on préfère considérer l’Anglais comme un petit capricieux qui va regretter son caprice. Aucun effort pour comprendre de l’intérieur les raisons des Brexiters ! Aucun ! Aucune vision en perspective (la vision historique), rien ! Le petit capricieux ne va pas tarder à comprendre sa douleur… Mais si c’était l’Europe qui allait la comprendre ? On nous avait dit que l’économie britannique allait s’anémier dès 2017, s’anémier toujours plus pour finir dans un mouroir. Il n’en est rien. Le Royaume-Uni a surtout souffert de l’incertitude engendrée par un interminable Brexit ; le Brexit consommé, tout porte à croire qu’il se ravigotera et que son taux de croissance sera supérieur à celui de bien des économies de l’Union européenne, à commencer par celui de la France. Je suis de plus en plus convaincu que c’est l’une des causes de la nervosité française, car il s’agit bien de nervosité.

 

 

La croissance structurelle du Royaume-Uni est solide, la dépréciation de la livre sterling favorise la balance commerciale et les politiques budgétaire et monétaire sont plutôt efficaces. La sortie de l’Union européenne devrait être favorable au Royaume-Uni et pourrait donner des idées à d’autres pays ; et c’est l’une des raisons de la nervosité française, nervosité qui se dissimule derrière de l’arrogance, une arrogance officielle, macronisée. On a voulu caricaturer le Brexiter comme un grincheux occupé à boire son thé en regardant la pluie tomber derrière ses vitres, comme un populiste, grand mot qui ne désigne plus rien à force de vouloir tout désigner (hier c’était le fasciste), grand mot asséné par de prétentieux incultes qui ne font que des moulinets dans le vide. La méconnaissance qu’ont les uns des autres les peuples d’Europe reste pour moi un grand sujet d’étonnement. Les facilités de déplacement n’ont pas corrigé cette méconnaissance ; il semblerait même que les images convenues profitent de ces facilités et servent de viatique.

Le Royaume-Uni s’en sortira bien, et probablement mieux que le reste de l’Europe, je suis prêt à le parier. Le Royaume-Uni s’efforce de mettre au point des mécanismes qui lui permettront de continuer à commercer avec ses partenaires de l’Union européenne mais aussi avec le reste du monde. Loin de se replier sur lui-même et dépérir, comme les médias français nous le serinent, des médias qui s’abusent probablement eux-mêmes, le Royaume-Uni va être dopé par le Brexit, pas immédiatement certes, mais attendez un peu et vous verrez. Les Anglais ont une qualité particulière, entre autres qualités : ils savent très précisément où sont leurs intérêts. De ce point de vue, et pour ne citer qu’eux, les Français ne semblent pas avoir les idées aussi claires : ils préfèrent être aimés quitte à aller à l’encontre de leurs intérêts. Les Anglais s’en moquent et c’est bien ainsi : être aimé ou non n’est pas pour eux une question existentielle. Leurs intérêts priment et c’est bien ainsi. Each to his own job !

 

 

Parmi les pistes envisagées par le gouvernement de Sa Majesté, la création d’une dizaine de ports francs au Royaume-Uni afin de favoriser les échanges avec l’Union européenne en contournant d’une certaine manière le rétablissement des contrôles douaniers. Il est vrai que depuis « l’affaire Bouvier », entre autres affaires, les freeports sont mal vus des institutions européennes qui suspectent blanchiment d’argent et évasion fiscale. Le Royaume-Uni cherche donc d’autres pistes en imaginant un modèle qui couple les avantages des ports francs tout en répondant aux exigences de transparence financière et de traçabilité des marchandises requises afin d’éviter les trafics et le financement d’activités illégales, comme par exemple le trafic d’œuvres d’art pillées dans les zones de guerre et qui sert volontiers à financer le terrorisme. Quoiqu’il en soit, le Royaume-Uni reste particulièrement imaginatif quant aux méthodes commerciales qui lui permettront de conforter sa place dans le monde et, une fois encore, c’est bien ainsi.

Le No-Deal-Brexit est préférable à un accord négocié, bidouillé par l’Union européenne et pour plusieurs raisons. Trop d’Européens, Français en tête, semblent oublier que le Royaume-Uni a voté en faveur du Brexit. Or, les négociateurs de l’Union européenne tentent d’imposer au Royaume-Uni les règles de l’Union européenne au nom de la « loyauté des échanges », une « loyauté » exclusivement en faveur de cette dernière qui semble ne pas s’en rendre compte tant elle est imbue d’elle-même. Et, cerise sur le gâteau, l’Union européenne cherche à imposer au Royaume-Uni la suprématie de la Cour de justice de l’Union européenne (C.J.U.E.), ce que ce peuple libre ne peut supporter car elle constitue de véritables fourches caudines.

Les Européens, Français en tête, ne veulent pas comprendre que cette normativité européenne, cette normativité de troupeau, il faut le dire, déplaît fortement à Messieurs les Anglais qui ont donné au monde les plus grands anticonformistes. Les Français quant à eux ont fondé l’Europe pour mieux ficeler l’Allemagne – on l’oublie. Chacun défend donc ses intérêts et s’efforce de conjurer ses peurs, d’où la panique à peine dissimulée du pouvoir politique en France lorsqu’un pays commence à vouloir s’écarter du gaggle of geese.

L’Europe n’aura cessé de vouloir empiéter sur la souveraineté britannique, suscitant le vote britannique en faveur du Brexit. Dépitée, l’Europe – l’appareil européen et ses bataillons de fonctionnaires – s’est efforcée de contester ce vote, comme si Messieurs les Anglais étaient allés voter pris de boisson. On boit sec chez les British mais on garde la tête bien sur les épaules, toujours. Le sinistre Jeremy Corbyn qui prétend parler au nom du peuple voulut reprendre les élections sur le Brexit comme si le peuple avait mal voté. C’est la cause principale de l’échec de ce dickhead par ailleurs antisémite chiasseux. Je deviens vulgaire, je le sais, mais quand il est question de ce scumbag je ne puis m’en empêcher.

Le Royaume-Uni va faire preuve de créativité suite au Brexit, avec son indépendance retrouvée. Il va commencer par renégocier des accords partout dans le monde. Et comment pourrait-il le faire s’il était entravé par le droit et les juges européens, des supra-fonctionnaires ? Ce pays se retrouverait pris dans la gangue normative européenne sans pouvoir redisposer ses forces sur la scène mondiale, une situation tout simplement insupportable.

Un No-Deal-Brexit (que je souhaite, on l’a compris) placera aux portes de l’Europe une alternative à la normativité européenne que chapeaute le couple franco-allemand, un couple qui se supporte de plus en plus difficilement, la mutualisation de la dette ne facilitant pas cette relation conjugale. La normativité européenne c’est : impôts élevés et variés (une prolifération cancéreuse), réglementations à tout-va (une prolifération cancéreuse), sans oublier une immigration incontrôlée (une prolifération cancéreuse), avec le coup de Jarnac de Madame Merkel (pour laquelle j’ai par ailleurs un très grand respect) qui a précipité le Brexit.

J’espère que la souveraineté britannique sera pleinement rétablie avec un No-Deal-Brexit et qu’elle offrira une alternative à ce « modèle européen ».

God save our gracious Queen

  Olivier Ypsilantis

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Nostalgie narcissique

 

Je tiens à préciser que ce texte m’a été envoyé par un ami, psychiatre et psychanalyste, qui se surnomme « Dov Kravi ». 

 

L’indifférenciation est devenue le but ultime des forcenés de l’égalitude.

En affreux réactionnaire, je me gausse régulièrement de ces théories en vogue dans la postmodernité que sont théorie du genre et antispécisme. Ces toquades ont comme point commun leur souci d’effacer toute différence, que ce soit entre les sexes, les générations, les individus, les espèces, et last but not least, les civilisations.

Dans son acception commune, l’adjectif ‘narcissique’ est péjoratif, qui s’applique à une personne s’admirant elle-même de façon exagérée et ayant par surcroît tendance à considérer les autres comme inférieurs, voire négligeables  — bien entendu, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.

Du point de vue psychanalytique, le narcissisme est une instance psychique dont l’étude permet de mieux appréhender nos fonctionnements. Quel est le lien entre le narcissisme et ces égarements à la mode, à la base desquels on trouve idées délirantes et manipulations perverses ?

Essayons de nous représenter ce que peut être la vie fœtale. Le fœtus flotte dans son milieu amniotique, à l’abri dans une pénombre accueillante et douillette qui le préserve de toute excitation venue de l’extérieur.

Il ne ressent aucun besoin : ni soif, ni faim (sa nourriture est apportée par le cordon ombilical), ni nécessité d’excrétion (son métabolisme est régulé de façon autonome par l’organisme de sa mère).

Aucun conflit, ni en lui-même ni avec autrui, puisqu’autrui n’existe pas, ni le monde extérieur, pas même sa mère — ce qui est en partie inexact : sa mère existe en lui comme il existe en sa mère, mais sans qu’il y ait deux individus distincts. Ils ne font, ils ne sont qu’un.

 

“Le beau Narcisse”, une lithographie de 1842 d’Honoré Daumier extraite de la série “Histoire Ancienne”.

 

Quand bien même il serait apte à penser, il n’est pas torturé par l’idée du temps qui passe : il est dans l’atemporalité, qui lui permet l’immortalité.

Ainsi, le fœtus, parasite royal, ne connaît ni conflits, ni besoins, ni désirs. Il est dans une complétude parfaite. Aucune réalité ne peut menacer la félicitée prénatale. « Le narcissisme est présent dès l’origine de la vie et restera dans le sujet jusqu’à la fin. » (Béla Grunberger). Le fœtus dans son univers utérin avec lequel il se confond vit en autarcie, tel dieu à l’abri des désagréments de la conflictualité.

Mais un jour, tout se gâte : il faut bien que le fœtus naisse. Comme chacun sait, tant qu’on n’est pas né, on n’est pas au monde. Après la naissance, les perturbations apparaissent, avec l’imposition de la réalité extérieure et l’émergence des composantes pulsionnelles. C’est la chute, telle que la décrit la genèse : Adam et Ève sont chassés du paradis terrestre et pénètrent dans un monde — le nôtre — rempli de dangers, de conflits, de traumatismes, de pertes, d’échecs, de deuils, de maladies et de mort. La fête est finie, les humains doivent à présent « gagner leur pain à la sueur de leur front. »

Lorsque ce foetus, devenu adulte, projettera son narcissisme sur une figure divine, on retrouvera alors dans cette projection cet état d’unicité, de souveraineté et d’omnipotence. Les empreintes, les traces de cette cœnesthésie[1] sont suffisamment marquées pour donner naissance à des fantasmes issus de la félicité amniotique : l’éternité, la divinité, la béatitude totale, l’omnipotence, la pureté absolue, toutes notions érigées en un idéal de grandeur sans limite qui imprègne la vie humaine de son alpha à son oméga[2].

Le seul défaut de ce monde merveilleux est qu’il n’existe pas, sinon dans l’interprétation a posteriori des traces de la cœnesthésie prénatale. L’époque élationnelle ne peut évidemment déclencher aucun souvenir, mais on peut retrouver les indices de son enregistrement dans les différentes créations humaines telles que les religions, les mythes, le folklore, les contes, toutes productions qui évoquent la nostalgie d’un paradis perdu.

Certains garderont la nostalgie de cet « autre monde » parfait, avec un sentiment de révolte indignée d’en avoir été chassés : « Comment a-t-on osé me faire cela, à moi ? » Ils conserveront toujours ce regret de la perfection, de la félicité et de la pureté.

C’est ainsi que l’indifférenciation est devenue le but ultime des forcenés de l’égalitude. Ces nostalgiques refusent les limites, les conflits, la temporalité, l’altérité. Il ne doit plus y avoir de dissemblance, d’opposition et partant, plus de conflits. Car les conflits, c’est comme la guerre, c’est très méchant.

L’omnipotence narcissique est menacée par nos limites, celles que nous imposent nos manques, nos échecs, nos pertes, nos deuils, tous aléas dont la vie n’est point avare. Il convient donc de les nier, à commencer par les différences entre les sexes, ce qui éliminera la domination masculine. On niera aussi les différences de générations, symbole de l’autorité (forcément oppressive). Du coup, voici la temporalité évacuée comme par magie.

Les gourous de ces théories[3] sont de véritables pervers et/ou délirants selon lesquels le sexe n’existe pas plus que le corps biologique, la zoophilie est l’avenir de l’homme, l’infanticide pourrait parfois se révéler éthique, l’inceste est licite, la pédophilie n’est qu’un comportement sexuel comme un autre et l’assassinat serait justifié dès lors qu’il pourrait favoriser les transplantations.

« Que ces interdits universels et fondateurs soient les conditions même de l’existence de sociétés humaines élargies ne traverse pas un instant [leur] esprit. »[4]

Le plus atterrant est que ces énergumènes, loin d’être poursuivis voire internés, sont autorisés à diffuser leurs délirantes productions et à propager leurs lubies dans les chaires de « bioéthique » (!) des plus grandes universités, autrefois appelées « temples du savoir ».

Comment en sommes-nous arrivés là ? Et question corollaire, est-il encore possible, en ces temps de confusion indescriptible, que pensée magique, inepties immorales et modes délétères soient défaites par la raison et l’éthique ?

 

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(1) Impression générale résultant de l’ensemble des sensations corporelles.

(2) Cette référence à Teilhard de Chardin n’est évidemment pas fortuite.

(3) Pour ne citer que les plus médiatiques : John Money (et son Lyssenkisme meurtrier), Anne Fausto-Sterling (qui veut en finir avec la biologie « viriliste »), Judith Butler (pour qui le sexe n’existe pas plus que le corps), Peter Singer (qui n’hésite pas à se présenter lui-même comme « le philosophe vivant le plus influent ». (mais pourquoi se limiter aux vivants ?) et sa zoophilie éthique, etc.

(4) Jean-François Braunstein : La philosophie devenu folle. Le genre, l’animal, la mort (Grasset) p.60

Dov Kravi

 

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Un Espagnol ami d’Israël, Rafael Luis Bardají López.

 

Je suis inquiet pour l’Espagne, pays où j’ai vécu presque trente ans et que j’aime. De fait, ce pays est l’une de mes patries puisque je m’y sens bien, tout simplement. Je suis très inquiet pour ce pays qui affronte une vaste et profonde crise économique, sociale et politique qu’active une crise sanitaire. L’Espagne, pays bourré d’énergies, est « en vrac », une situation qui certes n’est en rien irrémédiable. L’actuelle coalition au gouvernement aggrave ses problèmes – et que l’on ne m’accuse pas (suivant une vieille stratégie de la gauche espagnole) d’être un nostalgique du franquisme parce que je me défie de l’équipe actuellement au pouvoir ; j’ai toujours considéré Franco comme un bandit, ce qui ne me rend pas nécessairement sympathiques tous ses ennemis, loin s’en faut. Et c’est dans le camp que Franco a phagocyté au cours des années de guerre civile que se trouvent ses dénonciateurs les plus aigus, les plus intelligents. L’Espagne d’aujourd’hui est gouvernée par une bande sinistre et anti-démocratique dans laquelle se trouve Pablo Iglesias, un contempteur d’Israël qu’il juge être un pays illégal. Oui, la gauche espagnole, socialistes inclus, est aujourd’hui massivement antisémite et antisioniste ! Pilar Rahola, grande défenseur d’Israël, milita à l’extrême-gauche catalane (à l’E.R.C., Esquerra Republicana de Catalunya) avant d’en claquer la porte lorsqu’elle prit la mesure du volume d’ordures que ce parti déversait sur Israël. Hernán Felman (Vice Chairman of KKL-JNF) a présenté cette femme de la manière suivante : “Pilar is the most important non-Jewish voice in Spanish in support of Israel”.

 

Rafael Luis Bardají López (né en 1959 à Badajoz) en compagnie de Steve Banon.

 

Mais j’en viens en manière de réconfort à Rafael Luis Bardají López, un néo-conservateur. En Espagne, le sionisme est exclusivement défendu par des femmes et des hommes dits « de droite », en commençant par José María Aznar et Libertad Digital, un vaste think tank conservateur, probablement le plus intelligent des sites espagnols par la profondeur et la liberté de ses analyses. Dans la presse écrite, il est instructif d’observer que les deux plus importants quotidiens espagnols, soit El País (centre-gauche, PSOE, alter ego du quotidien Le Monde) et El Mundo (centre-droite, PP), ont une sensibilité différente au sujet d’Israël et du sionisme. El País se perd en sous-entendus anti-israéliens dès qu’il le peut tandis que El Mundo prend généralement la défense de ce pays. Mais le quotidien espagnol le plus franchement pro-israélien est l’ABC, fondé à Madrid en 1903 par le marquis Torcuato Luca de Tena y Álvarez Ossorio, journal de l’aristocratie et de la bourgeoisie, de tendance conservatrice et monarchiste, le quotidien au style le plus fin et qui a su attirer nombre de plumes prestigieuses. Le nouveau parti d’extrême-droite, Vox, dirigé par le Basque Santiago Abascal, est ouvertement sioniste car il considère qu’Israël fait partie intégrante de l’Occident. On peut trouver à redire au sionisme de Vox (fondé en 2013) qui par moments me semble manquer de profondeur ; mais qu’importe, il n’est pas fréquent qu’un parti se déclare ouvertement sioniste. Vox est devenu en très peu de temps le troisième parti d’Espagne. Il va être question de son idéologue, Rafael Luis Bardají López.

 

José María Aznar (né en 1953 à Madrid)

 

Je présente la traduction de l’espagnol au français d’un article de ce grand ami d’Israël, Rafael Luis Bardají López, article intitulé : « Qué significa Israel para mí », publié sur le site ClubLD Libertad Digital n°. 47. Rafael Luis Bardají López est un spécialiste de la pensée neocon (neoconservatism) de l’équipe de George W. Bush. En 2010, en compagnie d’Enrique Gonzalo Navarro Gil, de Pablo Casado Blanco (devenu président du PP en 2018) et de Carlos Bustelo García del Real (ancien ministre de l’Industrie et de l’Énergie), il fonde Friends of Israel Initiative (F.O.I.I.). En mars 2018, il quitte le PP pour Vox.

La traduction donc :

Je ne suis pas juif mais aussi loin que je me souvienne ma vie a été liée d’une manière ou d’une autre au destin d’Israël. Par exemple, j’avais environ cinq ans lorsque mon père m’emmena à la Coupe d’Europe de basketball où les adversaires étaient ni plus ni moins le Real Madrid et le Maccabi de Tel Aviv. Je ne me souviens plus du vainqueur ; mais je me souviens que quelque temps après, à l’école, on me demanda d’énumérer les pays d’Europe. Ayant vu jouer le Maccabi et ayant écouté la chanson israélienne au Concours Eurovision, je commençai : « Espagne, Israël… » ; mais à ma grande surprise on m’interrompit et on me renvoya à ma place en me traitant d’âne (burro). Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait car, enfin, si Israël jouait à la Coupe d’Europe et chantait au Concours Eurovision, ce pays ne pouvait qu’être européen. C’est pour cette raison, entre autres nombreuses raisons – nous partageons les mêmes valeurs –, que je ne comprends toujours pas pourquoi on refuse aujourd’hui encore d’accepter Israël comme un pays occidental à part entière. Comme le dit José María Aznar, Israël est un pays enclavé au Moyen-Orient mais pas un pays moyen-oriental – « enclavado en Oriente Medio, pero no medio-oriental ».

 

Santiago Abascal (né en 1976 à Bilbao), chef du parti politique Vox et député.

 

Par ailleurs, et après plusieurs conflits (j’ai notamment effectué un travail sur la guerre du Kippour qui annonçait mon orientation professionnelle), j’ai pu vérifier directement la différence de qualité de vie et de perspectives entre ce petit pays et ses voisins arabes. Passionné de photographie sous-marine, je connais bien la zone d’Eilat, au sud d’Israël, et je pourrais rapporter une multitude d’anecdotes destinées à rendre compte de ce qu’a signifié le retrait israélien du Sinaï, soit le laisser-aller administratif et l’effondrement social apportés par les Égyptiens. A partir de 1982, j’ai dû quitter les marins israéliens pour des marins russes et ukrainiens prêtés au Caire. Le pire était l’état des agglomérations et des espaces naturels, un état pitoyable avec un pays qui promouvait pareillement le tourisme à devises et l’islam. Celui qui se rend aujourd’hui à Sharm el Sheikh verra non seulement la plus grande mosquée de toute l’Égypte mais devra supporter d’entendre le gouverneur de la province déclarer que les attaques de requins (dont les touristes sont parfois victimes) sont planifiées par le Mossad et les Juifs. En dépit du traité de paix signé avec le sang de Sadate, l’islam, aussi modéré se présente-t-il, continue d’alimenter la haine envers Israël.

Ma relation à Israël changea définitivement le jour où je fis la connaissance de Benyamin Netanyahu, « Bibi », durant son premier mandat en tant que Premier ministre. Sa personnalité me frappa comme m’avait frappé cette photographie le montrant au bord de la mer, avec sa famille, entouré de gardes du corps, une image qui rendait compte de la constante menace qui pèse sur Israël depuis sa fondation. Cette photographie reste dans ma mémoire car elle rend compte de ce que signifie vivre dans une constante menace existentielle mais aussi parce qu’elle symbolise la force de tout un peuple qui vit entouré d’hostilité, un peuple qui défend ses frontières et qui espère la paix.

 

Pablo Casado (né en 1981 à Palencia), chef du parti politique PP et député.

 

Ce n’est pas « Bibi » mais son père, Benzion Netanyahu, qui m’a ouvert les yeux sur les forces du mal, le fondamentalisme islamique et le terrorisme nationaliste palestinien. De son fils, j’ai le souvenir d’un homme décidé à lutter et vaincre. Et je recommande la lecture de quelques-uns de ses livres dont How democracies can defeat domestic and international terrorists y Terrorism: How the West can win”, indispensables pour comprendre le monde d’aujourd’hui et la distance qui sépare une Europe décadente, une Amérique en retrait et un Israël décidé à se défendre et à avoir le dessus.

Ma relation avec Israël est allée en s’approfondissant car j’étais conscient des divergences de plus en plus marquées entre les valeurs élémentaires et vitales des Européens et des Israéliens : apaisement / résistance, pacifisme / défense, reddition / auto-affirmation. Les valeurs qui ont formé l’Occident sont présentes en Israël, précisément, ce petit pays qui comme le village d’Astérix et Obélix ne renonce pas à son indépendance et identité. Cette divergence je l’ai observée avec le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, avec la guerre du Kippour en 1973, avec la destruction du réacteur nucléaire d’Osirak en 1981.

Le problème pour Israël est que ses ennemis ont bien retenu la leçon : ne pas s’en prendre frontalement aux soldats de l’IDF. Les avions et les tanks des guerres de 1948, 1956, 1967 y 1973 ont cédé la place aux terroristes, aux attentats-suicides, aux intifadas. On combat sur tous les fronts possibles, le légal, l’institutionnel, le culturel, l’économique, le commercial… On s’emploie par tous les moyens à délégitimer l’État juif et à l’échelle mondiale.

 

Friends of Israel Initiative (F.O.I.I.) dont je vous invite à consulter le site :

http://www.friendsofisraelinitiative.org/

 

Ces dernières années, je me suis efforcé de lutter autant que possible contre cette tendance à accuser Israël de tous les maux de la terre en ignorant volontairement tout ce qu’Israël apporte de positif. Je suis plus que fier que des personnes comme José María Aznar mettent sur pied un projet tel que Friends of Israel Initiative auquel participent également le prix Nobel de la Paix David Trimble, l’ex-président de la République du Pérou Alejandro Toledo, le philosophe italien Marcello Pera et l’ambassadeur américain aux Nations Unies John R. Bolton. Friends of Israel Initiative a pour objectif de montrer qu’Israël est un pays comme les autres, une démocratie, avec ses défauts et ses qualités, une partie du monde occidental, par son histoire, ses valeurs, ses intérêts et que, de ce fait, il est injuste et stupide de présenter Israël comme une terre de violence et d’injustice.

Si nous jetons un coup d’œil du Maroc au Pakistan, le seul îlot de prospérité et de stabilité est Israël. Suite au démembrement de l’Empire ottoman, on a décidé de créer vingt-trois pays : vingt-et-un pays musulmans, un chrétien et un juif, ce que les Arabes ne voulurent jamais accepter. Aujourd’hui, à cause des avancées du Hezbollah, le Liban n’est plus un pays chrétien. Qu’Israël ne cesse pas d’être juif en dépit de la force de ses ennemis est non seulement vital pour les Israéliens mais aussi pour l’ensemble du monde civilisé. « Si Israël tombe, nous tomberons tous » (Si Israel cae, todos caemos), écrivait José María Aznar il y a quelques mois à Londres. Il avait raison. Si Israël tombe, l’Occident disparaîtra. Et c’est pour cette raison, nous renforcer, que nous devons être avec Israël. On peut critiquer telle ou telle politique, tel ou tel parti, tel ou tel leader, ce que nous faisons tous et c’est bien ainsi. Mais personne ne devrait remettre en question le droit à l’existence de l’unique pays créé par mandat des Nations Unies : Israël. Quand nous remettons en question Israël, nous nous remettons en question car nous donnons des ailes à ceux qui veulent mettre fin à notre mode de vie. Pour moi Israël est un phare qui nous sert de guide, un réduit où nous réfugier, une terre d’espérance. Et quand on me demande pourquoi je fais ce que je fais et dis ce que je dis, je n’ai qu’une réponse : je veux que mon fils puisse dire qu’Israël fait partie intégrante de l’Occident, que c’est un pays occidental, sans qu’on lui mette une mauvaise note à l’école. Ni más ni menos.

 

José María Aznar en compagnie de Benyamin Netanyahu

 

Friends of Israel Initiative se présente ainsi :

Under the leadership of former Spanish Prime Minister José María Aznar, a high level group met in Paris in the middle of 2010 to launch a new project in defence of Israel’s right to exist.

This “Friends of Israel Initiative” has been joined by such notable figures as Nobel Peace Prize Laureate David Trimble, Italian philosopher Marcello Pera, former United States Ambassador to the United Nations John Bolton, British historian Andrew Roberts, and others. Their key aim is to counter the growing efforts to delegitimize the State of Israel and its right to live in peace within safe and defensible borders.

This Initiative arises out of a sense of deep concern about the unprecedented campaign of delegitimation against Israel waged by the enemies of the Jewish State and, perversely, supported by numerous international institutions.

This Initiative differs from previous such ventures primarily in that it is being led by people who are not Jewish and whose motivations are based on the firm conviction that Israel is part of the Western world.

Indeed, the sponsors of this initiative are convinced that Israel is of fundamental importance to the future of the West. Although the peace process is important, the members of the Friends of Israel Initiative are even more concerned about the onslaught of radical Islamism as well as the specter of a nuclear Iran, both of which threaten the entire world.

The Friends of Israel Initiative is committed to act consistently and diligently in its effort to disseminate its members’ vision of Israel as a democratic, open, and advanced nation like any other, and that it should be perceived and treated as such.

Israel is a sovereign democracy which like all the others is, of course, capable of making mistakes. Nonetheless, this should not be used as an excuse to question Israel’s right to exist, its legitimacy, or its basic rights as an independent state.

Israel is an inextricable part of the West. We stand or fall together.

Olivier Ypsilantis

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Quelques jours à Coimbra et Tomar (Portugal) – 2/2

 

En Header, une inscription lapidaire, début XIVe siècle, pierre calcaire de la Grande Synagogue de Lisbonne trouvée après le tremblement de terre de 1755 et présentée au musée-synagogue Abraão Zacuto de Tomar.

 

27 août. Départ de Coimbra pour Tomar, en train. La petite gare de Coimbra, comme un gros jouet. La partie principale, rectangulaire, avec, en symétrie, deux ailes circulaires. Le répertoire néo-classique dans les parties hautes. Je pense à Robert Adams. Cette gare est bleue comme celle de Santa Apólonia, à Lisboa.

Ciel gris, pluie distillée. J’observe ses jeux sur les vitres du wagon. Ne jamais arriver et rouler indéfiniment, dans ce ferraillement et ce balancement légers. Je retrouve Erich Heller et une fois encore je prends note de la clarté de ses propos, de la précision de ses observations. « The letters to Felice are the best commentary – an exceedingly long commentary – on Kafka’s much analysed story “A Hunger Artist” and this is so because the letters endlessly debate the very theme that later assumed parabolic form in the story: the disproportion between the inner hunger and the nourishment offered by the external world, the very disproportion that is both the main theme of the letters and the reason why the Hunger Artist must “fast, I can’t help it” (…) The incompatibilities which merge and are artistically reconciled in “A Hunger Artist” are identical with those which make Kafka’s “Letters to Felice” an incomprehensible love story ». J’ai décidément lu peu de commentaires sur Franz Kafka aussi clairs, ce qui donne un bel élan à la lecture.

 

Erich Heller (1911-1990)

 

Le soleil a dissipé la couche de nuages. Le train s’arrête dans chaque agglomération. Des bois d’eucalyptus grêles. De la canne et encore de la canne. Des peupliers. Les agglomérations ressemblent décidément à des morceaux de banlieues. La promotion touristique se fait au Portugal à partir de points précis et relativement peu nombreux. La seule partie vraiment ample du Portugal, celle qui en impose, est la vallée du Douro, une vallée par ailleurs superbement travaillée par l’homme pour y aménager de la vigne. Mais j’allais oublier certaines parties de l’Alentejo qui m’apparaissent comme une prolongation des paysages d’Espagne.

A propos de la lettre à Felice du 17 octobre 1912 dans laquelle Franz Kafka décrit la soirée du 13 août, lorsqu’il rencontre Felice Bauer pour la première fois. Il s’agit d’un de ces documents d’un réalisme “magique” qui « through their hectic meticulousness reveals the anxiety of an imagination which, more and more enclosed within itself, fears that it might in the end forfeit the real altogether if it does not intensely watch over its every detail. In such hypnotically realistic description there is no trace to be found of that composure of mind with witch Homer describes the shield of Achilles, knowing well that he can safely rely upon the solid reality of the shield as much as upon the appropriateness of his language to that reality ». Ce livre d’Erich Heller est riche en diagnostics dans ce genre qui aident à visiter l’univers de Franz Kafka d’un pas assuré (mais toujours discret), loin de ces commentateurs qui entassent les complications dans l’espoir de mieux approcher Franz Kafka (!?) mais aussi – et surtout – d’en remontrer à leurs lecteurs : faire compliqué pour paraître intelligent.

Arrivée à Tomar. Devant la gare, une vaste esplanade en travaux. On y aménage des aires de parking. Perdu dans ces travaux, un monument aux morts de la Grande Guerre, un soldat en bronze grandeur nature charge baïonnette au canon ; il est plutôt expressif, plus expressif que ceux du monument aux morts de la Grande Guerre de Coimbra où les quatre soldats qui flanquent le monument sont comme d’affreuses grosses quilles qui ne demandent qu’à être renversées. Au fond de cette esplanade, le Tribunal. Déjeuner dans un petit restaurant brésilien proche de la gare. Le plaisir de parler avec ces femmes brésiliennes, une langue claire, ouverte. Le portugais est une langue à la phonétique particulièrement délicate, c’est pourquoi il doit être parlé avec soin. Trop de Portugais parlent leur langue paresseusement, comme s’ils sortaient de leur lit et ne songeaient qu’à y retourner. J’en éprouve parfois même de la colère, une sourde colère. Cette langue ne m’enchante pas au quotidien, contrairement à d’autres langues. Mais lorsqu’elle est déclamée ou chantée, il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux. A ce propos, je me souviens d’une soirée avec poèmes déclamés en hommage à José (Zeca) Afonso et de chorales dans des églises du Portugal continental et insulaire. Je suis alors tombé amoureux de cette langue.

 

Tomar, la très élégante synagogue.

 

Tomar. Petit ville blanche et propre, très propre ; une petite ville à l’urbanisme bien organisé de long des berges du Rio Nabão. Un vent frais souffle dans les rues, ce vent frais qui en été est bien ce que le Portugal offre de plus agréable. Je poursuis ma lecture d’Erich Heller à la terrasse d’un café installée sur un large trottoir ombragé fait de pavés clairs dans lesquels s’inscrivent des croix d’Avis en pavés noirs. La lumière ne cesse de jouer sur les pages du livre et du carnet. Et tandis que je lis et griffonne des notes, je suis pris d’un léger vertige, ce vertige propre au voyage et qui est probablement son moment le plus intense ; il suffit à lui donner tout son sens avec cette perte momentanée de repère qui fait basculer le voyageur dans un autre temps, dans un autre lieu, un vertige spatio-temporel qui, ici, à Tomar, me replace en Grèce, un été à Ghytion, au sud du Péloponnèse, dans une rue de Ghytion. Pourquoi Ghytion ? Probablement une conjonction d’éléments : une qualité de la lumière, les façades blanches, un rapport précis entre la largeur de la rue et la hauteur des constructions qui la bordent, et autres éléments que je ne parviens à déterminer. Malheureusement, quelqu’un parle et les sonorités du portugais écourtent ce vertige, ce qui m’irrite.

Constat d’Erich Heller à propos de la relation Franz Kafka – Felice Bauer : « Everything he does comes to the same: it perfectly succeeds as literature, and perfectly fails in coming to grips with the real situation ». Peu de commentateurs de l’œuvre de Franz Kafka ont tenu des propos aussi clairs et nets, je le dis et le redis. Il y a ce moment particulier dans la relation de Franz Kafka – Felice Bauer, lorsqu’au cours de l’été 1916 Felice, à Berlin, s’occupe de Juifs réfugiés de guerre, en particulier des enfants. Franz s’investit pleinement dans les questions pédagogiques qu’elle doit affronter ; il l’encourage, la conseille et cet engagement l’apaise ; mais l’accalmie sera de courte durée.

Visite de la synagogue de Tomar (la plus ancienne synagogue du Portugal), construite vers le milieu du XVe siècle sur ordre de D. Henrique o Navegador, en reconnaissance de l’aide apportée par la communauté juive dans le financement des Découvertes. Fermée en 1496, suite à l’expulsion des Juifs du Portugal, elle va connaître diverses fonctions avant d’être classée Monumento Nacional en 1921. En 1923, Samuel Schwarz, un Juif polonais, en fait l’achat, la restaure et la lègue à l’État portugais en 1939 à la condition qu’y soit installé le Museu Luso-Hebraico de Abraão Zacuto. En 1985, des fouilles archéologiques mettent à jour un mikvé (toujours visible). L’intérieur est d’une grande élégance avec ces quatre colonnes qui symbolisent les quatre Matriarches : Sarah, Rachel, Rebecca et Léa. Les douze arcs qu’elles soutiennent symbolisent les douze tribus d’Israël. Aux quatre coins, de discrets renfoncements destinés à amplifier le son de la voix. Dans le Museu Luso-Hebraico de Abraão Zacuto, une importante collection lapidaire dont les éléments proviennent de divers endroits du Portugal.

Ci-joint, une visite de cette très belle synagogue magnifiquement restaurée :

https://www.youtube.com/watch?v=9R4jUBdINuM

La ville de Tomar (env. 40 000 habitants) s’est organisée le long du Rio Nabão. Il y a les ponts, il y a aussi les passerelles qui conduisent à l’île de Mouchão, un parc verdoyant ; il y a ces installations hydro-électriques, aujourd’hui fermées et qui vont être peu à peu transformées en musées, entre le Ponte Velha et le Ponte Nova ; il y a cette dénivellation aménagée dans le cours d’eau, à côté des installations sportives ; bref, le Rio Nabão contribue pour beaucoup au caractère et à l’agrément de cette petite ville.

C’est à Tomar qu’à lieu l’une des plus belles fêtes traditionnelles du Portugal, la Festa dos Tabuleiros ou Festa do Espírito Santo. Ci-joint, une vidéo montre cette fête et la structure des Tabuleiros, une fête qui se célèbre tous les quatre ans, début juillet :

https://www.centerofportugal.com/es/event/fiesta-de-los-tableros-tomar/

 

28 août. Visite du Convento do Cristo installé dans l’enceinte fortifiée du château, sur une hauteur boisée qui borde la vieille ville. L’origine de ce château est intimement liée à la formation du royaume du Portugal et à la présence des Templiers dans la péninsule ibérique, alors en grande partie occupée par les Musulmans. Les Templiers arrivent au Portugal en 1128. En 1159, ils reçoivent de D. Afonso Henriques, en remerciement de leur participation à la prise de Santarém et de Lisboa (1147), un vaste territoire situé à mi-distance entre Coimbra et Santarém, le Termo de Ceras. Dans ce territoire, ils fondent le Castelo et la Vila de Tomar. Les persécutions dont ils sont victimes (persécutions ordonnées par le roi de France Philippe IV à partir de 1307, avec extinction de l’ordre ordonnée par le pape Clément V en 1312 et mort sur le bûcher du dernier maître de l’ordre, Jacques de Molay, en 1314) vont être contournées par le roi du Portugal, D. Dinis, qui maintient leur organisation et leurs biens dans son royaume en se contentant de modifier leur dénomination : Ordem do Templo devient Ordem do Cristo. Rappelons que ce pape avait ordonné que tous les biens des Templiers et dans toute la chrétienté passent à l’ordre des Hospitaliers (également connu sous le nom d’ordre de Saint-Jean de Jérusalem). Où l’on trouve la finesse diplomatique portugaise à l’œuvre et dès les débuts du royaume du Portugal. Je le redis, et ainsi que je l’ai signalé dans un article sur ce blog intitulé « Pedro Teotónio Pereira, ambassadeur chez Franco », s’il est un domaine où le Portugal sait faire preuve de génie c’est bien dans ce qui touche à la diplomatie.

 

Tomar, vue générale avec, au premier plan, le Rio Nabão et, au loin, sur la hauteur, le Convento do Cristo.

 

Un mot encore au sujet de la manœuvre de D. Dinis. Afin de contourner les exigences du pape Clément V, il annexe provisoirement à la Couronne les biens des Templiers et commence des tractations avec ce pape afin de mettre sur pied un nouvel ordre religieux en allégeant l’urgente nécessité pour le Portugal de s’adjoindre une organisation puissante et disciplinée face aux Musulmans. Après quatre années de négociations, D. Dinis est autorisé à fonder un ordre religieux et en 1319, par bulle papale (Jean XXII est alors pape), est institué l’Ordo Militae Jesu Christi (ou Ordem Militar de Nosso Senhor Jesus Cristo) dans lequel D. Dinis s’empresse d’incorporer les membres, les biens et les privilèges de l’ordre des Templiers. Je passe sur les détails. Simplement, il est intéressant d’observer que l’uniforme reste le même (blanc avec croix rouge) et que la croix de la Ordem do Templo n’est que peu modifiée pour donner la croix de la Ordem do Cristo. Ce nouvel ordre suit lui aussi la règle cistercienne et l’abbé d’Alcobaça reste son guide spirituel et visiteur. En 1357, le quartier général de la Ordem do Cristo est installé dans le château de Tomar où était installé celui de la Ordem do Templo. Il ne le quittera plus.

Le Convento de Cristo, un vaste ensemble de constructions qui vont du XIIe siècle (les premiers travaux remontent à 1160) au XVIIIe siècle. C’est bien un compêndio de arte, e compêndio de história puisqu’en plus d’une succession de styles, on trouve la marque de Dom Gualdim Pais (le Templier fondateur de la ville de Tomar), de l’Infante Dom Henrique, Dom Manuel I, Dom João III et Felipe II devenu également roi du Portugal.

L’élément le plus reproduit de ce vaste ensemble est assurément la fenêtre de la façade occidentale de l’église manuéline du Convento de Cristo. Je la détaille me dis qu’elle ne déparerait pas dans le Palais Idéal du Facteur Cheval, et que ce Palais Idéal ne déparerait pas à Angkor Vat.

Olivier Ypsilantis

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Quelques jours à Coimbra et Tomar (Portugal) – 1/2

 

25 août 2020. Lisboa-Coimbra en train. Je relis « Kafka » d’Erich Heller tout en regardant le paysage à intervalles réguliers. Je m’attarde sur la partie qu’il consacre aux lettres de Franz Kafka à Felice, « Marriage or Litterature: Letters to Felice ». Franz Kafka ou « the demon of ambivalence », une ambivalence qui se retrouve dans son rapport avec l’ensemble de son œuvre et le souhait qu’il avait exprimé à son ami Max Brod, détruire son œuvre mais : « “When you wanted me to burn your manuscripts, you wanted at the same time that I should publish them” is what Maw Brod might have said », et c’est ce que j’ai très tôt pressenti chez Franz Kafka, un balancement fascinant, the demon of ambivalence. J’ai donc éprouvé un grand plaisir à lire une affirmation si nettement exprimée, car les exégèses de Franz Kafka se plaisent à tergiverser – il est possible que le sujet les y encourage… –, c’est même à qui tergiversera le plus… « The demon of ambivalence » et « this agonizingly protracted debate with himself and the poor victim of what sometimes he believed was his love » se sont montrés particulièrement actifs dans sa relation avec Felice Bauer mais aussi avec une autre femme, fort différente par l’énergie, la sexualité et l’intelligence littéraire, Milena Jesenská. Ce n’est qu’au cours de la dernière année de sa vie que ce démon semble relâcher son étreinte, avec Dora Diamant. La lecture des lettres de cette période malgré les terribles difficultés matérielles et un état de santé désastreux est étrangement réconfortante. Franz Kafka semble avoir atténué les tensions entre son monde et le monde extérieur.

 

La gare Santa Apolónia, Lisbonne, au premier plan, le grand bâtiment bleu pâle.

 

Mais je reprends le début de ce modeste voyage qui commence à la gare Santa Apolónia, la gare bleue, la plus sympathique des gares de Lisbonne. Les trains vers le nord. Comboios de Portugal et le logotype formé d’une ligne continue à partir des lettres C et P. L’estuaire du Tejo. Le pont Vasco de Gama. Estação de Oriente et les structures arachnéennes de Santiago Calatrava. J’ouvre le livre d’Erich Heller. Franz Kafka, une perpétuelle oscillation : « Hence he wavered often with such vehemence and intensity that from a distance his oscillations looked like firmness » : on ne saurait mieux dire. Franz Kafka et Hamlet.

Contrairement à l’Espagne, le Portugal distille un léger ennui qui recouvre tout. On peut toutefois s’en servir comme d’un stimulant, d’autant plus qu’il est léger, nullement écrasant. J’éprouve depuis quelque temps cette saudade mais probablement imparfaitement. Les Portugais en éprouvent la douceur et le confort tandis que je me précipite dans une activité pour lui échapper avant d’y revenir et ainsi de suite.

Le paysage portugais est généralement confiné ; le paysage espagnol est généralement ouvert, et par ses dimensions il semble oublier l’homme à moins que ce dernier ne cherche à se dire sur un mode épique.

Santarém, la gare blanche et ses panneaux d’azulejos qui dépeignent les environs dont ce pont sur le Tejo à la structure métallique, un dense réseau de fins entrecroisements, le Ponte D. Luís. Les berges sablonneuses et claires. Des champs de maïs, de la canne, beaucoup de canne, bosquets ou alignements, des peupliers. Tout indique que l’eau ne manque pas. Le train longe la vallée du Tejo. Entroncamento, un nœud ferroviaire comme le sous-entend ce nom même.  Deux lignes de chemin de fer s’y rejoignent : la ligne du Nord (Lisbonne-Porto) et la ligne de Beira Baixa (Entroncamento-Corvilhã-Espagne). Dans les agglomérations que j’observe du train, presque toutes les toitures sont en tuile mécanique, ce qui ajoute au côté banlieusard de la construction. De fait, j’ai l’impression que des morceaux de banlieues ont été jetées ici et là, dans un paysage sans caractère.

Il y a de la sainteté chez Franz Kafka. Franz Kafka, un saint mais un « pecular saint ». « Only if his writing goes well, has he the strength to live: this he tells her again and again; and as early as 1 November 1912 he confesses that, had he met her “during a barren period”, he would never has been courageous enough to approach her. But if there is, for once, such rare abundance of productive energy, he must not waste it upon “living”. For when he is deserted by his art, he feels forsaken by God and cannot live up to the demands of any human relationship. It is a truly vicious circle ». De toutes les nombreuses analyses que j’ai lues sur Franz Kafka, celle d’Erich Heller est la plus directe. Jamais il ne cherche à embobiner le lecteur et à faire compliqué pour mieux paraître perspicace. Erich Heller relève les géométries que dessine la pensée de Franz Kafka, il le fait d’un trait ferme, sans reprises, sans fioritures (ou complications). Le lecteur lui en est reconnaissant.

 

Coimbra, une partie de cette université, l’une des plus anciennes d’Europe.

 

Arrivée à Coimbra. Notre chambre est située dans la partie la plus haute de la vieille ville, juste à côté du Museu Nacional Machado de Castro. Elle donne sur une petite cour pavée le long de laquelle court une treille. J’observe les voyageurs. Ils promènent leurs appareils, iPhone, Smartphone, etc., ou, plus exactement, leurs appareils les promènent. Ils passent plus de temps le regard fixé sur ce tout petit écran que sur ce qui les entoure. Cette technologie décourage le voyage. Presque plus personne ne voyage, presque tout le monde se déplace. C’est la rançon de la démocratisation ou, plus exactement, de la massification.

L’admiration de Franz Kafka pour Gustave Flaubert. Écrire un article sur les admirations de Franz Kafka.

L’heure est proche où celui qui écrit à la main sera regardé comme aussi excentrique que celui qui se promène en chapeau melon, ou haut-de-forme, et qui consulte une montre gousset.

Visite de la cathédrale (Sé) de Coimbra. La talha dourada, un art dans lequel les artisans portugais ont acquis un savoir-faire inégalé. Il atteint ici des proportions colossales. On en vient même à craindre d’être submergé par ce bouillonnement doré. En contraste, l’austérité des voûtes à caissons, en plein cintre. Mais surtout, il y a dans les chapelles latérales de merveilleuses surfaces d’azulejos, comme des tapis orientaux. Ces surfaces sont restées mes plus beaux souvenirs – et les plus précis – de mon dernier passage dans cette ville, il y plus de trente ans.

Marche dans le Jardín Botánico, créé à l’initiative du Marqués de Pombal en 1772, un jardin qui mériterait d’être mieux entretenu.

Coimbra s’est-il embelli dans mon souvenir ? Je ne sais. Mais je constate que la ville est pleine d’horreurs architecturales, que les énormes bâtiments style Estado Novo qui constituent le gros des bâtiments universitaires sont affreux, gris, sinistres. Ils m’évoquent l’Union soviétique stalinienne. Je choisis donc de me concentrer sur quelques détails afin d’éviter ces panoramas médiocres.

 

26 août. Ciel gris, un ciel d’hiver presque, ce qui n’est en rien désagréable. Ici comme à Lisbonne, et presque partout au Portugal, une construction charmante jouxte une horreur, généralement années 1970-1980.

Museu Nacional Machado de Castro. Un magnifique chapiteau travaillé au trépan dans le style byzantin. Influence suève-visigothe et islamique – art mozarabe péninsulaire (VIIIe – XIe siècle). Le plus beau de ce musée, des chapiteaux romans. L’église de S. João, la coupe stratigraphique qui montre notamment les fondations sur lesquelles reposaient les deux énormes colonnes. Le cloître de S. João de Almedina. L’œuvre de Mestre Pero (XIVe siècle) à Coimbra et ses Vierges de transition, entre roman et gothique, leurs touchantes maladresses. Un Christ en croix, XIVe siècle, du monastère de Santa Cruz, connu comme « Cristo Negro » ; sa stupéfiante puissance expressive avec ce rictus (dents supérieures apparentes) qui annonce la mort. De ce vaste musée, je retiens d’abord l’extraordinaire savoir-faire des orfèvres portugais (ourivesaria) mais leur faiblesse (leur mollesse même) en tant que sculpteurs et peintres, ce qu’explique à mon sens le manque dessin probablement dû à l’éloignement du centre flamand. La peinture flamande, une peinture si dessinée… Les Portugais ont été plus artisans qu’artistes. Ainsi, dans les églises, admire-t-on volontiers le travail de talha dourada, un travail censé mettre en valeur une peinture ou une sculpture mais presque toujours de (très) faible qualité. Et je reviens à l’art roman exposé dans la première section de ce musée, avec ces linteaux, ces chapiteaux, ces bas-reliefs et ces sculptures en ronde-bosse. Tout ce qui suit et qui y est exposé me semble n’être qu’un affadissement progressif de la ligne et de la forme. Je donnerais tout ce qu’il contient pour un simple chapiteau roman qui y est exposé.

 

Vue partielle du Museu Nacional Machado de Castro

 

Marche le long du Rio Mondego. Des berges agréablement aménagées desquelles on a une excellente vue d’ensemble sur cette ville à l’histoire prestigieuse. Elle m’apparaît néanmoins plutôt médiocre, un promontoire peu marqué avec un désordre de constructions. Curieux, j’avais le souvenir d’une ville qui ne manquait pas d’allure. Ma mémoire m’aurait-elle joué des tours ? Il est certain que l’on a beaucoup construit autour, des constructions médiocres, et que l’encombrement a partout gagné.

Quelques notes historiques. En 1064, Coimbra devient la ville la plus importante de la ligne de défense de Mondego. En 1111, le comte D. Henrique et D. Teresa font de Coimbra leur résidence. C’est à Coimbra que naît celui qui deviendra le premier roi du Portugal, D. Afonso Henriques, et qui transfèrera la capitale du Condado Portucalense de Guimarães à Coimbra, une décision de la plus haute importance pour l’indépendance et la fondation du Royaume du Portugal en 1143. Coimbra est la ville emblématique de la reconquête chrétienne, sa capitale. Autres villes liées à cette reconquête, Tomar, Alcobaça puis Batalha. L’installation définitive de la Universidad  de Coimbra dans l’ancien Paço Real augmentera l’importance de la ville avec la formation de l’élite intellectuelle portugaise à partir du XIIe siècle, dans ce qui était alors le Mosteiro de Santa Cruz.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Réponse à un intervenant qui m’accuse de soutenir la « mafia juive »

 

« L’antisémitisme n’est jamais un but, il n’est qu’un moyen, il est la mesure des contradictions sans issues. L’antisémitisme est le miroir des défauts d’un homme pris individuellement, des sociétés civiles, des systèmes étatiques. Dis-moi ce dont tu accuses les Juifs et je te dirai ce dont tu es, toi-même, coupable », Vassili Grossman dans « Vie et Destin ».

 

Léon Askénazi (1922-1996)

 

Suite à la publication d’un article sur le présent blog, article intitulé « Israël bullying, ou la voix de la masse », https://zakhor-online.com/?p=18449, un intervenant m’a envoyé cette réponse : « Pourquoi tant de rationalisation, de psychologie d’autrui, de dérision ? Pourrais-je vous suggérer un peu plus d’auto-contemplation et un peu moins de psychonévrose freudienne et pseudoscience adornienne ? (…) Vous tomberez toujours dans le même piège dialectique d’auto-justification, qui justifie les crimes de la mafia juive. Votre refus de vous rendre aux faits – cette innocence, de fait – semble être est une flamme qui vous anime nuit et jour. »

Face à une telle mise en garde, il me faut répondre par l’euphémisme – understatement dirait l’Anglais, mot qui a une tonalité particulière, plus suggestive que le mot « euphémisme » ou « litote ».

Tout d’abord, j’espère que ledit intervenant ne s’est pas senti visé par cet article. Je l’ai écrit suite à une remarque lâchée au cours d’un repas par un invité. Je ne règle pas des comptes, je prends des notes. Et je réponds sans illusion car quelqu’un qui évoque « les crimes de la mafia juive » est enfoncé dans un tel bourbier mental qu’au moindre mouvement il s’y enfonce un peu plus – comme dans des sables mouvants.

Les Juifs ne constituent en rien une mafia, sauf dans les imaginations hallucinées. Il y a bien eu des mafias juives, parmi tant d’autres mafias. Rappelons que le mot « mafia » dans son acception première est né dans la très catholique Italie et qu’il rassemblait des Catholiques et affiliés.

Il y a bien eu des mafias juives, comme par exemple la Zwi Migdal, particulièrement active en Argentine dans les années 1920, une organisation dirigée par des Juifs contre des Juives, traite des Blanches à partir de l’Europe centrale et orientale, de la Pologne surtout – son premier nom, « Varsavia ». A noter que ces Juifs étaient tenus en horreur par l’ensemble des communautés juives. Ces marginaux se voyaient même refuser l’inhumation dans les carrés israélites. Je vous rapporte cette histoire (et je pourrais en rapporter d’autres, comme celle de Meyer Lansky ou Bugsy Siegel, qui ne sont pas à la gloire des Juifs ou, plus exactement, de certains Juifs) afin que vous compreniez que mon intérêt pour l’histoire du peuple juif, que je qualifierais de peuple-monde, n’est en rien une névrose obsessionnelle, un aveuglement et une naïveté, mais qu’il procède d’une étude soutenue, enthousiaste, d’une rencontre avec une histoire qui d’une manière ou d’une autre m’interroge et m’engage. Je ne maîtrise malheureusement pas l’hébreu, ce qui limite l’étude à laquelle je me livre. Et je doute de m’y mettre sérieusement tant je suis occupé sur différents fronts, si je puis dire.

 

Adin Steinsaltz (1937-2020)

 

Cet intérêt que j’ai commencé à développer dès un jeune âge s’explique en partie par les remarques anti-juives que j’ai pu saisir autour de moi, souvent prononcées en passant, comme s’il s’agissait d’une affaire entendue, un antisémitisme « distingué » qui se gardait de tout propos ordurier mais qui, de ce fait, me semblait plus diffus, plus pénétrant, plus inquiétant. L’antisémitisme clean

Il y a eu ma découverte de la Shoah, une sidération, un assassinat de masse inédit par son ampleur mais plus encore par ses méthodes. Certes, les Juifs ne sont pas les seuls à avoir massivement souffert (je précède ceux qui m’accuseront d’instrumentaliser la Shoah, à des fins sionistes par exemple), mais les méthodes d’extermination mises en œuvre ont introduit dans l’histoire humaine une radicalité nouvelle.

Vous m’accusez d’être victime de « la mafia juive », de « justifier ses crimes », voire de les favoriser. Je pourrais vous congédier mais je préfère vous observer. Je vous trouve bien triste.

Les propositions juives au monde sont tellement vastes et fondamentales que tout homme devrait s’y arrêter et les étudier. Il pourrait ainsi se sentir juif à des degrés divers, ce que nous sommes tous, sans le savoir, sans vouloir le savoir. Vous devriez cesser de vous sentir le jouet de puissances occultes, en particulier de « la mafia juive ». Vous pourriez commencer par vous plonger dans la lecture de Léon Askénazi, d’Adin Steinsaltz ou de Bernard Chouraqui – mais il y en a tant d’autres –, des penseurs qui vous aideraient à amplifier votre souffle et à aiguiser votre regard. Le monde juif est aussi divers que le monde, c’est pourquoi je qualifie volontiers le peuple juif de peuple-monde, un peuple très spécifique qui est peuple-monde par sa spécificité même. Vous devriez entreprendre l’étude du Talmud, ce qui est faisable sans nécessairement maîtriser l’hébreu, ce que rappelle Léon Askénazi, ou se laisser pousser la barbe.

Vous évoquez cette flamme qui m’anime jour et nuit. L’image est quelque peu forcée mais il est vrai que mes interrogations au sujet de l’antisémitisme et de l’antisionisme sont régulièrement réactivées par les médias de masse (la plupart financés par l’argent public, l’argent de nos impôts donc) et par des réflexions en passant. « Neighborhood Bully » de Bob Dylan reste bien actuel. Comment est-il possible que de braves citoyens pris entre leur profession (lorsqu’ils ne sont pas retraités) et la consommation soient à ce point préoccupés par Israël où ils n’ont le plus souvent jamais mis les pieds et dont ils ignorent tout hormis le pré-cuisiné que leur servent les appareils du pouvoir, comme le Quai d’Orsay ou l’A.F.P. ?

Il y a la doucereuse et incessante propagande, il y a aussi que bien des têtes sont préparées à accepter une telle propagande, préparées par des images séculaires pour ne pas dire millénaires qui montrent le Juif comme un individu qui ourdit une conspiration, qui manœuvre en sous-main, membre d’une société occulte, d’une mafia. Vous n’étouffez pas dans votre placard mental ? Ouvrez-en la porte ou enfoncez-la si elle est fermée à clé ! L’histoire du peuple juif et d’Israël est aussi l’histoire du monde, une invitation à une réflexion sans cesse amplifiée, comme ces cercles qui se propagent à la surface d’un lac après qu’une pierre en a touché la surface.

 

Le philosophe Bernard Chouraqui en 1993  (né en 1943)

 

Je vous laisse méditer ces lignes de Shmuel Trigano (dans « Les frontières d’Auschwitz ») : « Dès les lendemains de l’Émancipation, on voit en effet se développer un peu partout en Europe l’antisémitisme, une forme inédite de la haine des Juifs dont les motifs n’étaient plus religieux mais politiques et laïques et qui se déclinait dans toutes les langues idéologiques, selon que l’on fustige, à gauche, la ploutocratie, ou, à droite, le communisme. Or, quelle est la cible de l’antisémitisme sinon le peuple juif ? C’est à travers la figure du “complot” qu’il est en effet (mé)connu dans la modernité, façon dévoyée de le désigner, quand il n’existe aucune catégorie politique moderne pour le penser ».

Vous me suggérez un peu plus d’auto-contemplation et un peu moins de psycho-névrose freudienne et de pseudo-science adornienne. Je vous en remercie mais le message d’Israël au monde m’est vital et lorsque je lis Léon Askénazi, Adin Steinsaltz ou Bernard Chouraqui (il y en a beaucoup d’autres, je le redis), je reconnais non seulement des maîtres mais aussi des amis. Le monde est vaste Monsieur « Nostradamus » – et je sais que le choix de ce pseudonyme n’est pas un hasard. L’air que vous respirez est vicié (vicié par votre propre respiration) avec ces miasmes de « nazis crypto-juifs » et de « mafia juive ». J’espère ne pas vous avoir manqué de courtoisie.

Olivier Ypsilantis

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En réponse à un courrier de Jessie Bensimon

 

Dimanche 15 novembre 2020, dans la soirée.   

Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire, / Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? / Est-ce donc là ce peu que tu donnes à boire / Ces gouttes d’eau, le vin que je te confiais ? Jules Supervielle dans « Oublieuse mémoire ».

Querida Jessie,

Je mets à profit ces heures de couvre-feu pour t’écrire. Nous ne sommes plus dans le confinement mais dans le couvre-feu, c’est l’expression employée ici, à Lisbonne, toque de recolher. Cette expression peut évoquer la guerre et l’Occupation dans certains pays. Je ne sais ce qu’elle évoque pour les Portugais de tout âge, les Portugais qui n’ont pas connu la guerre depuis bien des générations, sur leur territoire tout au moins, la dernière « vraie » guerre au Portugal remontant aux invasions napoléoniennes.

Couvre-feu donc. L’averse strie les vitres de mon bureau. Le vent souffle mais je le remarque à peine car les énormes yuccas sous mes fenêtres et leurs feuilles rigides comme des épées s’en moquent ; je le remarque par les rides qu’il dessine à la surface d’un bassin. Au-dessus des toits, dans la brume, se devine la structure du Ponte 25 de Abril, un pont à haubans.

 

Jessie Bensimon

 

« Y a-t-il une éternité du passé ? » écris-tu. Je ne peux que te répondre par une autre question. Des morts poursuivent leur vie dans des mémoires, mais lorsque plus aucune mémoire ne se souviendra d’eux vivront-ils encore ?

Il y a peu, d’immenses avancées sur l’étude de l’ADN ont ouvert la mémoire à la rêverie, au sens fort du mot. Ainsi, par une simple analyse de sa salive, peut-on (entre autres choses) déterminer son haplogroupe et remonter dans sa généalogie par deux filaments (soit, le père du père du père et ainsi de suite, ADN-Y ; et, la mère de la mère de la mère et ainsi de suite, ADN-mt) qui invitent à des rêveries spatio-temporelles, à l’échelle planétaire et sur des millénaires et des millénaires. Le haplogroupe définit donc un groupe humain ayant un(e) même ancêtre en lignée patrilinéaire ou matrilinéaire. On vogue sur les eaux de la protohistoire. Cette analyse rend également compte du pourcentage de Néandertalien (Homo neanderthalensis) que nous portons éventuellement – tout au moins nous, les Eurasiens. Ce dernier point est particulièrement émouvant pour les raisons suivantes. La disparition des Néandertaliens reste l’un des grands mystères de l’histoire de l’humanité et les hypothèses à ce propos donnent le vertige. On alla même jusqu’à se demander s’il n’avait pas été victime d’un génocide perpétré par l’Homo sapiens. Ce faisant nous reportions nos modernes turpitudes sur des ancêtres, étrangers à toute idéologie politique ou religieuse.

J’insiste sur l’homme de Néandertal en regard de la mémoire car nous le croyions disparu et radicalement, alors qu’il vit plus ou moins, modestement certes, dans les gènes de centaines de millions de femmes et d’hommes qui ne le savaient pas ; et le fait que nous le sachions – que notre conscience ait enregistré cette découverte – confirme sa présence. L’ADN se souvenait et se souvient ; à présent notre conscience se souvient elle aussi et se souviendra.

 

Ernst Jünger (1895-1998)

 

La mémoire. Ernst Jünger se pose quelque part la question suivante (je cite de mémoire), à savoir que s’il y a un après la mort, garderons-nous un souvenir de notre vie antérieure, une trace aussi infime soit-elle ? Ernst Jünger croyait en un après, un après nullement chrétien, mais très marqué par la pensée grecque, Platon en particulier (l’anamnèse platonicienne). Il rapporte la conversation de deux enfants qu’il surprit et qui fut pour lui une révélation, avec cette considération de l’un d’eux qui déclara à l’autre que ce que nous vivons, nous ne faisons que le rêver ; et que quand nous serons morts, nous vivrons la même chose mais en réalité. En fait, ses nombreuses lectures de Platon l’avaient préparé. Toute son œuvre est traversée de pensées – d’impressions – platoniciennes, son immense journal surtout. Je me saisis volontiers de ses considérations (platoniciennes) tout en me demandant si je ne me rassure pas à bon compte.

Je ne sais pourquoi j’en suis venu à t’évoquer Ernst Jünger. Probablement parce qu’à plusieurs moments graves de ma vie, des passages de ses livres me sont revenus comme malgré moi. Il y a peu, à l’annonce de la mort d’un ami proche, une remarque m’a bondi dessus : il a réussi l’examen. Dans ses « Journaux de guerre », il note le 30 octobre 1944 : « L’instant de la mort semble cacher un acte essentiel, et peut-être génial. J’ai toujours remarqué qu’à l’annonce d’une mort nouvelle, une sorte d’émotion et d’étonnement incrédule s’empare de moi, comme si le disparu avait passé un examen difficile et accompli un exploit dont je ne l’aurais jamais cru capable. Sa biographie entière se transmue aussitôt, comme par miracle ».

Réussir l’examen… Lorsqu’il apprend le 11 janvier 1945 la mort de son fils Ernstel, tué le 29 novembre 1944 d’une balle en pleine tête à l’âge de dix-huit ans sur les montagnes de marbre de Carrare, il note : « Pauvre garçon ? Depuis l’enfance, il s’appliquait à suivre son père. Et voici que, du premier coup, il fait mieux que lui, le dépasse infiniment ».

J’en reviens au platonisme d’Ernst Jünger, à cette sensation qu’il a (surtout dans les pires moments, lorsque la guerre fait trembler la terre et obscurcit le ciel) que rien ne s’efface, que tout s’inscrit quelque part pour l’éternité. J’évoque le platonisme car nous nous interrogeons : « Y a-t-il une éternité du passé ? », écris-tu. Avec les schémas platoniciens on répond par l’affirmative, des schémas magnifiquement organisés et hautement esthétiques certes, mais ce ne sont que des schémas. Avec la maturité, je préfère les prophètes d’Israël à toute l’intelligence et toute l’esthétique grecques. Et c’est aussi pourquoi Simone Weil que tu évoques me tape sur les nerfs et sérieusement : elle n’en a que pour les Grecs et elle tombe en pâmoison devant le Christ, ce qui lui fait dire les pires saloperies – il n’y a pas d’autre mot – sur le peuple juif et Israël. Mais laissons pour l’heure « la sainte » de côté.

 

Congrès de Dieulefit (dans la Drôme, sept. 1938) rassemblant les membres du Groupe Bourbaki. A gauche de la photographie, André Weil et sa sœur Simone.

 

Concernant André Weil, le frère de Simone, je le connais par ce qu’en dit sa fille, la charmante Sylvie Weil – elle est vraiment charmante et ne se gêne pas pour taquiner la mémoire de sa sainte tante pas vraiment marrante. Je ne connais presque rien de ses travaux car le langage des mathématiques m’est très difficilement accessible.

J’ai découvert André Weil il y a un certain nombre d’années, dans une maison du Béarn où je séjournais à l’occasion, et dans les circonstances suivantes. Un été donc (c’était au début des années 1990), par un jour de grande chaleur, alors que j’étais enfoncé dans un fauteuil-club du salon, un livre à la reliure d’un beau vert bronze attira mon regard, une biographie d’un certain général Bourbaki, un homme « du coin » puisque né à Pau (en 1816) et décédé à Bayonne (en 1987), fils d’un officier grec tué au cours de la guerre d’indépendance grecque. Je passe sur sa carrière et ses faits d’armes. Simplement, c’est par ce nom « Bourbaki » que j’en suis venu à André Weil, par une recherche en ligne qui me conduisit au groupe « Nicolas Bourbaki ». J’ai donc commencé par apprendre par Wikipédia que « Nicolas Bourbaki est un mathématicien imaginaire, sous le nom duquel un groupe de mathématiciens francophones, formé en 1935 à Besse (aujourd’hui Besse-et-Saint-Anastaise) en Auvergne, sous l’impulsion d’André Weil, a commencé à écrire et à éditer des textes mathématiques à la fin des années 1930 », etc. etc.

Je n’ai jamais pu déterminer avec précision pourquoi ce nom a été choisi par un groupe de mathématiciens. Dans un article de Kevin Hartnett, « Inside the Secret Math Society Known Simply as Nicolas Bourbaki », on peut lire : « The group is known as “Nicolas Bourbaki” and is usually referred to as just Bourbaki. The name is a collective pseudonym borrowed from a real-life 19th-century French general who never had anything to do with mathematics. It’s unclear why they chose the name, though it may have originated in a prank played by the founding mathematicians as undergraduates at the École Normale Supérieure (ENS) in Paris. “There was some custom to play pranks on first-years, and one of those pranks was to pretend that some General Bourbaki would arrive and visit the school and maybe give a totally obscure talk about mathematics,” said Antoine Chambert-Loir, a mathematician at the University of Paris who has acted as a spokesperson for the group and is its one publicly identified member ». Il devrait donc s’agir d’une plaisanterie de potache, a prank. Et c’est dans cette même maison, au cours du mois d’août 1998, que j’appris la mort d’André Weil (mort le 6 août), par un article du Figaro que lisait un oncle et qui traînait dans ce salon. Ainsi, dans ma mémoire, le nom André Weil, outre ce qu’en dit sa fille, Sylvie, ne m’évoque pas vraiment des travaux mathématiques (dont le langage m’est si difficilement inaccessible, je le redis) mais un livre relié et aux pages jaunies trouvé dans une maison du Béarn, en été, le salon dans lequel j’ai lu ce livre, avec son parquet de chêne en bâton rompu, son confident en velours rose pâle, ses fauteuils Louis XVI et bien d’autres éléments d’un espace particulier, avec des fenêtres grandes ouvertes sur une fin de journée, sur l’orage qui grondait au loin, l’odeur de l’averse qui vient – toute une ambiance.

 

L’Hôtel de Chimay, quai Malaquais, Paris, VIème arrondissement.

 

Et cette ambiance d’orage approchant me fait revenir vers d’autres souvenirs d’orages, comme ceux que nous observions de l’hôtel de Chimay, quai Malaquais, devant la Seine et le Louvre. Nous avions les nuages pour modèles. La pointe de diamant permettait une finesse particulière, avec cette absence de barbes, les barbes qui font la richesse de la pointe sèche, son velouté. La pointe de diamant nous évitait les empâtements à l’encrage. Sa finesse était véritablement arachnéenne. Oui, le trait à la pointe de diamant a bien la qualité du fil de toile d’araignée.

Tu évoques le Baroque. J’éprouve probablement en le contemplant une jubilation proche de la tienne. Mais il exige des temps de repos. Ainsi, par exemple, en Espagne, ai-je plaisir après le Monasterio de la Cartuja (Granada) à me reposer dans la rigueur de Juan de Herrera, à l’intérieur de la cathédrale de Valladolid. Idem avec l’Antiquité. L’exubérance du corinthien – ses corbeilles – me lasse parfois et m’aide à mieux apprécier la sévérité du dorique qui, en retour, m’aide à apprécier l’exubérance du corinthien.

 

Sacristie du Monasterio de la Cartuja (Granada)

 

Il y a une vitalité du Baroque, en architecture comme en musique. Le concerto de Vivaldi que tu évoques invite à la joie, comme la musique des Vénitiens. Lorsque qu’une tristesse adolescente me prenait, j’écoutais volontiers un Vénitien, Vivaldi mais aussi Andrea Gabrieli et quelques autres que m’avait fait connaître une émission de France Musique. Mais si la musique baroque est préservée de tout vieillissement, il n’en va pas de même pour l’architecture baroque et les sculptures qu’elle intègre. Cet art exige un soin constant, un entretien qui exige d’excellentes finances. Car le Baroque ne porte à la joie que lorsqu’il brille et étincelle. La moindre trace de vieillissement (comme une fissure ou une tache d’humidité, sans oublier l’encrassement voire même un peu de poussière) le précipite dans le contraire de ce à quoi il invite. Il devient même sinistre à moins que l’on s’en remette au « romantisme des ruines ».

Le Baroque et l’Église, ses exubérances, je n’ose dire ses outrances, que nous présente Federico Fellini dans « Roma » avec ce défilé de mode ecclésiastique :

https://www.dailymotion.com/video/xzl72f

Car l’exubérance s’enivre d’elle-même au point de ne plus connaître la limite, entraînant ainsi une réaction, comme un rappel à l’ordre qui à son tour entraînera une réaction et ainsi de suite. On part d’une chasuble de prêtre ou d’une coiffe de religieuse et on finit par un pape qui clignote plus encore que Broadway ou Las Vegas, et par un sacristain plus emplumé qu’une danseuse des Folies-Bergères… Mamma mia !

Je ne me souviens pas de ton eau-forte intitulée « Emportement » et inspirée du fracas des vagues contre la roche. Peut-être ne l’ai-je jamais vue. Je ne me souviens pas de cette série de monotypes inspirée d’« Amers » de Saint-John Perse. Peut-être ne l’ai-je jamais vue. Et je lirai « Amers » que je ne connais pas. Tu étais donc roulée par les vagues tandis que j’étais dans les nuages, les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

 

L’immeuble dont il va être question, rue Ribera, 1894, architecte Jean-Marie Boussard.

 

J’ai longé la rue Ribera où habitait Odile, je l’ai longée grâce à Google Earth, un outil que j’apprécie et qui me fait à l’occasion revenir dans des lieux du souvenir. La belle Odile habitait donc rue Ribera, une rue du XVIème arrondissement parisien, entre avenue Mozart et rue Jean de La Fontaine, une rue rectiligne et plutôt étroite.

Le nom « Ribera » me fait bien sûr revenir au Prado mais aussi, et tu t’en souviens probablement, dans ce petit amphithéâtre de l’École des Beaux-Arts où étaient dispensés les cours d’anatomie. Je me souviens tout particulièrement de la manière dont le professeur, Jean-François Debord (à ce propos, je viens de découvrir de belles vidéos mises en ligne) dessinait avec le plat d’une craie rouge les fuseaux neuro-musculaires sur le grand tableau noir. Dans cet amphithéâtre, une reproduction peinte et grandeur nature était accrochée : le martyre de Saint-Barthélemy de José de Ribera, probablement un exercice d’élève qui dénotait un métier que nous avions tous perdu. Mais qu’importe !

Mon problème est le suivant et il est sérieux : j’ai un souvenir extrêmement précis de cette peinture et de cet amphithéâtre, de cours dispensés dans cet amphithéâtre, mais un souvenir bien imprécis de la belle Odile. Je ne me souviens plus des traits de son visage et à peine de sa silhouette. Je me souviens qu’elle était brune et qu’elle avait les cheveux plutôt courts – mais peut-être ne l’étaient-ils pas vraiment. Lorsque j’affirme que ma mémoire est en charpie, je ne force en rien la note, vraiment en rien, et je pourrais à ce sujet reprendre le constat que fait Emmanuel Berl au sujet de sa mémoire dans « Sylvia ». Tout de même ! Se souvenir d’un tableau – une scène de martyre – qui prenait la poussière dans un amphithéâtre et oublier le visage d’une très belle femme bien vivante ! Ma mémoire se moque de moi !

 

Jean-François Debord, professeur de morphologie à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (E.N.S.B.A.) de 1978 à 2003.

 

Tes indications m’ont permis de retrouver sans peine son immeuble (voir la photographie ci-dessus), une construction remarquable, probablement la plus remarquable de cette rue, avec ses balcons en renfoncement, ornés de colonnettes ioniques et de caryatides, et ses grands arbres qui ombragent la façade. Internet peut être un magnifique instrument pour préciser et/ou amplifier la mémoire ; il y en a d’autres.

PS. J’ai évoqué Jean-François Debord. Une partie de ses cours a été mise en ligne. J’ai eu plaisir à retrouver cette figure emblématique de l’École des Beaux-Arts et, curieusement, il me semble plus présent sur ces documents qu’il ne le fut – des tours que me joue la mémoire encore. Je te mets donc en lien les quarante-quatre cours de morphologie numérisés de cet homme qui a marqué nos années d’études :

https://explore.psl.eu/fr/ressources-et-savoirs-psl/actualites/la-pedagogie-de-jean-francois-debord-accessible-tous

 

Un vase crétois

 

Le souvenir de ces cours pour le moins captivants me conduit à la remarque suivante.  Je n’ai que très rarement eu l’envie d’intégrer un corps humain dans mes travaux, à moins qu’il ne soit réduit à un signe – presqu’un idéogramme – dans un vaste espace, comme dans ces peintures des maîtres chinois. Je préfère les effets atmosphériques, la structures des nuages, les espaces sans présence humaine, cette présence qui trop souvent les contrarie. J’admire les grandes sculptures de la Grèce de l’époque classique, entre le Discobole de Myron et le Diadumène de Polyclète, entre la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo mais lorsque je m’en éloigne je n’y pense plus guère. Je préfère une plante ou un poulpe dessiné à traits rapides sur un vase minoen. De même, dans les musées de Madrid, ai-je vite fait d’oublier ces énormes démonstrations de saint(e)s en extase, de martyr(e)s dans le supplice, de Vierges flottant dans l’azur. J’en admire la technique, je m’efforce d’en suivre le processus, d’en deviner le dessin, mais j’ai hâte de me réfugier chez les Flamands, leurs compositions aux dimensions réduites, intimistes même, avec le vent, les arbres, les vagues, les nuages et, à l’occasion, des silhouettes lointaines, rien que des signes, comme chez les maîtres chinois…

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 7/7

 

Huitième séquence :

J’ai choisi pour cette huitième séquence quatre artistes grecs que j’apprécie particulièrement. Je pourrais en ajouter d’autres. Il s’agit donc d’un choix quelque peu arbitraire, c’est pourquoi je m’emploierai à l’amplifier dans des articles à venir. Ces quatre artistes : Démétrios Galanis, Alec Issigonis, Takis, Janis Kounellis.

Démétrios Galanis (1879-1966). Je ne vais pas retracer ici l’itinéraire de cet artiste ; on trouvera en ligne des informations précises à son sujet. Un article mis en ligne se termine sur ces mots qui ne sont pas outrés : « Il fut l’un des graveurs les plus importants en Europe au cours de la première moitié du XXe siècle et un pionnier pour la gravure grecque. Son œuvre et ses enseignements ont exercé une influence considérable sur ses collègues ».

J’ai commencé à étudier la gravure aux Beaux-Arts de Paris avec un professeur qui avait été en partie formé par Galanis, dans cette même école. Ainsi, d’une certaine manière, ce Grec fut aussi l’un de mes maîtres. Ce Grec fut par ailleurs (je l’ai appris tardivement) un ami d’un ancêtre grec lui aussi installé à Paris.

Galanis ne figure en rien parmi mes graveurs préférés. Je me souviens qu’un ami grec achetait ses gravures chez des marchands d’estampes parisiens (des gravures à l’occasion signées, ce qui ajoutait à leur valeur) pour les revendre dans des galeries athéniennes avec un bon bénéfice. Lorsque je vivais à Athènes, Galanis était très côté car « Grec de Paris », comme l’était Foujita au Japon car « Japonais de Paris ».

Lorsque je pense à Galanis l’une de ses gravures me revient aussitôt, ma préférée : une eau-forte de 1914 aux accents cubistes qui montre son fils Jean-Sébastien petit garçon sur un cheval mécanique. J’apprendrai bien plus tard que ce fils unique, enseigne de vaisseau de 1ère classe né en 1910 et engagé dans les Forces navales françaises libres (F.N.F.L.) périt dans une tempête en 1940 au large de Terre-Neuve à bord d’un cargo.

J’ai découvert ladite gravure chez un marchand d’estampes parisien. Puis je l’ai retrouvée à Athènes, reproduite en affiche dans une taverne. Je n’ai presque pas détaché mon regard d’elle pendant tout le repas.

 

Démétrios Galanis et ladite gravure

 

Alec Issigonis (1906-1988). Presque personne ne connaît ce nom mais tout le monde connaît cette voiture charmante entre toutes, une voiture emblématique : la Morris Mini Minor. Il en est le concepteur ainsi que de la Morris Minor, des œuvres d’art en quelque sorte.

Ci-joint, un article très détaillé intitulé « Sir Alec Issigoni (1906-1988), le père de la Mini » :

http://datch.fr/blog-mini/blog/tag/alec-issigonis/

Takis (1925-2019). Takis (de son vrai nom Panagiotis Vassilakis) est mort il y a peu, à l’âge de quatre-vingt-treize ans au cours de l’été 2019. J’ai aimé les sculptures de Takis dès le premier coup d’œil, leur finesse, leur élégance, en particulier ses « Signaux » qui ornent des espaces urbains comme les ornent des sculptures de Claes Oldenburg, Alexander Calder ou George Segal pour ne citer qu’eux. A Paris, j’ai aimé Le Bassin, situé au bas de l’esplanade de la Défense (inauguré en 1988), soit un vaste bassin rectangulaire où sont disposées quarante-neuf sculptures, des sortes de tiges d’une hauteur qui varie entre un peu plus de trois mètres et neuf mètres, sortes de signaux fantasques, élégants et drolatiques comme les sculptures de Jean Tinguely / Niki de Saint de Saint-Phalle dans ce bassin situé à côté du Centre Pompidou, un bassin avec seize sculptures, La Fontaine Stravinsky inaugurée en 1983. En 1990, un autre ensemble de Takis a été inauguré sur l’esplanade de la Défense, Signaux lumineux, qui reprend le principe des tiges métalliques.

Takis l’Athénien dit avoir été impressionné par les radars, antennes et constructions technologiques de la gare de Calais qu’il eut tout loisir d’observer alors qu’il attendait le train. Takis partageait alors son temps entre Paris et Londres. Il se mit à élaborer ses premiers Signaux qui peu à peu s’animeront et s’allumeront. En 1986, il est de retour en Grèce où il fonde non loin d’Athènes le Centre de Recherche pour l’Art et les Sciences, inauguré en 1993.

Plutôt que de vous détailler sa vie et son œuvre, je préfère proposer quelques liens.

Le document suivant rend compte l’exposition-rétrospective Takis, au Musée du Jeu de Paume à Paris, en 1993 :

https://www.youtube.com/watch?v=z9Iqo6JpuSQ

Le document suivant, « Moving sculptures by a pioneer of kinetic art », rend compte de l’exposition à la Tate Modern, à Londres, en 2019 :

https://www.youtube.com/watch?v=y-pc3sPXbfc

Une très belle vidéo (en anglais) à caractère biographique :

https://www.youtube.com/watch?v=Q5ktkR-xSoM

 

« Le Bassin » sur l’esplanade de la Défense à Paris

 

Jannis Kounellis (1936-2017). Kounellis quitte la Grèce vers ses vingt ans pour Rome, en 1956. C’est à partir de 1967 que Kounellis devient Kounellis notamment par l’utilisation de matériaux organiques divers – on ne peut que penser à Joseph Beuys. L’usage qu’il fait du feu évoque celui d’Yves Klein avec ses « Peintures de feu », en 1961, au centre d’essai de Gaz de France de la Plaine Saint-Denis. Kounellis appartient à une famille d’artistes dont les préoccupations m’émeuvent ; d’abord parce qu’ils ne s’en tiennent pas au concept – à l’idée, voir l’Art conceptuel – mais le dépasse par l’émotion, la sensibilité. Parmi ces artistes, outre Yves Klein, Joseph Beuys et Takis, je vois Gina Pane et ses performances qui la rattachent au Body Art mais aussi des artistes de l’Arte Povera (auquel se rattache Kounellis) et de l’Actionnisme viennois (Wiener Aktionismus) avec en particulier Rudolf Schwarzkogler, une liste que je pourrais augmenter, avec Michel Journiac et le couple Porier (Anne et Patrick) et ses ruines, sans oublier Christian Boltanski (que je vois comme un frère spirituel de Georges Perec). Mais il y en a d’autres. Par cette sensibilité aux éléments essentiels et à l’organique, au temps qui passe et transforme l’organique, à la fumée (l’un des symboles de la mélancolie), aux vestiges, je décèle une communauté d’ambiance – de sensibilité – entre le Grec Kounellis et le Russe Tarkovski dont certains films me hantent, le mot n’est pas trop fort, comme « Le Miroir » (Зеркало, 1975) et « Stalker » (Сталкер, 1979).

 

Jannis Kounellis

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 6/7

 

Septième séquence :

Il y a peu, chez un bouquiniste de Lisbonne, un livre m’a retenu : « La formation du peuple grec » (publié en 1923 à La Renaissance du Livre) d’Auguste Jardé, un livre qui s’inscrit dans le très vaste ensemble Bibliothèque de synthèse historique – L’évolution de l’humanité dirigé par Henri Berr, directeur de la Revue de synthèse historique. Ce volume est le n° 10 de la Première section qui comprend vingt-six volumes. C’est un livre qui invite à la réflexion et que j’ai lu avec entrain. Certes, des passages datent (ce livre aura bientôt un siècle) mais j’en apprécie la tonalité générale, très moderne.

Dans le présent article, j’ai choisi de rendre compte du Chapitre premier, « Les races et les peuples » de la Deuxième partie, « Les peuples », un chapitre articulé en cinq parties. Je l’ai trouvé particulièrement pertinent en regard de certaines questions qui me reviennent :

 

Buste de Thucydide au Royal Ontario Museum (Toronto)

 

Les données légendaires. Les Grecs ne savaient rien de l’histoire primitive des pays qui allaient devenir la Grèce. Les récits mythologiques leur tenaient lieu de vérité, surtout lorsqu’ils s’imposaient par leurs mérites littéraires, comme les poèmes homériques. Tout en prenant Homère comme référence, Thucydide s’efforce d’envisager la Grèce primitive d’un point de vue « scientifique », notamment en utilisant tout ce que lui fournissent les sciences auxiliaires de l’histoire. Idem pour Aristote qui se propose de présenter un tableau de l’Athènes primitive. Il s’agit dans ces deux cas d’un travail de reconstitution, fort intéressant, mais qui doit être considéré comme hypothétique. Les modernes se sont livrés à un travail d’exégèse sur les légendes pour retrouver une trame historique. Peine perdue. Nous restons dans l’hypothétique.

La plus ancienne histoire grecque prend volontiers la forme de généalogies. On fait remonter ses origines à un héros ou un dieu, un phénomène qui ne se limite nullement à la Grèce. Sur cette question, les premiers logographes ne font que suivre les poètes. De ces généalogies mythiques on cherche à extraire des données historiques – des généalogies mythiques aux parentés ethniques…

On cherche également à dégager des données historiques du déplacement des légendes – voir par exemple l’expansion du culte d’Héraclès. L’accumulation des hypothèses et l’ingéniosité des rapprochements, soit le talent des érudits, ne doivent pas suffirent à entraîner l’adhésion de leurs lecteurs. La tradition orale est particulièrement instable. Polybe avait pris note de ce fait. Les ethnographes modernes estiment que le souvenir d’un fait historique dans les sociétés ne faisant pas usage de l’écriture se maintient au maximum sur cinq/six générations. Or, dans le cas qui nous occupe, le temps qui sépare les légendes des premiers écrivains dépasse très largement ce temps, soit plus ou moins cent cinquante ans. A l’incertitude de la tradition s’ajoutent les variantes, très nombreuses, issues d’une même légende, des variantes inexplicables pour la plupart.

Le mythe est-il le vecteur d’une tradition orale et des souvenirs populaires ? Ne serait-il pas à l’origine destiné à rendre compte de faits auxquels on ne parvenait pas à donner une explication ? « La légende ne trouve pas sa confirmation dans les faits observés à l’époque classique, car elle a pu être imaginée précisément pour expliquer ces faits ». Il ne s’agit pas de dédaigner ce que rapportent les Anciens, pas plus qu’il ne s’agit de prendre pour argent comptant ce qu’ils rapportent. « Nous n’avons pas à tirer argument de la tradition légendaire qui n’ajoute absolument rien aux faits constatés (…). Le seul intérêt de la légende est de nous apprendre comment les Grecs des temps classiques se figuraient leurs origines ». S’en tenir aux hypothèses et rien qu’aux hypothèses, telle est la sage invitation qu’Auguste Jardé multiplie dans cet ouvrage, un classique.

 

 

Les données linguistiques. Outre les trois groupes de parlers grecs reconnus par les Anciens (l’ionien, l’éolien, le dorien), les linguistes modernes en ont ajouté un quatrième, l’arcado-chypriote, soit trois dialectes (l’arcadien, le chypriote, le pamphylien) qui dériveraient de la plus ancienne des langues grecques des Balkans, une langue disloquée par les invasions et qui se serait maintenue par l’isolement (comme dans les montagnes d’Arcadie) ou l’éloignement (Chypre et la Pamphylie).

Le groupe ionien (même origine que l’ionien d’Asie) est remarquable par son unité en tant que langue écrite tandis que la langue parlée maintient des formes locales. Cette langue est la première langue de civilisation dans le monde grec.

Le groupe éolien, soit trois groupes : l’éolien d’Asie, le thessalien, le béotien. Il ne constitue pas un ensemble solidement unifié.

Le groupe dorien, ou les dialectes de l’Ouest, un groupement factice, soit deux groupes (le groupe des parlers du nord-ouest et le groupe dorien proprement dit) dont les particularités communes sont des survivances du grec dont ils sont issus. Les dialectes doriens sont restés des parlers locaux sauf en Sicile et en Grande Grèce où le dorien s’est haussé au rang de langue de civilisation.

Quels renseignements l’étude du grec apporte-t-elle sur les populations primitives de la Grèce continentale et des îles ? Un grand nombre de mots ne s’expliquent pas par l’indo-européen, et il y en a très peu que l’on puisse assurément reconnaître pour sémitiques. Il faut donc admettre que les Hellènes les ont ou bien recueillis au cours de leurs migrations ou bien reçus des populations du monde égéen, une affirmation difficile à préciser. De même, il est malaisé d’établir en séries chronologiques ordonnées les faits linguistiques et donc d’affirmer la dérivation ou la parenté de parlers grecs entre eux. L’histoire des dialectes grecs n’est pas l’histoire des tribus helléniques car la langue est indépendante de la race et de la nationalité et hormis quelques grands traits généraux (comme la répartition des parlers grecs en quatre groupes principaux), la linguistique ne saurait fournir des données précises à un historien.

 

Schéma du site archéologique de Troie

 

Les données archéologiques. C’est par l’archéologie que notre connaissance des origines grecques a été renouvelée. Voir Heinrich Schliemann pour la période mycénienne et Sir Arthur Evans pour la période égéo-crétoise. Et des fouilles un peu partout en Grèce nous conduisent bien en-deçà, aux premiers établissements humains dans les Balkans. L’étude des stratifications permet d’en savoir beaucoup, et d’abord et surtout d’établir une chronologie relative. Voir Troie et ses neuf couches, de Troie I (néolithique) à Troie IX (gréco-romain).

Les plus anciennes traces laissées par l’homme en Grèce remontent au néolithique, en Crète surtout car sur le continent les premières civilisations sont de la fin du néolithique ou du énéolithique (avec les premiers objets en cuivre). En Grèce continentale s’étend une même civilisation à laquelle mettront fin des populations utilisant le bronze et se développant plus rapidement. La culture égéo-crétoise finit par gagner toutes les côtes de la Méditerranée. La Grèce du Nord en reste au néolithique tandis que la Grèce centrale et le Péloponnèse prennent de l’avance au contact des Égéens. Puis la civilisation égéo-crétoise se modifie et apparaît la civilisation mycénienne qui à partir du continent gagne les îles et la Crète où elle supplante la civilisation égéo-crétoise. La civilisation mycénienne se modifie à son tour. Les décors naturalistes des Égéens laissent place à un style géométrique tandis qu’apparaissent les premières épées en fer. Nous entrons dans les temps historiques.

Mais comment une civilisation a-t-elle succédé à une autre ? Comme l’apparition du style géométrique coïncide avec l’arrivée des Doriens, on a conclu que ce style était un apport dorien. N’était-ce pas aller vite en besogne ? Les plus beaux exemplaires de ce style proviennent d’Attique, une région à l’écart de l’invasion dorienne ; même remarque avec les Cyclades. Les potiers de Béotie se sont inspirés de la céramique des Cyclades au moins autant que de celle du Dipylon. Considérant ces données, on peut émettre une hypothèse en rappelant que la poterie néolithique propose un décor géométrique simple et que ce style aurait pu prendre une valeur nouvelle lorsque les influences égéennes qui l’avaient éliminé se sont effacées. « Cet exemple suffit à montrer à quelles difficultés on se heurte lorsque l’on veut attribuer à un peuple déterminé une civilisation qu’a définie l’archéologie ».

 

Type idéal grec, l’aurige (ἡνίοχος) de Delphes (entre 470 et 480 av. J.-C.)

 

Les données anthropologiques. (Ce passage sera considéré comme relativement obsolète, notamment par les récentes analyses ADN. J’en rapporte toutefois un résumé en rappelant que ce livre a été écrit au début des années 1920 et que nombre de ses remarques et mises en garde restent valables, avec cette invitation à la prudence et au questionnement. J’insiste, ce livre peut être considéré comme un classique).

Comment étudier les races de la Grèce antique ? La littérature et l’art ne peuvent être d’une grande aide à ce sujet. Quant à l’idéal grec, avec le célèbre « nez grec », quel rapport avait-il avec la réalité ? Les ossements retrouvés et scientifiquement étudiés sont très peu nombreux et de types si différents qu’on ne peut établir de conclusion. Les peintures égéo-crétoises représentent un homme de type homo mediterraneus, mais cette race est-elle pure ? Dans les tombeaux préhistoriques des Cyclades on trouve déjà toutes les formes de crânes. Le passage de la civilisation égéo-crétoise à la civilisation mycénienne suppose-t-il un changement de race ? Dans la Grèce ancienne il semble que les cheveux blonds, les yeux bleus et la peau claire soient les attributs d’une beauté supérieure. Achille et Mélénas sont blonds, Hélène est blonde comme l’est Aphrodite. Cette supériorité accordée au grand blond pourrait nous conduire à la conclusion qu’il symbolisait le conquérant venu du Nord (l’Achéen ou le Dorien) soumettre l’indigène, le petit brun. Mais la valorisation du type blond ne s’expliquerait-elle pas tout simplement par sa rareté ? La beauté brune est également célébrée dans la Grèce antique : les Muses et la poétesse Sapho sont brunes. Le Grec est plutôt un méditerranéen mais aux origines diverses. Ni le type ni la race ne sont dans l’état actuel de l’humanité des réalités objectives. Il en était de même dès la plus haute antiquité grecque. L’abus de la notion de race entraîne bien des erreurs dans les sciences morales et en politique.

 

 

Les origines grecques. Aux temps néolithiques, les premiers habitants de ce qui deviendra la Grèce parlaient des langues non indo-européennes. Appelons ces premiers habitants Pélasges puisque c’est le nom que les Anciens donnaient aux populations antérieures aux Hellènes et de langue non-hellénique ; et ne nous préoccupons pas de savoir qui ils étaient. Les Pélasges reçurent les premières influences d’une civilisation supérieure, les Égéo-Crétois. Quels étaient les rapports entre les uns et les autres ? Nous ne le savons pas, si bien que nous ne pouvons dire des survivances des temps préhelléniques rencontrées dans la Grèce classique si elles sont « pélasgiques » ou « crétoises ».

Vers la fin du XVe siècle av. J.-C., apparaissent de nouveaux peuples qui nous sont connus par des documents égyptiens, les « peuples de la mer », assurément les ancêtres des peuples classiques de Grèce et d’Asie Mineure. Ils sont apparentés, au moins par la langue, à la famille indo-européenne. Nous ignorons à peu près tout de leur race. Ces nouveaux venus originaires d’Europe centrale se sont dirigés vers la péninsule des Balkans. Ils sont les ancêtres des Hellènes et nous les nommerons Achéens, une désignation conventionnelle comme celle de Pélasges ; mais au moins leur existence est-elle attestée par des documents égyptiens qui ont influencé la tradition grecque. Voir les poèmes homériques.

Une partie des Achéens passe par l’Est et s’installe sur les rives septentrionales de la mer Égée. L’autre partie passe par l’Ouest, par les montagnes d’Illyrie et d’Épire avant de parvenir en Thessalie, puis en Grèce centrale, dans le Péloponnèse, les îles, la Crète et Chypre enfin. Après avoir soumis la civilisation égéo-crétoise, les vainqueurs se laissent influencer par elle ce qui donnera la civilisation mycénienne. L’invasion achéenne s’est faite sur la durée, par groupes plus ou moins nombreux.

Les Achéens de Mycènes en étaient à l’âge de bronze. On a retrouvé des armes en fer le long des voies de pénétration qu’aurait suivies l’invasion dorienne, des voies qui sont plus ou moins celles suivies par les Achéens. On peine toutefois à se prononcer sur la réalité de l’invasion dorienne tant les différences sont peu marquées entre Achéens et Doriens, tandis qu’elles le sont entre Achéens et Égéo-Crétois. Les différences entre les divers peuples grecs ont été dans l’ensemble peu marquées, des Pélasges aux Doriens. Le mélange ne cessait d’opérer à chaque migration. La différenciation s’est faite peu à peu, avec l’évolution de la vie politique, économique et sociale. Au VIIIe siècle, les cités de Sparte et d’Athènes ne devaient pas être bien différentes. Ainsi, l’opposition entre race dorienne (Sparte) et race ionienne (Athènes) n’a probablement pas été la cause mais la conséquence de la guerre du Péloponnèse.

Auguste Jardé, quelques repères biographiques. Auguste Jardé naît à Corbigny, dans la Nièvre, en 1876. Il fait ses études au lycée de Nevers puis entre à Louis-le-Grand en 1893. Premier prix d’histoire et premier prix de version grecque au concours général, il entre à l’École normale supérieure en 1897. Agrégé d’histoire, il part ensuite pour l’École française d’Athènes (de 1901 à 1906) où il s’occupe des fouilles de Délos. Il revient en France où il enseigne dans des lycées. De 1915 à 1917, il sert dans l’armée d’Orient comme officier interprète. En novembre 1924, il est nommé à la faculté lilloise comme chargé de cours d’histoire ancienne, épigraphie et papyrologie. Il soutient sa thèse en 1925, à Toulouse, sur la production des céréales dans l’antiquité grecque. Sa thèse complémentaire porte sur la vie et le règne de Sévère Alexandre. Maître de conférences en 1925, il décède en 1927 des suites d’une attaque cardiaque.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 5/7

 

Sixième séquence :

Lorsque Chateaubriand venant d’Éleusis arrive à Athènes, en 1806, il aperçoit au pied de l’Acropole un village plutôt agréable. Quelques années plus tard, alors qu’il suit avec la plus grande sympathie la guerre de libération que mène les Grecs contre l’Ottoman, il apprend en 1822 qu’Athènes – alors un village – est en ruines ; mais au moins les Grecs l’ont-ils libérée. Alors que la guerre de libération ne cesse de s’étendre, les Grecs tiennent la ville jusqu’en 1826, le 17 août, date à laquelle l’Ottoman reprend la ville et assiège l’Acropole dont les défenseurs se rendent le 5 juin 1827. Athènes, ce village, se retrouve encore plus en ruines qu’en 1822. De fait, il n’en reste rien hormis l’Acropole. Edgar Quinet qui est adjoint à la Commission scientifique de Morée parcourt le Péloponnèse à cheval et pousse jusqu’à Athènes. Son amour de l’Antiquité et des ruines lui fait apprécier l’état des lieux. Il écrit : « J’eusse pu me croire arrivé le lendemain de l’incendie de Xerxès ».

 

Une vue de l’Acropole et ses environs, probablement fin XIXe siècle.

 

Athènes est donc retombée donc sous le joug de l’Ottoman dont elle ne sera délivrée que par des traités de paix. Lamartine arrive à Athènes le 19 août 1832. Il en dresse un tableau de misère après avoir noté : « Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien (Ὀλυμπιεῖον), dont les magnifiques colonnes s’élèvent seules sur une place déserte et nue, à droite de ce qui fut Athènes, digne portique de la ville des ruines ». Je connais bien ce temple aux colonnes colossales. Combien de fois l’ai-je observé ? Il n’a probablement pas changé depuis que Lamartine est passé par Athènes. Je ne l’aime guère car il est colossal et que l’ordre corinthien me déplaît. Je lui trouve un côté m’as-tu-vu et lui préfère l’austérité et la rigueur du dorique ou la finesse et l’élégance du ionien.

Et tout en écrivant ces lignes, je consulte des dossiers qui renferment des souvenirs grecs. Dans l’un d’eux, des cartes postales, photographies en noir et blanc, montrent ce temple. Je les ai achetées chez un brocanteur de Plaka, un voisin, dans l’arrière-boutique duquel de nombreux casques de parachutistes allemands de l’Unternehmen Merkur étaient alignés sur des étagères, certains en fort mauvais état, cabossés, éraflés, lacérés, percés. Une photographie découpée dans une revue montre le poète Georges Séféris appuyé contre l’une des colonnes de ce temple, une colonne qui gît au sol et dont les tambours sont disposés d’une manière si régulière que l’on ne peut que penser à un met soigneusement découpé et prêt à être servi.

Athènes, 1er avril 1833. Trois cents soldats bavarois défilent dans Athènes qui n’est pas encore la capitale de la Grèce libérée. Mais quelle ville choisir comme capitale d’un État qui se constitue – se reconstitue ? Gardera-t-on Nauplie où Jean Capo d’Istria (Ἰωάννης Καποδίστριας) avait installé son gouvernement ? C’est à Nauplie qu’est arrivé le jeune roi d’une Grèce libre – mais dont les frontières, rappelons-le, n’ont rien à voir avec ce qu’elles sont aujourd’hui. Quelle capitale choisir ? Patras ferait un excellent port, par ailleurs plus proche de l’Europe. Et Corinthe commande l’accès à deux mers. Pourtant c’est Athènes qui sera retenue car c’est d’abord elle que célèbrent les philhellènes et les voyageurs. Il y a vingt-quatre siècles, Périclès ne savait pas que c’est en grande partie grâce à lui qu’Athènes deviendrait la capitale de la Grèce.

Le 23 mai, Othon 1er entre dans Athènes pour la première fois. Il y arrive par la route de Daphni (Δαφνί) qu’avait empruntée Chateaubriand. Le drapeau grec flotte sur l’Acropole où, parmi les monuments, s’est installée la garnison bavaroise. Othon s’empresse de visiter l’Acropole avant de revenir à Nauplie. En mars, septembre et octobre, il est de retour à Athènes. Il a probablement des plans pour la ville. Il écrit à son père Ludwig 1er, roi de Bavière, pour lui faire part de son projet d’édifier son palais sur l’Acropole. Son père effrayé a vite fait de l’en dissuader. Un architecte bavarois, Friedrich von Gärtner, est chargé d’en dresser les plans, un palais plus respectueux des lieux. 1er décembre 1834, le gouvernement royal y transfère sa résidence. Ce palais est toujours bien visible, devant la place Syntagma (Πλατεία Συντάγματος), soit place de la Constitution.

 

Othon 1er de Grèce (1815-1867)

 

La meilleure façon d’apprécier le développement d’Athènes n’est pas tant de lire les récits des voyageurs car ils se contentent généralement de rapporter leur humeur du moment, bonne ou mauvaise ; il est préférable de consulter les documents de l’époque, cartes, plans, dessins, gravures, photographies, etc. Les plans et les cartes sont essentiels pour comprendre le développement d’une ville – de fait, une conurbation avec notamment Le Pirée – où se concentrent à présent environ deux millions d’habitants soit environ 20 % de la population du pays. Parmi les plans et les cartes les plus éloquents, ceux de August Mommsen, Schaubert et Cléanthes, Leo von Klenze, Wilhelm von Weiler, August Ferdinand Stademann, Ferdinand Adlenhoven, sans oublier ceux établis par des officiers grecs à commencer par l’excellente carte d’Athènes et ses environs de Callerghis, élève de Saint-Cyr, établie vers 1860.

C’est entre les années 1830 et 1860 que ces documents offrent le plus d’intérêt. A partir des années 1860, la ville s’embellit tranquillement mais les grandes lignes sont tracées. Ce n’est qu’à partir de 1922 et l’arrivée massive des réfugiés grecs d’Asie Mineure que la ville se met véritablement à proliférer d’une manière désordonnée. De fait, le désordre date des débuts (les habitants en prennent à leur aise sans trop se soucier des règles de l’urbanisme moderne), mais ce désordre est d’abord relatif car la Régence étudie avec rigueur et depuis 1834 le développement de la ville.

La superficie d’Athènes en 1834 est de 211 hectares, en 1860 de 272 hectares, en 1924 de près de 2 500 hectares. En 1834 sa population est de 14 000 habitants, en 1930 elle dépasse les 600 000 habitants. Depuis 1834, l’expansion d’Athènes semble se jouer de tous les plans. En 1856, un décret royal interdit toute construction dans une zone d’environ mille cinq cents mètres en dehors des limites du plan de la ville, mais en vain. A partir du début des années 1860, le désordre s’affirme. On raccorde au plan général des quartiers ou des morceaux de quartiers nouveaux. 1860, 42 000 habitants ; 1879, 66 000 habitants ; 1889, 108 000 habitants ; la ville croît en tous sens et dans un désordre grandissant.

 

L’Agora d’Athènes et l’Acropole au loin

 

Athènes. J’ai passionnément aimé cette ville et je l’aime encore passionnément, par le souvenir. Athènes n’est probablement pas une belle ville, mais je l’ai aimée et l’aimerais pareillement – tout au moins je le suppose – si je venais à y revivre. Vienne est une belle ville, une très belle ville même, mais je n’aime pas Vienne. J’ai souvent eu l’envie d’embrasser le sol à Athènes, d’embrasser l’asphalte athénien, et je ne force pas la note. J’ai aimé son désordre et jusque dans la chaleur de l’été. J’ai aimé son béton. J’ai bien du mal à expliquer mon amour pour Athènes, et probablement est-ce mieux ainsi. Je me souviens de ces promenades, un peu avant le coucher du soleil, des promenades sur la colline des Muses et la colline des Nymphes d’où j’observais les lointains, du côté d’Éleusis, du soleil couchant. Je me souviens de mon bonheur lorsque le vent avait purifié le ciel et découvrait avec netteté, dans la perspective d’une avenue ou au détour d’une rue, un pan de l’Hymette. J’aurais aimé ne jamais quitter cette ville mais, de fait, je ne l’ai jamais quittée et les souvenirs me reviennent presque quotidiennement, tous d’une extrême précision. Et, ce soir, comme d’autres soirs, j’y reviens, avec l’aide de ces documents. Je reviens dans la taverne proche de chez nous, avec ses grands tonneaux de retsina (η ρετσίνα, le mot est féminin en grec), un vin millénaire dont une simple gorgée agit sur moi au moins aussi sûrement qu’une bouchée de madeleine sur Marcel Proust. Je me souviens…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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