“Les frères retrouvés” de Menahem Macina, notes de lecture (première partie)

“Les frères retrouvés” sous-titré “De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël” est le deuxième livre de Menahem Macina. Son premier livre, paru en 2009, “Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique”. Le livre dont il va être question, sorti des presses il y a quelques semaines, est dédié à Jan Kozielewsky, plus connu sous le nom de Jan Karski dont un extrait de l’ouvrage “Mon témoignage devant le monde” figure en exergue. On peut y lire ces mots : “Je suis devenu juif comme la famille de ma femme (…) Mais je suis un chrétien juif”.

Les passages placés entre [ ] sont de moi et ne relèvent aucunement de l’auteur.

 

 Le cardinal Bea et rabbi Heschel

La réprobation chrétienne du peuple juif. L’antijudaïsme des Pères de l’Église dont l’enseignement a été, il y a encore peu, aussi normatif que la Tradition apostolique. Se reporter à “L’antisémitisme chrétien” de Fadiey Lovsky, une anthologie.

Force est de reconnaître que l’histoire des juifs en terre chrétienne est chargée en violences, accusations, calomnies volontiers ignominieuses, vexations, tracasseries, etc. Ces maux endurés par les juifs étaient essentiellement le fait du bas-clergé et du peuple. La papauté, le haut-clergé (évêques), les souverains et les grands seigneurs étaient généralement plutôt bienveillants envers eux. [Un fait que j’ai souvent relevé au cours de mes nombreuses lectures ayant trait à l’histoire des juifs].

Outre “l’enseignement du mépris” (l’expression est de Jules Isaac), les accusations contre les juifs portaient sur le déicide et le reniement. “Les chrétiens ont fait rétrospectivement un procès d’intention aux juifs qui ne croyaient pas en Jésus. En effet, le choix de ce verbe implique, soit que les juifs “ont nié le connaître” ‒ ce qui n’a pas de sens ‒, soit qu’ils l’ont renié, après avoir cru en lui, ce qui, à l’évidence, ne fut pas les cas”. A cela s’ajoutait l’auto-malédiction : “Que son sang soit sur nous et sur nos enfants !” [N’a-t-on pas laissé entendre que Pilate était un homme pas vraiment antipathique mais qu’il était manipulé par les juifs tout-puissants et que les Romains furent en l’occurrence les simples exécutants d’une volonté juive ?] Autres accusations portées contre les juifs : le crime rituel et la profanation d’hostie. Le thème du rejet (d’Israël par Dieu) et de la substitution (d’Israël par l’Église, ce “nouvel Israël”).

Perfide au sens strict ‒ en latin ecclésiastique ‒, soit incroyant. Mais c’est le sens qu’a ce mot en latin classique qui est passé dans les langues vernaculaires, soit perfide, un sens terriblement péjoratif et qui fut collé aux juifs pour leur plus grand malheur.

“La Croix” (qui se vantait d’être “le journal le plus anti-judaïque de France”) peut être envisagé comme la référence pour l’étude de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme des catholiques de France, à la fin du XIXème siècle. La lecture de ce journal permet, par ailleurs, d’observer la java entre l’antisémitisme non-confessionnel et l’antijudaïsme religieux. Bref, “La Bonne Presse” (groupe éditorial fondé en 1873 auquel se rattachait notamment “La Croix”) invite au mépris et au dégoût des juifs. Ils sont maudits car peuple déicide. Ils sont regardés comme les Fils de la Veuve (Jérusalem privée de son Temple), dispersés de par le monde mais se reconnaissant entre eux grâce à des signes kabbalistiques. Ils conspirent. Ils pratiquent le crime rituel et la profanation d’hosties. C’est ce qui s’écrivait alors en France, il y a seulement quelques décennies ! La croyance au “meurtre rituel” n’est en rien occasionnelle dans “La Bonne Presse”, entre 1875 et 1899. Les Assomptionnistes se montrent particulièrement virulents : ils s’en prennent au physique des juifs, y compris aux enfants. Et il faut voir les caricatures dans “La Croix” et “Le Pèlerin”. Le peuple juif est couvert de toutes les ignominies. Il est volontiers envisagé dans une perspective eschatologique, accusé de préparer le règne de l’Antéchrist. Mais qu’on se rassure, ils se convertiront après l’avoir établi ! Même malaise, entre 1890 et 1937, à la lecture de “Civiltà Cattolica”, la revue des jésuites de Rome dont l’un des auteurs de référence est Édouard Drumont. Enseignement du mépris aussi avec Bossuet, ainsi que le signale Jules Isaac dans “Jésus et Israël”. Un extrait du “Bulletin catholique de la question d’Israël” (1930), publié par les prêtres missionnaires de Notre-Dame de Sion qui priaient et prêchaient pour la conversion des juifs : “Le rejet de Jésus par Israël est comme une sorte de second péché originel que le peuple déicide traîne à travers le monde”. Autres leitmotivs : les juifs veulent un Messie qui les installe maîtres du monde ; ils servent le Messie non pas sauveur du monde mais sauveur d’Israël ‒ aux dépends des autres. Bref, à les en croire, le pauvre Jésus-Christ s’était montré découragé devant l’obstination des juifs. Il faut lire les publications des sœurs de Vorselaar, en particulier leurs “Entretiens religieux” destinés aux jeunes enfants, des publications qui s’emploient à rendre le juif haïssable en jouant avec leur sensibilité.

Dieu, nous explique-t-on, a permis aux juifs de survivre pour “fournir à l’Église une preuve irrécusable de l’inspiration divine de l’Ancien Testament” mais aussi pour se venger d’eux, pour perpétrer l’expiation divine de leur crime ‒ ainsi sont-ils un “exemple vivant de la justice de Dieu”. Enfin et surtout, les chrétiens espèrent qu’ils finiront par se convertir. Le judaïsme est jugé exclusiviste ; le Talmud est jugé suprêmement pervers, un instrument de domination des juifs sur les non-juifs.

Propos du théologien dominicain Yves Congar : “Certes, il est, à certains égards, bien regrettable qu’Israël (le peuple juif), en n’accomplissant pas son élection dans le Christ, ait comme laïcisé sa vocation propre, celle du ferment prophétique. C’est pourquoi Karl Marx est si foncièrement un juif ; c’est pourquoi il y a si souvent quelque chose de révolutionnaire et d’inquiétant dans l’action des juifs”. [Cette réflexion m’apparaît centrale. Elle est un “chef-d’œuvre” à sa manière, dans la mesure où elle synthétise ‒ l’air de rien ‒ toute l’inquiétude d’un monde majoritairement chrétien envers les juifs. Elle permet par ailleurs de prendre la mesure du contentieux théologique entre chrétiens et juifs.]

Ecoutons Henri-Irénée Marrou, prestigieux universitaire et qui fut membre de la première équipe de l’Amitié judéo-chrétienne de France (fondée en 1948) : “S’il y a une racine religieuse, chrétienne, à l’antisémitisme moderne, elle ne réside pas dans une confusion au sein de la hiérarchie des causes de la Crucifixion, mais bien, et proprement, dans la Perfidia Judaica, dans l’infidélité d’Israël, dans son refus persistant, obstiné de reconnaître, dans le juif Yeschoua, le Messie Fils unique de Dieu, incarné pour nous et pour notre salut. C’est en cela qu’aux yeux du chrétien le juif a tort ; et c’est à partir de ce reproche qu’un christianisme brutal et mal éclairé a pu développer, a, de fait, hélas, développé une haine du juif”. [On pourrait évoquer un véritable coup de force des chrétiens contre les juifs, du “nouvel Israël” conte l’“ancien Israël”, avec ces proclamations substitutionnistes].

Où il est question de Gertrude Stein, de sa lettre du 12 avril 1933 adressée au pape Pie XI. Voir le premier article publié sur le présent blog : “En lisant l’article de Menahem Macina : « L’attitude de l’Église face à la persécution des juifs par les nazis dans les années 1930. »”

Méditer une fois encore les mises en garde de Martin Rhonheimer, prêtre d’origine juive, à propos des tentations auto-apologétiques de l’Église. Il écrit notamment : “L’indéniable hostilité de l’Église catholique envers le national-socialisme et le racisme ne peut être utilisée comme une justification historique de son silence sur la persécution des juifs. Une chose est d’expliquer ce silence en le situant dans son contexte historique ; c’en est une autre, très différente, de se servir de ces explications à des fins apologétiques”. Ces mots de Martin Rhonheimer désignent un axe qu’aucun chrétien ne doit refuser. Les juifs ont été abandonnés par tous, y compris par l’Église ‒ en tant qu’institution ‒, l’Église taraudée par “l’enseignement du mépris” et la théorie de la substitution. L’Église n’est certes pas seule en cause ; il y eut bien d’autres abandons.

De “l’enseignement du mépris” à “l’enseignement de l’estime” ‒ une autre expression de Jules Isaac. Ce dernier est loin d’être partagé par tous les chrétiens qui le remettent volontiers en cause, notamment en prenant prétexte du conflit israélo-palestinien.      

Lire de G. Miccoli “Les dilemmes et les silences de Pie XI”, un livre autrement plus sérieux que les écrits de ces apologistes que sont le rabbin David Dalin, Pinchas Lapide ou Gary Krupp, des juifs. De nombreux rapports émanant de membres de l’Église déplorent les excès des mesures antijuives tout en reconnaissant à mots à peine couverts que, considérant l’influence juive, des mesures doivent être prises.

N’oublions pas le bienheureux Bernard Lichtenberg (1875-1943) : http://the-american-catholic.com/2010/02/14/blessed-bernard-lichtenberg-and-courage/

Au début du XXème siècle, l’Église espérait encore la conversion des juifs au christianisme. Ainsi, de nombreuses associations de prière se constituèrent-elles. L’une d’elles, l’Opus sacerdotale Amici Israel (fondée en 1926 et dissoute en 1928), différait des autres. Ses principes (voir page 147) annonçaient, plus de vingt ans à l’avance, “l’enseignement de l’estime” dont Jules Isaac reste l’un des pionniers, et qui trouva sa première expression dans les “Dix Points de Seelisberg”, avant de devenir la norme dans l’Église d’aujourd’hui. C’est cette association qui demanda que soit supprimée l’épithète offensant pro perfidis Iudaeis dans la prière du Vendredi Saint.

La rencontre entre juifs et chrétiens au Savoy Hotel (1943), une rencontre dont le but principal était de contribuer à une meilleure compréhension entre les membres de ces deux religions.

La conférence d’Oxford (1946), une Conférence internationale regroupant chrétiens et juifs. Le comité directeur prit à cette occasion deux décisions particulièrement importantes : réunir dès que possible an emergency conference, qui traiterait de l’antisémitisme en Europe, et constituer un comité de suivi chargé du projet de création d’un “Conseil international de chrétiens et de juifs”.

La conférence de Seelisberg (1947), an emergency conference. Y assistait Jules Isaac dont “Jésus et Israël” était sur le point d’être publié. C’est lui qui remit à Jean XXIII un dossier plaidant pour des modifications positives dans l’enseignement chrétien concernant les juifs. Les “Dix Points de Seelisberg” (page 156 à 158), soit les propositions inspirées de celles de Jules Isaac (au nombre de dix-huit) qui figurent à la fin de “Jésus et Israël”.

                       

                             Jean XXIII (1881-1963)                  Jules Isaac (1877-1963)

 La conférence internationale de Fribourg (1948) fit pâle figure en regard de la précédente, mais elle eut “l’immense mérite d’anticiper prophétiquement une prise en compte épiscopale française positive de l’existence de l’État d’Israël”. On pouvait notamment y lire : “Sans vouloir aborder les problèmes proprement politiques que pose l’établissement de l’État d’Israël, nous tenons à rappeler à la conscience chrétienne qu’aucune raison théologique certaine, qu’aucun enseignement biblique incontestable, n’imposent aux chrétiens une attitude négative à l’égard d’une restauration d’un État juif en Palestine”.

Les thèses de Bad Schwalbach (1950) précisent les fondements bibliques des “Dix Points de Seelisberg”. Elles posent les bases de la réforme de l’enseignement chrétien (pages 160 à 164). (à suivre)

Le lecteur désireux de se procurer les ouvrages de Menahem Macina pourra s’adresser à :

Amazon : http://www.spiritusmundi.fr/categorie/0000/dialogue-interreligieux-1.htm
Procure : http://www.laprocure.com/livres/livres/menahem-macina/les-freres-retrouves-l-hostilite-chretienne-l-egard-des-juifs-la-reconnaissance_9782356310644.aspx
Decitre : http://www.decitre.fr/recherche/resultat.aspx?recherche=refine&auteur=Menahem+Macina
A la page : http://www.alapage.com/m/pl/malid:27225170
Librairie Dialogues.fr : http://www.librairiedialogues.fr/livre/1232003-les-freres-retrouves-de-l-hostilite-chretienn–menahem-macina-ed-de-l-oeuvre

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1 Response to “Les frères retrouvés” de Menahem Macina, notes de lecture (première partie)

  1. Nina says:

    Un extrait du “Bulletin catholique de la question d’Israël” (1930), publié par les prêtres missionnaires de Notre-Dame de Sion qui priaient et prêchaient pour la conversion des juifs : “Le rejet de Jésus par Israël est comme une sorte de second péché originel que le peuple déicide traîne à travers le monde”.

    Et on s’émeut encore si des juifs comme moi osent dire que la shoah trouve racine dans une attitude anti-judaïque liée au catholicisme voire à la chrétienté ?

    Mais ce ne fut QUE cela durant près de 2000 ans.

    Enfin, tout de même, celui qui a permis à Drumont d’avoir les moyens financiers de publier “la France juive” était un jésuite : Stanislas du Lac !

    Alors, lorsque j’entends les cris d’orfraie de l’Eglise qui tente depuis des décennies de canoniser Pie XII, je suis consternée.

    Que peuvent faire les juifs après 20 siècles de pourrissement des cerveaux à leur égard ?
    Il est bon de rappeler tout ceci, Olivier (et merci pour le travail de Menahem Macina), mais le catholicisme n’est pas la seule obédience chrétienne à avoir fourni des troupes de choc contre les juifs.

    Parle, je t’en prie, de TOUS les secteurs chrétiens dans de futurs articles car les chétiens orthodoxes arméniens, russes, grecques ne sont pas non plus des philosémites !
    Il y eut tant de pogroms tant du côté catholique que orthodoxe en Europe de l’Est et en Grèce, que ce serait “pécher” que de le taire… 🙂

    Cela dit, ton article est passionnant et je parie que l’autre minus de Miclos détesterait qu’un catho éclairé comme toi lui remette les idées en place. Il défendait son Pie XII de manière… très catholique… en oubliant l’atmosphère délétère que son église avait installée durant des siècles avant la shoah.

    Une dernière chose à laquelle je souscris totalement est la dérive pro-palestinienne de l’Eglise d’aujourd’hui. D’une part, le Vatican n’a reconnu l’état juif qu’en 1993 et d’autre part, le contentieux sur les possessions de l’Eglise en Israël mériterait un article clair et net, afin qu’on cesse de colporter des inepties et d’accuser les juifs en Israël de “captation” de lieux saints, histoire de retourner le disque…

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