A propos de l’Iran. Réponse à Jean-Pierre Bensimon -1.

Ce modeste article a été suscité par celui de Jean-Pierre Bensimon, intitulé ‟Déchiffrer la guerre civile en Syrie en dix points”, publié sur le blog France-Israël Marseille / Alliance du général Koenig :

http://fim13.blogspot.fr/2013/09/dechiffrer-la-guerre-civile-en-syrie-en.html

Je lis toujours ce professeur de sciences sociales avec grand intérêt. J’aime son regard vaste et précis ; et j’ai le plaisir de lire sur le blog France-Israël Marseille / Alliance Général Kœnig d’autres noms pour lesquels j’éprouve une même sympathie, à commencer par Shmuel Trigano. A ce propos, je conseille une lecture attentive des bulletins Internet de France-Israël Marseille, ‟Un autre regard sur le Proche-Orient”, à partir du lien suivant :

http://fim13.blogspot.fr/p/documents.html

Je rappelle que France-Israël Marseille est l’une des sections régionales de l’Association France-Israël. Cette section définit ainsi ses principaux objectifs : ‟1. Défendre devant l’opinion publique l’image d’Israël et répondre aux critiques tendancieuses à son égard. 2.  Œuvrer pour la coopération et l’entente entre la France et Israël dans tous les domaines. 3. Informer l’opinion des prises de position, des problèmes et des réalisations d’Israël.” Ci-joint, le lien vers le site Association France-Israël / Alliance Général Kœnig (au niveau national donc) :

https://www.france-israel.org/

France-Israël logo

 

J’en viens à l’article de Jean-Pierre Bensimon, ‟Déchiffrer la guerre civile en Syrie en dix points”. Le dixième et dernier point de cette belle synthèse, ‟L’Iran d’abord”, me pose problème. L’Iran y est présentée comme étant à l’origine de tous les maux. L’âpreté de la guerre civile syrienne s’expliquerait par l’alliance du régime syrien avec le régime iranien. Le régime des ayatollahs n’est pourtant que l’un des acteurs d’une guerre dans laquelle sont impliqués de très nombreux acteurs — et pas des moindres. Pourquoi serait-il plus condamnable de soutenir le régime de Bachar el-Assad que les islamistes qui lui font face ?

Jean-Pierre Bensimon écrit que ‟l’Iran est assoiffée de pouvoir” et qu’elle ‟a d’ores et déjà changé les données stratégiques de toute la région du Golfe persique.” Une fois encore, il me semble que, de ce point de vue, l’Iran n’est pas seule. Les ‟assoiffés de pouvoir” se bousculent et se piétinent un peu partout. Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que la poussée iranienne vers l’ouest (en Irak, en Syrie et au Liban) a été grandement favorisée par l’affaiblissement et la destruction du régime de Saddam Hussein, au cours de plusieurs guerres, dont celle de 2003 — la Troisième guerre du Golfe. N’oublions pas que l’Iran se sent elle aussi encerclée — et à raison. A l’est de l’Iran se trouvent deux pays hautement inquiétants, l’Afghanistan et, plus encore, le Pakistan, un pays doté de l’arme nucléaire qui utilise les taliban comme des pions.

Je ne suis pas ici pour polémiquer et reprendre Jean-Pierre Bensimon que j’admire et avec lequel je partage nombre d’idées ; mais je ne suis pas certain que le but ultime et obsessionnel de l’Iran des ayatollahs soit la destruction d’Israël. Si une entente profonde entre Israël et les Arabes me semble impossible, elle me semble envisageable entre  Israël et les Iraniens.

Avant d’être musulmane, l’Iran est nationaliste : c’est en partie sur cette observation que je fonde certains espoirs. Le nationalisme iranien irrite, on aimerait lui couper les ailes et les griffes ; il me paraît pourtant préférable à cet objectif de Grand Califat vers lequel tendent les groupes les plus radicaux de l’islam sunnite et que les manœuvres occidentales favorisent. Une fois encore, il ne s’agit pas de nier le danger que représente l’actuel gouvernement iranien mais je refuse de faire de ce pays le danger par excellence.

L’intelligence iranienne est un gage d’espoir. La maîtrise des ruses diplomatiques, un prestigieux passé pré-musulman, une excellence dans les domaines les plus divers, la qualité de sa diaspora, bref, c’est avec l’Iran qu’il nous faut traiter et autrement qu’en la menaçant. Les Juifs ont fui les pays arabes, les Chrétiens suivent. Il nous faut saisir l’occasion, proposer à l’Iran un coup de force conjoint contre l’ensemble du monde arabe en commençant par affaiblir l’Arabie saoudite. Une entente est possible avec la nation iranienne, mon intuition me le souffle…

On nous répète que l’Iran dotée de l’arme nucléaire et des vecteurs appropriés s’en servirait nécessairement. Je ne crois pas l’actuel régime iranien aussi fou. Nous avons affaire à de fins joueurs, autrement plus fins que les Arabes. Le Pakistan et l’Arabie saoudite, alliés des Américains, sont des pays au moins aussi inquiétants, mais personne ne semble s’en émouvoir. Quelque chose ne va décidément pas !

Une collaboration féconde entre Iraniens et Israéliens est possible. Elle l’a été, elle le sera. Rien de tel avec les Arabes. Une guerre contre l’Iran supposerait un basculement vers le monde arabe, notamment vers l’Arabie saoudite, un producteur de pétrole dont il faut se défaire au plus vite avant de hâter sa disparition. Idem avec le Qatar, ce nid de salafistes qui influe sur la politique d’une France en complète débandade économique, sur un quai d’Orsay qui hait en sourdine Israël.

Ma sympathie pour Israël est totale, c’est pourquoi — paradoxalement, pensera-t-on — je redoute des frappes contre l’Iran. L’histoire nous dit que la collaboration entre Israël et l’Iran est possible. Je repose la question : l’Iran est-elle plus dangereuse que l’immonde Pakistan emberlificoté avec les Américains ? Je ne le crois pas. Une fois encore, le nationalisme iranien peut se révéler un excellent atout dans notre lutte contre les groupes terroristes issus du sunnisme, diversement financés par les Arabo-musulmans et qui répandent la mort partout dans le monde. Des religions issues du chiisme (très minoritaires, il est vrai) contiennent des parcelles de lumière comme le baha’isme fondé par le persan Mirza Husayn-‘Ali Nuri, en 1863. Je suis convaincu que dans le vaste monde musulman, c’est avec l’Iran que nous finirons par établir les plus fructueuses relations dans de nombreux domaines. Ainsi nous libérerons-nous du monde arabe, un monde déprimant et singulièrement dépourvu de prestige. D’ailleurs, le but ultime de l’Iran ne serait-il pas l’affaiblissement radical du monde arabe ?

Je conseille aux francophones la lecture de ‟La Revue de Téhéran”, mensuel culturel iranien en langue française fondé en octobre 2005. Tous les numéros sont consultables en ligne dans leur intégralité. C’est un site d’une immense richesse et à l’architecture particulièrement bien conçue  :

http://www.teheran.ir/spip.php?rubrique110

La Revue de Teheran

Olivier Ypsilantis

 

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2 Responses to A propos de l’Iran. Réponse à Jean-Pierre Bensimon -1.

  1. Bensimon says:

    Bonjour
    une amie m’a communiqué votre très intéressante critique.
    Je voudrais vous communiquer des éléments de réflexion propres à lui donner suite.
    Pour bien situer le rôle de l’Iran dans la terrible épreuve syrienne, il faut bien comprendre la dynamique propre du régime iranien actuel. Et non pas de l’Iran, sans doute un grand peuple, avec effectivement un grand passé antique et sans doute aussi des talents et un potentiel remarquables. Mais l’Iran est une chose, le régime instauré par Khomeiny en est une autre.
    Le régime khomeyniste iranien, issu lui-même d’une révolution impitoyable et d’une guerre effroyable, se caractérise par une rupture radicale avec les institutions, les traditions et le génie même de son peuple. Dans l’abstrait, ce régime aurait pu choisir de développer le potentiel de ce pays et de ce peuple, frapper à la porte de la modernité en se transformant de l’intérieur.
    Mais après avoir subi l’agression terrible de Saddam et en avoir globalement triomphé, il a choisi une toute autre voie. Celle d’une modèle de pouvoir totalement nouveau, totalement contradictoire avec les préceptes chiites sur les rapports entre la religion, le bras séculier et l’administration de la société. Il a fait peser une dictature impitoyable sur la population, instauré une terreur religieuse généralisée sous la bannière de “l’islamophobie”, provoquant un phénomène absolument original, celui d’une chute radicale de la fécondité qui est passée en une poignée d’années de 7 à 1,5 enfants par femme. En parallèle, la drogue s’est mise à faire des ravages jamais vus et jamais imaginés dans la jeunesse iranienne.
    L’option “internationale” du régime a été celle d’une croisade anti-américaine (contre “le Grand Satan”) et anti-occidentale radicale, et d’une stratégie de pénétration tous azimuts des pays environnants perméables. Le régime a affiché des objectifs très clairs : devenir le leader mondial de l’Islam radical (donc pour cela, être le premier ennemi officiel de l’Occident) et accéder au rang de puissance dominante du Moyen-Orient et de l’Asie musulmane.
    L’expansionnisme iranien est de ce fait la principale force politico/idéologique qui bouleverse tous les équilibres antérieurs de cette zone immense, puisqu’elle s’étend à l’Afghanistan et à l’Afrique centrale.
    Le cas de la Syrie est assez clair. Des affrontements classiques du type “printemps arabe”, liés à la paupérisation du pays et aux vents venus de Tunisie et d’Égypte, ont vite cédé la place à des affrontements militarisés, à une vraie guerre.
    L’origine de cette militarisation immédiate est bien claire : elle résulte de l’action délibérée et bien identifiée de l’Arabie saoudite et de plusieurs États du Golfe (Qatar, Koweït…). Pourquoi cette action? Parce que la Syrie, qui est liée par un traité de défense à l’arc chiite (de l’Iran au Hezbollah), était le maillon faible de ce dispositif, dont la perte pouvait faire s’effondrer toute la pyramide politico-militaire inspirée par Téhéran.
    Il faut comprendre que les pays du Golfe et l’Arabie sont tétanisés depuis plus d’une décennie par l’expansion méthodique de l’Iran qui lorgne à l’évidence, outre un leadership religieux mondial, leurs immenses ressources naturelles et financières. La guerre civile de Syrie est une tentative désespérée de ces pays d’arrêter l’expansion incoercible de l’Iran. Ils avaient escompté une intervention américaine mais ils ne sont jamais parvenus à l’obtenir d’Obama malgré tous leurs efforts (comme l’Arabie saoudite l’avait obtenue de Bush contre Saddam à deux reprises).
    Voila la logique fondamentale qui préside à la guerre civile de Syrie : un régime khomeyniste substantiellement expansionniste, celui de l’Iran, d’un coté, des pays qui voudraient préserver leur rente et donc le statut quo, les pays du Golfe, de l’autre. Et le champ de bataille d’aujourd’hui, c’est la pauvre Syrie.
    La thèse qui dit que l’Iran se sent menacé et que c’est ce qui expliquerait son action me semble ne pas correspondre du tout à la réalité. Quelle est la menace pour l’Iran? L’Arabie? L’Arabie saoudite a un régime terriblement fragile : le pays est de dimension réduite (20 millions d’habitants contre environ 80 millions d’Iraniens), il est ethniquement divisé, ses élites sont usées, sa société au bord de l’explosion (ou de l’implosion), et son alliance américaine prend l’eau depuis Obama. Les États du Golfe ? Ce sont des nains qui se jetteront immédiatement dans les bras de l’Iran devenu nucléaire, en mendiant le maintien d’une part de leur rente. Les États-Unis ? L’Europe ? C’est une plaisanterie. La Chine ? Le Pakistan ? L’Inde ?
    Non, il n’y a aucune menace sérieuse sur l’Iran, si ce n’est celle de son régime, si ce n’est la menace inventée pour doper le nationalisme et asseoir une politique d’imperium qui est quasiment toujours le pendant international du totalitarisme.
    Dans l’affaire, Israël n’est rien qu’un confetti, rien que le chiffon rouge agité pour recevoir l’appui des rues arabes et se poser en héros du jihad mondial. Et disons, Israël est aussi pour le régime iranien une force qu’il faut neutraliser pour poursuivre le programme d’armement balistique nucléaire.
    Je pense qu’on ne peut rien comprendre aux enjeux actuels du Moyen-Orient si l’on n’identifie pas précisément la force motrice effective qui est à l’offensive et ses buts, les différents terrains de cette offensive, et les tentatives de résistance à ces forces. Un peu comme seule la dynamique propre du régime nazi, et elle seule, peut expliquer tous les enchaînements qui ont conduit au second embrasement mondial.
    Évidemment, qu’il serait plaisant de voir en Iran un régime constructif, un peuple redevenu lui-même, développant le potentiel du pays, et qui serait naturellement voué à s’associer au fécond Israël.
    Mais nous avons là un régime d’assassins, de fanatiques obtus et sanglants, de massacreurs authentiques, qui ont fait le choix du terrorisme (et ce n’est pas une formule creuse, nous autres Français y avons aussi cruellement goûté) en attendant les éruptions qui annonceront le retour du mahdi….
    Bien à vous
    Jean-Pierre Bensimon

  2. Nina says:

    J’aurais répondu exactement pareil cher Olivier.

    Sans doute avec quelques accentuations sur le “nouveau peuple Iranien” qui n’a plus rien à voir avec celui qui existait encore avant 1979.

    Lorsqu’on songe aussi à la raison pour laquelle les ayatollah ont choisi l’option révolutionnaire et théocratie étatique, on ne peut que se méfier de ce nouvel Iran.

    Tout a tout de même démarré à cause de l’option du Shah d’Iran qui a aboli l’impôt du clergé chiite. Ce n’était pas une bagatelle : nous parlons de 10 % de tous les impôts alors en vigueur dans le pays.

    Les ayatollah en grande majorité n’étaient pas pour une révolution comme l’entendait Khomeiny mais le porte-monnaie a parlé et a incité ce clergé sur-alimenté à s’entendre avec le futur guide suprême.

    D’autre part, je sais que je radote, cher ami, mais les Iraniens d’aujourd’hui n’ont pas connu autre chose que la république islamique. Pour 75 % d’entre eux en tout cas.

    J’insisterai aussi sur un facteur qui à mon sens n’est jamais pris en compte et qui, pourtant, ne devrait jamais s’éloigner des esprits. Dans tout le MO, le peuple le plus nationaliste au sens le plus radical est le peuple iranien.

    Dans sa majorité (silencieuse) les étudiants et la classe moyenne ont envie de rejoindre le concert des nations éclairées, ils n’en demeurent pas moins de véritables nationalistes et défendront bec et ongle la politique de nucléarisation militaire de leur pays.

    En tant que nation véritable au milieu d’un fatras de pays fabriqués par la SDN, l’Iran est le seul ilôt national donc ayant un peuple excessivement nationaliste.

    Ce peuple se battra pour le droit de posséder la bombe même s’il déteste les tenants du pouvoir. Voilà pourquoi le problème est encore plus ardu à régler.

    @Monsieur Bensimon :

    Lorsque vous écrivez “Mais après avoir subi l’agression terrible de Saddam et en avoir globalement triomphé”, je pense que c’est un peu court.

    Comment l’Iran a-t-il pu triomphé ? De quelle aide parle-t-on vraiment ? Le public sait-il que ce sont les USA qui ont permis la victoire, alors que l’Iran était déjà très mal disposé à l’égard du “grand satan” ?

    Je pense personnellement que les US n’ont fait que des erreurs : d’analyses tout d’abord et de traitements des problèmes ce qui est au fond logique.

    Le pire dans tout cela est sans doute la pression que Reagan a mis à Israel pour aider l’Iran en armement et vaincre Saddam Hussein. Je ne pense pas que ce fut un choix pour l’État juif. J’ai beau lire des tas d’historiens différents sur le sujet, l’Irangate reste encore un mystère.

    Amicalement car moi aussi je lis vos excellents articles,

    Nina

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