En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan – 1/4

 

Comprendre avec les yeux des contemporains en évitant de moraliser sur la « tolérance » quand la tolérance n’est pas alors une valeur reconnue. Dans les années 1960, l’ignorance du substrat culturel des sociétés arabo-musulmanes a conduit de nombreux intellectuels à des analyses bientôt démenties par les faits. Sans mesurer le poids culturel de la dhimma, son imprégnation dans les mentalités bien au-delà de son abolition au milieu du XIXe siècle. Juger que les relations entre musulmans et non-musulmans dans le monde arabe s’harmoniseraient, c’était sous-estimer la force du ressentiment. On sait la suite : les départs furent nombreux, à commencer par celui des minorités juives en continuant par celui des chrétiens qui n’avaient cessé de quitter la région depuis les conflits du Liban et de Syrie dans les années 1840-1860, jusqu’au génocide des Arméniens en 1915 et au massacre des Assyriens d’Irak en 1933.

 

Ces pages réparties sur quatre parutions sont constituées de notes prises au cours de la lecture de la somme de Georges Bensoussan, environ mille pages, « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » parue aux Éditions Tallandier, 2012.

A un moment de son histoire, le Yémen devient encore plus inhospitalier aux Juifs que le reste du monde arabe. Les conversions forcées y sont beaucoup plus fréquentes qu’en Perse. Ainsi, en 1922, l’imam Yahia réintroduit une antique coutume. En effet, la tradition enseigne que tout enfant naît musulman (?!) et que ses parents l’ont détourné de sa religion d’origine. En conséquence, à la mort du père, l’enfant (juif) doit revenir à l’islam. Ce décret attesté depuis le XVIIe siècle, mais peu appliqué, et remis en vigueur par cet imam après le départ des Ottomans, frappe de plein fouet la communauté juive. Ces conversions forcées seront appliquées jusque dans les années 1930 et, plus rarement, après la Seconde Guerre mondiale.

En Perse, et en dépit des ordres insistants du Shah, fin XIXe siècle et début XXe siècle, des familles juives continuent à être dépouillées et à l’occasion par l’un de leurs convertis (de force) à l’islam, poussé en sous-main par ses nouveaux frères en religion.

Le sort des Chrétiens est accablant, notamment au Liban. Une autonomie administrative et financière leur sera accordée suite à l’intervention d’un corps expéditionnaire français suivie d’une conférence internationale à Istanbul, le 9 juin 1861. Les Chrétiens en terre d’islam ont été massacrés plus massivement que ne l’ont été les Juifs et pour une raison atrocement simple : ces derniers ne représentaient aucun enjeu géopolitique d’importance ; ils étaient dérisoires. Le génocide des Arméniens a été perpétré essentiellement en 1915 et 1916. Il a été précédé d’autres massacres d’Arméniens, notamment de 1894 à 1896, moins connus. La « Revue d’histoire de la Shoah » dirigée par Georges Bensoussan ne s’y est pas trompée ; elle a consacré l’un de ses numéros à ce génocide (voir le n° 202, « Se souvenir des Arméniens, 1915-2015 »). Si nous nous en tenons au nombre de victimes, c’est bien en Europe que les Juifs ont éprouvé les pires massacres, des pogroms en Europe orientale à la Shoah. Il faut le dire et le redire sans en profiter pour laisser entendre que les Juifs en terre arabe, et, plus généralement, en terre d’islam, ont coulé des jours heureux, entre lait et miel. Il faut cesser cette propagande mensongère. Je l’ai trop vue à l’œuvre.

Autre massacre de Chrétiens, moins connu que celui des Arméniens, le massacre des Assyro-Chaldéens. 250 000 d’entre eux sont assassinés au cours de la Première Guerre mondiale, dans ce qui est aujourd’hui l’Irak. Après l’indépendance de l’Irak, en 1932, le village chrétien de Simel (près de Mossoul) est attaqué et les victimes se comptent par centaines. Des Juifs trouvent également la mort dans ces massacres. 50 000 Chrétiens s’enfuient et les Juifs comprennent que le sort des Assyro-Chaldéens pourrait être le leur. Notons que le Juif peut être un enjeu de pouvoir dans la rivalité entre notables musulmans, une remarque qui me conduit à l’assassinat de Bruno Schulz, le 19 novembre 1942, un règlement de compte entre deux nazis via « leurs » Juifs.

L’une des fonctions essentielles de la dhimmitude des Juifs, plus particulièrement au Maroc et au Yémen (un statut qui n’a jamais été encadré par une tentative constitutionnelle, comme dans l’Empire ottoman) : plus qu’objet de haine, ces derniers servent de défouloir. Le mellah (quartier juif) peut à tout moment être un dérivatif au mécontentement populaire. Ainsi, au Maroc, un pogrom d’une violence particulière a lieu suite à l’arrivée des Français, un mouvement parti de Fez en 1912.

L’expédition française en Égypte (1798) est le premier coup massif porté par l’Europe à la tradition juive de stricte observance en Orient. Ce processus va être confirmé et s’accélérer via l’immigration séfarade mais aussi ashkénaze au XIXe siècle. Les bases d’un premier socialisme mais aussi sionisme sont établies dans l’Orient arabe. A ce propos, je conseille la lecture d’une autre somme de Georges Bensoussan : « Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940 », aux Éditions Fayard, 2002.

Les relations entre les Juifs et l’islam commencent mal ; et presque partout l’expansion de ce dernier pousse les Juifs à fuir. Ainsi, du vivant de Mahomet, deux des trois tribus juives de Médine sont contraintes au départ tandis que la troisième, assiégée, finit par subir le massacre de tous ses hommes. Suit l’épisode de l’oasis de Khaybar où la délégation juive qui se présente sans armes est massacrée. Assiégés en 628, les Juifs de Khaybar se soumettent et payent un tribut, la djizya, qui deviendra un impôt par tête en 632.

Aux IXe et Xe siècles, la Mésopotamie devient le centre du monde juif. (N’oublions pas que dès le IVe siècle, Babylone était le plus grand centre du judaïsme et qu’il avait donné le Talmud… de Babylone). Les dirigeants des deux académies talmudiques de Babylone deviennent les plus hautes autorités du judaïsme, une référence majeure pour la Halakha. Ils sont au centre d’un dialogue avec les communautés juives du monde entier, avec questions et réponses. Et mettons à part certains Juifs des marges comme les Caraïtes qui récusent le Talmud et ne reconnaissent que la Bible juive. Bible, Talmud, Kabbale, tous les écrits juifs majeurs viennent d’Asie, d’Afrique du Nord et d’Espagne, au point que les grandes écoles juives d’Occident (parmi lesquelles celle de Rachi de Troyes) se disent tributaires du judaïsme oriental et méditerranéen. C’est au début du XVIe siècle que le centre du judaïsme bascule vers l’Europe suite au déplacement du centre de gravité économique de la Méditerranée vers l’Atlantique.

L’oppression qu’endurent les Juifs prend une forme particulièrement aiguë au Maroc où l’avance portugaise s’arrête en 1578 et où l’avancée turque est stoppée à Tlemcen. Le Maroc qui préserve ainsi son indépendance va s’occuper de « ses » Juifs, avec tout un système de brimades exercé au quotidien. L’injustice (avec impossibilité de répliquer à l’injure voire aux coups et blessures) pèse atrocement. On humilie les Juifs sans trêve mais sans jamais les écraser tout à fait, afin de faire durer le plaisir… Au XVIIIe siècle, la pression fiscale augmente et les violences se multiplient avec, notamment, les massacres de Meknès en 1728 et d’Ifrane en 1775, sans oublier le règne atroce de Moulay Yazid (1790-1792).

Dans l’islam d’alors, le christianisme est plus attaqué que le judaïsme et pour une raison politique : les Chrétiens sont membres d’une religion prosélyte à prétention universelle, en compétition avec l’islam. Le judaïsme quant à lui s’est défait depuis longtemps de tout prosélytisme. Les Chrétiens représentent donc une menace, tandis que les Juifs sont tout bonnement méprisés.

Pour le Musulman le Français juif est d’abord un Juif et donc un dhimmi : il appartient au peuple juif et non au peuple français. Le Juif est donc méprisé dans tous les cas ; on éprouve à son égard de la condescendance. Il est protégé, relativement, aussi longtemps qu’il supporte ce mépris et cette condescendance ; mais sitôt qu’il prétend se libérer du pacte qui « le lie à l’islam », il ne peut plus en attendre la moindre protection et tous les coups sont alors permis…

A méditer. Georges Bensoussan écrit : « Les théologiens musulmans voient dans la “sainteté de Jérusalem” une “erreur judaïsante”. Ce n’est qu’avec les Croisades (fin du XIe siècle) et surtout avec le sionisme contemporain que l’islam va redécouvrir la “sainteté” politique de la ville, alors que des siècles durant la théologie musulmane n’y a vu qu’une croyance juive. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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A l’adresse des Adeptes d’un Monde simple, à l’adresse des Repentants et des Indignés

 

Les Repentants sont ces professeurs de morales autoproclamés qui, en France notamment, veulent en imposer et conserver leurs prébendes, des prébendes  qui leur viennent de leur statut de représentants du Vrai, du Beau et du Bien. Les Repentants pullulent à gauche et sous des formes diversement virulentes. Ils veulent nous imposer, et c’est un élément de leur credo, que les conquêtes coloniales, celle de l’Algérie en particulier, ont été parmi les premières guerres (sinon les premières) à mettre en œuvre le mépris absolu de l’adversaire, un mépris qui autorisait automatiquement tous les comportements. Du haut de leur chaire, ces Repentants nous assènent que cette déshumanisation de l’adversaire a pris corps face aux « indigènes », qu’un degré dans la violence avait été franchi, un degré jamais (ou presque jamais) atteint sur le sol européen, avant les conquêtes et les guerres coloniales.

Les exemples qui mettent à mal cette belle assurance (une assurance née d’un parti-pris idéologique et/ou de la simple ignorance) ne manquent pas. Daniel Lefeuvre en retient quelques-uns dans son étude, « Pour en finir avec la repentance coloniale ». Il commence par les deux ravages du Palatinat, à la fin du XVIIe siècle, et l’expédition contre les Camisards (guerre des Cévennes), au début du XVIIIe siècle. Il suffit d’étudier ces manifestations d’extrême violence pour considérer avec suspicion la thèse de Gilles Manceron, dans « Marianne et les colonies », selon laquelle l’Afrique coloniale aurait été un « terrain d’expérimentation (…) de nouvelles techniques de soumission des populations civiles, par exemple le déplacement de populations, leur « regroupement » et leur enfermement derrière les fils de fer barbelé des camps ».

Et la Vendée ? Peut-on évoquer cette atrocité organisée par la Convention sans être aussitôt traité de « facho » ? Contrairement à une idée reçue et très obligeamment véhiculée par divers courants de la bien-pensance, cette révolte généralisée des campagnes de l’Ouest (Vendée, sud-ouest du Maine-et-Loire, sud de la Loire-Inférieure, nord-ouest des Deux-Sèvres) n’a pas été conduite par des calotins et des bigots, désireux avant tout de défendre Dieu et le Roi, mais qu’elle a été un immense refus de la levée en masse décrétée par la Convention le 24 février 1793. Je passe sur les autres décrets de la Convention, dont ceux du 1er avril puis du 1er août 1793, pour en venir à l’accord donné par le Comité de salut public (une désignation qui suffit à me révulser), en janvier 1794, à la proposition du général Louis Marie Turreau, commandant en chef de l’armée de l’Ouest, de former douze colonnes infernales destinées à dévaster la Vendée d’est en ouest.

 

« Los desastres de la guerra », Goya

 

Je passe sur l’ordre du jour du 17 janvier 1794 adressé aux commandants des colonnes. Daniel Lefeuvre pose cette question, sans ironie : « Campagnes dévastées, récoltes brûlées, cheptel razzié ou tué, une spécialité coloniale ? » Je passe également sur le compte-rendu chronologique des dévastations et des meurtres pour noter ce propos de Daniel Lefeuvre : « Avant même que la responsabilité collective des tribus algériennes soit mise en œuvre, elle est appliquée dans les départements de l’Ouest par l’article 1er du titre IV de la loi du 10 vendémiaire an IV (1er octobre 1795) ». Le 17 octobre 1793, l’armée vendéenne est battue devant Cholet. Commence alors la « virée de Galerne » qui s’achève le 23 décembre de la même année avec la bataille de Savenay. Les combats terminés, le général Westermann qui commande des troupes républicaines écrit à la Convention : « Il n’y a plus de Vendée, elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m’avez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes qui au moins pour celles-là n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas de prisonnier à me reprocher, j’ai tout exterminé. (…) Nous ne faisons plus de prisonniers, il faudrait leur donner le pain de la liberté et la pitié n’est pas révolutionnaire ».

La Vendée militaire a vécu, elle est morte à Savenay. C’est le début de la guérilla (la chouannerie). Elle durera jusqu’au Consulat. Les milliers de prisonniers faits par les armées de la République (hommes, femmes mais aussi enfants) sont rassemblés à Nantes. Entassés dans des conditions effroyables, ils meurent par centaines d’épidémies qui finissent par menacer la ville. Jean-Baptiste Carrier décide de faire place nette. De décembre 1793 à février 1794, il en fait fusiller un grand nombre avant de passer aux noyades, les « Déportations verticales » par paquets de trois cents à quatre cents victimes, à Nantes mais aussi à Angers et à Saumur. Les enfants sont exécutés comme les adultes et la distinction entre combattants et civils n’a plus cours.

Le XIX siècle est lui aussi lourd de ces discours qui excluent l’adversaire du genre humain. De la Révolution française et ses massacres idéologiques à cette « bonne » société qui jugeait les Communards avec un mépris radical, comme le fit l’immonde général marquis Gaston de Gallifet.

Daniel Lefeuvre note : « Les Algériens ne sont donc ni les premiers ni les seuls à peupler le bestiaire des élites ; Blancs de Vendée et Communards de Paris, paysans et ouvriers de France ont aussi illustré quelques pages de ce triste album. La colonisation n’a décidément rien inventé à cet égard ! ». Voilà qui devait être dit !

 

« Los desastres de la guerra », Goya.

 

Dans son essai « Violence et révolution », Jean-Clément Martin s’interroge sur les origines de cette violence révolutionnaire. Et, de ce point de vue, la guerre opposant les armées révolutionnaires à la Vendée puis à la chouannerie et la conquête de l’Algérie peuvent être rapprochées : « Ignorants des intentions de leurs adversaires vus comme des êtres pernicieux, perdus dans les complexités politiques mais convaincus de défendre la nation, effrayés de la sauvagerie des combats et des risques courus en rencontrant une population « civile » dont ils ne comprennent pas la langue et dont ils doivent craindre des attaques en permanence, ils ne peuvent que répondre par une violence de plus en plus grande au fur et à mesure que le conflit dure ». La guérilla ajoute à l’exaspération. Et en Vendée comme en Algérie, les armées de ligne doivent affronter une forme de guerre, la « petite guerre », ou guérilla, dont ils ont une sainte horreur. Cette guerre qui use des nerfs des combattants de ligne est par ailleurs très couteuse en hommes. Le guérilleros (ou le partisan) ajuste ses coups par soucis d’économiser ses munitions et parce qu’il ne peut pas s’offrir le luxe de manquer sa cible, contrairement à ceux qui participent à des feux roulants. Chaque coup doit faire mouche et, le plus souvent, il fait mouche.

Daniel Lefeuvre : « Bien avant les Algériens, les habitants du Palatinat, les Camisards, les Vendéens ont subi la panoplie complète des « brutalités » dont les Repentants situent faussement les origines dans la conquête coloniale. Du reste, les hommes de la colonisation dressent eux-mêmes le parallèle entre la Vendée et la guerre qu’ils pratiquent en Afrique. Tocqueville cite Bugeaud parlant de “chouannerie” pour qualifier la guerre des Algériens ; un interprète militaire, Alexandre Bellemare, évoque de son côté “les difficultés de cette Vendée musulmane contre laquelle nous allons avoir à lutter” ». A ce propos, n’oublions pas que nombre des chefs de l’armée d’Afrique qui débarquent en Algérie, à commencer par Bugeaud, ont fait campagne dans l’armée de Napoléon 1er en Espagne, un pays où elle s’usa sous les effets prolongés de la guérilla, un mot spécifiquement espagnol et élaboré au cours de cette période, Bugeaud qui déclara le 7 juin 1836, en Algérie, devant ses officiers d’état-major : « J’ai eu, pour ma part, quelques succès contre les guérillas en Aragon, sous les ordres du maréchal Suchet (…). Cette guerre de guérilla ressemble à celle des Kabyles ; j’ai été assez heureux pour battre souvent les Espagnols, j’espère l’être encore suffisamment pour battre les Arabes, en employant les mêmes moyens ».

 

« Los desastres de la guerra », Goya

 

Ce point d’histoire en amène un autre. Au début de l’année 1809, Napoléon a battu les armées espagnoles et a placé son frère Joseph sur le trône d’Espagne. Il quitte le pays, persuadé qu’il est soumis. Certes, il n’existe plus de forces espagnoles organisées ; mais ce que l’empereur ignore encore, c’est que partout se dressent les Espagnols et à la guerre régulière va succéder la guerre nationale, la guérilla. On retrouve donc là le schéma vendéen. Les Français vont tenter de s’adapter à cette guerre terriblement mobile en organisant des colonnes mobiles. Dans ces violences précoloniales on adopte sur le sol européen des méthodes non moins radicales que celles qui seront mises en œuvre pour la conquête de l’Algérie, par exemple. Ci-joint, un extrait des souvenirs du colonel Jean-Baptiste Morin, commandant le 5Régiment de dragons sur son séjour en Espagne (1812-1813) :

« Les environs de Saragosse si riants autrefois ne sont plus aujourd’hui qu’un désert, les belles plantations d’oliviers qui faisaient la richesse de ce pays ont toutes été coupées pendant le siège, les villages, les fermes, les campagnes si fertiles sur les bords de l’Ebre, tout est dévasté. Le long siège que cette ville a soutenu, la résistance inouïe qu’elle a opposé à nos armes, sont des événements qui feront époque dans l’histoire de la guerre. Les fortifications qui défendaient les approches de la ville ont été enlevées pendant les premiers jours du siège, mais ensuite chaque couvent, chaque maison devenait un fort dont il fallait faire un siège particulier et dont on ne pouvait se rendre maître qu’en y attachant le mineur et en les faisant sauter avec tous leurs défenseurs, on a détruit ainsi 1 500 maisons, églises ou couvents et la capitulation n’a eu lieu que lorsque les maisons du centre de l’ancienne ville ont commencé à sauter; c’est particulièrement sur El Coso, grande rue, qui entoure le centre de Saragosse que l’on voit des murailles énormes abattues à coups de balles de fusil, il n’y a pas une seule sur El Coso qui ne soit entièrement criblée de balles du haut en bas, c’est dans cette même rue que des batteries de canons étaient établies dans les chambres d’une maison à une autre maison, on s’emparait du rez-de-chaussée, mais l’ennemi maître encore du premier étage s’y défendait, on le chassait, il se retirait au second, toutes les maisons se communiquaient les unes aux autres par des ouvertures, par des échelles ou des ponts en planches. On se battait dans les rues, dans les caves, dans les chambres, jusques (sic) sur les toits; on s’égorgeait partout; pendant que ces scènes d’horreurs se passaient, une pluie de bombes et d’obus tombait sur le centre de la ville ; 54 000 habitants sont morts par le fer, le feu, la famine ou les maladies ; on ne peut trouver dans cette ville immense une seule maison qui ait été épargnée. Une grande partie des femmes et des enfants s’étaient réfugiés dans la superbe église de Nuestra Señora del Pilar à laquelle ils avaient grande dévotion et sur laquelle ils s’étaient imaginés qu’aucune bombe ne pouvait tomber parce que pendant les premiers jours du siège on voulait ménager cet édifice et sauver les trésors qu’il renfermait, mais cependant plusieurs bombes perdues y tomberont à la fois et produisirent un désordre épouvantable au milieu de la multitude qui y était réunie. Toutes les rues étaient jonchées de cadavres depuis quelque tems (sic), on ne les enterrait plus, les blessés, les malades étaient abandonnés sans secours, la ville se rendit enfin ; c’est alors que les habitants connurent l’étendue de leur malheur ; on les força de brûler, d’enterrer ou de jeter les cadavres dans l’Ebre. Dans les courses que j’ai faites dans les quartiers renversés quoiqu’il se soit passé trois ans depuis ce siège mémorable, j’ai vu encore des restes effrayants de la résistance opposée par les assiégés, des couvents sont remplis de squelettes de moines ayant leurs habits. On y trouve des soldats, des femmes, des enfants sans sépultures entassés, au milieu de ce qui était autrefois des cours ou des jardins.»

Et je pourrais multiplier les exemples, évoquer le général Louis-Henri Loison qui en juillet 1808 massacre les défenseurs d’Evora, dans l’Alentejo, au Portugal, et qui, harcelé, détruit tout ce qu’il peut sur son passage.

Olivier Ypsilantis

 

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Vladimir Jabotinsky et Oded Yinon, deux grands sionistes

 

Dans l’immense diversité du projet sioniste, deux visions m’ont particulièrement intéressé : un manifeste de Vladimir Jabotinsky (écrit en 1923), « La Muraille de fer » ; et le « Plan Yinon », avec cet article publié en 1982, sous le titre « Stratégie pour Israël dans les années 80 ». Concernant le « Plan Yinon », une grande quantité d’articles et de vidéos sont consultables en ligne : c’est pain béni pour ceux qui, si nombreux, voient partout la main d’Israël, du Sionisme et, plus généralement, du Juif. Avec ce texte, ils tiennent enfin « la preuve » que leurs délires sont fondés… Les conspirationnistes exultent !

Tout d’abord l’intégralité du texte de Vladimir Jabotinsky, un classique de la littérature sioniste à lire et à relire :

http://www.juif.org/blogs/8279,zeev-jabotinsky-la-muraille-de-fer-1923-extrait-d-oeuvres.php

Ce texte est remarquable et pour plus d’une raison. D’abord, parce qu’il est implacablement anti-démagogique. Ce texte sobre et coupant comme le meilleur acier pose des limites précises destinées à empêcher avant tout et autant que possible la violence – on sait que le principal fauteur de troubles voire de guerres est bien la démagogie, la démagogie qui se livre sur le langage à des trafics aussi divers que variés.

 

Vladimir Jabotinsky (1880-1940)

 

Des antisionistes eux-mêmes reconnaissent à Vladimir Jabotinsky cette qualité : une clarté dans la pensée et son expression, une clarté implacablement anti-démagogique qui s’interdit tout faux-fuyant et écrase le sentimentalisme, ce sentimentalisme qui prend en pitié les « pauvres Arabes »  – « victimes des Juifs », bien entendu – et qui multiplie les signes de compassion en espérant se concilier leurs bonnes grâces. C’est un texte de politique pure que Julien Freund n’aurait pas manqué de saluer comme tel, qu’il ait été d’accord ou non avec le sionisme de l’auteur et, plus généralement, avec le sionisme.

Ce texte est remarquable et pour plus d’une raison, je le redis. Et d’abord, parce qu’il ne véhicule pas le moindre mépris pour les Arabes de Palestine. « Ma position politique, en revanche, est dominée par deux principes fondamentaux. Premièrement, je pense que l’éviction des Arabes est absolument impensable ; la Palestine a toujours été une terre habitée par deux peuples. Deuxièmement, je suis fier d’être de ceux qui ont élaboré le programme d’Helsingfors qui prévoyait l’octroi de droits nationaux à tous les peuples vivant sur une même terre. »

Mais Vladimir Jabotinsky pose cette question centrale (une question sous-jacente dans les analyses de Julien Freund) : « Peut-on toujours atteindre un objectif de paix par des voies pacifiques ? » Il ne se perd pas dans le faux-fuyant et la tergiversation et il déclare tout de go que « la réponse à cette question dépend entièrement de l’attitude des Arabes à notre égard et à l’égard du sionisme, et non de notre attitude ». Ce n’est pas en faisant risette aux Arabes de Palestine qu’on se fera accepter par eux, sur des terres qu’ils considèrent comme leurs.

Et il enfonce le clou : « Aussi longtemps qu’il y aura la moindre étincelle d’espoir pour les Arabes de nous résister, ils n’abandonneront pas cet espoir, ni pour des mots doux ni pour des récompenses alléchantes… » C’est le mur de fer, le nécessaire mur de fer, le très nécessaire mur de fer, l’indispensable mur de fer…

Je fais toutefois une objection à ce texte fondamental (écrit en 1923, je le rappelle, bien avant la création de l’État d’Israël donc) de ce grand sioniste, probablement le plus lucide de tous les sionistes, une objection de détail. Lorsqu’il compare la situation des Arabes de Palestine à celle des Indiens précolombiens et des Indiens d’Amérique du Nord, il fait la part trop belle – bien trop belle – aux Arabes de Palestine. Indiens précolombiens et Indiens d’Amérique du Nord étaient libres avant l’arrivée des Européens, libres depuis toujours, absolument souverains ; rien à voir avec les Arabes de Palestine qui avaient été soumis aux Britanniques et, auparavant, aux Ottomans dans une région traversée en tous sens et soumise depuis l’Antiquité à maints conquérants. J’ouvre une parenthèse qui est plus qu’une parenthèse pour signaler que la plupart des « Palestiniens » (soit les Arabes de Palestine, les Palestiniens étant tout naturellement pour ceux qui voyagèrent dans la région, au XIXe siècle notamment, les Juifs de Palestine) sont des Arabes d’un peu partout venus s’installer dans ce qui allait devenir l’État d’Israël, attirés par l’esprit d’entreprise des Juifs. Il faut le dire et le redire, il y avait peu d’Arabes dans cette région. Jérusalem était par sa population beaucoup plus juive qu’arabe (musulmane) et Gaza n’était qu’un banc de sable, alors qu’à présent sa population tend vers les deux millions. Des propagandistes qui ne connaissent pas la honte (pléonasme) se plaisent à rapprocher Gaza de Auschwitz. Sa population y a pourtant un taux de croissance parmi les plus élevés du monde et qui ne saurait s’expliquer par un afflux de déportés amenés-là par Israël…

Je précise par ailleurs, autre détail, que si les Espagnols et autres Européens voguèrent vers le continent américain, ce n’était pas pour y retrouver une patrie perdue, rien à voir avec « L’an prochain à Jérusalem », le lien jamais oublié, jamais, un lien que des siècles de dispersion n’avaient pas effacé…

Il n’en reste pas moins que ce texte de Vladimir Jabotinsky est à ma connaissance l’un des plus beaux textes de la littérature sioniste, un texte coupant comme le meilleur acier, c’est-à-dire dénué de toutes ces ambiguïtés et de toutes ces imprécisions responsables de tant de malentendus, de tant de violences. En ces temps de langue de bois, il convient de lire et de relire ce texte. On peut repousser ses conclusions, et avec violence, mais sans jamais cesser de lui reconnaître clarté et pureté. Mais, surtout, il reste un formidable outil de réflexion et de travail, un guide toujours actuel, toujours plus actuel.

 

Oded Yinon est bien moins connu que Vladimir Jabotinsky, et il n’est malheureusement guère connu que des conspirationnistes, ces volatiles qui perchent un peu partout sur l’arbre socio-politique. Oded Yinon, ancien fonctionnaire au ministère israélien des Affaires étrangères, est l’auteur d’un plan sur lequel se sont précipités nombre de ces volatiles qui pensèrent d’un coup donner consistance à leurs fières délirantes et tenir enfin « la preuve » ! J’insiste, ce plan (un plan auquel j’ai pensé dans mon coin, bien avant de prendre connaissance du « Plan Yinon ») fait le régal des conspirationnistes, ces mouches qui ne cessent de bourdonner autour d’Israël. Entrez Plan Yinon sur les moteurs de recherche et vous  prendrez la mesure de ce bourdonnement. Le « Plan Yinon » expliquerait la décadence du monde arabe, monde dénué de tout esprit critique hormis celui de quelques Arabes (que je salue) bien isolés et menacés par leur société d’origine ; il est tellement plus simple d’expliquer sa misère par le Juif ou le colonisateur, par l’Autre dans tous les cas, pour ne pas avoir à passer par l’autocritique et pratiquer l’autodérision, un exercice pourtant fort distrayant et excellent pour la santé…

 

Une carte que je porte en rêve, le Grand Kurdistan et le Grand Israël.

 

Le monde arabo-musulman a compris toutes les rentes qu’il pouvait tirer de sa position de « victime », de son infantilisation par une gauche en mal de protégés. Par ailleurs, la concurrence victimaire est devenue une olympiade, avec son podium et sa remise de médailles. Les Arabo-musulmans parviennent à en décrocher de nombreuses ; et devinez pourquoi ? Pour cause d’Israël !

Les « Printemps arabes », désignation de propagande, ont décuplé cette croyance en un « complot sioniste ». Avec le morcellement consécutif du monde arabe, les conspirationnistes – ou complotistes – brandissent plus encore le « Plan Yinon ». « Nous tenons la preuve ! » braillent-ils. Les pauvres !

Mais j’en reviens à ce plan. Il me séduit. J’aimerais simplement que les espérances qu’il contient soient plus avancées ; par exemple que le Sinaï soit israélien, plutôt que d’être le repaire de bandes armées qui se livrent aux pires trafics. La situation de plus en plus précaire des Chrétiens d’Égypte (devenus souffre-douleurs des Musulmans du pays) me fait espérer la création d’un État (chrétien) indépendant (allié d’Israël) en Haute-Égypte. L’accord de paix de 1979 a probablement retardé ce processus. Le Liban, la Syrie et l’Irak sont en voie de démantèlement. Le Grand Kurdistan prend forme, sur les ruines de l’Irak et de la Syrie et peut-être un jour de la Turquie, cet État dangereux entre tous et à morceler.

Les tensions entre Chiites et Sunnites sont un vecteur fondamental de la l’affaiblissement du monde arabe et plus généralement musulman. Mais contrairement au « Plan Yinon », je ne suis pas partisan d’un remodelage de l’Iran. Par contre, l’amenuisement du Pakistan me semble souhaitable comme me semble souhaitable la création d’un Arab Shia State partiellement constitué d’un morceau d’Irak.

La Jordanie reste pour l’heure un pays relativement calme, mais pour combien de temps ? Il faudra avec l’aide de ce pays résorber cette poche cancéreuse, la Cisjordanie. Comprenez-moi, il serait plus esthétique, oui, esthétique, de retracer la frontière en suivant la vallée du Jourdain. Ce projet pourrait permettre l’activation d’un autre plan, pour le « Plan de Paix Elon », soit la réinstallation des « Palestiniens » de l’autre côté du Jourdain, mettant ainsi  fin à ces histoires de « territoires occupés », de « colons » et de « colonisation », à cet ergotage cadastral auquel plus personne de comprend rien mis à part ceux qui n’ont jamais rien compris. Cette frontière nette devrait permettre des échanges plus féconds – et surtout plus simples – entre Juifs et Arabes. Quant aux Arabes de nationalité israélienne, on ne les empêchera pas de rejoindre leurs frères de l’autre côté du Jourdain, en Jordanie, ou en Transjordanie si vous préférez.

Et l’Iran ? La paix est possible avec ce pays somme toute raisonnable. Afin de mieux le tenir, la question kurde pourrait être agitée, une manière de chantage comme une autre – le chantage, pièce maîtresse de la diplomatie. Après dépeçage de l’Irak, de la Syrie (et même de la Turquie), on pourrait menacer l’Iran d’activer le séparatisme kurde (et autres séparatismes iraniens) afin fonder une alliance, toute alliance tenant de l’opportunisme et de la volonté d’éloigner une menace. C’est avec l’Iran qu’il nous faudra jouer après la réduction du monde arabe. C’est avec ce pays que nous fonderont une paix, une paix armée, mais une paix, et une collaboration qui devrait être féconde.

Au courrier, un article des Éditions Kountrass, « La Turquie est plus dangereuse que l’Iran ». Je résume. Steve Bannon a récemment pointé du doigt la dangerosité du Qatar (ce que je ne cesse de faire sans être Steve Bannon) et a signalé que la Turquie était plus dangereuse, beaucoup plus dangereuse que l’Iran, ce que je pense également. Problème majeur et qui empoisonne le monde, la Turquie est dans l’OTAN. Il faudrait l’en faire sortir avant de la réduire, notamment en cédant une part de son territoire pour la formation d’un Grand Kurdistan.

L’article suivant contient d’intéressants éléments de réflexion. Il s’intitule « Il faut redessiner les frontières du Moyen-Orient ». Le Figaro interroge Kendal Nezan, président de l’Institut kurde de Paris, qui rentre d’Erbil, en Irak, où il a assisté au référendum sur l’indépendance du Kurdistan (approuvé par 92% des votants).

A la question du Figaro : « Que représente pour vous ce référendum d’indépendance ? », Kendal Nezan termine très justement sa réponse par : « Au nom de quoi demanderait-on un État pour les Palestiniens et le refuserait-on pour les Kurdes, qui forment un nation très ancienne ? » Cette insistance (discrète) sur l’ancienneté des Kurdes est une manière de laisser entendre que les Palestiniens sont des nouveaux-venus, qu’ils ne peuvent avoir de prétention à l’ancienneté. Et j’irai plus loin : il n’y a pas de « peuple palestinien », plus exactement, ce peuple pourrait être les Juifs d’Israël, présents depuis toujours dans ces régions devenues parties intégrantes de l’État d’Israël. Par ailleurs, le nom même de « Palestine » peut être légitimement repoussé quand on connaît sa généalogie. Il a été fabriqué par un occupant désireux de gommer une identité.  En 135, lorsque l’empereur Hadrien vient à bout de la grande révolte juive, il change le nom Judaea en Palaestina. Il change également le nom Jérusalem en Aelia Capitolina afin d’effacer à jamais le souvenir des Juifs et, surtout, de les humilier. Mais lisez l’article suivant, « Le grand bluff du nom “Palestinien”, petit rappel pour les “ignorants de bonne foi” » :

http://www.danilette.com/article-le-grand-bluff-du-nom-palestine-petit-rappel-pour-les-ignorants-de-bonne-foi-84119105.html

Dans cet entretien, Kendal Nezan  rappelle à raison que : «Le Kurdistan est la seule région du Moyen-Orient où la démocratie, le respect des minorités et des droits de l’homme et l’esprit séculaire sont défendus par une population. Ne pas le défendre serait une défaite morale pour nos valeurs ». Le redécoupage des frontières peut et doit être envisagé calmement pour le bonheur des peuples. Au travail donc ! Et le directeur de l’Institut kurde de Paris rappelle très justement que « L’Irak a existé pendant près d’un siècle, soit beaucoup plus longtemps que l’URSS ou la Yougoslavie » et qu’il serait temps « d’organiser une conférence internationale avec l’ensemble des parties et modifier la carte avec un État sunnite irakien et syrien, un État kurde en Irak et, si les Kurdes de Syrie veulent s’y joindre, une fédération et, enfin, un État alaouite… »

Ci-joint donc l’intégralité de l’entrevue publiée par Le Figaro et reprise par le blog Danilette’s :

http://www.danilette.com/2017/10/il-faut-redessiner-les-frontieres-du-moyen-orient-kendal-nezan.html

 

Olivier Ypsilantis

 

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Charles-Henri Sanson, le bourreau.

 

A Charlotte Corday et à Cécile Renault qui comme Charlotte Corday « avait puisé la résolution dans la haine de la tyrannie, peut-être aussi dans l’horreur des exécutions quotidiennes » ainsi que l’écrit Charles-Henri Sanson dans ses Mémoires. A Fanny Kaplan aussi, à toutes ces femmes qui abattirent ou tentèrent d’abattre des assassins de masse.

 

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,

Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée.

Ton front resta paisible, et ton regard serein.

Calme sur l’échafaud, tu  méprisas la rage

D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,

Et qui se croit alors et libre et souverain.

 

(André Chénier, “Ode à Marie-Anne Charlotte Corday”, 1793)

 

 

Charles-Henri Sanson, Sanson… On pense aussitôt et malgré soi Samson, ce héro de la Bible qui tirait sa force de sa chevelure, avant d’en revenir au condamné à la guillotine auquel on dégage la nuque afin de ne pas contrarier le couperet…

Henri-Clément Sanson (1799-1889) est le dernier des Sanson à avoir été au service de la guillotine. Il est mort l’année du premier centenaire de la Révolution française. Il occupa sa retraite à reconsidérer les carnets dans lesquels ses ancêtres avaient pris des notes relatives à leur vie professionnelle. De la masse d’écrits laissée par cette dynastie de bourreaux, les Éditions de l’Instant (Collection Griffures) ont extrait les écrits de Charles-Henri Sanson (1739-1806), le grand-père de Henri-Clément, et les ont publiés à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, un témoignage alors introuvable en librairie depuis le milieu du XIXe siècle.

Parmi les « clients » de Charles-Henri Sanson, Louis XVI et Marie-Antoinette mais aussi Charlotte Corday, une femme pour laquelle j’éprouve depuis longtemps affection et admiration qui se sont confirmées à la lecture des notes prises par son bourreau. Les pages qu’il lui consacre sont ainsi présentées par son petit-fils : « J’ai dit, dans le volume précédent, que Charles-Henri Sanson avait, pendant une certaine période de la crise révolutionnaire, tenu un journal quotidien non seulement des exécutions auxquelles il présidait, mais de ses impressions personnelles. Ce journal ne devint régulier que vers la fin de brumaire 1793 ; mais il nous a laissé sur la mort de Charlotte Corday une note plus circonstanciée, plus étendue que ne le sont celles qui ont servi de base au récit du dénouement des procès de la première phase de la Révolution ». Charles-Henri Sanson écrit dans ses pages sur Charlotte Corday (j’en cite quelques lignes) : « Depuis le chevalier de La Barre, je n’avais pas rencontré tant de courage pour mourir ». Et il note que la foule considérable qui criait sa colère face à celle qui avait tué Marat se taisait peu à peu, à mesure que la charrette où se tenait la condamnée avançait vers l’échafaud. Le bourreau qui se tenait lui aussi dans la charrette écrit encore : « Moi-même, à chaque instant, je me détournais pour la regarder, et plus je la regardais plus j’avais envie de la voir. Ce n’était pourtant pas à cause de sa beauté, si grande qu’elle fût ; mais il me semblait impossible qu’elle restât jusqu’à la fin aussi douce, aussi courageuse que je la voyais ; je voulais m’assurer qu’elle aurait sa faiblesse comme les autres ; mais je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je tournais mes yeux sur elle, je tremblais qu’elle n’eût défailli ». Mais elle ne défaillira pas, à aucun moment. Il y a chez Charlotte Corday une douceur et un courage qui la rapprochent d’Inge Scholl, guillotinée elle aussi pour s’être opposée à un autre monstre, le nazisme. L’infâme Tribunal révolutionnaire et le non moins infâme Tribunal du peuple (Volksgerichtshof) furent déroutés par ces femmes. André Chénier ne force pas la note lorsque dans son « Ode à Marie-Anne-Charlotte-Corday », il écrit :

 

C’est lui qui dut pâlir ; et tes juges sinistres,

Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres,

Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui,

Ta douceur, ton langage et simple et magnanime,

Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime,

Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

 

 

Charlotte Corday (1768-1793) par Joseph Nicolas Robert Fleury (1797-1890), Musée Bonnat, Bayonne.

 

Cher André Chénier, guillotiné lui aussi, le 25 juillet 1794. Charlotte Corday l’avait été l’année précédente, le 17 juillet, Charlotte Corday, descendante en ligne directe de Pierre Corneille.

https://hal.inria.fr/file/index/docid/150007/filename/SUPERNA.pdf

De 1688 à 1792, les Sanson coupent bien peu de têtes, la décapitation étant depuis l’ère des licteurs l’un des privilèges de la noblesse. Ils écartèlent, pendent, marquent au fer rouge, flagellent… Et ils mènent une existence en marge de la société. La société qui offre à l’un de ses membres le statut de vengeur, s’efforçant ainsi de mettre fin à l’escalade de la vendetta, tient son bourreau à l’écart, lui interdit de choisir librement son épouse et d’autoriser à ses fils une autre profession que la sienne, d’où cette dynastie de bourreaux, les Sanson ; bourreaux de père en fils…

Henri-Clément, dans la suite de six volumes qu’il consacre à l’histoire de sa famille, sous le titre « Sept générations d’exécuteurs, 1688-1847 », rapporte que le premier bourreau de la dynastie des Sanson le serait devenu en épousant la fille du bourreau de Dieppe. Cette saga volontiers romancée, publiée en 1862 et 1863, s’appuie sur un document essentiel et des plus sérieux, le journal scrupuleusement tenu par son grand-père, Charles-Henri, durant la Révolution française.

Le sérieux de cet écrit a été mis en doute pour une raison précise : en 1829 et 1830 paraissaient deux livres attribués aux Sanson. L’un, « Mémoires de l’exécuteur des hautes œuvres pour servir à l’histoire de Paris pendant le règne de la Terreur », œuvre de Vincent Lombard de Langres, n’est qu’un fatras sur la Révolution française, un dialogue entre le bourreau et son fils où les ragots se bousculent. L’autre, « Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française », est non moins apocryphe mais présente un certain intérêt puisque Balzac y a collaboré. Il avait rencontré Henri, le fils et l’aide de Charles-Henri Sanson.

 

Cécile Renault (1774-1794) qui tenta d’assassiner Robespierre, médaillon d’après un dessin de Pajou fils.

 

La vie du petit-fils de Charles-Henri Sanson, Henri-Clément, est un véritable roman. Je n’entrerai pas dans les détails car là n’est pas le sujet du présent article. Simplement, et pour en revenir au journal tenu par Charles-Henri durant la Révolution française, Henri-Clément, bourreau passionné de littérature et d’art, par ailleurs accablé de dettes après avoir perdu de fortes sommes au jeu (il alla jusqu’à vendre sa guillotine pour en rembourser une partie), se retire à la campagne avec sa vaste bibliothèque et les archives de sa famille après que les créanciers se soient saisis de sa maison et que sa femme l’ait quitté. Là, il se met à déchiffrer les registres que ses ancêtres devaient tenir. Et l’idée lui vient d’écrire leur histoire, un travail qui lui prendra plusieurs années et qui donnera six bons volumes in-8°. Lorsqu’il propose son travail à l’éditeur Paul-Valentin Dupray de la Mahérie, celui-ci le donne à réécrire à un journaliste, un certain d’Olbreuse. Toutefois, ni Henri-Clément ni son nègre n’osèrent retoucher le texte laissé par Charles-Henri. Henri-Clément lui reconnaît, ainsi qu’il l’écrit, « une importance historique qui ne me permettait point d’y toucher. »

(La Révolution française dévore tout, enfants et vieillards. Et elle ne s’en prend pas qu’à « la haute », contrairement à une idée reçue ; les domestiques, les journaliers, les paysans étaient eux aussi raccourcis par le rasoir national.)

Il faut lire le Journal de Charles-Henri Sanson, ce bourreau étant un personnage central de la Révolution française. Henri-Clément écrit à son propos : « Ces notes sont brèves, concises, comme devait l’être alors le bilan de la guillotine ; la main lasse de tuer garde à peine encore la force d’écrire, et la conscience muette n’ose s’interroger ». Le rasoir national ne dédaigne aucune nuque. Ainsi, le 23 frimaire (An II), Charles-Henri Sanson note, laconique : « Hier une fille publique, ce matin un ci-devant grand seigneur, le ci-devant duc du Châtelet ». Belle égalité. A ce propos, Charles-Henri Sanson note, le 26 frimaire (An II) : « Il n’est pas rare, depuis le commencement de ce régime, que le dévouement des domestiques leur fasse partager le sort de leurs maîtres : c’est une véritable égalité ». Il me semble qu’il n’y a aucune ironie dans cette remarque. 3 nivôse (An II) : « Il paraît que Collot d’Herbois, en mission à Lyon, a destitué la guillotine qui a le tort de n’en tuer qu’un à la fois, et qu’il faut mitrailler les condamnés ». En période révolutionnaire, l’industrialisation de la mort est une préoccupation majeure. Le passage de la production artisanale à la production industrielle de cadavres pose certains problèmes ; et puis il faut se débarrasser des cadavres… 22 pluviôse (An II) : « Collot d’Herbois avait destitué la guillotine, qui n’était pas assez expéditive à son gré, il avait supplicié par le canon, et ainsi il en mettait à mort plus de deux cents par journée ». Jean-Baptiste Carrier qui ne parvenait plus à se débarrasser des cadavres des fusillés décida de passer aux noyades massives à l’aide de la « baignoire nationale » (l’image est de ce dernier) qui remplaça à l’occasion les fusillades et le « rasoir national ». Il existe une excellente étude au sujet de cette personnalité de la Révolution française, « Carrier et la Terreur nantaise » de Jean-Joël Brégeon. Dans le compte-rendu de cette étude, on peut lire : « Contrairement à la légende noire qui l’a ainsi dépeint, il n’a rien d’un être sanguinaire et monstrueux doublé d’un obsédé sexuel. » L’assassin de masse est généralement quelqu’un de korrekt…

Le 2 pluviôse (An II), alors que le peuple se met à danser la carmagnole autour de l’arbre de la Liberté mais aussi autour de la guillotine « sans souci des cadavres que nous emportions », Charles-Henri Sanson écrit : « Il me semble que le juge qui a prononcé, que le serviteur de la justice qui a frappé, commettent un sacrilège en célébrant comme une fête la mort, même d’un coupable. »

Afin de vous rendre sensible l’aspect théâtre de Grand-Guignol de la Révolution française, je vous livre un autre passage des Mémoires de Charles-Henri Sanson. Il écrit le 13 ventôse (An II) : « On a envoyé deux charrettes à la guillotine aujourd’hui ; presque tous les condamnés étaient des laboureurs. Nous avons eu un accident bien regrettable. Comme il ne restait plus qu’un condamné à supplicier, mon garçon Henri, qui était aux paniers, m’ayant appelé, j’étais à lui. Larivière, qui était au déclic, a oublié de relever le couteau, de sorte que, lorsqu’on a basculé le condamné Laroque, son visage a porté sur le fer tout sanglant. Il a poussé un cri horrible. J’ai couru, fait redresser la bascule et relever le couteau. Le condamné tremblait dans les sangles que c’était une épouvante. »

En date du 18 prairial (An II), on peut lire : « Les jours se suivent et se ressemblent. Encore vingt-et-un condamnés aujourd’hui. Il y en a qui prétendent qu’on se familiarise avec le sang ; lorsque ce sang est celui de nos semblables, cela n’est pas vrai. Je ne parle pas de moi, mais de mes aides, que j’observe depuis qu’on nous fait guillotiner de pleines charrettes d’hommes et de femmes. Deux sont avec moi depuis douze ans, quatre sont d’anciens bouchers, il y en est au moins deux qui ne valent pas la corde qui servirait à les pendre et de tous ceux-là il n’y en a pas un seul dont le visage, lorsque la besogne est finie, ressemble au visage qu’il avait avant qu’elle commençât. Le public n’y voit rien ; moi, je m’aperçois que leur cœur vacille et quelquefois leurs jambes. Quand tout est terminé, lorsque sur l’échafaud ils ne voient plus que des cadavres, ils se regardent les uns les autres comme étonnés, comme inquiets. Ils ne se rendent certainement pas compte de ce qu’ils éprouvent mais les plus bavards sont devenus muets ; ce n’est que lorsqu’ils ont bu leur eau-de-vie qu’ils recouvrent leur aplomb. »

Le 6 messidor (An II), une longue journée épouvantable (je n’arrive plus à compter les victimes) dont il rend compte sur quatre pages. On peut lire entre autres horreurs : « Elles étaient vingt-trois femmes dans la charrette, de divers âges et de diverses conditions, toutes égales de désespoir, par la terreur, par l’horreur de leur destinée ». Les Mémoires de Charles-Henri Sanson s’interrompent le 9 messidor (An II) « sans qu’il ait déterminé les raisons qui le décidaient à le suspendre » écrit son petit-fils. Il lui semble que son grand-père a été probablement pris par le dégoût « de ceux qui commandaient et de lui-même qui obéissaient ». Et Clément-Henri Sanson conclut : « Avec de telles pensées, sous l’influence du mal auquel il était en proie, on comprend qu’il ne soit plus décidé à évoquer, dans le silence et dans la solitude du soir, les fantômes qu’avait faits, le matin, le couteau de la guillotine. »

Olivier Ypsilantis

 

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 La question juive portugaise

 

Parmi les Juifs qui fuient l’Espagne pour cause de persécutions, un certain nombre choisissent le Portugal, pays voisin, sans frontière naturelle, très aisément accessible. En 1492, année de l’édit d’expulsion (décret de l’Alhambra), le Portugal reste une terre d’accueil. Ce pays n’avait pas eu de Vincente Ferrer, un prédicateur qui, dès 1391, avait commencé à porter gravement préjudice aux communautés juives d’Espagne. A ce propos, nombreux sont ceux qui s’imaginent que les Juifs d’Espagne ont quitté le pays massivement, en 1492, alors que ce processus avait été initié presqu’un siècle auparavant avec, il est vrai, des périodes de répit.

Ci-joint, un article sur ce prédicateur dominicain, véritable terreur des Juifs – mais aussi des Chrétiens. Il est intitulé « Saint Vincent Ferrier, prêcheur de l’Apocalypse » :

https://bibliothequedecombat.wordpress.com/2013/10/30/saint-vincent-ferrier-precheur-de-lapocalypse/

 

La synagogue de Porto, Kadoorie Mekor Haim à Porto, inaugurée en 1938.

 

En 1492, le roi João II accorde le droit de résidence permanent à de riches familles juives moyennant le paiement d’une certaine somme – j’en ignore le montant. Des artisans considérés comme utiles, voire indispensables, se voient également accordés ce privilège. Quant à la grande majorité des Juifs, ils obtiennent un permis de séjour de huit mois avant de devoir embarquer et quitter définitivement le royaume. Les embarcations n’étant pas disponibles, nombre de Juifs ne peuvent quitter le pays à temps. Leur vie devient pénible, de plus en plus pénible, au cours des dernières années du règne de João II particulièrement. Je passe sur les tracasseries qu’ils doivent subir. Que l’on sache simplement que de nombreux enfants juifs sont arrachés à leurs familles et envoyés sur l’île de São Tomé pour y être élevés dans la religion chrétienne.

Avec l’accession au trône de Manuel I, la condition des Juifs s’améliore. Par exemple, le roi met fin à la condition d’esclave à laquelle avaient été condamnés par João II les Juifs dont le royaume estimait pouvoir se passer et qui n’avaient pu embarquer avant le délai de huit mois.

Le mariage de Manuel I avec la fille des Rois catholiques, l’infante Isabel de Aragón, va compliquer la situation des Juifs, de tous les Juifs présents dans le royaume du Portugal. En effet, les Rois catholiques profitent de cette union pour faire pression sur la monarchie portugaise afin qu’elle expulse les Juifs du pays comme ils l’avaient fait en 1492, en Espagne. Manuel I finit par céder et signe l’édit d’expulsion le 5 décembre 1496, à contrecœur car les Juifs sont un atout de première importance dans un pays privé de classe moyenne.

Ainsi en vient-on à envisager une conversion massive et forcée des Juifs du royaume, en 1497, une procédure qui explique l’importance du crypto-judaïsme au Portugal, d’autant plus que les Juifs d’Espagne qui ont fui au Portugal l’ont fait par fidélité au judaïsme. Ceux qui subissent cette apostasie forcée et massive reçoivent l’assurance que leurs pratiques religieuses ne feront l’objet d’aucune enquête durant vingt ans. Nombre de Juifs embarqueront dès que possible afin de fuir l’apostasie, jusqu’à ce que Manuel I s’en inquiète et, en 1499, interdise aux Juifs de quitter le pays.

Au cours du XVIe siècle, des mesures sont prises afin d’obliger les Cristãos-novos à rester dans le pays. Ces derniers finissent par prospérer, notamment dans les secteurs de l’économie et de l’administration, provoquant le ressentiment des Cristãos-velhos. La violence anti-juive connaît un paroxysme, à Lisbonne, en 1506. En 1507, le départ des Juifs est autorisé et ils sont des milliers à embarquer avant que l’autorisation ne soit suspendue.

Le crypto-judaïsme inquiète les autorités qui songent à mettre en place l’Inquisition. Dès 1516, la Couronne portugaise effectue des démarches à cet effet. Bien représentés dans l’économie et l’administration, les Cristãos-novos parviennent à entraver le processus en faisant appel à la papauté. Mais la Couronne n’en démord pas et la papauté finit par autoriser la création d’une Inquisition, en 1535. Elle est établie pour une période de trois ans. Les Cristãos-novos parviennent toutefois à en ralentir le fonctionnement, jusqu’en 1547, année à partir de laquelle plus rien ne parvient à la contrarier.

Par l’Inquisition, Espagnols et Portugais obéissent aux mêmes motivations. Toutefois les Juifs sont indispensables au Portugal, qui en a conscience. En Espagne, il existe une classe de Cristãos-novos depuis 1391 ; et ils remplissent les mêmes fonctions sociales que les Juifs. Ils sont bien insérés dans l’économie du pays, ce qui permet de faire passer au second plan d’éventuels problèmes d’orthodoxie religieuse. Le Portugal décide donc de retenir les Juifs et de les convertir massivement afin de parvenir à l’uniformité religieuse.

Le crypto-judaïsme (appelé aussi marranisme) est un phénomène assez complexe. En Espagne comme au Portugal, on distingue trois groupes : les convertis sincères qui deviennent de pieux chrétiens. A ce propos, un certain nombre de religieux et de saints espagnols ont des origines juives ; parmi eux, les deux plus hautes figures du mysticisme espagnol : Santa Teresa de Ávila et San Juan de la Cruz. N’oublions pas l’étrange cas de Salomon ha-Levi, grand-rabbin de Burgos devenu évêque de cette même ville sous le nom de Pablo de Santa María, et celui de ses deux fils, Alfonso de Cartagena et Gonzalo de Santa María, deux grands intellectuels de l’Église devenus eux aussi évêques :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/pablo-de-santa-maria

D’autres se contentent d’une adhésion purement formelle au christianisme. Pour d’autres enfin, les plus nombreux, au Portugal tout au moins, au cours des premières décennies consécutives à la conversion, la fidélité à la foi des ancêtres est primordiale. Au fil du temps, le crypto-judaïsme va favoriser un comportement, une pratique et un système de croyances originaux du fait de sa rupture forcée avec le judaïsme normatif, rabbinique, l’oubli de l’hébreu et l’extrême difficulté voire l’impossibilité de respecter la plupart des prescriptions religieuses, considérant l’hostilité ambiante vécue au quotidien.

Seul l’Ancien Testament maintient ces Cristãos-novos en contact avec la source juive. Ainsi élaborent-ils à partir du Livre leurs rites, leur liturgie et leur credo. Le crypto-judaïsme se transmettant exclusivement d’individu à individu et au sein de la famille, il finit pas élaborer une subculture spécifique qui lui assurera une exceptionnelle longévité due en grande partie à ses capacités d’adaptation. Le courant messianique y trouvera une ambiance favorable, notamment au XVIe siècle. Voir David Reubeni (ou Reuveni) et le marrane Diego Pires (Salomon Molho). David Reubeni, une histoire plutôt fascinante que je me suis promis d’étudier. Ci-joint, un lien biographique (en anglais) mis en ligne par Jewish Virtual Library :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/reuveni-david

Un autre lien (en espagnol) mis en ligne par Sfarad.es – Portal del judaísmo en España :

http://www.sfarad.es/david-reubeni-primer-sionista-historia/

L’Inquisition, tant en Espagne qu’au Portugal, s’acharne tout particulièrement sur les Cristãos-novos. Certains sont « hérétiques » (accusés de judaïser), d’autres non moins observants que les Cristãos-velhos avouent sous la torture et par peur du bûcher tout ce qu’on veut leur faire avouer. La pression de l’Inquisition sur les Cristãos-novos a entre autres effets celui de confirmer les Crypto-juifs dans leur identité particulière au sein du vaste groupe des Cristãos-novos et de favoriser leur perpétuation. L’identité des Cristãos-novos dans leur ensemble est si marquée, notamment au Portugal, qu’ils sont aussi appelés Homens da nação et perçus comme une nation dans la nation.

Les Cristãos-novos du Portugal ne tardèrent pas à quitter un pays toujours plus intolérant et à se disperser dans toute l’Europe et au-delà, mais de préférence en Espagne, le Portugal et l’Espagne formant un même pays de 1580 à 1640 (sous les règnes respectifs de Felipe II, Felipe III et Felipe IV). Parmi les Cristãos-novos portugais se rendant en Espagne, des descendants des expulsés d’Espagne et dans une proportion importante. Ainsi le marranisme qui en Espagne tendait à s’effacer se trouva réactivé par le marranisme portugais, donnant du travail à une Inquisition qui commençait à s’assoupir, préoccupant l’Église et la Couronne et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

 

Olivier Ypsilantis

 

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De l’antijudaïsme, de l’antisémitisme et de l’antisionisme

 

Au printemps 2002, un faux antijuif, un de plus, est généreusement diffusé en France par divers canaux, à commencer par le Parti des musulmans de France. On y mixte « sionisme », « racisme », « fascisme » et même « nazisme ». La pitance ne déplaît pas. Certains citoyens se pourlèchent les babines. Ce faux a pour titre « Le Manifeste (Judéo-Nazi) d’Ariel Sharon », un faux qui prétend mettre en lumière « les origines du génocide actuel des Palestiniens » (sous-titre de ce document). Il y est notamment question d’une prétendue « profession de foi nazie » du général Ariel Sharon qui « résume l’idéologie sioniste ». Son auteur, Mondher Sfar, marxiste tunisien installé en France, antisioniste et négationniste, collaborateur de la « Revue d’histoire révisionniste » fondée par Henri Roques.

Définition du mot « judéophobie » par Pierre-André Taguieff : une mixture d’hostilité, d’aversion et de haine à l’encontre des Juifs, alimentée par des fantasmes et structurée par des légendes et des rumeurs, ce qui permet d’élaborer « le Juif » comme l’ennemi absolu. L’antisémitisme raciste du XIXe siècle n’est qu’une forme particulière et plutôt récente parmi les multiples formes de la haine du Juif. La « nouvelle judéophobie » est une configuration antijuive, post-antisémite, apparue après la guerre des Six Jours (été 1967). Il ne s’agit pas d’une définition « raciale » (les « Sémites ») ; elle n’en est pas moins redoutable que l’antisémitisme historique.

L’alliance entre les milieux islamistes et l’extrême-droite. Voir certains slogans du Groupe Union Défense (G.U.D.) et certaines prises de position publiques de Jean-Marie Le Pen en faveur du monde arabo-musulman. Souvenons-nous de Ahmed Rami, de la station Radio Islam puis du site Internet Radio Islam. Souvenons-nous aussi de Robert Faurisson et de ses disciples anarchistes et trotskystes regroupés autour de « La Vieille Taupe ».

Wikipedia nous apprend que : « “La Vieille Taupe” est à l’origine une librairie d’ultra-gauche dirigée par un collectif militant du même nom, ouverte à Paris en septembre 1965. Cette librairie a fermé ses portes en 1972. Le nom a ensuite été utilisé, à partir de 1979, pour une maison d’édition négationniste, dirigée par un ancien de la librairie ». De cette mixture se dégage une odeur pestilentielle.

 

 

Négationnisme et antisionisme inconditionnels forment une entité. Voir « Les mythes fondateurs de la politique israélienne » de Roger Garaudy, un torche-cul initialement publié par « La Vieille Taupe ». Observez toute cette faune généralement de gauche et d’extrême-gauche, avec une pincée d’extrême-droite, qui s’émeut au sujet de la Palestine et des Palestiniens et qui soutient d’une manière plus ou moins visible les manifestations pro-palestiniennes. Dans cette faune des cloaques, des représentants du P.C.F., de la L.C.R., de la C.N.T., des militants anti-mondialisation (style A.T.T.A.C.) et antiracistes (style M.R.A.P.) et j’en passe, en compagnie d’organisations franco-palestiniennes et d’islamistes divers. Ces « antiracistes » et « antifascistes » braillent, sûrs d’eux-mêmes, incapables de percevoir l’effrayante contradiction : « Mort à Israël ! » et « Mort aux Juifs ! », le Juif non pas « racial » mais « sioniste », d’où leur bonne conscience et le sentiment qu’ils valent mieux que ceux qu’ils dénoncent, « fascistes » et « nazis », une bonne conscience qui leur permet de passer à l’étape suivante et d’accuser les « Juifs sionistes » (et les « sionistes » en général) de racisme. Cette accusation est enveloppée dans de la sucrerie à base d’idées sublimes et de nobles sentiments. On désigne « les victimes » (les Palestiniens) et « les bourreaux » (les Israéliens), on les départage suivant une ligne tracée sans reprise. On se met bien entendu du côté « des victimes » (il s’agit d’abord d’œuvrer l’air de rien à sa propre promotion dans l’ordre du Vrai – du Beau – du Bien), puis on enchaîne les slogans. L’instrumentalisation de l’humanisme et de l’antiracisme à des fins antijuives est au cœur de la nouvelle judéophobie. Le père José Bové, cet antimondialiste, a attribué, au printemps 2002, les violences antijuives en France aux services secrets israéliens. Ben voyons. L’individu en question a osé dire : « Il faut se demander à qui profite le crime. Je dénonce tous les actes visant des lieux de culte. Mais je crois que le gouvernement israélien et ses services secrets ont intérêt à créer une certaine psychose, à faire croire qu’un climat antisémite s’est installé en France, pour mieux détourner les regards ». Parvenu à ce degré d’ignominie, il ne sert à rien d’argumenter : un bon coup de poing en pleine gueule s’impose, à moins que l’on ne préfère une gifle retentissante.

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« Nuremberg ou la Terre promise » de Maurice Bardèche, suivi du « Mensonge d’Ulysse » de Paul Rassinier : le négationnisme fourbit ses armes.

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Que des dhimmis fondent un État, Israël, et sur des terres qui avaient été musulmanes à un moment de leur histoire, voilà qui perturbait fortement les circuits mentaux des Arabo-musulmans. Ainsi, le refus de l’existence d’Israël devint-il partie constitutive de l’identité arabe. La destruction de l’État juif devint « la condition ontologique de la survie arabe » selon les mots de Georges Bensoussan. L’antisionisme arabe (pour ne citer que lui) graille dans les dépôts d’ordures ; à son menu gastronomique, des infamies concoctées chez les Chrétiens avec, notamment, l’accusation de meurtre rituel (voir « Le Talmud, les Juifs et les sacrifices humains » publié par un journal égyptien). Bien d’autres écrits de cet acabit circulent dans le monde arabe et plus généralement musulman où l’antisionisme cède volontiers la place à de l’antisémitisme pur et dur dans le style de l’hebdomadaire « Der Sürmer » de Julius Streicher, la plus ordurière publication nazie. Le monde musulman a réactivé un ragot d’abord propagé dans le monde chrétien. A ce propos, je rappelle volontiers que l’antisémitisme est une maladie très contagieuse ; on en a ici un excellent exemple.

Du mépris des Juifs à la haine d’Israël qui transmue ce mépris en volonté meurtrière. Cet antisémitisme a été activé par des spécialistes nazis, parmi lesquels, en figure de proue, Johann von Leers, converti à l’islam et responsable de la propagande antisémite dans l’Égypte de Nasser. Dans les années 1950, nombreux sont les spécialistes nazis de la Shoah qui offrent leurs « compétences » à ce pays. Le discours antisémite est ravaudé et nettoyé afin de paraître plus présentable : il se fait antisionisme.  Le sionisme devient ainsi le parangon du Mal en politique. L’État d’Israël est jugé colonial et raciste ; et, de la sorte, en le combattant, se trouve-t-on automatiquement, sans même y penser, dans le camp du Bien, au côté de l’Opprimé par excellence : le Palestinien ! Des citoyens d’obédiences très diverses graillent dans ces dépôts d’ordures.

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Le discours des auteurs de l’Antiquité est souvent hostile aux Juifs. Quelques-uns d’entre eux leur sont favorables, comme Théophraste, disciple d’Aristote, qui voit les Juifs comme une race de philosophes. Cette hostilité anti-judaïque est activée par une méconnaissance de la culture juive et ses pratiques, et d’abord sur la nature du dieu des Juifs. Des auteurs par ailleurs très sérieux se perdent en ragots sur les Juifs, ce qui est d’autant plus surprenant que les Juifs vivent partout dans l’Empire romain, notamment dans les grandes villes, à commencer par Rome. Parmi les nombreux racontars, ceux de Plutarque qui déclare que le dieu des Juifs est Bacchus en se fondant sur de supposées ressemblances entre les rites des Juifs et ceux dédiés à Bacchus. D’autres, comme l’historien Démocrite, s’embarrassent encore moins. Ce dernier déclare que les Juifs adorent une tête d’âne en or et que tous les sept ans ils capturent un étranger et l’immolent en le découpant en petits morceaux. On voit que l’accusation de crime rituel a été concoctée bien des siècles avant l’affaire Guillaume de Norwich, en 1144. Cette accusation va se propager des terres chrétiennes aux terres d’islam.

 

Gravure relative au prétendu crime rituel du petit Simon de Trente (1475).

 

Cette accusation de crime rituel est propagée par Apion que Flavius Josèphe s’emploie à réfuter. Le thème de l’âne se retrouve dans l’antijudaïsme d’alors. Il existe un célèbre graffito anti-chrétien à Rome qui montre un crucifié à tête d’âne, une représentation probablement héritée de l’antijudaïsme, les premiers Chrétiens étant considérés comme membres d’une secte juive et les Juifs étant supposés adorer un dieu à tête d’âne. De fait, les Grecs et les Romains sont perturbés par le caractère immatériel du dieu des Juifs. Au temps des grandes révoltes contre la domination étrangère (entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle ap. J.-C.), les Juifs se montrent intraitables sur la question de la représentation. Il existe plusieurs récits à ce sujet. On sait par exemple que lorsque Hérode fit placer un aigle d’or sur la porte du Temple, de très violentes émeutes s’en suivirent.

Tacite quant à lui mêle informations fiables et ragots. Juvénal rapporte que Moïse a enseigné aux Juifs de ne jamais indiquer son chemin à un étranger. Mais d’où viennent donc ces racontars ? Maurice Sartre, professeur d’histoire ancienne à l’université de Tours, signale une tradition égyptienne selon laquelle Grecs et Romains auraient puisé. Voir « Histoire de l’Égypte » du prêtre égyptien Manéthon, écrit en grec, au IIIe siècle av. J.-C.

Comment expliquer que des esprits par ailleurs critiques se soient laissés aller à de tels ragots ? Les raisons sont probablement multiples et diverses. L’une d’elles paraît assez claire : la reprise en main, en Judée, entre l’époque maccabéenne et celle de Bar-Kokhba (soit entre 167/164 av. J.-C. et 132/135 ap. J.-C.), de la communauté juive par des responsables rigoristes inquiets de son hellénisation. Il leur fallait marquer la différence afin de s’opposer à l’assimilation.

Olivier Ypsilantis

 

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La bataille d’Issos

 

J’ai écrit sur ce blog un article dédié la bataille d’Arbèles (ou Gaugamèles), intitulé « Arbèles (1eroctobre 331 av. J.-C.) ». Je propose à présent un compte-rendu d’une bataille non moins extraordinaire, l’une des plus grandes batailles de l’Antiquité, connue du grand public par cette mosaïque trouvée à Pompéi et exposée au Museo archeologico nazionale di Napoli, une mosaïque hellénistique datée du IIe siècle av. J.-C., mais aussi par la peinture d’Albrecht Altdorfer réalisée en 1528-1529 et exposée à la Alte Pinakothek, München.

La bataille d’Issos (333 av. J.-C.) est l’une des trois batailles majeures livrées par Alexandre le Grand pour la conquête de l’Asie. Elle se place entre Le Granique (mai 334 av. J.-C.) et Arbèles. Issos est situé dans la plaine d’Adana, dans l’actuelle Turquie.

Au printemps 334 av. J.-C., Alexandre et son armée quittent la capitale de la Macédoine, Pella, pour une expédition de onze années en Asie. Alexandre laisse l’un de ses généraux, fidèles entre tous, Antipater, comme régent de la Macédoine. L’armée qu’il conduit n’est pas considérable : vingt mille fantassins, quatre mille cavaliers, sept mille archers et à peine neuf cents auxiliaires. L’armée perse comprend cinquante mille mercenaires (parmi lesquels de nombreux Grecs), trente mille Immortels (qui constituent la garde personnelle de Darius III) ainsi que des contingents constitués de divers peuples des montagnes. Les principales villes de l’Empire achéménide sont puissamment fortifiées et Darius III dispose d’un trésor illimité pour maintenir la cohésion de son immense empire, tandis que le trésor dont dispose Alexandre, à Pella, est presqu’épuisé. Darius III a par ailleurs sous ses ordres près de quatre cents embarcations, ce qui lui permet de contrôler les côtes d’Asie mineure.

L’Empire achéménide connaît une phase de paix et de postérité lorsqu’Alexandre l’attaque. Darius III a succédé à Artaxerxés III, Artaxerxés III qui avait passé quinze années à rétablir l’intégrité territoriale de l’Empire dans une suite d’actions qui avait culminé par le contrôle de l’Égypte et qui s’apprêtait à soumettre les Grecs, avec l’appui de partis anti-macédoniens dans certaines cités, avant de finir assassiné.

 

 

Arrivés en Asie Mineure, les Macédoniens espèrent pouvoir compter sur l’appui des cités grecques d’Asie Mineure sous domination perse. Mais ces cités économiquement prospères, en partie grâce à l’administration perse, observent non sans inquiétude l’arrivée des armées « libératrices ». Alexandre commence donc par rencontrer une forte résistance dès son entrée en Asie Mineure, notamment à Milet et à Halicarnasse. Toutefois, sa première grande victoire sur les Perses, au Granique, va lui permettre d’asseoir son prestige auprès des Grecs d’Asie Mineure. Et tout en poursuivant son avance, Alexandre va s’employer à assurer ses arrières en commençant par s’attirer la sympathie des peuples des régions qu’il soumet. Plutôt que d’avancer massivement, il divise ses forces : il confie à Parménion le gros de ses troupes tandis qu’il descend vers le sud, en longeant la côte d’Asie Mineure ; et à Gordion, il fait sa jonction avec Parménion. Il y séjourne (la durée de ce séjour reste très imprécise), ce qui permet à Darius III d’augmenter considérablement son armée.

Mais les Perses vont commettre une grave erreur. Tandis que Darius III attend des renforts à Babylone, Alexandre avance dans le Sud ; il longe les hautes terres arides du Capadocce en plein mois d’août. Entre Darius et Alexandre, les monts Taurus, seulement franchissables par un long défilé encaissé et sinueux. Alexandre s’y engage, inquiet. Une fois encore, la chance est de son côté. Le satrape perse de Cilicie, Arsamès, qui garde les portes de ce défilé, en retire le gros de ses forces afin d’attaquer l’arrière-garde macédonienne. En vain. Armasès met alors en pratique la politique de la terre brûlée. Alexandre qui est sorti de ce défilé envoie Parménion pour le devancer, ce qui lui permet de mettre la main sur Tarse avant que la ville ne soit détruite. Alexandre y entre début septembre 333 av. J.-C. Épuisée par la traversée des monts Taurus, son armée se repose dans les eaux fraîches et claires du Cydnus. Alexandre qui s’y baigne est pris d’un malaise et est retiré de l’eau à moitié inconscient. Une pneumonie est diagnostiquée. Les médecins ne savent que faire. Pourtant, en quelques jours, Alexandre est sur pied et se présente à son armée. Il décide de rester une ou deux semaines à Tarse pour y refaire ses forces et il envoie Parménion surveiller Darius III. Alexandre met à profit ce séjour pour frapper son propre monnayage à partir du trésor de Tarse. Il sait qu’il lui faut se comporter comme l’Achéménide et, ainsi, être considéré comme son continuateur et asseoir son pouvoir dans cet Empire qu’il veut soumettre.

Alexandre poursuit son avance en Cilicie et fait halte dans plusieurs villes à la recherche d’appuis, une opération de charme, en quelque sorte, menée en quelques jours à peine. Il quitte Tarse pour se porter à la rencontre de Parménion à Castabala. Ce dernier lui confirme que Darius va établir son campement à l’est des Portes de Syrie. Parménion conseille à Alexandre de positionner ses forces à Issos et d’y attendre l’armée perse. L’espace y étant plus réduit, cette dernière, plus nombreuse, ne pourra s’y déployer et  l’encercler. Par ailleurs, à partir d’Issos, Alexandre pourrait anticiper les actions des Perses et quelque soit le passage choisi par ces derniers. Mais Alexandre juge que si Darius décide de faire mouvement, ce sera en direction des Portes de Syrie, plus proches et où la vaste plaine de Syrie constitue un champ de bataille approprié pour son armée supérieure en nombre, un champ de bataille où opérer de larges mouvements d’encerclement.

Alexandre quitte Issos et se dirige vers le sud, vers Myriandrus où il établit un campement face à un passage ; mais l’ennemi n’y paraît pas. Darius n’attendait que cela pour pénétrer dans la vaste plaine par un autre passage, au nord, et sans encombre. Ainsi s’est-il placé sur les arrières d’Alexandre qui n’a d’autres choix que l’attaquer. Et en cas de défaite, ce dernier ne pourra battre en retraite vers la Macédoine. Darius se porte rapidement de Castabala à Issos avant de s’arrêter le long de la rive nord du Pinarus où il dispose ses forces sur la défensive. Ainsi, comme au Granique, une rivière sépare les deux armées. Il est vrai que dans ce cas bien peu d’eau coule. Le lit de cette rivière n’en constitue pas moins un élément tactique d’importance.

Alexandre est donc contraint au combat, avec cet ennemi positionné sur ses arrières. Alexandre a-t-il regretté de ne pas avoir suivi les conseils de Parménion ? Personne ne le saura jamais. S’il les avait suivis, il occuperait à présent la position qu’occupe Darius. Mais il doit faire demi-tour, imposer une rude marche à ses soldats, puis les disposer en ordre de bataille et les engager sans même leur accorder un peu de repos. Et pourtant…

Les Perses campent sur leurs positions, probablement satisfaits d’avoir gagné la première manche. Il ne leur reste plus qu’à attendre Alexandre sans bouger. L’historien peut se poser la question sans pouvoir toutefois y répondre : Alexandre aurait-il remporté la victoire s’il avait occupé la position qu’occupe Darius, s’il avait été sur la défensive, dans l’attente d’un ennemi supérieur en nombre ? En dépit de la fatigue, les troupes d’Alexandre ont bon moral ; l’optimisme du jeune roi est contagieux.

En fin de journée, Alexandre arrive sur la rive sud du Pinarus. Tout en continuant à avancer, son infanterie se dispose en ligne à mesure que le terrain le lui permet, avec bataillons d’infanterie côte-à-côte. Il prend soin de laisser son aile gauche collée à la Méditerranée tout en s’étirant sur sa droite jusqu’aux premières hauteurs. Puis il fait avancer la cavalerie, placée pour l’essentiel sous son commandement, sur son aile droite et confie son aile gauche à Parménion. Le point faible des Perses est leur infanterie tandis que l’infanterie macédonienne est la meilleure du monde, une véritable mécanique qui enfonce tout.

Conscient de l’inefficacité de son infanterie face aux phalanges macédoniennes, Darius la fait reculer en deuxième position et place devant elle les Immortels, des Iraniens ; et il se place en personne juste derrière eux. Sur ses flancs, en appui, environ dix mille mercenaires grecs et deux grandes unités d’infanterie légère perse. Alors que la bataille est sur le point de s’engager, Darius qui a retenu la leçon du Granique veut à tout prix éviter une attaque sur ses flancs. Ainsi fait-il faire mouvement à sa cavalerie qu’il positionne devant Parménion, sur l’aile gauche des Macédoniens ; puis il positionne deux grandes formations sur les contreforts de la montagne, sur l’aile droite des Macédoniens, l’une d’elle légèrement derrière ces derniers. Ainsi Darius espère-t-il bloquer toute attaque tant sur sa gauche (où Alexandre est supposé attaquer pour le déborder) que sur sa droite. Alexandre réagit immédiatement. Il renforce son aile gauche avec notamment de la cavalerie qu’il prend soin de cacher derrière des carrés de la phalange. Les forces perses positionnées dans les hauteurs hésitent à attaquer. Alexandre prend l’initiative et les met en déroute. Il laisse environ trois cents cavaliers surveiller leur retraite et fait revenir ses forces engagées de ce côté afin de les repositionner et, ainsi, éviter l’encerclement. Alors que les Macédoniens sont à portée des archers perses, Alexandre fait arrêter son armée et laisse l’initiative aux Perses. Mais ces derniers n’attaquent pas et Darius se tient toujours derrière ses Immortels.

La nuit va tomber ; Alexandre décide de passer à l’attaque. Il mène la charge sur son aile droite ; mais le centre constitué par les carrés de la phalange reste bloqué le long du lit de la rivière et perd contact avec la cavalerie, sur sa droite. Une dangereuse ouverture se forme dans le dispositif macédonien et Alexandre ne peut la colmater tant qu’il n’a pas écrasé l’aile gauche de Darius et, ainsi, écarté tout risque d’encerclement. Il n’a pas le choix. Cette ouverture n’échappe pas aux mercenaires grecs au service de Darius qui attaquent dans le but d’encercler l’ennemi, à commencer par la phalange. C’est l’un des moments cruciaux de cette bataille. Les Macédoniens perdent cent vingt officiers mais plutôt que de venir en aide à son centre, Alexandre juge préférable d’engager sa cavalerie contre l’aile droite des Perses qu’il a commencé à envelopper et où se trouvent les Immortel et Darius. Tuer ou capturer Darius reviendrait à porter un coup décisif à l’Empire achéménide. Oxathrès, frère de Darius et commandant des Immortels, résiste avec l’énergie du désespoir. Darius est pris dans un indescriptible chaos. Sa garde est bousculée, décimée. Épouvanté, il finit par perdre le contrôle de lui-même et oubliant le protocole, il saisit les rênes de son attelage et s’enfuit.

 

 

L’aile gauche et le centre de l’armée d’Alexandre sont menacés. Comme à Gaugamèles, Alexandre renonce d’abord à poursuivre le Darius et met en mouvement son aile droite, attaque les mercenaires grecs sur leur flanc gauche et les oblige à reculer et  à refranchir le Pinarus. Lorsque la cavalerie lourde de Nabarzane comprend la situation et apprend que Darius s’est enfui, elle s’enfuit à son tour.

Après avoir stabilisé la situation, Alexandre se met à poursuivre Darius ; mais ce dernier a pris une sérieuse avance après avoir abandonné son attelage pour un cheval. Par ailleurs, la débandade de l’armée perse rend difficile une telle poursuite. A la tombée de la nuit, et après avoir parcouru une quarantaine de kilomètres, Alexandre s’arrête. Il a néanmoins capturé la mère, l’épouse et les fils de Darius qu’il traite avec les honneurs dus à leur rang.

La victoire d’Issos ouvre à Alexandre la voie vers la Palestine et l’Égypte. Il s’y dirigera l’année suivante, après avoir pris le contrôle de toute la côte phénicienne. La ville d’Alexandrie sera fondée en 332 av. J.-C. pour commémorer cette victoire majeure. Alexandre réorganise sans tarder une armée de cinquante mille hommes avant de s’emparer de toutes les terres entre le Tigre et l’Euphrate. Darius va lui aussi réorganiser une armée, bien plus nombreuse que celle d’Alexandre. Le grand affrontement aura lieu à Gaugamèles, dans l’actuel Irak, une défaite définitive pour Darius.

Les conquêtes d’Alexandre sont jalonnées de multiples combats. Mais dans ses immenses conquêtes, quatre batailles ressortent : Le Granique, Issos, Gaugamèles et Hydaspes (326 av. J.-C.) qui fait suite à la chute de l’Empire achéménide, une bataille contre Porus l’Indien qui exerce sa souveraineté sur un territoire compris entre le Jhelum et le Chenab, soit l’actuel Pakistan. C’est au cours de cette bataille que la cavalerie macédonienne affrontera les éléphants de guerre.

Ci-joint, une vidéo en trois parties consacrée à la bataille d’Issos (Battle of Issus) :

https://www.youtube.com/watch?v=PoKAdLcrrMo

https://www.youtube.com/watch?v=4V40XmFQYZo

https://www.youtube.com/watch?v=0Fc2ls5glKA

Olivier Ypsilantis

 

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La philosophie juive – 2/2

 

Autre philosophe juif, un contemporain de Gabirol, Bahya ibn Paqûda de Saragosse, auteur d’un des livres les plus populaires dans le monde juif médiéval, « Les Devoirs du cœur », traduit par André Chouraqui :

http://www.akadem.org/medias/documents/Bahyia-Doc1.pdf

Ce livre offre une présentation systématique de l’éthique juive. Comme son titre l’indique, il invite à la dévotion mais aussi à l’étude de la philosophie et des sciences naturelles et autres disciplines afférentes, autant d’études qui ne peuvent qu’augmenter l’admiration de l’homme pour son Créateur et la Création dans laquelle s’inscrivent tous les hommes. Bahya ibn Paqûda est le premier philosophe juif pour lequel la pensée philosophique, plus qu’une apologétique, est un devoir religieux mais aussi intellectuel et un commandement divin.

Judah Halevi s’emploie à démontrer l’excellence du judaïsme par rapport au christianisme et à l’islam avec « un livre d’arguments et de démonstrations en aide à la foi dépréciée », un livre rédigé sous la forme d’un dialogue entre un érudit juif et le roi des Khazars. Judah Halevi est le premier à distinguer la philosophie de la Révélation, « entre le Dieu d’Aristote et le Dieu d’Abraham ». Il insiste sur la vérité de la Révélation, non pas limitée à un individu, avec sa charge de subjectivisme voire d’illusion, mais s’adressant à tout un peuple, Israël sur le mont Sinaï. Pour Judah Halevi, cette révélation – la Révélation – est le fondement et la source de toute connaissance religieuse et elle garantit la suprématie de la foi d’Israël.

 

Une épreuve extraite du « Diwan » annotée de la main de Judah Halevi

 

Ainsi Israël est-il le peuple de la Révélation et de la prophétie. Cette élection se retrouve dans la nature, d’où les règnes : minéral, végétal, animal, humain. Dans le règne humain, certains individus sont doués d’une faculté divine, l’esprit prophétique, une faculté placée par Dieu en Adam, Sa création, transmise par une descendance ininterrompue et choisie jusqu’aux fils de Jacob avant de passer à toute la communauté d’Israël. En vertu de ces facultés héréditaires, Israël a été élu par Dieu pout être le Peuple de la Prophétie. Tous les Juifs, au moins potentiellement, devinrent porteurs de cet esprit, un esprit terriblement variable selon les circonstances et le milieu ambiant, d’où l’importance de la Torah (à commencer par les commandements rituels) et de la Terre Sainte.

Les commandements de la Torah (à commencer par les commandements rituels) sont considérés par Judah Halevi comme des sacrements qui canalisent les énergies spirituelles et activent l’esprit prophétique. La Terre Sainte a elle aussi une qualité sacramentelle et offre un environnement physique favorable à cet esprit. L’association Torah / Terre Sainte fortifie chacun de ses termes. Ajoutons-y l’hébreu, une langue qui par sa structure même et sa force expressive est le plus sûr moyen d’entrer en contact avec l’esprit prophétique. Cette vision nationaliste n’est pas enfermée en elle-même. Israël, peuple élu, est, nous dit Judah Halevi, le cœur des nations. Israël est plus sensible aux afflictions et aux souffrances du monde et, en même temps, il procure à l’humanité civilisée son énergie morale et spirituelle. Toutes les nations possèdent cet esprit prophétique mais à un degré moindre. Lorsqu’adviendra le règne messianique, elles atteindront le degré atteint par Israël.

Cette défense de la foi d’Israël, comme de la foi en général, se vit fragilisée par le progrès des études physiques chez les Arabes au XIe siècle, ce qui conduisit à l’abandon graduel de la spiritualité néo-platonicienne en faveur du rationalisme aristotélicien qui imposait la conception d’un Univers éternel et incréé où l’action de la Providence ne pouvait avoir la moindre incidence sur la Nature et l’Histoire.

Abraham ibn Daud relève le défi avec « La Foi exaltée », première tentative faite par un philosophe juif pour harmoniser l’aristotélisme et le judaïsme. Son postulat est qu’il n’y a pas de conflit entre religion et philosophie. Il part de l’argument le plus direct d’Aristote, basé sur la théorie de la nature du mouvement (voir détails). Il envisage Dieu comme Celui qui met en mouvement. Par ailleurs, il développe la notion d’existence nécessaire élaborée par Avicenne et Al-Farabi (voir détails). Cette tentative d’interpréter le judaïsme sur un mode aristotélicien préparait le chemin à Maïmonide.

Je passe sur la présentation qu’Isidore Epstein fait de Maïmonide pour en venir brièvement à son influence. Le « Guide des égarés » fut traduit du vivant de son auteur et ainsi exerça-t-il également une immense influence sur le monde juif non-arabophone. Par ailleurs, une traduction en latin influença le monde chrétien latin au Moyen-Âge, en particulier Saint Thomas d’Aquin. Dans les communautés juives, ce livre fut adopté par les classes cultivées comme le texte philosophique par excellence.

Au XIIIe et XIVe siècle, l’œuvre de Maïmonide est controversée, tant sur le plan religieux que philosophique. Parmi ses principaux détracteurs, Levi ben Gerson, le seul Juif aristotélicien qui puisse être comparé à Maïmonide en termes de capacité spéculative. Levi ben Gerson commence par affirmer que Dieu n’est pas l’Absolu inconnaissable des néo-platoniciens mais la Pensée la plus élevée, d’où, selon lui, la possibilité de concevoir que Dieu ait des attributs positifs sans porter atteinte à l’unité divine. Par ailleurs, il s’oppose radicalement à Maïmonide sur la doctrine de la Création puisqu’il plaide en faveur d’un Univers incréé qu’il met en rapport avec l’Unité de Dieu : Dieu n’a pas créé la matière – indépendante de Lui –, Il a donné forme à la matière, à l’informe.

 

Ceci pourrait être un autographe de Maïmonide (Genizah Fragments. Cambridge University Library)

 

Autre critique de Maïmonide en la personne de Hasdai Crescas qui vécut dans une Espagne où l’aristotélisme dominait la pensée religieuse-philosophique juive. C’est lui qui va desserrer l’étreinte qui menace d’étouffer la spécificité de la pensée juive. Ainsi, dans « Lumière de l’Éternel » attaque-t-il Aristote sans ménager Maïmonide. Dans une suite d’arguments à caractère analytique, il démontre l’existence d’une série infinie de causes qui démolissent la structure des vingt-six propositions sur lesquelles Maïmonide appuie ses preuves de l’existence de Dieu. Afin de prouver Son existence, il en revient à l’idée de nécessaire existence, de l’Univers envisagé non comme une nécessité naturelle de cause à effet mais comme le produit de la volonté de Dieu dont le plus haut attribut est l’Amour et dont la Création est la manifestation même de Son amour. Ainsi la création ex nihilo est-elle la marque de la volonté de Dieu et de Son amour, libres de toute influence extérieure.

De la sorte, Hasdai Crescas s’efforce de concilier le judaïsme et la théorie aristotélicienne de l’Univers. Cette conception de la Création comme acte nécessaire de l’Amour divin l’amène à placer la volonté et l’émotion au-dessus de la connaissance intellectuelle et de la pure raison, s’opposant ainsi à Maïmonide dans sa relation de l’homme à Dieu. Cette préséance donnée à l’Amour sur l’Intellect prépare son ample critique de Maïmonide qui ne distingue pas entre doctrines (fondamentales) et croyances (qui bien qu’obligatoires sont secondaires). Hasdai Crescas classe les dogmes du judaïsme en trois catégories : Principes fondamentaux, ceux dont le judaïsme ne peut faire l’économie sous peine de disparaître ; Vraies croyances, dont la négation conduit à l’hérésie mais ne porte pas de coup décisif au judaïsme ; Opinions, qui bien qu’appartenant au corpus du judaïsme sont laissées à l’appréciation de chacun.

Dans les Principes fondamentaux, Hasdai Crescas inclut l’Amour de Dieu, totalement absent du credo de Maïmonide. Par ailleurs, la résurrection (et la vie éternelle) et la rétribution, fondamentales pour Maïmonide, sont envisagées par Hasdai Crescas comme simples « croyances ». Simples croyances également, et contrairement à Maïmonide, l’éternité de la Torah, la suprématie de Moïse comme prophète, la venue du Messie, l’efficacité de la prière et de la pénitence (sur ce dernier point, on pourrait voir une réaction face aux Chrétiens). Dans les Opinions, on retiendra sur le plan intellectuel : 1. Un moteur premier. 2. L’impossibilité d’appréhender l’essence divine ; sur le plan des superstitions : 1. La localisation précise du Paradis et de l’Enfer. 2. Les démons. 3. Les talismans et les amulettes. Le déterminisme que suppose la Volonté divine n’étouffe pas le libre-arbitre que Hasdai Crescas classe parmi les Principes fondamentaux (à détailler).

Après Hasdai Crescas et son disciple Joseph Albo, la philosophie juive va connaître un long déclin. Joseph Albo est l’auteur d’un traité d’une grande clarté intitulé « Livre des Principes ». Face aux attaques de plus en plus systématiques de l’Église, il expose les beautés du judaïsme. (Il me faudra lui consacrer un article à part).

Isidore Epstein accorde dans ce chapitre une place très réduite à Isaac Abravanel. Je n’en rendrai donc pas compte, tout en me permettant de signaler l’article que j’ai consacré à ce philosophe sur ce blog même, sous le titre : « La philosophie d’Isaac Abravanel » :

http://zakhor-online.com/?p=9202

Le cycle de la philosophie juive médiévale ouvert par Saadia se referme avec Joseph Albo. A partir d’alors, il y eut un certain nombre de philosophes juifs (parmi lesquels Spinoza, dont la philosophie est enracinée dans l’héritage judaïque) mais il n’y eut pas à proprement parler de philosophie juive. La répression conduite par l’Église et l’expulsion des Juifs d’Espagne eurent raison des possibilités qu’offrait cette philosophie.

 

Olivier Ypsilantis

 

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La philosophie juive – 1/2

 

Cet article s’appuie sur la traduction portugaise de « Judaism: A Historical Presentation » (chez Penguin Books Ltd., 1959), « Judaísmo » (chez Editoria Ulisseia, 1959), du rabbin Isidore Epstein (traduction de l’anglais au portugais d’Álvaro Cabral), plus précisément sur le chapitre XVIII intitulé « Filosofia judaica ». J’ai choisi de m’arrêter sur ce chapitre pour une raison simple : nombreux sont les spécialistes, Juifs et non-Juifs, qui se posent la question (nullement malveillante) : il existe des philosophes juifs mais existe-t-il une philosophie juive ?

Rabbi Dr. Isidore Epstein (1894-1962), surtout connu pour avoir été le maître d’œuvre de la première traduction intégrale et publication en anglais du Talmud de Babylone (Soncino Hebrew/English Babylonian Talmud).

 

Isidore Epstein ouvre ce chapitre en déclarant qu’il n’existe pas de philosophie juive au sens strict du mot, la philosophie faisant appel à la raison et à l’expérience alors que le judaïsme fait appel à la révélation et à la tradition. Pourtant, les arguments qui procèdent de la raison et de l’expérience ne sont pas rares dans la Bible. Ainsi l’esprit de curiosité et le scepticisme, caractéristiques de la démarche philosophique, sont perceptibles dans la Bible, en particulier dans l’Ecclésiaste.  Cette inclinaison au rationalisme permit aux Sages d’Israël d’atteindre une conception spirituelle de Dieu en dépit des traces d’anthropomorphisme, nombreuses dans le Livre. Ces Sages arrivèrent d’eux-mêmes à la conclusion selon laquelle ces anthropomorphismes étaient de simples procédés destinés à impressionner l’homme et à le rendre plus attentif au discours biblique. J’ai découvert il y a peu ce commentaire de l’Ecclésiaste par Frédéric Schiffter. Je l’ai trouvé sympathique, à la fois léger et aigu :

https://www.youtube.com/watch?v=iCXk4aNZjWo

Cette tendance anti-anthropomorphique est déjà à l’œuvre dans les Tikkun soferim attribués à Esdras. On note une même tendance dans les traductions araméennes de la Bible (Targumim) mais aussi dans les traductions grecques. Et, précise Isidore Epstein, ces traducteurs n’étaient que des traducteurs et non des philosophes influencés par la philosophie grecque.

C’est le rationalisme qui a conduit les Talmudistes à élaborer à partir de la Bible la philosophie du judaïsme. A ce propos, on ne peut nier l’influence des idées grecques sur le judaïsme talmudique primitif ; mais si elles furent admises, c’est aussi parce qu’elles étaient considérées comme inhérentes au judaïsme (à détailler).

Vers le IIe siècle avant J.-C., au contact des Grecs, la pensée philosophique se répandit chez les Juifs d’Alexandrie. Premier produit de cette influence, Le Livre des Connaissances qui dénonce l’idolâtrie, les mœurs et les coutumes du paganisme, exalte la sagesse, le monothéisme et la foi en un Dieu personnel. L’influence grecque sur l’auteur est claire (à détailler).

Le principal représentant de la philosophie juive à Alexandrie est Philon. C’est lui qui se fixe comme tâche de concilier la théologie scripturale du judaïsme et la philosophie grecque. L’essentiel de son œuvre volumineuse est constitué de commentaires des Écritures hébraïques, une recherche qui, espère-t-il, lui permettra d’y trouver toutes les idées recueillies chez les Grecs, spécialement chez Platon. Pour ce faire, Philon utilise la méthode d’interprétation allégorique, étant entendu que tous les matériaux charriés par les Écritures hébraïques sont sujets à allégories. Il ne nie pas l’historicité des événements rapportés ou le caractère impératif des lois d’Israël. Il laisse simplement entendre que ce qui est rapporté dans la Bible n’est pas destiné à servir à l’homme de guide au quotidien mais à l’inviter vers les hauteurs de la pensée philosophique. La plus importante contribution philosophique de Philon à l’histoire de la pensée philosophico-religieuse est le concept de Logos (traduit en portugais par palavra), une notion grecque qu’il amplifie jusqu’à en faire une personne, « le second Dieu » ou « le fils de Dieu », un instrument de Dieu par lequel Celui-ci se révèle. Le Logos est inférieur à Dieu (rien à voir avec « le Verbe s’est fait chair » des Chrétiens) mais il est le point de passage obligé vers Lui. Selon Philon, Dieu est sans attribut, sans défaut ou qualité. Il est pur être dont on ne peut rien dire. Il est unité statique à jamais inaltérable et pur intellect (immatériel donc). Ainsi Philon parvient-il à concilier son inclinaison franchement platonicienne avec le Dieu de la Bible, Dieu à la fois inatteignable et indicible mais ayant partie liée avec l’homme et le monde – Ses créations.

 

La traduction portugaise de « Judaism: A Historical Presentation » (chez Penguin Books Ltd., 1959), « Judaísmo » (chez Editoria Ulisseia, 1959), du rabbin Isidore Epstein (traduction de l’anglais au portugais d’Álvaro Cabral)

 

Mais la notion de Logos est radicalement étrangère au judaïsme. Le Dieu de la Bible est un Dieu vivant. Il fait appel à des intermédiaires pour qu’ils accomplissent Sa volonté – Il n’est en aucune manière inactif. Faire du Logos un deuxième Dieu (un Dieu secondaire) porte atteinte au rigoureux monothéisme juif. Par ailleurs, la méthode allégorique qui réduit les Écritures hébraïques à un traité de métaphysique grecque n’est pas acceptable pour le judaïsme. Certes, le talmudiste fait à l’occasion appel à l’allégorie mais sans jamais réduire la Bible à un guide de contemplation extatique. Philon allégorise jusqu’aux parties narratives de la Bible, poussant ainsi de côté leurs significations historique et nationale relatives au peuple juif. Tout ceci explique le peu d’influence de Philon sur la pensée juive et sa grande influence sur les Pères de l’Église qui trouvèrent là nombre de matériaux pour élaborer cette synthèse pensée juive / pensée chrétienne qui donnera la théologie chrétienne. Ce n’est qu’au Xe siècle, avec l’introduction de la pensée grecque dans le monde musulman, que s’affirme une philosophie juive et elle ne sera pas sans conséquence sur la pensée religieuse juive. De nombreux penseurs juifs participent à ce mouvement. Nous ne retiendrons dans les lignes qui suivent que ceux qui ont eu une influence majeure sur le judaïsme.

Commençons avec Saadia. Il est très influencé par une école de théologie musulmane qui envisage la raison comme moyen de parvenir à la connaissance théologique. Pour Saadia, tout conflit entre révélation et raison est inconcevable étant donné que l’une et l’autre tirent leur origine de Dieu et que l’une ne peut se passer de l’autre pour avancer dans le chemin vers la vérité. Par ailleurs, Saadia examine à la lumière de la raison les vérités révélées du judaïsme. Tout en exposant ses propres vues, il combat ce qui s’y oppose. Par exemple, il rejette la doctrine de cette école de théologie qui refuse le rapport raisonnable de cause à effet (loi naturelle) et qui ne voit comme cause de toute chose que la volonté de Dieu. Par ailleurs, en accord avec ces théologiens musulmans, Saadia considère la Création comme la preuve la plus patente de l’existence de Dieu. Il ouvre l’exposé de son système philosophique en affirmant que le monde a été créé ex nihilo et dans le temps, ce qui lui donne la possibilité d’affirmer l’existence d’un Créateur éternel, omniscient, omnipotent et un (s’opposant ainsi à la Trinité des Chrétiens et au Dualisme des Perses), pur esprit dénué de tout attribut et propriété physique. En conséquence, les passages de la Bible qui contrarient cette vision philosophique du Divin doivent être envisagés sur le mode figuré.

L’homme est au sommet de la Création, objet des attentions de Dieu qui lui a fait don de la Torah. Ainsi, en obéissant à ses commandements, l’homme s’améliore et se rapproche de Lui. Les commandements de la Torah se divisent en deux catégories : les uns s’adressent à la raison (morale), les autres à la révélation (rituel) ; ils se complètent mutuellement. La Torah est éternelle et immuable et elle est liée à l’éternité du peuple juif qui est ce qu’il est en vertu de sa Torah. La Torah n’est en aucun cas séparée de la vie ; elle ne cherche en rien à détourner l’homme du monde au profit de l’adoration exclusive de Dieu, en aucun cas. Afin de permettre aux hommes de se conformer à la Loi, Dieu les a dotés d’une âme et du libre-arbitre, de la capacité de distinguer le Bien et le Mal, en accord avec les normes de la Torah.

L’âme est une fine substance spirituelle, indestructible et immortelle. Elle est liée au corps avec lequel elle forme une unité naturelle dont les éléments seront un jour réunis – la résurrection des morts. Cette doctrine de la résurrection ne peut être ni prouvée ni réfutée par des arguments philosophiques. Elle s’appuie en partie sur la raison et, surtout, elle est en conformité avec la loi naturelle. Il n’est pas question de métempsychose ou de réincarnation des âmes (transmigration). Cette doctrine (tout comme celle du rôle messianique d’Israël) ne peut être réfutée par des arguments.

A partir de Saadia, la philosophie juive va s’épanouir essentiellement en Espagne. Solomon ibn Gabirol est le premier de ses représentants. Il s’intéresse principalement à la relation de Dieu au monde à l’aide de théories néo-platoniciennes de l’émanation (voir Plotin), une voie ouverte par Philon. Il s’en distancie toutefois sur deux points importants : 1 – Il introduit la notion de volonté divine comme intermédiaire entre Dieu et les émanations. 2 – Il voit la matière comme l’une des premières émanations alors que les néo-platoniciens l’envisagent comme la dernière (voir la forme qui modèle la matière et qui est envisagée comme attribut de l’essence). La source première est incorruptible. Elle est Être un et elle est inconnaissable. C’est de Sa volonté qu’est née l’âme du monde faite de matière et de formes universelles qui se sont toujours plus diversifiées sans jamais cesser de tenir les unes aux autres par leur origine commune – matière et forme universelles.

Ce concept de volonté de Dieu placée entre Dieu et le monde permet à Gabirol d’être en accord avec la doctrine biblique de la Création (comme acte intentionnel de Dieu) et, par ailleurs, de mitiger le panthéisme et l’impersonnalisme du néo-platonisme. De plus, cette vision d’une volonté de Dieu agissant sur une matière universelle (d’où procèdent les êtres, corporels et spirituels) laisse sous-entendre un dynamisme universel entraîné par la Volonté divine vers la spiritualisation de la matière. A ce propos, tout en traduisant et en adaptant ces pages d’Isidore Epstein, je me souviens de lectures de Bergson, et cette question me vient : Gabirol n’aurait-il pas influencé Henri Bergson d’une manière ou d’une autre avec, notamment, cette idée d’une spiritualisation progressive de la matière ?

Autre spécificité de la pensée de Gabirol : à aucun moment il ne s’efforce d’harmoniser foi juive et philosophie chrétienne. Toutefois, il se garde de citer la Bible ou le Talmud, sa principale préoccupation philosophique étant de procéder en toute indépendance. Cette attitude explique que son œuvre n’est eu dans un premier temps aucun écho dans le monde juif. Contrairement à d’autres écrits juifs de première importance, l’œuvre de Gabirol dut attendre près de deux siècles avant d’être traduite (de l’arabe à l’hébreu), par Shem Tob ibn Falaquera, et il ne s’agissait que de morceaux choisis. Il semblerait que cette traduction n’ait pas eu que très peu de lecteurs ; et ce fut grâce à la découverte faite par Salomon Munk à la Bibliothèque nationale, à Paris, en 1845, d’un manuscrit de la traduction de Falaquera que l’œuvre et la personne même de Gabirol commencèrent à être connues.

C’est dans le monde chrétien que Gabirol sera le plus lu, avec cette traduction complète et en latin sous le titre « Fons vitæ », mais sous un nom corrompu : Avicebron. Les hommes d’Église supposèrent probablement que l’auteur était un chrétien néo-platonicien et ils l’étudièrent avec une grande application. L’influence de ce penseur juif sera décisive sur la scolastique chrétienne. Elle le sera également au XIIIe siècle pour la structuration de la Kabbale : la volonté de Dieu agissant à l’aide d’intermédiaires afin d’élaborer le monde ainsi que la spiritualisation progressive de la matière sont les préoccupations fondamentales de la Kabbale. Gabirol avait écrit des poèmes religieux avant de travailler à son œuvre principale. Certains seront intégrés à la liturgie synagogale.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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L’armée au Portugal comme outil de changement de l’ordre politique (1820-1974) – 2/2

 

Ce qui devait constituer une suite de cinq articles (correspondants aux cinq chapitres de cette étude) se réduit à deux articles par crainte de lasser le lecteur. Le premier article (déjà publié) présente le premier chapitre, «O Pronunciamento liberal « de Santo Ovídio », ce second article présente d’une manière plus succincte les quatre autres chapitres, soit respectivement : « O Pronunciamento “regenerador” », « A Insurreição armada republicana », « A Revolta militar “de Braga” » et « A Revolta militar “dos Capitães” ».

 

« O Exército e a Ruptura da Ordem Política em Portugal (1820-1974) », du lieutenant-colonel Abílio Pires Lousada, un livre d’une belle rigueur inconnu du public français.

 

O Pronunciamento “regenerador”

A propos de la Proclamação da Regeneração. Le pronunciamiento de 1851 clôture sept décennies de décadence politique, économique et sociale au Portugal. Il reprend en main une armée divisée, gagnée par l’esprit de parti et tiraillée par des fractions qui l’utilisent dans l’espoir de parvenir à leurs fins, d’où cette suite incessante de désordres. Le pronunciamiento de 1851 va contribuer à renforcer l’assise constitutionnelle du pays et l’engager dans une entreprise de modernisation. Il est le fait d’un moment particulier de l’histoire du pays et de la personnalité politique et militaire la plus prestigieuse du moment au Portugal, le Maréchal Duc de Saldanha.

Ce pronunciamiento s’inscrit dans une volonté de réorganisation et de stabilité qu’ont nombre de pays européens suite aux bouleversements engendrés par les guerres napoléoniennes. A l’intérieur du pays, le blocage constitutionnel et le heurt entre deux personnalités, Costa Cabral et le Maréchal Duc de Saldanha, décide ce dernier à passer à l’action sans jamais se réclamer d’une idéologie et en s’appuyant sur les forces armées, supposées unifier le pays et le mettre en mouvement. Ce pronunciamiento est surpris par l’attitude de la hiérarchie militaire à Lisbonne. En effet, cette dernière ne se décide pas à agir spontanément contre Costa Cabral, ce qu’elle avait fait à Porto. Toutefois, face au ralliement du Nord du pays (avec notamment Porto et Braga) au Maréchal Duc de Saldanha qui se place à la tête des opérations, le gouvernement installé à Lisbonne préfère éviter la confrontation.

Il faudra toutefois cinq années pour asseoir l’« Ordem Regeneradora », avec un système politique réduit à deux partis soutenant une vision centriste de la Constitution et de l’organisation sociale. Ce système va jouer avec l’alternance (rotatividade) envisagée comme garante de stabilité politique, tout en s’appuyant sur les élites traditionnelles et en favorisant une certaine liberté d’expression – et pour reprendre une image de l’auteur : le verbe va remplacer les éperons dans l’argumentaire politique (mas o verbo substituiu asesporas como argumento político).

 

A Insurreição armada republicana

5 octobre 1910, insurrection armée appuyée par le Partido Republicano et la Maçonaria, une insurrection éminemment politique tant au niveau international que national. Au niveau international avec l’Ultimatum britannique qui rend le Partido Republicano crédible comme alternative à la Monarchie, très discréditée car jugée incapable de défendre les intérêts coloniaux portugais. Rappelons que cet Ultimatum a été suscité par le projet « Mapa Cor-de-Rosa », soit l’union de l’Angola et du Mozambique, un projet à l’origine d’une crise diplomatique particulièrement grave entre Britanniques et Portugais. Au niveau national, le système d’alternance des partis au gouvernement (governo rotativo) et le manque d’expérience de ces partis quant à la pratique parlementaire génèrent une instabilité politique, ce qui rend la Couronne relativement démunie, notamment quant à la politique africaine. L’assassinat du roi Carlos I et de son héritier, Luis Felipe à Lisbonne, le 1er  février 1908, lui porte un rude coup.

Face à une telle situation, le corps des officiers adopte une attitude plutôt passive et désabusée envers le gouvernement du royaume et les chamailleries constantes entre monarchistes et républicains. De plus, l’armée est parcourue de tensions internes, corporatistes même, du fait de l’existence de deux armées (une armée métropolitaine et une armée coloniale), de deux types d’officiers (ceux de la Escola de Guerra et ceux de la Escola Central de Sargentos), sans oublier les « africanistas ».

L’insurrection du 5 octobre 1910 rend compte de cette dichotomie au sein de l’armée. Contrairement à l’insurrection de Porto du 31 janvier 1891 (Insurreição dos Sargentos, premier mouvement dont le but est l’instauration de la République), l’insurrection du 5 octobre 1910 n’a lieu qu’à Lisbonne. Elle a été préparée par le Partido Republicano et la Maçonaria. Sur le terrain, elle est conduite par des officiers de marine et, en moins grand nombre, par des officiers de l’armée de terre. La participation des civils est importante (et elle sera décisive), avec parmi eux de nombreux Carbonários. La réaction des forces gouvernementales est dans l’ensemble faible. La 1ère République portugaise vivra seize ans. Elle sera volontiers dénommée Reino dos Pronunciamentos.

 

 A Revolta militar “de Braga” 

Le 28 mai 1926 marque un summum dans les difficiles relations entre la République et l’Armée, relations qui se compliquent du fait de la Première Guerre mondiale et des régimes dictatoriaux qui s’installent en Europe tout au long des années 1920. Suite à l’engagement portugais dans la Première Guerre mondiale, un engagement désastreux pour le pays, le pouvoir politique et le pouvoir militaire ne cessent de s’accuser mutuellement pour en venir volontiers à la question coloniale : l’Armée ne se gêne pas pour accuser le Gouvernement d’avoir dilapidé dans cette guerre des moyens militaires et financiers qui auraient pu être engagés dans les possessions africaines.

Au cours des années 1920, la République s’emploie à contrôler l’Armée en recrutant un grand nombre d’oficiais milicianos (ne faisant pas partie des cadres permanents) tout en surveillant les oficiais do quadro permanente. Par ailleurs, elle veut en finir avec son conservatisme et le remplacer par un idéal « démocratique ». La Guarda Nacional Republicana (G.N.R.) est consacrée  gardienne du régime. Ainsi la République s’aliène-t-elle l’Armée.

Le 28 mai 1926, une révolte exclusivement militaire éclate à Braga ; elle se conclut le 11 juillet de la même année à Lisbonne. De fait, alors que Gomes da Costa s’emploie à contrôler le Nord du pays, à Lisbonne le Gouvernement est remplacé et le président de la République démissionne ; lui succède le général Óscar Carmona. Les objectifs de ce coup d’État : la régénération de la Nation (Regenaraçâo da Nação) et la fin de l’ère des partis (soit la fin de l’ère parlementaire) comme condition sine qua non pour assurer la stabilité de l’État et le développement de la Nation. Dans cette dictature militaire, plus que gardienne de l’État, l’Armée représente l’État. Elle deviendra le « fléau de la balance » (fiel da balança) de l’Estado Novo.

Au cours des premières années qui font suite au coup d’État du 28 mai 1926, la dictature se montre incapable d’en finir avec l’instabilité sociale et d’améliorer les finances du pays, ce qui porte préjudice à sa réputation. Les violences se succèdent, comme à Porto et Lisbonne en février 1927, faisant de nombreuses victimes. Le ministre des Finances Sinel de Cordes se montre incapable de redresser la situation du pays ; aussi le général Óscar Carmona fait-il appel aux compétences d’un professeur. Le 27 avril 1928, Oliveira Salazar devient ministre des Finances avant d’être nommé quatre ans plus tard président du Conseil. Le Portugal s’achemine vers l’Estado Novo qui sera officialisé par la Constitution de 1933.

 

A Revolta militar “dos Capitães” 

Tout comme le 28 mai 1926, le 25 avril 1974 est une révolte militaire. Il s’agit d’une action parfaitement planifiée, soudaine et dont les résultats parlent d’eux-mêmes. Les causes militaires et politiques du 25 avril tiennent en grande partie à la guerre menée par l’Estado Novo dans ses colonies, à la Guerra do Ultramar. Par cette guerre, l’Estado Novo se trouve isolé sur la scène internationale où l’opinion est favorable à l’autodétermination des peuples. Il se trouve également isolé au Portugal même par les actions de partis et de mouvements clandestins, ce qui provoque un choc à caractère corporatiste au sein de l’Armée mais aussi entre l’Armée et le Gouvernement, choc dû à une augmentation du nombre des officiers ne faisant pas partie des cadres permanents (oficiais milicianos) et à leur insertion dans les cadres permanents. Enfin, l’incapacité des politiciens à se dépêtrer des guerres coloniales pousse les officiers à en finir avec le régime. Dans ce coup de force, les officiers intermédiaires de l’Armée de terre ont un rôle décisif, tant au niveau de la planification que de l’action, tandis que l’Armée de l’air et la Marine gardent une neutralité bienveillante. La planification et l’action sont pensées au niveau national. Les unités du M.F.A. (Movimento das Forças Armadas) convergent vers la capitale. La résistance des forces fidèles au régime est symbolique. Le peuple ne descend dans la rue qu’après qu’elle soit occupée par l’armée et il se met à converger vers les points névralgiques, agissant ainsi en faveur du M.F.A. et donnant à cette Revolta Militar un aspect révolutionnaire.

Programme du M.F.A. : fin de la Guerra de Ultramar et politique des trois D, soit : Descolonização – Democratização – Desenvolvimento. La décolonisation est aussitôt engagée. La démocratisation attendra dix-huit mois, jusqu’à ce que le Processo Revolucionário qui a fait suite au 25 avril 1974 soit achevé, le 25 novembre 1975. Le développement du pays se fera au cours des années 1980.

Olivier Ypsilantis

 

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