Franz Kafka, notes retrouvées – D/H

 

En feuilletant La somme iconographique de Klaus Wagenbach – avec quelques ajouts récents :

Avoir voyagé à Prague avant la disparition du Rideau de Fer m’aura permis de mieux éprouver la Prague de Franz Kafka. L’Europe de l’Est était en noir en blanc comme les photographies qui montrent Franz Kafka, à Prague et ailleurs. Aujourd’hui, lorsque je feuillette cette somme iconographique, je reviens sans effort dans mes souvenirs de Prague.

Franz Kafka fit une partie de sa scolarité au dernier étage du palais Kinsky (de 1893 à 1901) ; et sur une partie du rez-de-chaussée, son père, Hermann, ouvrit un magasin en 1912.

Premier amour, 1905, dans l’établissement hydrothérapique du Dr Ludwig Schweinburg, à Zuckmantel. Impossible de retrouver le nom de ce premier amour.

1911, l’affaire de la fabrique d’amiante de son beau-frère, Karl Hermann, qui, l’année précédente, a épousé sa sœur, Elli (Gabriele). Cette affaire lui fait envisager le suicide. A étudier.

Franz Kafka fait du canoë. Franz Kafka naturiste. Franz Kafka horticulteur – en 1913, il suit un stage d’horticulture à l’Institut de Pomologie de Troja, non loin de Prague. Franz Kafka en voyage en Hongrie avec sa sœur Elli. Franz Kafka au palais Schönborn, etc. S’efforcer de le mettre en situation à l’aide de ses écrits (son Journal et sa Correspondance seront de ce point de vue particulièrement précieux) et des témoignages de ceux qui l’ont connu et de ceux qui l’ont étudié – et j’en reviens à Klaus Wagenbach.

Cadeau de Michel Hecht pour mes vingt-deux ans, « Conversations avec Kafka » (Gespräche mit Kafka) de Gustave Janouch : « A mon cher ami, Olivier, ces conversations avec Franz Kafka, notre grand frère à tous ». De fait, cette remarque ne devait jamais me quitter : Franz Kafka, notre grand frère à tous.

Le milieu social des parents de Franz Kafka, brièvement. La mère, Julie, née Löwy, est issue d’un milieu social très supérieur à celui de son mari, Hermann. Le père de Hermann, Jakob, est boucher dans le village de Wossek, en Bohême méridionale. Hermann grandit avec ses cinq frères et sœurs dans une modeste maison : « Il nous fallait tous dormir dans la même pièce ». Le grand-père maternel de Franz Kafka, Jakob Löwy, est drapier et brasseur. C’est une famille de notable qui jouit d’une confortable fortune. C’est avec le côté de la grand-mère maternelle que Franz Kafka se sent le plus d’affinités. Précision : Jakob Löwy a quatre enfants d’une première femme, Esther Porias (outre la mère de Franz Kafka, trois fils : Alfred, Richard et Josef) ; après la mort prématurée de cette dernière, il a de sa deuxième femme, Julie Heller, deux enfants (Rudolf et Siegfried).

 

Une vue du ghetto de Prague prise en 1898

 

Franz Kafka a entretenu d’excellentes relations avec la plupart de ses oncles, à commencer par l’oncle Siegfried (médecin de campagne) et l’oncle Alfred (directeur d’une compagnie de chemins de fer à Madrid qui se rendait fréquemment à Prague). La lignée de cette grand-mère maternelle est riche en talmudistes, savants, médecins, célibataires et « originaux », au vu de la société d’alors.

Dans cette somme iconographique (page 86), une photographie de l’oncle Alfred (Löwy), madrilène et célibataire. Il porte de nombreuses décorations, au cou, sur la poitrine, en écharpe, des médailles et des plaques. L’oncle Rudolf, célibataire, comptable dans une brasserie, converti au catholicisme. Hermann Kafka comparait volontiers son fils à cet oncle, une manière de se moquer de lui. L’oncle Richard tenait un magasin de confection à Prague.

Triesch, une petite agglomération de Moravie où vivait l’oncle Alfred. Une photographie de groupe prise chez ce dernier, le 12 juillet 1914. Debout derrière le sofa, cinq hommes ; le deuxième à partir de la gauche est l’oncle Siegfried. Sur le sofa, quatre femmes se tiennent serrées. Deuxième à partir de la gauche, Ottla, la plus volumineuse. A sa droite Trude, à sa gauche Martha, les filles de l’oncle Richard. Trude est très belle et j’ai détaillé son visage plus d’une fois à la loupe. Page 84, un portrait du frère aîné du père de Franz Kafka, Filip, commerçant aisé, considéré dans la famille comme un joyeux luron amateur de plaisanteries grivoises. Trois de ses fils ont émigré en Amérique.

A partir de 1893, l’ancien ghetto de Prague est presque totalement démoli – « assaini » – au cours des deux décennies suivantes. Franz Kafka confiera à Gustav Janouch : « Notre cœur continue à ignorer l’assainissement accompli. La vieille ville juive malsaine qui est en nous a beaucoup plus de réalité que la ville neuve et hygiénique qui nous entoure. »

La famille était volontiers prétexte à voyages : Filip, le frère aîné de son père (des membres de cette famille transparaissent dans « Le disparu »), vivait à Kolín ; Heinrich, autre frère de son père, vivait à Leitmeritz ; Anna et Julie (des sœurs de son père) vivaient à Strakonitz ; l’oncle Siegfried vivait à Triesch. Franz Kafka a également rendu visite à Josef Löwy, frère de sa mère, épicier à Paris ; mais il n’est pas allé voir Alfred, « l’oncle de Madrid », à Madrid.

J’ai d’emblée imaginé Franz Kafka claquemuré dans le centre de Prague avant d’apprendre (d’abord par Klaus Wagenbach) que pour son époque, et considérant sa situation de « provincial », il avait beaucoup voyagé. La liste de ses déplacements est longue. Par ailleurs, il suivait de près les progrès de la technique : le téléphone, le parlographe, le cinématographe, le métropolitain, l’automobile. En 1909, il interrompt ses vacances pour assister à un « meeting aérien » (expression pompeuse quand on voit les engins d’alors), près de Brescia, du 5 au 13 septembre. Son article, « Die Aeroplane in Brescia », paru dans la presse, est le premier consacré aux avions dans la littérature allemande.

Grâce à l’intervention de l’oncle Alfred, Franz Kafka entre à la filiale praguoise Assicurazioni Generali (il y travaille d’octobre 1907 à juillet 1908) ; mais considérant les conditions de travail (les horaires en particulier), il ne tarde pas à chercher un autre emploi qu’il finit par trouver à la Compagnie d’assurances ouvrières contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême, grâce au père de son camarade de lycée, le Dr Otto Přibram. Il y entre en 1908, année où Robert Marschner est nommé directeur, un directeur bien décidé à redonner de la vigueur à une compagnie anémiée. Franz Kafka y restera jusqu’à sa retraite, en 1922. Il occupe un bureau au dernier étage (Na Poříčí 7). Il est aussitôt reconnu comme un rédacteur remarquable et un juriste non moins remarquable. Il est notamment chargé de rédiger des textes de propagande et de vulgarisation pour la compagnie, comme par exemple l’assurance obligatoire dans les métiers du bâtiment ou l’assurance automobile. Il est également chargé de contrôler les usines de quatre districts en Bohême septentrionale : Friedland, Rumburk, Reichenberg (le plus important de ces districts) et Gablonz. J’ai donc appris grâce au travail de Klaus Wagenbach que Franz Kafka n’était pas confiné dans un bureau, comme l’un de ces Messieurs les ronds-de-cuir. Il faisait de fréquentes tournées d’inspection et, de ce fait, il connaissait les conditions de travail en usine. A ce propos, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il fut le seul écrivain de la bourgeoise d’alors à avoir de telles connaissances. Le secteur dont il avait la responsabilité était devenu le centre industriel le plus important de la monarchie danubienne grâce à l’esprit d’entreprise d’un grand propriétaire terrien, le comte Clam-Gallas. Voir le palais Clam-Gallas (début XVIIIe, Prague), avec ses deux paires d’Hercules sculptées par Matyáš Bernard Braun et qui flanquent son entrée. Le château de cet aristocrate, à Friedland où Franz Kafka se rendait fréquemment, fut l’un des modèles pour « Le Château ».

 

Une vue du ghetto de Prague avant assainissement

 

Dans le « Journal », en date du 6 juillet 1916, on peut lire : « Jamais encore je n’ai été intime avec une femme, sauf à Zuckmantel. Puis une autre fois avec la Suissesse à Riva. La première était une femme et j’étais ignorant, la deuxième était une enfant et j’étais dans le plus profond désarroi ». On ne sait qui sont la femme de Zuckmantel et la Suissesse de Riva. L’interprétation psychanalytique de Marthe Robert dans « Seul, comme Franz Kafka » ; intéressante, du grand classique freudien. L’interprétation freudienne tourne fort joliment sur elle-même.

Parmi les idées erronées qui se sont formées en moi, à mon insu, alors que je lisais Franz Kafka, celle selon laquelle il ne riait jamais et qu’il était incapable de rire. Or il riait et faisait rire, et en lisant ses textes. Je n’ai pas immédiatement perçu la dimension comique chez Franz Kafka. Je l’ai perçue au cours des années de maturité et avec l’aide de quelques-uns.

L’année 1912, une année exceptionnellement féconde pour Franz Kafka. C’est en 1912 qu’il voyage à Weimar et fait un séjour de trois semaines au Jungborn. Sa vie durant il suivra les prescriptions alimentaires dispensées par cet établissement. La période de fécondité inhabituelle (quelques semaines) qui fait suite à la rédaction (en une nuit) du « Verdict », avec les centaines de lettres à la fiancée, Felice Bauer, dans les mois qui suivent, une activité épistolaire si soutenue qu’elle repousse l’activité strictement littéraire. Franz Kafka y voit une alternative – un compromis – entre écrire et vivre, une alternative dans laquelle il s’efforce de se conforter en s’adonnant par ailleurs à des travaux de jardinage.

Son « Journal », avec inclusions de petits textes en prose et d’ébauches de récits, est l’écrit de Franz Kafka auquel je reviens le plus souvent, avec sa correspondance.

Ce dessin (à l’encre me semble-t-il) que fit Friedrich (Bedřich) Feigl (1884-1965) de Franz Kafka au cours d’une lecture privée. Il est assis dans un fauteuil dont le dossier et les bras forment une seule courbe, un livre ouvert sur les genoux. Le meilleur de Friedrich Feigl, le noir et blanc, dessins et estampes.

Les dernières années. Franz Kafka poursuit ses études d’hébreu à Zürau. Fiançailles avec Julie Wohryzek, fille d’un cordonnier praguois. Le père s’oppose fermement à ce projet, ce qui déclenche la « Lettre au père », écrite en novembre 1919, lors d’un second séjour à la Pension Strüdl, près de Liboch, sur l’Elbe. L’amitié avec Milena Jesenská, avec Robert Klopstock, avec Dora Dymant. Trop de choses à dire.

Une lettre de Julie Kafka à Franz et Ottla, à Zürau, en date du 23 janvier 1918, avec en-tête Hermann Kafka Prag I., Altstadterring N.°16 Palais Kinsky – Galanteriewaren en Gros, et le choucas posé sur une branche.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – C/H

 

Franz Kafka, né un 3 juillet, mort un 3 juin.

Les photographies de Prague de Jan Parik (né en 1936). La pertinence du noir et blanc encore. L’omniprésence (suggérée) de Franz Kafka dans ses photographies.

Le « Journal » proprement dit, soit treize cahiers in-quarto.

Selon Max Brod, Franz Kafka a commencé à dessiner au cours de ses études supérieures, dans les marges de ses cours polycopiés. Le « Journal » et les cahiers bleus in-octavo (1916-1918) sont souvent agrémentés de petits dessins. En 1921, Gustav Janouch le trouve dans son bureau, à la Compagnie d’assurances pour les accidents du travail dans le royaume de Bohême en train de dessiner. Franz Kafka est un écrivain extraordinairement visuel, ce qui est particulièrement visible dans son « Journal ».

Il y a dans le « Journal » de Franz Kafka des phrases isolées d’une banalité magique qui produisent sur moi un effet proche de celui des peintures du réalisme magique (Magister Realismus), une désignation élaborée par Franz Roh dans son ouvrage majeur paru en 1925, « Nach-Expressionismus, Magischer Realismus. Probleme der neuesten europäischen Malerei », le réalisme magique dans ses tendances internationales. A ce propos, j’ai dans ma bibliothèque un petit livre de Franz Kafka, « Le Pont », aux Éditions Gallimard, collection Enfantimages, avec illustrations de Henri Galeron. Magischer Realismus… Ce court texte commence ainsi : « J’étais dur et froid, j’étais un pont, un pont jeté sur un ravin. Les orteils plantés d’un côté, les mains s’agrippant de l’autre, je m’étais encastré fermement dans l’argile gluante. »

Parmi ces phrases d’une banalité magique, et un peu au hasard (je dois malheureusement me contenter d’une traduction, de Marthe Robert il est vrai) : « La famille était réunie pour le dîner. A travers les fenêtres sans rideaux, on pouvait voir la nuit tropicale », « Dans la forêt sombre, dans le sol détrempé, je ne retrouvais mon chemin que grâce au blanc de son faux-col », « Le bruit du balai qu’on passe sur le tapis dans la chambre d’à-côté est perçu par l’oreille comme celui d’une traîne qui bouge par saccades ». Il existe d’assez nombreuses notations dans le « Journal » qui rendent compte d’une existence de l’autre côté de la cloison.

 

Max Brod (1884-1968)

 

On n’insistera jamais assez sur l’aspect puissamment pictural de l’écriture de Franz Kafka, que révèle tout particulièrement son « Journal », un aspect plus marqué encore dans la partie intitulée « Notes de voyage », soit : « Journal d’un voyage à Friedland et Reichenberg » / « Lugano, Paris, Erlenbach » / « Voyage de Weimar à Jungborn (28 juin – 29 juillet 1912) », page 567 à page 654 des Éditions Bernard Grasset, achevé d’imprimer avril 1977. A propos de ces notes, Max Brod écrit à la fin de sa postface (rédigée à Tel Aviv en 1950) : « Elles rapportent des événements et des choses vécues, dans un style pragmatique qui ne constitue pas un point de départ pour des travaux ultérieurs et qui est celui d’un touriste. Il est vrai que ce touriste est Franz Kafka et que sa manière de voir, si elle est absolument naturelle, reste cependant symbolique et s’écarte de façon mystérieuse de tous les usages. »

L’attention de Franz Kafka aux rêves a (évidemment) attiré les Surréalistes, à commencer par André Breton qui s’était rendu à Prague en 1935, à l’invitation des Surréalistes tchèques Karel Teige et Vítězslav Nezval. A ce propos, j’ai lu il y a peu un délicieux petit livre de ce dernier, « Rue Gît-le-Cœur », où il retrace son séjour à Paris.

Parmi les traducteurs de Franz Kafka, Bruno Schulz avec « Le Procès » (traduction de l’allemand au polonais).

Les premiers livres de Franz Kafka que j’ai lus : « La Métamorphose » puis « La colonie pénitentiaire » puis « Lettre au père » puis « Journal » puis une partie de sa correspondance. Pour ce qui est de mes autres lectures de Franz Kafka, je pourrais les citer toutes mais dans le désordre, sans jamais parvenir à rétablir un ordre chronologique. Il est vrai que je suis tellement revenu sur certains de ses écrits que cet ordre s’est embrouillé. Quant aux écrits sur Franz Kafka, Klaus Wagenbach (son premier écrit sur Franz Kafka date de 1958) aura été mon premier guide ; puis sont arrivés Marthe Robert, Max Brod, Maurice Blanchot et Alexandre Vialatte, pour ne citer qu’eux.

Outre les trois sœurs de Franz Kafka, le comédien Isaac Löwy est mort en déportation ainsi que Milena Jesenská, non-juive, morte à Ravensbrück.  Klaus Wagenbach a bien montré qu’en regard de Franz Kafka les historiens ne pourront ignorer la Shoah. Klaus Wagenbach a par ailleurs pris parti aux débats politiques dans la R.F.A., en particulier sur la question du terrorisme, héritier du nazisme, en partie au moins. Lire de Klaus Wagenbach, « La Fraction Armée Rouge et la Nouvelle Gauche » dans Les Temps Modernes (N° 396-397, juillet-août 1979, p. 273-287).

Georges Bataille, dans son article « Kafka et le communisme » écrit : « Encore une fois, loin d’être déplacée, l’hostilité des communistes est nécessaire à l’élémentaire compréhension de Kafka ». L’activité efficace « élevée à la rigueur d’un système fondé en raison, que le communisme veut être, donne théoriquement la solution de tous les problèmes ». L’attitude du communisme vis-à-vis de Franz Kafka peut nous aider à mieux comprendre Franz Kafka, à l’envisager en creux. Il faut méditer cet article paru dans Critique (N°41, octobre 1950, p. 35-36).

15 août 1952, mort de Dora Dymant à Londres. Elle avait consacré sa vie à la défense de la littérature et de la culture yiddish. Alors qu’elle était déjà malade, elle avait commencé à rédiger des notes sur Franz Kafka. Marthe Robert qui la connaissait personnellement traduira une partie de ces notes (inédites) dans la revue juive Evidences (N° 28, 1952, p. 41-42).

 

Recto-verso de l’enveloppe d’une des très nombreuses lettres de Franz Kafka à Felice Bauer

 

Parmi les très nombreux livres consacrés à Franz Kafka, un livre au ton extraordinaire, une sympathie, « L’Autre procès : lettres de Kafka à Felice » d’Elias Canetti. Rien à voir avec le tintamarre monocorde de Pietro Citati. Ce livre m’a profondément marqué, en partie parce qu’il confirmait certaines de mes impressions de lecteur, avec cette volonté sous-jacente et implacable qu’eut Franz Kafka de se soustraire à toutes les formes de pouvoir, une volonté qui se traduit avec une netteté augmentée dans les récits dont les personnages sont des animaux. Dans ce livre d’Elias Canetti, il est question de la Chine et de Franz Kafka, de Franz Kafka comme écrivain chinois pour ces histoires d’insectes. « Depuis le XVIIIe siècle, la littérature européenne a souvent emprunté ses thèmes à cette littérature. Et pourtant, le seul écrivain chinois de nature que possède l’Occident, c’est Kafka. Dans une annotation qui pourrait émaner d’un texte taoïste, il a personnellement résumé ce que “le petit” représente pour lui : “Deux possibilités : se faire infiniment petit ou l’être. La seconde serait accompli, donc l’inaction ; la première, le commencement, donc l’action” ». Pour le grand connaisseur de la littérature extrême-orientale Arthur Waley, Franz Kafka est le seul prosateur de langue allemande qu’il lût avec entrain. Arthur Waley évoquait volontiers le taoïsme « naturel » de Franz Kafka.

Le livre de Jean-Michel Rey, « Quelqu’un danse. Les noms de F. Kafka » (publié aux Presses Universitaires de Lille), s’ouvre sur six pages d’exergues. On y trouve le nom d’Otto Weininger : « Les choucas, corbeaux et autres oiseaux noirs ne se rencontrent pas dans les endroits découverts et lumineux ». Une importance particulière est accordée au texte de Franz Kafka intitulé « Discours sur la langue yiddish ». C’est un livre plein de richesses mais le long duquel on finit par peiner avec cette écriture universitaire années 1980 qui complique tout comme à plaisir, à moins qu’elle ne s’emberlificote en elle-même par manque d’élan.

Lu le beau livre d’un traducteur de Franz Kafka (un traducteur mais aussi un merveilleux écrivain, principalement avec ses chroniques), Alexandre Vialatte, le véritable introducteur de Franz Kafka en France. Ce petit livre porte un titre sobre et émouvant : « Mon Kafka ». Il réunit l’intégralité des essais et des articles qu’il a consacrés à Franz Kafka. Dans sa « Note de l’éditeur », Jean-Claude Zylberstein remercie Pierre Vialatte, le fils d’Alexandre Vialatte, de lui avoir permis de compléter, par l’adjonction de sept chroniques consacrées à Franz Kafka (publiées dans deux autres recueils), « Kafka ou l’Innocence diabolique ». Il le remercie également d’avoir consenti à utiliser un nouveau titre, « Mon Kafka ». Dans l’avant-propos à l’édition que j’ai entre les mains, Pierre Vialatte et son collaborateur François Béal exposent scrupuleusement la manière dont ils ont procédé à la structuration de ce livre. A sa mort, en 1971, Alexandre Vialatte laissait des montagnes de papiers (des articles publiés souvent sous pseudonymes et des manuscrits). Je n’ose imaginer le travail qui incomba à ceux qui s’employèrent à y mettre de l’ordre. Ses « Chroniques » par exemple ont connu de nombreuses éditions remaniées. Après la mort de sa femme, Hélène, Alexandre Vialatte maintint une vaste correspondance et poursuivit la rédaction de ses chroniques mais aussi de romans qu’il ne prit plus la peine d’envoyer aux éditeurs et dont il empila les manuscrits dans des boîtes en carton lorsqu’il ne les perdait pas. Alexandre Vialatte, mon émotion en lisant « Battling le ténébreux », l’un de mes livres de chevet d’adolescent.

Dans « Mon Kafka » on peut lire : « Ses textes sont toujours sous-tendus par l’angoisse, supervisés par l’ironie et présentés minutieusement avec une objectivité de compte-rendu, de procès-verbal qui ne permet plus de distinguer si l’angoisse n’est pas du sadisme et qui donne à l’humour le ton du pince-sans-rire, alors que Kafka au contraire éprouve tout, et l’angoisse et l’humour, avec une violence sans mélange et que le fond de ses rapports avec les personnages est une tendresse comme celui de ses rapports avec les hommes est un amour. Mais son art, dans lequel il pousse le souci de l’anonymat jusqu’à la froideur scientifique, lui donne l’air de n’étudier ses personnages que comme des hannetons d’Australie et de les présenter au lecteur piqués sur des bouchons de liège. Il en résulte une impression unique, quelque chose de cruel et de réjouissant dans une atmosphère puérile, le plaisir de l’enfant qui admire un papillon ou qui décortique des sauterelles. Il est caractéristique que les produits de l’art de Kafka, si savants, pourtant, si subtils, si nuancés, si exhaustifs, s’impriment surtout visuellement dans la mémoire (…) sous forme de dessin d’enfant, avec des éléments linéaires, des teintes plates, des angles aigus, des perspectives déformées, quelque chose de simpliste et de clair qui est le contraire, disons, de la peinture à l’huile ». Ces lignes m’apparaissent comme remarquables dans la mesure où elles précisent ce que j’ai éprouvé dès ma première lecture de Franz Kafka, « La métamorphose », à savoir que Franz Kafka est un écrivain terriblement visuel, le plus visuel des écrivains. C’est aussi pourquoi des artistes me font immanquablement penser à Franz Kafka. J’ai cité Alfred Kubin, je pourrais également citer Paul Klee, son humour sous-jacent et à double-fond (avec notamment l’une de ses œuvres les plus célèbres, « Revolution des Viaductes », 1937). Alexandre Vialatte a raison de préciser que l’écriture de Franz Kafka est « le contraire, disons, de la peinture à l’huile ». Je  l’ai d’emblée éprouvé comme un écrivain visuel, terriblement visuel, et comme un graveur plus qu’un peintre, un graveur en taille directe (pointe sèche et burin) mais aussi à l’eau-forte (l’acide dans lequel la plaque est immergée).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – B/H

 

(Notes éparses écrites sur une feuille volante quadrillée, d’une écriture serrée et sans aucun paragraphe). Me procurer des écrits sur l’art d’Oskar Pollak (né en 1883), surtout connu pour avoir été l’un des amis de Franz Kafka qu’il avait rencontré à l’Altstädter Gymnasium de Prague. Ses nombreuses études sur la Renaissance et le Baroque. Se porte volontaire ; est tué sur le front austro-italien, le 11 juin 1915, à Isonzo. A la rentrée 1902, Franz Kafka fait la connaissance de Max Brod (1884-1968) qui lui fera rencontrer Oskar Baum (1883-1941) et Felix Weltsch (1884-1964). Engagé le 30 juillet à la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême (fondée en 1899). Son travail : s’occuper principalement de l’information juridique des entreprises, des mesures de protection contre les accidents, des protestations des industriels contre « le degré de risque » qui leur est attribué.

Contrairement à une idée reçue (tout au moins, contrairement à une idée que j’ai d’abord eue), Franz Kafka ne restait pas enfermé dans un bureau entre des piles de dossiers, il se déplaçait. Homme de bureau, il fut aussi un homme de terrain. Il s’efforçait d’expliquer le bien-fondé du principe de l’assurance obligatoire auquel s’opposaient les organisations représentant le patronat.

Lire « Discours sur la langue yiddish » prononcé par Franz Kafka, le 18 février 1912, à la salle des fêtes de la Maison communale juive de Prague. La nuit du 22 au 23 septembre 1912, une nuit au cours de laquelle Franz Kafka écrit d’un jet « Le Verdict », une puissance d’écriture qu’il ne retrouvera jamais. C’est entre 1912 et 1914, au cours de deux périodes distinctes, qu’il écrit ses textes majeurs. Voir « La Métamorphose », « A la colonie pénitentiaire » (publiés de son vivant) et deux romans, « Le Disparu » (deviendra « L’Amérique ») et « Le Procès », laissés inachevés et publiés après sa mort. Seules les années 1917 et 1922 seront aussi fécondes.

 

Klaus Wagenbach (né en 1930, à Berlin), une photographie de 1975.

 

Ma première lecture de Franz Kafka, « La Métamorphose ». Ma première lecture sur Franz Kafka, la petite étude de Klaus Wagenbach aux Éditions du Seuil, collection « Écrivains de toujours » (1975). Dans cette collection, Kafka est en n.° 81, juste après Hegel, n.° 80, juste avant Freud, n.° 82. En couverture, une belle photographie de Yan Parik montre des silhouettes de Prague, dans une atmosphère bleutée et brumeuse, comme à l’opéra. Lorsque je feuillette ce livre, je me vois reconduit dans des impressions très particulières, indéfinissables, comme me reste indéfinissable le pouvoir d’attraction qu’exerce sur moi Franz Kafka ; et c’est bien ainsi. Dans ce petit livre richement illustré, des images m’ont retenu plus que d’autres.

Parmi ces images : des silhouettes de Prague où domine celle de Notre-Dame du Týn, la plus griffue de toutes, ce qui explique que ces mots de Franz Kafka aient été placés en légende : « Prague ne nous lâchera pas. Cette petite mère a des griffes ». Une fois encore, le sens propre et le sens figuré s’emboîtent chez Franz Kafka comme des mécanismes de haute précision, d’où, probablement, l’une des raisons du pouvoir d’attraction qu’il exerce, et comme malgré lui. Les tours de Notre-Dame du Týn évoquent immanquablement de trident de Poséidon, mais dans une version très élaborée, destinée à ne laisser aucune chance à ceux qu’elle atteint. Autres images  contenues dans cette petite étude de Klaus Wagenbach : 1. Des schémas d’arbres cylindriques sur les dégauchisseuses (un système que recommande Franz Kafka pour des raisons de sécurité). 2. Le dernier portrait de lui où plus que jamais ressort son aspect oiseau – choucas. 3. L’un des flirts de Franz Kafka, Margarethe Kirchner, fille des gardiens de la maison de Goethe à Weimar. Il l’a rencontrée en juillet 1912, un mois donc avant sa rencontre avec Felice Bauer. Une photographie de médiocre qualité les montre au fond du jardin de la maison de Goethe, devisant sur un banc. Franz Kafka est en costume cravate et il me semble qu’il est assis sur un accoudoir de ce banc. Ils ont l’air bien sages, avec leurs mains croisées sur les jambes.

Lu le livre de Pietro Citati (né en 1930), « Un anno della vita di Franz Kafka », qui vient d’être traduit de l’italien au français. Certes, on le lit avec élan : Pietro Citati est un conteur de grand talent ; mais le livre refermé, on a le sentiment d’avoir été trimbalé, avec cette frénésie à chaque page, ce ton dont la modulation est pauvre. C’est un tintamarre permanent, avec averse d’adjectifs, le plus souvent au superlatif absolu. J’ai repoussé ce livre avec agacement. Et puis que vaut un auteur qui écrit indifféremment sur Goethe, Tolstoï et Alexandre le Grand ? Ses sujets ne sont que des sujets – les sujets de sa majesté l’auteur –, autant de prétextes à effectuer des numéros de virtuose et à faire sonner les cuivres.

L’une des possibles sources de la fascination que Franz Kafka exerce sur moi : quelque chose d’extraordinaire, au sens le plus strict du mot « extraordinaire » – extra-ordinaire –, se glisse dans l’ordinaire, le quotidien. Et cette fascination est d’autant plus soutenue que j’ignore presque toujours comment sa vie et son œuvre passent l’une en l’autre. Son « Journal » est par excellence mon livre de chevet sans que je comprenne vraiment pourquoi. J’en possède l’édition Bernard Grasset, achevé d’imprimer avril 1977 avec, en couverture, une photographie tronquée qui m’a longtemps intrigué. J’en ai découvert l’intégralité dans la somme iconographique de Klaus Wagenbach, en page 51 : Franz Kafka a la main posée sur la tête d’un chien ; à côté de ce dernier se tient la serveuse Hansi Julie Szokoll, selon une précision apportée par Max Brod. Le mot « serveuse «  est pudique.

J’aimerais écrire un livre (ou plutôt une série d’articles) sur mes lectures de ce « Journal », avec glissements de plans (sens propre et sens figuré), superpositions et enveloppements…

Felice Bauer (1887-1960) la Berlinoise. Elle a vingt-cinq ans lorsqu’elle rencontre Franz Kafka, le 13 août 1912, à Prague, chez Max Brod. Elle occupe alors une poste important chez Carl Lindström AG, une société qui fabrique des dictaphones et des « parlographes ». Ils évoquent un projet de voyage en Palestine. Sa première lettre à Felice date du 20 septembre 1912. Je possède l’édition NRF Gallimard des « Lettres à Felice » (Vol. I, du 20 septembre 1912 au 2 mai 1913 / Vol. II, du 3 mai 1913 au 16 octobre 1917). L’énigmatique Grete Bloch (née en 1892, morte en déportation), une figure aussi discrète qu’importante dans la vie de Franz Kafka, une figure qui m’intrigue comme m’intriguent tous les intermédiaires.

Dans la nuit du 9 au 10 août 1917, Franz Kafka crache du sang pour la première fois ; au cours de la nuit suivante, il en crache en abondance. Il ne connaît pas encore la nature exacte de son mal qui au début du mois de septembre suivant est diagnostiqué. Il avait commencé à l’attribuer à ses démêlés avec Felice Bauer, avec laquelle il rompra définitivement en décembre 1917.

L’une des photographies de Franz Kafka que je préfère : il est en compagnie de sa sœur préférée, Ottla, à Zürau. Ils se tiennent souriants, en manteaux longs et sombres, mains dans les poches, sur le seuil d’une maison. Septembre 1917, Franz Kafka quitte Prague pour un long congé, soit huit mois qu’il passera à Zürau (un village de Bohême) où Ottla gère une ferme. Ci-joint, une étude de Robert Kahn, « Déclasser les “Aphorismes de Zürau” » :

http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?declasser-les-aphorismes-de-zurau.html

 

 Ottla (Ottilie) Kafka (1892-1943) et son époux Josef David en 1920.

 

Un amour de Franz Kafka moins connu que d’autres (Felice Bauer, Dora Dymant ou Milena Jesenská) : Julie Wohryzek (1891-Auschwitz 1944).

Sa tombe au nouveau cimetière juif, à Prague. Je m’y suis rendu il y a trois ans, un été. Il faisait chaud et dans cet espace envahi par la végétation, avec de hauts arbres aux frondaisons resserrées, je goûtai une fraîcheur de cave. A l’entrée, le gardien m’avait prêté une kippa. Qui est l’auteur de cette stèle qui orne sa tombe, une stèle faite dans un matériau d’une terrible matérialité que fait toutefois oublier la forme – comme une aiguille de cristal de roche à six facettes ? De bas en haut, en lettres de bronze : Julie Kafka (1856-1934), Hermann Kafka (1854-1931), Dr. Franz Kafka (1883-1924). Le Dr. (Doctor)  pourrait prêter à sourire.

Hans Fronius l’Autrichien (1903-1988), l’un des plus pertinents illustrateurs de Franz Kafka. Son maître et ami, Alfred Kubin, autre artiste dont l’univers est frère de celui de Franz Kafka. J’ai découvert Hans Fronius par une petite gravure sur bois montrant Franz Kafka, un portrait que je n’aime guère contrairement à nombre d’œuvres de ce grand artiste, particulièrement ses œuvres en noir et blanc, ses estampes.

L’été 1906 à Triesch, chez son oncle, le Dr. Siegfried Löwy, médecin de campagne. En octobre de la même année, il entre à la compagnie Assicurazioni Generali pour une courte période.

Son intérêt pour l’anarchisme (Kropotkine en particulier) et le naturisme. Le mélange de respect et d’ironie qu’il manifeste envers les diverses spécificités du naturisme. Des photographies d’un camp naturiste dans la somme iconographique de Klaus Wagenbach, page 124 à page 127. Voir Jungborn (Fontaine de Jouvence) dans le Harz, un vaste établissement fondé par Adolf Just, où Franz Kafka passa trois semaines en juillet 1912. Parmi ces photographies, deux nudistes, des hommes d’âge mûr en couvre-chefs wilhelminiens – dont un casque à pointe. A Jungborn, Franz Kafka travaille à son premier roman, « Le Disparu » (ou « L’Amérique »). Il écrit à Max Brod : « Ne critique pas la sociabilité ! Je suis venu ici également pour rencontrer des gens… Quelle vie mené-je à Prague ! Ce désir de contact humain que je ressens et qui se transforme en angoisse dès qu’il est exaucé ne trouve son compte que pendant les vacances. »

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – A/H

 

En souvenir de Michel Hecht récemment décédé, en souvenir de nos longues conversations (souvent tard dans la nuit) sur Franz Kafka dont il me parlait comme on parle d’un ami, d’un frère.

 

Ces pages sont constituées de notes retrouvées (des notes années 1980 et 1990 pour l’essentiel) et retravaillées – avec nombreux retraits et quelques ajouts. Mes notes sur Franz Kafka pourraient à elles seules constituer un livre assez épais. Je les ai enregistrées dans la mémoire informatique et relues. Peut-être les publierais-je. J’ai malgré moi tellement désincarné Franz Kafka (influencé par une certaine critique qui, si elle n’est pas dénuée de qualité, ne peut se suffire à elle-même comme elle le laisse entendre trop souvent) que je me suis raccroché par la suite à maints détails de sa vie, très aidé par Klaus Wagenbach. J’ai par exemple appris que Franz Kafka voyageait et échappait assez régulièrement à « la petite mère » (Prague), à ses griffes, qu’il n’était pas confiné dans son bureau de juriste, qu’il se rendait fréquemment sur le terrain (des usines de Bohême septentrionale), qu’il savait rire et, surtout, provoquer le rire, qu’il séduisait les femmes sans jamais chercher à les séduire. Peut-être ai-je pris Franz Kafka trop au sérieux – ou pas assez au sérieux…

J’ai longtemps cru que je n’échapperais pas à Franz Kafka. Souvenez-vous, il écrit quelque part : « Prague ne nous lâchera pas, la petite mère a des griffes ». J’ai longtemps cru que je n’échapperais pas à Franz Kafka… Je ne sais si Franz Kafka a des griffes, mais j’ai longtemps cru que je ne lui échapperais pas… Et d’abord parce qu’il est tellement Prague et que Prague est tellement lui. Ce processus d’identification est pour ma part particulièrement marqué : j’ai visité Prague avant la chute du Rideau de Fer qui séparait l’Europe en deux ; et Prague était alors noir et blanc, comme ces photographies qui montrent Franz Kafka à Prague et qui, entre autres photographies, ont été réunies par Klaus Wagenbach dans une somme publiée chez Belfond.

Dans un petit texte, Elie Wiesel place Franz Kafka dans la lignée spirituelle du hassidisme. Il constate qu’un certain nombre de ses paraboles rappellent les contes de Rabbi Nachman de Brazlav (1772-1810). Outre une similitude d’ambiance, des similitudes biographiques (à détailler). Dans cette similitude d’ambiance ou, disons, spirituelle, le rire, le rire qui est en bonne place dans l’œuvre de l’un et de l’autre ; le rire hassidisme de Rabbi Nachman porte loin ; le rire de Franz Kafka est contenu mais non moins considérable. Franz Kafka riait, et à l‘occasion riait aux éclats, surtout lorsqu’il lisait ses écrits. On a même affirmé que le but premier de Franz Kafka était de faire rire. Je ne sais ; mais j’imagine volontiers une collaboration Franz Kafka / Buster Keaton, entre autres collaborations.

 

Franz Kafka (1883-1924) en 1906

 

Autre communauté d’ambiance : Franz Kafka et Jiří Kolář, ses Froissages de Prague.

Le marxisme n’aime pas l’humour ni l’angoisse et encore moins l’humour angoissé qu’il voit comme une sape bourrée d’explosifs, creusée sous son enceinte fortifiée, et susceptible d’ouvrir une brèche ; aussi l’œuvre de Franz Kafka n’est-elle jamais entrée dans les bonnes grâces des régimes qui se réclamaient du marxisme.

Les trois sœurs de Franz Kafka ont été assassinées par les nazis.  On peut dire sans ironie que les seuls membres de la famille Kafka qui ont échappé aux nazis sont ceux qui sont morts avant qu’ils ne viennent au pouvoir, soit : le père, Hermann, mort en 1931 ; la mère, Julie, morte en 1934 ; Franz, mort en 1924 ; sans oublier les deux petits frères : Georg, né en 1885, mort à quinze mois ; Heinrich, né en 1887, mort à six mois.

Franz Kafka naît et grandit dans une Europe où les États-nations ne dominent pas et où les « nationalités » cohabitent bon gré mal gré au sein d’États dynastiques où l’identité de chacun ne va pas de soi et doit se déterminer selon un processus tortueux et stratifié. La Grande Guerre fait voler en éclats ce panorama. Franz Kafka naît juif dans le royaume de Bohême dont les habitants sont encore sujets de l’Empereur d’Autriche-Hongrie. Stimulée par l’Émancipation (1848-1867), une partie de la population juive se lance dans la compétition sociale, quitte à écorner la tradition, voire à la mettre au placard. A ce sujet, l’histoire des parents de Franz Kafka est éloquente. Parmi les instruments de la promotion sociale, la langue allemande dont le Juif ne peut faire l’économie s’il veut gravir les échelons. C’est pourquoi de l’école primaire à l’Université de Prague, Franz Kafka ne fréquente que des établissements allemands.

En 1900, les Allemands ne représentent que 7 % de la population de Prague ; et au sein de cette population, les Juifs sont majoritaires. Pour reprendre la remarque de Marthe Robert, ils sont plus « germanisés » qu’« assimilés ». Par ailleurs, dans le quotidien, les Juifs préfèrent faire usage du tchèque. Cette double culture explique l’influence notable de la communauté juive de Prague sur la vie intellectuelle et culturelle de la ville. Les Juifs « germanisés » se trouvent potentiellement doublement menacés par les Tchèques, majoritaires, qui, entre autres revendications, veulent faire prévaloir les droits de leur « nation », notamment dans le domaine linguistique face à Vienne et aux Allemands de Bohême. La singularité de Franz Kafka s’inscrit dans une singularité historique – ses trois « nationalités ».

L’immense pouvoir d’attraction qu’exerce la Russie – l’espace russe – sur Franz Kafka. Et, de fait, peu de ses écrits m’ont autant fasciné (captivé dans une ambiance) que ce court récit : « Souvenir du chemin de fer de Kalda » que je me suis employé à illustrer à la pointe sèche à partir de croquis faits dans la grande plaine de Hongrie (l’Alföld), au début des années 1980. L’ambiance noir et blanc se voyait confirmée par le régime socialiste. A ce propos imagine-t-on d’illustrer Franz Kafka autrement qu’en noir et blanc ? Son illustrateur le plus ambitieux est à ma connaissance Louis Mittelberg (pseudonyme, Tim) qui a accompagné son œuvre complète (Cercle du livre précieux, édition critique établie sous la direction de Marthe Robert et publiée en huit volumes de 1960 à 1965), avec des dessins tracés d’un trait nerveux, gracile presque, et douloureusement embrouillé. Et qui de mieux approprié pour illustrer l’œuvre de Franz Kafka qu’Alfred Kubin, du noir en blanc encore ?

Une vue du palais Kinsky, avec, à droite, le magasin du père, Herman Kafka.

 

Franz Kafka docteur en droit. A l’automne 1907, il devient employé dans une compagnie d’assurances sociales, la Compagnie (semi-étatisée) d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême. Il ne changera plus de profession et d’employeur. Retraite anticipée en 1922, soit deux ans avant sa mort. J’ai lu tant de choses au sujet de ses rapports avec son travail d’employé, tant de choses contradictoires, beaucoup écrites sur un ton péremptoire voire pathétique. A ce propos, où sont ses écrits professionnels ? Dispersés, égarés, en (grande) partie détruits ? On rapporte que dans les dernières années de sa vie, Franz Kafka a fait part à Milena Jesenská et à Max Brod de sa profonde répugnance à se soustraire à son travail d’assureur et de juriste, y compris pour des raisons de santé. Maurice Blanchot a montré Franz Kafka écartelé entre sa vocation d’écrivain (une vocation bien définie dès les années le lycée) et tout ce qui la contrariait – une remarque probablement pertinente pour les débuts, moins pour les années qui suivirent.

Franz Kafka a vécu chez ses parents jusqu’en 1914 ; il avait la trentaine passée. Et j’ai pensé à lui, par des voies indirectes (il s’agit d’un essai féministe), en lisant le petit livre de Virginia Woolf, « A Room of One’s Own », écrit en 1928. Je suis certain que Franz Kafka aurait souri en le lisant – un sourire de reconnaissance.

Voir l’épisode de l’usine d’amiante achetée par l’un de ses parents par alliance, en décembre 1911, usine où Franz Kafka doit représenter son père, Hermann, et s’occuper de la structure juridique de l’entreprise. Franz Kafka qui travaille par ailleurs à la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême voit son temps d’écriture menacé et pense même au suicide. Ci-joint, un lien où il est question de cette usine, dans une note en bas de page. J’ignorais certains détails de cette affaire rapportés par Reiner Stach, notamment quant à cette recapitalisation faite à l’instigation de Franz Kafka :

http://oeuvresouvertes.net/spip.php?article3283

Un élément central (et discret) dans la vie de Franz Kafka, un fait minime en regard de l’Histoire : sa rencontre avec une petite troupe de comédiens juifs de Varsovie et dirigée par Isaac Löwy, à l’automne 1911. Cette rencontre active chez Franz Kafka un questionnement aussi vaste que profond sur le judaïsme, un questionnement qui ne le quittera plus. Cette rencontre l’incite à préciser l’idée qu’il a de sa vocation d’écrivain et sa place dans l’Histoire. Lui, le Juif dont les parents ont en quelque sorte mis le judaïsme au placard afin de ne pas porter préjudice à leur promotion sociale et qui s’en tiennent à un judaïsme formaliste. Franz Kafka donc se découvre à la charnière de deux manières de vivre le judaïsme, celle de l’Est (de l’Europe orientale) et celle de l’Ouest (de l’Europe centrale), mais aussi à la charnière de la littérature allemande (Franz Kafka écrit en allemand) et les littératures « mineures », juive de Varsovie et tchèque, des littératures en prise avec le peuple, son authenticité et sa vitalité.

De Kavka à Kafka, le choucas. Le texte mis en lien, « Kafka et le nom impropre » est riche en détails d’une belle acuité :

http://journals.openedition.org/germanica/1801

Dans ce texte, on lit notamment : Franz Kafka « s’appelle Amschel en hébreu, ce qui signifie merle en allemand, mais lui rappelle surtout le souvenir d’un aïeul mort prématurément » ainsi qu’il le note dans son Journal. « Enfin, le nom Kafka est lié à un troisième réseau associatif : en tchèque, kavka signifie le choucas, le corbeau, la corneille. C’est l’emblème choisi par Hermann Kafka pour son magasin, mais surtout un symbole de morbidité pour Franz, qui associe toujours le cri des choucas aux ruines. Il écrit ainsi dans le Journal de 1910 : « J’aurais dû être ce petit habitant des ruines qui prête l’oreille aux cris des choucas ». Notons par ailleurs que Franz Kafka a une tête d’oiseau (dans certaines photographies plus que dans d’autres), ce qu’a exprimé le caricaturiste David Levine avec ses fins réseaux de traits densément et diversement entrecroisés. Voir la somme iconographique de Klaus Wagenbach, publiée chez Pierre Belfond en 1983. En page 36 de cette somme, l’emblème commercial du magasin du père : un choucas. On peut y détailler une version avec l’oiseau perché sur une branche de chêne (un arbre dont la symbolique se rattache au Mouvement national-allemand) et une version politiquement plus neutre où les feuilles de chênes ont été remplacées. Il est curieux de constater qu’en français choucas partage phonétiquement une syllabe avec Kafka, que leur dernière syllabe se répondent.

A propos de choucas, il y a dans l’œuvre de Franz Kafka une immense présence (à caractère volontiers symbolique) des animaux : des souris (voir son dernier récit, écrit alors que la tuberculose va l’emporter, « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris ») et des rats (je pourrais en revenir au récit « Souvenir du chemin de fer de Kadla », en passant par les insectes (voir notamment « La Métamorphose »), etc.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet des Açores (São Miguel) – 3/3

 

29 mars. Dégoût. Difficulté à lire et à observer ce qui m’entoure, à me laisser porter par ces rêveries géologiques auxquelles invitent les Açores. Peut-être me faudrait-il trouver une voie de sortie à ce dégoût – à cette stérilité – en mettant en rapport l’histoire géologique (la formation de ces îles, par exemple) et l’histoire humaine dans laquelle s’inscrit l’assassinat de Mireille Knoll.

Dans le jour naissant. Le jardin que borde le haut mur noir du cimetière de Mosteiros. La tasse de chá preto et ce livre qui conserve des Lost Beauties (of the English Language). Stightle : to confirm, to strengthen. « To stightle the people, / Preaching and praying », Piers Ploughman. Stodge : to stuff too full. Straight-fingered : one whose fingers will not crook to seize or hold dishonest gains ; thoroughly honest.

Le centre de Ponta Delgada, du blanc que rehausse un délicat graphisme noir. Noir et blanc des façades mais aussi du pavage. Il arrive que le noir domine dans le graphisme du pavage. La synagogue et le musée (rua do Brum n.° 16) sont fermés. Ci-joint, une visite guidée avec l’historien José de Almeida Mello :

https://www.youtube.com/watch?v=q6xoO5uattU

Discussion avec un homme, la trentaine. Je veux lui parler en portugais, il veut me parler en anglais, un problème auquel je suis souvent confronté au Portugal : le Portugais qui pratique une langue étrangère (presque toujours l’anglais ou le français) tient à la pratiquer. Je les comprends et leur réponds non sans plaisir ; mais j’aimerais tout de même avoir plus souvent l’occasion de pratiquer le portugais, de ne pas me contenter de le lire et de l’écouter. J’évoque (en anglais donc) mon plaisir à écouter le portugais des Açores qui me semble plus clair que celui de Lisbonne, moins syncopé. Mon appréciation semble lui faire plaisir. Je poursuis en lui faisant part de mon plaisir à me laisser bercer par le portugais du Brésil. Il réagit assez vivement : « Les Brésiliens appauvrissent notre langue. Ils ne cessent d’exiger des simplifications en déclarant que notre portugais est trop compliqué. Alors, ils le simplifient et, ce faisant, l’appauvrissent, tant au niveau grammatical que syntaxique et lexical ». Je ne sais que lui répondre, n’ayant pas une connaissance suffisante de la question. J’insiste toutefois sur la beauté de la tonalité du portugais du Brésil, ce à quoi il acquiesce spontanément.

J’observe les structures géologiques du Pico das Camarinhas – Ponta da Ferraria. A peu de distance, au large, l’épisode du 13 juin 1811 que j’ai décrit plus haut. Alors que je marche sur cette lave qui crisse sous mes pas, je bascule dans le souvenir d’un hiver à Berlin-Est, de ses trottoirs enneigés sur lesquels les riverains répandaient du mâchefer à grandes pelletées. C’est ainsi, le voyage multiplie les pistes du souvenir. Ainsi donc, le 29 mars 2018, sur une île des Açores, me suis-je retrouvé d’un coup, vertigineusement, transporté dans un jour d’hiver début années 1980, à Berlin-Est.

 

Ponta Delgada. Igreja do Convento dos Jesuitas, São Sebastião.

 

30 mars. Spurge : froth ; to emit froth. Staddle : the stain left on metal after the rust is removed. Smirl : a mischievous or roguish trick. Sloach : to drink heavily. Slodder : slippery, tenacious ; adhesive mud or slush.

Mosteiros. La mer a grondé toute la nuit ; c’était plutôt un grondement qu’un froissement. Au petit-matin, les ilhéus entre lesquels l’écume bouillonne. Pourquoi ne pas vivre ici, loin des continents et de leurs masses humaines en constante augmentation, de ces mégapoles qui pourraient doubler le nombre de leurs habitants en une génération ? Le nombre est le cauchemar, le nombre a raison de la notion d’homme. Ne reste que la masse qui appelle l’écrasement à coups de… masse. Peut-on encore œuvrer à un nouvel humanisme ? Il est probablement trop tard. Les Juifs ont éprouvé très tôt l’horreur de la masse ; c’est pourquoi ils l’ont mise en mouvement pour en faire un peuple (voir l’Exode). A développer.

J’apprends que la France et les États-Unis se sont mis en tête d’aider les Kurdes, une information saisie à l’arraché qu’il me faudra vérifier. Mieux vaut tard que jamais même si cette réaction (jusqu’au ira-t-elle ?) est bien tardive, coupablement tardive. Aider les Kurdes, briser les reins de la Turquie et favoriser un démembrement de ce pays en attribuant une bonne part de cet espace aux Kurdes. Le Grand Kurdistan doit devenir une réalité. Erdoğan ne cesse de se prendre les pieds dans le tapis, et depuis le début, depuis son soutien aux Frères Musulmans en Égypte. Il est possible que le sultan titubant mène son pays au gouffre, à la guerre. Il me semble être pris par le vertige de la fuite en avant comme d’autres sont pris par la boisson. La Turquie doit être expulsée de l’OTAN avec repositionnement sur le Kurdistan, à partir du Rojava, noyau du futur Grand Kurdistan. Quant à l’Europe, elle doit définitivement tuer toute espérance turque d’une intégration à l’Europe. Le Grand Kurdistan que je vois comme un allié d’Israël, une terre d’accueil pour les Chrétiens d’Orient, les Musulmans des marges  (dont les Alaouites), les Yézidis et autres minorités persécutées ou tout simplement en danger, un espace démocratique où la femme affirmerait sa présence, une terre de paix puissamment armée, comme doit l’être toute terre de paix, comme l’est Israël, terre de paix, terre d’un peuple en armes. Tels sont les espoirs qui me viennent dans ce petit café de Mosteiros, à la pointe ouest de l’île de São Miguel. Par sa porte grande ouverte entrent les souffles frais de l’océan. Dans son encadrement, je vois du pavé gris sous un ciel gris, un platane à quatre branches maîtresses noueuses et taillées de près, une colline qui témoigne du passé volcanique de l’île. Dans ce tableau aux tonalités grises, une chaise de café en plastique blanc ; sa présence formidable : toute cette composition ne semble avoir été conçue que pour la mettre en valeur.

Marche dans Rua do Castelo, une longue rue rectiligne et perpendiculaire à l’océan. Elle débouche sur la Ponta do Castelo, un chaos de roches noires où subsistent de très discrets vestiges du Castelo Nossa Senhora da Conceição. Les eaux crémeuses, meringuées par endroits, avec des surfaces lissées par ce remuement, des surfaces aux tonalités d’opale. La variété des images saintes (constituées de carreaux de céramique) scellées dans les façades : N. S. da Conceição, Nossa Senhora da Fatima, S. João (un enfant à auréole serre un agneau dans ses bras), Anjo da Guarda (un ange étend ses mains sur la tête d’un petit garçon qui joue au cerceau et d’une petite fille qui joue à la balle), N. S. da Paz, Sta Filomena (son ancre) et, à côté de cette image, ces mots : Deus abençoe esta casa. Le cheval et le cavalier rouges de CTT (Correios, Telégrafos e Telefones), Cuidado com o cão, des boîtes aux lettres en pierre volcanique sur lesquelles sont sculptées en relief ces sept lettres CORREIO. Casa da Avó.

 

L’église de  Mosteiros, Nossa Senhora da Conceição. Les églises des Açores sont à l’occasion décorées de lignes lumineuses qui soulignent leurs volumes et sont d’un bel effet dans la nuit.  

 

Marche le long d’une côte écumeuse avec rafales de vent tiède. Halte dans un café. J’écoute les consommateurs. Une fois encore, l’accent des Açores (qui varie légèrement d’une île à une autre, m’a-t-on dit) me semble plus ouvert que celui de Lisbonne et, plus généralement, que celui du Portugal continental. Tout en regardant la pluie tomber, je me souviens de ces soirées en Irlande, du côté de Wexford, de cette musique qui passait directement dans mon sang, de ces langues d’écume qui se devinaient dans la nuit, derrière les vitres contre lesquelles battait l’averse. Je relis la belle introduction à « Lost Beauties of the English Language », des pages enivrantes, avec ces riches propositions. Il y est par exemple question du nombre considérable de mots d’origine française dans le Scottish vernacular. « Some of these (words) are among the most racy and characteristic differences between the English and the Scotch ». Et l’auteur donne de nombreux exemples à l’appui de cette remarque, parmi lesquels : to fash one’s self (se fâcher), ashet (assiette), awmrie (armoire), brulzie (a fight or dispute from s’embrouiller), dool (deuil), spaule (épaule). La liste des mots du Scoto-Saxon et du Old English directement issus du Dutch, une autre longue liste.

Alors que j’écoute des airs de country music, me prennent des rêveries géopolitiques, certaines animées par une violence extrême (que je ne refuse pas) : démembrement de la Turquie (avec expulsion des Turcs de Chypre), création d’un Grand Kurdistan, écrasement du monde arabe, anéantissement de l’Arabie Saoudite, du Qatar, du Koweit, fondation d’un État kabyle, intégration de la Judée-Samarie à Israël, affaiblissement radical du Pakistan, etc. ; de l’éclatement de certains pays à des alliances mondiales, à commencer par l’alliance Russie-Europe – l’Eurussie.

31 mars. Averses. Dans l’introduction a « Lost Beauties of the English Language », l’auteur affirme que l’écossais est bien plus conservateur – a far more conservative language ; et afin d’étayer cette affirmation, il signale que plus de deux mille quatre cents mots de Shakespeare sont devenus difficilement compréhensibles pour ses concitoyens (Shakespeare is becoming obsolete to his countrymen), au point que son éditeur Howard Staunton a jugé nécessaire de répertorier ces mots dans un glossaire afin d’aider ses lecteurs.

Marche le long du cratère de Sete Cidades à partir du Miradouro das Cumeeiras (Fregesuia do Pilar da Bretanha), marche dans un chemin diversement creux où le vent s’engouffre par moments avec une telle violence qu’il me faut avancer fortement penché. Mes tympans deviennent douloureux. Les nuages montent vite le long de ces parois vertigineuses et verdoyantes (qui délimitent par endroits la caldeira) avant de passer au-dessus de leur crête. Sur certaines portions, à l’intérieur de cette immense circonférence, des glissements de terrain ont ménagé des espaces verdoyants où s’inscrivent des pâturages ainsi que les quadrilatères de jardins potagers. Le vert soutenu de ces pâturages me déplaît et je porte mon regard sur les espaces aux tonalités de moorland. C’est ainsi, je préfère des touffes de sparte (esparto) dans un paysage semi-aride à l’exubérance des floraisons tropicales. Je préfère les verts ascétiques de la toundra aux verts gras du bocage normand.

 

Vue du Miradouro das Cumeeiras (Sete Cidades)

 

A la nuit tombée ; le bruissement marin, la pleine lune et le ciel marbré. Je feuillette le recueil de Charles Mackay, un hommage au caractère puissant de la langue anglaise et plus particulièrement au Scottish (au Scoto-Saxon). Il répertorie les sources « of the superior euphony of the Scoto-Saxon ». L’une d’elles « is the single diminutive in ie, and the double diminutive in kie, which may be applied to any noun in the language ». Exemple : bird, birdie, birdikie. Certes, l’anglais admet les diminutifs mais dans une moindre mesure et d’une manière moins harmonieuse. « Endeavour to translate into modern English the diminutives “feetie” and “greetie”, and the superiority of the Scottish or old English for poetical purposes will be obvious. »

1er avril. Forefighter, a champion. Il s’agit d’un de ces très rares mots relatifs à l’histoire militaire qui subsista quelque temps dans le Saxon-English language après la conquête normande. Même les mots « war » et « peace » procèdent du Norman French language qui repoussa « Krieg » et « Friede ». Dans cette introduction militante à « Lost Beauties of the English Language », l’auteur évoque Chaucer ; Chaucer « was a neologist » ; il participa à l’enrichissement de l’anglais, notamment par l’introduction du Norman-French language, essentiellement destiné à l’aristocratie. Certes, « the stream of Norman-French runs pure and bright » mais les neuf dixièmes de ces élégants gallicismes ne sont guère en faveur parmi les écrivains anglais des générations suivantes. On pourrait toutefois citer les poèmes des débuts de Milton. Mais, précise Charles Mackay, si nous voulons goûter à la vigueur de l’anglais, il nous faut chercher plus du côté de Piers Ploughman que de Chaucer.

2 avril. Départ Ponta Delgada pour Lisbonne. Bien visible dans la nuit, les langues d’écume. Pluie très fine (drizzle) qui révèle sa densité dans le halo des réverbères.

A bord d’un Boeing 737-800. J’ai toujours quitté les îles avec tristesse. Je poursuis la lecture de Charles Mackay qui déplore certaines pertes de l’anglais. Parmi celles qu’il juge les plus graves, des preterites et des past participles de verbes toujours en usage, « and of many good English verbs in all their tenses » abandonnés à l’usage des peuples du Nord de l’Angleterre et de l’Ecosse et que la littérature (à l’exception de quelques rares poètes et écrivains, parmi lesquels Robert Burns et Sir Walter Scott) a méprisés.

Olivier Ypsilantis    

 

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Carnet des Açores (São Miguel) – 2/3   

 

Partout des hortensias ; mais taillés de près, ils ne sont que bouts de bois. Tant mieux ! Je n’aime pas les hortensias, j’en ai trop vus dans les cimetières. D’une manière générale, je préfère les plantes aux fleurs. Elles sont plus sobres et plus architecturées. Ce goût me vient probablement de ma mère qui disposait des plantes chez elle, et jamais de fleurs.

A propos de cimetières : cette proximité – de l’autre côté du mur – ne m’est aucunement désagréable. Je m’y suis même promené, hier, à la nuit tombée. La gentillesse des habitants de cette île est telle que je ne puis imaginer que leurs morts reviennent inquiéter les vivants.

Les vapeurs très blanches d’une centrale géothermique (elle fournit en électricité Ribera Grande). Des vaches partout, dans des pâturages d’un vert phosphorescent. Plantations de thé et d’ananas. Ne pas dire abacaxi comme je le dis mais ananás. Ce matin, un commerçant m’a repris gentiment mais fermement en m’expliquant que la saveur et la richesse en jus de o abacaxi sont bien supérieures à o ananás.

 

Une île verdoyante… A Ilha Verde…

 

Quelques mots goûtés lors d’une halte. Kime : a silly fellow. Looth : shelter, a sheltered place. Mirk, Murk : dark, gloomy, un mot essentiellement utilisé par des écrivains écossais et, à l’occasion, par Shakespeare, Spencer et Milton. Un exemple avec Spencer’s Fairy Queen : « Then to her iron waggon she betakes, / And with her bears the foul, well-favoured witch, / Through mirksome air her ready way she makes. »

Longue conversation avec un retraité de la marine marchande, soixante-quinze ans. Il commence par m’énumérer les pays qu’il a visités et ses principales escales. Son portugais me semble plus clair que celui de Lisbonne. Nous devisons, assis sur un muret en pierre sèche, devant l’océan. Il me désigne des collines couvertes de verts pâturages, couvertes d’ananas lorsqu’il était enfant et où il travaillait avec son père. Je l’écoute et me répète que ma facilité à le comprendre tient probablement au fait que nous sommes sur la route du Brésil.

Dans un village voisin, assis devant un muret en pierre sèche, je me perds dans la contemplation des falaises puis du muret – sa structure – et du va-et-vient des lézards. L’extraordinaire beauté de ces petits animaux si discrets, beauté de leur morphologie mais aussi de la si délicate palette de leur camouflage.

Lagoa das Furnas. Des vues qui auraient inspiré les maîtres de la peinture chinoise. L’odeur soufrée des fumeroles. Água muito quente. Des bouillonnements par endroits, comme des casseroles sur un fourneau. Une zone grise, stérile, avec, par endroits, des traces jaunâtres, du soufre. Dans une cavité, un bouillonnement plus puissant avec grand remuement boueux. On pense aux origines. Des alvéoles sont prévues pour la cuisson d’aliments destinés à des restaurants. Caldeira das Furnas, volcanisme secondaire avec notamment ces campos fumarólicos et ce nascente de águas termais. Par endroits, un bruit de soufflerie venu de la terre. Dans le village de Furnas, des plantations d’ignames richement irriguées. En l’église Nossa Senhora da Alegria. Fraîcheur et silence sépulcral. Toutes les statues et tous les crucifix sont empaquetés dans des étoffes mauves en attendant la Résurrection. Alors que je marche dans Furnas, des souvenirs me viennent, activés tant par l’odorat que par la vue. L’odorat avec cette odeur de ciboulette qui me fait revenir à Milly-la-Forêt, dans une maison de famille ; la vue avec cette maison et son jardin qui me font revenir dans la petite ville thermale de Salies-de-Béarn. C’est ainsi, le voyage multiplie les rapports dans l’espace et le temps. Marche autour du Lagoa Congro.

 

En marchant sur la crête de la caldeira de Sete Cidades

 

27 mars. Lag : the extreme end, and also a verb, to remain behind, at the very end or last. « The lag end of my life », Shakespeare, Henry IV. « The senators of Athens with the common lag of people », Shakespeare, Timon of Athens. Smirl : a mischievous or roguish trick. Sloom : to sleep heavily and soundly ; distinguished from slumber, to sleep lightly. Yex, Yox, Yoxen : to cough, higgouch.

Pris par des rêveries géologiques. Mouvements tectoniques. Les fosses qui se creusent tout en se remplissant de lave et desquelles finissent par s’édifier des chaînes de montagnes immergées d’où émergent à l’occasion des îles. Le Mid-Atlantic Ridge (de l’Arctique à l’Antarctique) rencontre le Indian Ocean Ridge. Le long de cette faille, l’Islande (la plus grande île née de la croûte océane), les Açores, Ascension, Saint Helena et Tristan da Cunha. Les Açores, soit la rencontre en T de trois plaques tectoniques : les plaques nord-américaine, africaine et eurasienne. Ce point de rencontre se situe entre le groupe ouest et le groupe central de l’archipel des Açores, entre Flores (l’une des deux îles du groupe ouest) et Faial (l’une des cinq îles du groupe central). Flores et Corvo, les îles du Grupo Ocidental, s’élèvent de la plaque nord-américaine. Les cinq îles du Grupo Central s’élèvent d’un centre diffus (spreading centre), le Tercera Rift, qui s’est formé il y a quelque trente-six millions d’années. Quant aux deux îles du Grupo Oriental (dont São Miguel), on ne parvient pas à déterminer avec exactitude si elles s’élèvent de la plaque africaine, eurasienne ou d’une Azorean microplate.

L’île de São Miguel, la plus grande des neuf îles, s’est formée par étapes. D’abord sa partie Est, la plus élevée, avec le Pico da Vara, puis sa partie Ouest, avec Sete Cidades. São Miguel fut donc à l’origine constitué de deux îles. L’activité volcanique modifie encore ce vaste archipel. Ainsi, en 1811, à peu de distance de São Miguel, une petite île se forma en quelques semaines. Une frégate anglaise qui croisait au large, le HMS Sabrina, l’aborda. Son commandant, le capitaine James Tillard, planta le drapeau de l’Union Jack sur une île encore fumante qu’il baptisa Sabrina. Peine perdue. Un autre navire britannique de passage quelques mois plus tard ne put retrouver l’île ; elle avait disparue sous les eaux. Plus récemment, en 1957, une éruption sur la côte ouest de l’île de Faial lui ajouta deux kilomètres carrés.

 

28 mars. Flurch : a great abundance. « Flush of money » seems to be a corruption of a « flurch of money ». Whang : a large cut or slice ; whence whanger, one who takes a large cut, slice, or piece. Whelm : to turn. « Overwhelm » is still current, but « whelm » is nearly obsolete. « Till billows gape and gales blowhard, / And whelm him o’er », Robert Burns, To a Mountain Daisy ».  

Le plus ancien traité entre deux pays, The Treaty of Eternal Friendship (1373) ou Treaty of Windsor entre Edward III et D. João I.

Les ananas des Açores, les meilleurs du monde probablement. Ils remplacèrent les oranges vers 1850. Ils sont cultivés sous serres. Principales zones de plantation, à Fajã de Baixo, près de Ponta Delgada, Lagoa et Vila Franca do Campo. C’est une culture complexe, me semble-t-il (voir détails), qui risque de disparaître progressivement. Il n’est pas certain que les glasshouses soient remplacés lorsqu’ils devront l’être. Fajã : une étendue côtière plane, ménagée par une coulée de lave ou un glissement de terrain.

 

Lagoa do Fogo, le lac de São Miguel que je préfère, pour sa sobriété probablement. Ses abords de moorland par endroits.

 

Le commerce des oranges a dominé au XIXème siècle dans plusieurs îles des Açores, une exportation essentiellement destinée à l’Angleterre, un luxe alors et seulement accessible entre novembre et mai. Aux époques victoriennes, c’est à Noël que la demande en oranges (et en citrons) était la plus forte. « Buy my fresh St Michael’s » pouvait-on entendre dans les rues de Londres. C’est à la fin des guerres napoléoniennes que l’exportation d’oranges des Açores prit de l’ampleur. Ainsi, vers le milieu du XIXème siècle, des centaines d’embarcations faisaient la navette entre les Açores et l’Angleterre, essentiellement avec des topsail schooners, des bateaux rapides indispensables pour transporter une denrée fragile. Au cours de l’année 1854, soixante millions d’oranges et quinze millions de citrons furent débarqués rien qu’à Londres, de soixante-dix embarcations. La flotte des topsail schooners commença à décroître dans les années 1860 avec les bateaux à vapeur, surtout quand les installations portuaires de Ponta Delgada purent les accueillir (vers 1870). Et pour finir, dans les années 1880, une maladie ravagea les orangers des Açores.

Marche dans Mosteiros, au soleil couchant. Des souffles frais ne cessent d’envelopper le marcheur dans des gestes plus ou moins prolongés. Des rafales de vent comme au ralenti, parfois. On se salue. Le maillage du pavé s’affirme en ces heures de lumière franchement transversale. Je pense à ces textes laissés en chantier sur mon bureau de Lisbonne. Face à l’océan et ses puissants remuements, Kafka et Prague – une certaine ambiance – me deviennent improbables ; et je me demande si je retrouverai l’énergie qui m’a porté au cours de l’élaboration de ces textes. Mais pourquoi m’inquiéter ? Je me sens toujours guidé lorsque j’écris sur Kafka, toujours !

J’apprends qu’un meurtre a été commis à Paris, une femme âgée, juive, assassinée par son voisin musulman. Quel est donc ce pays où l’on assassine des femmes âgées ? Quel est donc ce pays où l’on assassine des Juifs ? La France que j’ai quitté il y a vingt-cinq ans m’inquiète de plus en plus. Je ne tiens plus à lui que par la langue – ce qui est probablement l’essentiel –, mais quelque chose s’est brisé en moi depuis des années, un manque de confiance, une inquiétude. Les médias de France vont probablement sauter d’un euphémisme à un autre afin de masquer une fois encore le caractère antisémite de ce crime, de le masquer aux masses toujours prêtes à se laisser berner afin de protéger leur confort de lâche. La masse est molle, toujours, molle et malléable, et les médias de masse s’y entendent à ce sujet. Les médias de masse sont une émanation des masses, ils protègent leur confort, leur avachissement, le bon fonctionnement de leur transit intestinal – et il est considérable –, la profondeur de leur sommeil de brute. Jusqu’à quand refusera-t-on de nommer ? Ce pays, la France, m’inquiète décidément de plus en plus, et j’aimerais répondre à cette inquiétude autrement que par le départ et diverses mises en mouvement. Il reste l’écriture, certes, l’écriture comme arme de combat et de dénonciation – mais jusqu’à quel point ?

 

Mireille Knoll, née en 1932, assassinée le 23 mars 2018. Elle s’était réfugiée au Portugal pour échapper aux nazis.

 

Cette femme s’appelait Mireille Knoll. Ce que j’apprends par le blog Boker Tov Yerushalayim : « Mireille Knoll a pu échapper à la Rafle du Vel’ d’Hiv’  grâce au passeport brésilien de sa maman en 1942 ; elle a succombé en 2018 face à la haine et la barbarie d’un islamiste, poignardée à onze reprises, dans l’appartement familial, avenue Philippe Auguste, Paris, 11ème arrondissement ». On y ajoute : « C’est la même barbarie qui tue des enfants juifs à Toulouse, égorge un prêtre dans son église à Saint-Étienne-du-Rouvray ou un officier de gendarmerie à Trèbes » :

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/03/27/mireille-knoll-1932-2018/

Cet article simplement intitulé « Mireille Knoll, 1932-2018 » reprend un message sur Facebook, message de Monsieur Meyer Habib. Dans le fil de réflexions qui fait suite à cet article, Boker Tov Yerushalayim signale un commentaire du Figaro, une liste (non exhaustive) des agressions les plus graves commises contre les Juifs, liste que scandent : « J’habite un pays où… » et « Parce que juifs (juives)… ». Une liste à lire et à poursuivre…

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet des Açores (São Miguel) – 1/3

 

24 mars 2018. Descolagem de Lisbonne à bord d’un Boeing 737-800 pour l’île de São Miguel, archipel des Açores. Je n’emporte qu’un livre, à consulter paresseusement, délicieusement : « Lost Beauties of the English Language » de Charles Mackay, une édition de Bibliophile Book, un reprint de l’édition originale de 1874 : « Lost Beauties of the English Language contains a treasure trove of archaic words lovingly culled from sources in Old English, through the Elizabethan era, up to Milton and Dryden’s time. »

Alors que l’avion s’est positionné en bout de piste, attendant le signal de la tour de contrôle, je lis : Barrel fever : the headache caused by intemperance in ale or beerWhommle (une onomatopée presque) : to turn over clumsily and suddenly, and with a loud noise. Whirr (une franche onomatopée) : to fly from the ground in affright, and with a loud noise ; like a partridge or pheasant. « The moorcock springs on whirring wings, / Among the blooming heather », Robert Burns.

J’ai laissé le laptop pour ces dix jours. Je n’emporte qu’un carnet et un stylographe. Il faut savoir se détacher périodiquement du clavier et de l’écran et plus généralement d’Internet, pour le silence des livres et le plaisir d’observer la pointe du stylographe tracer des lettres et des mots dans l’espace de la page. Les huit articles consacrés à Franz Kafka attendent sur mon bureau pour relecture, soit une trentaine de pages écrites dix jours durant dans un élan quotidien et continu. Je me suis vu porté par le souvenir, souvenir de lectures mais aussi de voyages à Prague et de conversations. Des pages écrites à Lisbonne, début mars, sous un ciel d’averses, entre mon bureau et quelques cafés du centre-ville. Il me semble à présent que ces pluies m’ont aidé à écrire, à éprouver la compagnie de Franz Kafka, la pluie étant l’un des plus sûrs vecteurs du souvenir. Le soleil nous ôte au souvenir, nous plaque contre le présent ; il faut relire les pages de Jean Grenier à ce sujet, dans « Les Îles ». Certains vieux murs de Lisbonne m’ont également conduit vers Prague et Franz Kafka, et à l’improviste, au cours de marches. Je revenais là-bas, dans un été praguois qui commençait à s’effacer devant l’automne.

Atterrissagem à Ponta Delgada, sur l’île de São Miguel, la plus grande et la plus peuplée des îles de l’archipel des Açores. Ponta Delgada, capitale de cet archipel. Ponta Delgada, c’est d’abord l’élégance de ses constructions blanches que rehaussent arêtes et encadrements en pierre noire et volcanique – la saveur du contraste. Largueur de cette île, environ quinze kilomètres ; longueur, environ soixante-deux kilomètres ; population, environ cent trente-huit mille habitants.

 

Les îlots – Os ilhéus – à Mosteiros

 

Le soir à Mosteiros, à la pointe Ouest de l’île. Sable noir, volcanique. Le parfum de l’Atlantique, l’un des parfums de mon enfance. Ces îlots, comme des vieilles dents prêtes à tomber. Le bruissement du ressac accompagne la venue du sommeil. Me vient le souvenir de nuits passées dans un cabanon, à la pointe de l’Inde, au cap Comorin.

 

25 mars.  Rua do Cemitério, à Mosteiros. Au petit-déjeuner, je savoure quelques Lost Beauties (of the English Language). To scart (to scratch) qui donne scart-free, without a scart, or the slightest injury. Scaur (or scar) : a barerock without vegetation. Voir skerries du gaélique, Skerrievore, on the West Coast of Scotland et Scarborough (Yorkshire). « Round a rocky scaur it strays », Robert Burns. Scroggy : abounding in underwood ; covered with stunted bushes or furze, like the Scottish mountains. « The way toward the city was stony, thorny, and scroggy », Gesta Romanorum.

Ciel voilé. Le ressac toujours. La falaise herbue. Le chant continu des oiseaux. Je m’efforce de les distinguer les uns des autres mais impossible. Seul se détache le cri des mouettes. Le jardin est bordé sur un côté d’un haut mur en pierres sombres, volcaniques. De l’autre côté de ce mur, je découvre un cimetière. Les morts sont généralement enterrés à même la terre, me semble-t-il, et aucune tombe n’est abandonnée, ce qui réconforte le visiteur. Il est vrai que ce dernier ne tarde pas à découvrir que la plupart des fleurs (il y en a beaucoup) sont artificielles, ce qui porte atteinte à son réconfort.

Les rochers de Mosteiros que je vois comme d’énormes chicots : Os ilhéus do Frade e da Freira. O Ilhéu maior, em conjugação com o segundo « pareciam mosteiros (conventos de frades) (…) coisa curiosa, (…) parecendo pessoas encapotadas e curvadas junto duma arcada na rocha, a que chamaram os ilhéus do Frade e da Freira. »

Les lézards si admirablement camouflés qu’on ne les devine à certaines heures du jour que par leur ombre portée. L’éclat de certaines fleurs dans les anfractuosités. Ponta da Ferraria – Ponta da Bretanha. As piscinas naturais. Côte noire et chaotique avec, dans des recoins, des galets bien polis. L’église de Mosteiros, murs blancs que rehaussent des arêtes et des encadrements en pierre volcanique, une élégante sobriété – mais l’élégance n’est-elle pas toujours sobriété ? En face de l’église, Nossa Senhora da Conceição, un kiosque où l’on sert des rafraîchissements, Quiosque Jacob, et l’école, Escola Comendador Ânselmo José Dias, un édifice aux proportions harmonieuses, blanc avec encadrements rehaussés de pierre volcanique, lui aussi. Je rencontrerai dans chaque village visité des écoles de même style ; elles correspondent au Plano dos Centenários, un projet conduit à grande échelle par l’Estado Novo entre 1941 et 1969. Le nom de ce plan célèbre le troisième centenaire de la Restauração da Independência et le huitième centenaire de la Independência de Portugal, commémorés respectivement en 1940 et 1943. Dans le lien suivant, intitulé Os novos projetos do Plano dos Centenários, on trouvera une typologie proposée pour le Portugal continental (Nord, Centre, Lisbonne, Sud) mais aussi pour les Açores et Madère. C’est un lien passionnant (cliquer sur la colonne de gauche, Museu virtual) qui rend compte d’un projet très peu connu en dehors du Portugal, un projet non moins ambitieux que celui de Jules Ferry et l’école primaire sous la IIIème République :

http://193.137.22.223/pt/patrimonio-educativo/museu-virtual/exposicoes/os-edificios-escolares-do-plano-dos-centenarios/os-novos-projetos-do-plano-dos-centenarios/

Vacances. Les rideaux des quatorze fenêtres de l’école sont fermés. Quelle est la mémoire de cette école, des enfants passés par cette école ? Rues rectilignes, rues de lumière océane dans lesquelles se glissent les vents océans. Je suis à environ mille cinq cents kilomètres de l’Europe (du Portugal) et à presque quatre mille de l’Amérique du Nord. A quelques pas de cette école, de l’autre côté de la rue, une maison à l’abandon avec une petite plaque en céramique au délicat liseré sur laquelle on peut lire : Dispensário Materno-Infantil. Quelle est la mémoire de ce lieu ? Un petit chien couleur de lave s’installe sur le parvis de l’église ; j’aurais du mal à l’en distinguer s’il n’avait le museau d’un gris sensiblement plus clair. Dans le cimetière contigu à la maison, une chapelle où repose José Manuel Raposo Botelho 17-06-1951 / 26-12-1973 a o serviço da Pátria. Considérant la date de sa mort, il a probablement été tué dans une guerre coloniale, en Afrique.

Marche à Sete Cidades, à l’ouest de l’île. Dans la caldeira, trois lacs : Lagoa Azul, Lagoa Verde, Lagoa de Santiago. Panorama d’une beauté à couper le souffle, pour reprendre une expression convenue. Mais assez vite, je me reporte sur des détails, comme ce pin dont le tracé des branches me conduit vers des compostions de maîtres de la peinture chinoise. L’île de São Miguel est aussi appelée Ilha Verde.

Première capitale de São Miguel, Vila Franca do Campo jusqu’en 1522, date à laquelle un tremblement de terre suivi de glissements de terrain tuent la plupart de ses habitants. Ponta Delgada, établi sur un terrain plus stable, est choisi comme capitale en 1546. Ci-joint, un lien sur cette catastrophe du 22 octobre 1522, la plus grande de l’histoire des Açores :

http://www.cvarg.azores.gov.pt/noticias/Paginas/cms_125_Investigadores-reconstituem-a-historia-da-destruicao-de-Vila-Franca-do-Campo-484-anos-depois-da-tragedia.aspx

 

26 mars. Au petit-déjeuner, je goûte quelques Lost Beauties. Tartle : to hesitate to view a person or thing dubiously, as if not recognizing him, or it, with certainty. « A toom (empty) purse makes a tartling merchant », Allan Ramsay’s Scottish Proverb. Slorp : to eat greedily and with a guttural noise. Slotter : to make a noise with the palate in eating. To feed like an animal. Pautch : to walk painfully in deep mud. Et tout en feuilletant ce recueil, je retourne dans ma main un petit galet de lave, une pierre née du feu et polie par l’eau… L’immense mémoire de ce galet, et la mémoire de cette main qui le retourne.

 Beauté des arbres à Ponta Delgada

 

Ribera Grande ; le bleu de l’océan, le blanc des façades que rehaussent les délicats graphismes d’une pierre volcanique presque noire. La grande dépression verte entre les deux volcans aux extrémités Est et Ouest de l’île, deux volcans qui se sont réunis à force d’expulser des matériaux, deux volcans nés des profondeurs marines il y a plusieurs millions d’années. Le clocher trapu de la Igreja Matriz de Nossa Senhora da Estrela. Sa façade ornée de colonnettes torsadées et engagées, les accolades aux riches enroulements qui la terminent. Du Miradouro da Barrosa, point de vue immense sur le Lagoa do Fogo. On appréhende l’île dans toute sa largueur et on l’appréhenderait dans toute sa longueur si le temps le permettait. Impossible de distinguer la limite entre l’océan et le ciel ; de ce fait, l’île semble flotter dans l’espace comme un vaisseau spatial. J’observe les travaux de l’érosion qui même sur les flancs boisés se lisent avec la netteté d’une morsure d’acide dans le cuivre. Autour du lac, une végétation de moorland que je préfère aux verts acides des pâturages et aux jardins fleuris. Au loin Ribera Grande, blanche comme du sucre raffiné.

 

Au centre de l’île, le Lagoa do Fogo et ses abords de moorland.

 

La majorité des habitants des Açores descendent des colons portugais dans l’Empire et l’ex-Empire portugais, des colons essentiellement originaires du Beira, de l’Alentejo et de l’Algarve ; mais aussi des Flamands, nombreux à s’établir dès les années 1490 sur Terceira, Pico, Faial, São Jorge et Flores. Les Flandres étaient alors surpeuplées et les princes portugais qui organisaient la mise en valeur de nouveaux territoires avaient besoin de défricheurs. Parmi les autres apports, des Juifs séfarades.

Voir le concept (un néologisme) élaboré par Vitorino Nemésio : açorianidade. Un esprit insulaire, la mordança (définir ce mot prendrait une page). Vitorino Nemésio distingue trois types de caractère sur cet archipel de neuf îles : le micaelense, le terceirense, le picaroto (voir détails).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Israël, 70 ans !

 

Je ne serai pas en Israël pour ses soixante-dix ans, mais je le suis et le serai par la pensée. Je reviens souvent en Israël par la pensée, tant de souvenirs ! Et j’y retournerai dès que possible.

Israël a soixante-dix ans, oui… mais Israël a beaucoup plus. Je ne connais pas son âge avec exactitude mais je sais qu’il est d’environ trois mille ans.

Lorsque j’écris « la création de l’État d’Israël », le 14 mai 1948, plus exactement, j’éprouve immanquablement un léger malaise au point que j’évite à présent cette expression car elle laisse entendre que cet État s’est formé ex nihilo, alors qu’Israël n’a jamais cessé d’exister au cours de trois millénaires, jamais !

Israël n’a jamais cessé d’exister au cours de trois millénaires, jamais ! Israël n’a jamais cessé d’exister dans le cœur et l’esprit de la diaspora mais aussi par la présence continue de Juifs dans ce qui est aujourd’hui l’État d’Israël, principalement à Jérusalem mais aussi autour du lac de Tibériade et à Safed. Mais il y a plus : Israël a existé en tant qu’État, que royaume, une histoire complexe rapportée par des textes anciens entre tous. Les seuls noms de David et de Salomon devraient suffire à en imposer, y compris aux non-Juifs.

L’expression « la création de l’État d’Israël » ne me satisfait donc pas ; aussi suis-je tenté d’écrire « la recréation de l’État d’Israël ». Mais ils seront si nombreux à me demander des explications à ce propos que j’en suis déjà fatigué. Donc, autant écrire « la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël », ce qui ne me satisfait pas vraiment, l’expression étant quelque peu juridique – administrative. Elle me semble toutefois plus satisfaisante que les autres.

 

TEL AVIV, ISRAEL – APRIL 16: (ISRAEL OUT) Israeli flags wave on the beach in the Mediterranean sea as a military air show marks the 65th anniversary of Israel’s independence on April 16, 2013 in Tel Aviv, Israel. The day marks when David Ben-Gurion, the Executive Head of the World Zionist Organization declared the establishment of a Jewish state in Eretz- Israel. (Photo by Uriel Sinai/Getty Images)

 

Que dire ? L’histoire du peuple juif est extraordinaire entre toutes. Je ne la place pas au-dessus des autres ; je ne suis pas ici pour me livrer à un hit parade qui aura pour principal effet d’agacer voire de faire enrager celles et ceux que le mot Israël – ou Juif – irrite ou fait éructer. Je le répète pourtant, l’histoire du peuple juif est extraordinaire entre toutes, comme l’est celle de l’État d’Israël, l’État des Juifs, l’État juif où cohabitent tant de peuples, de cultures et de religions.

Peu de peuples sont aussi tournés vers l’humanité que le peuple juif, un peuple au service de l’humanité, et dans tous les domaines. Par ailleurs, la richesse de ses propositions est si vaste qu’elle commence par couper le souffle avant de l’amplifier et formidablement.

Quel est ce peuple sinon celui qui invite à réfléchir et à étudier sans jamais vouloir en remontrer à l’autre mais simplement l’inviter ? Bien sûr, la médiocrité touche aussi des Juifs, des Juifs qui ne sont pas à la hauteur de leur peuple ; mais il reste le peuple qui les invite, et qui invite l’humanité.  Le Juif digne de son peuple est celui qui ouvre la porte du placard et invite à réfléchir, car pour lui réfléchir et étudier c’est déjà croire. Pas de dogme chez lui ; on réfléchit, on étudie, les yeux grands ouverts devant l’Univers et devant l’homme. Disons, familièrement que le Juif digne de son peuple se creuse le ciboulot. Il ne se contente pas de vivre. C’est aussi cette exigence soutenue au cours de millénaires qui a provoqué les foudres d’autres peuples adeptes du dogme – de « la Vérité ». L’exigence d’Israël qui fait qu’Israël est Israël est aussi ce qui le désigne à tous les coups. Mais aujourd’hui Israël est redevenu un État à part entière, une protection pour les Juifs d’abord, mais aussi pour d’autres persécutés. Israël protecteur des Juifs, et au service de l’homme, de l’humanité.

J’espère vivre assez longtemps pour assister aux cent ans d’Israël. Et je lui souhaite d’avoir sept cents ans, sept mille ans et plus. Mais j’allais oublier ! Israël n’a pas soixante-dix ans mais environ trois mille ans…

 

Israël c’est aussi son armée de soldates et de soldats, une armée sans laquelle cet État aurait été effacé.

 

PS : En 70 de l’ère commune, les Romains conduits par l’empereur Titus s’emparent de Jérusalem, détruisent le Temple et chassent tous les Juifs, sans droit de retour. En 135, ils rebaptisent la Judée « Palestine », et Jérusalem « Ælia Capitolina », afin de déjudaïser la région et la Ville Sainte. Quelques Juifs parviennent à revenir en Judée et maintiennent une population juive minoritaire. Mais la grande majorité se disperse par toute la terre. Le lien avec Jérusalem est maintenu par les prières quotidiennes tournées vers la Ville Sainte et par des pèlerinages.

Olivier Ypsilantis 

 

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Notes éparses sur l’art – 9/9

 

L’ordre français imaginé par Philibert de l’Orme (au XVIe siècle). Il ne s’agit pas d’un mouvement politique mais d’un parti-pris artistique. En effet, Philibert de l’Orme pense qu’un pays comme la France se doit de créer un ordre d’architecture qui lui soit propre. Cet ordre (dont les chapiteaux peuvent être doriques ou ioniques) est essentiellement composé de tambours cannelés séparés par des anneaux diversement ouvragés. Il en fera usage à la chapelle de Villers-Cotterêts et au château des Tuileries. La franche hostilité de François Blondel (directeur et professeur de l’Académie royale d’architecture) à ce projet, l’Antiquité devant être selon lui le seul modèle.

Style éolique, soit certains chapiteaux proto-ioniques (VIIe siècle av. J.-C.).

Cette rêverie récurrente avec pour thème principal des galets du Mas d’Azil (période intermédiaire entre le paléolithique et le néolithique, soit le mésolithique). Les variations que mon imagination opère à partir de leurs motifs, toujours très simples, rudimentaires même.

Les projets architecturaux inspirés par la Révolution française. Ces architectures colossales, avec formes géométriques élémentaires aux immenses surfaces nues, m’évoquent les projets IIIe Reich d’Albert Speer pour le Welthauptstadt Germania– et je ne fais pas du mauvais esprit. Qu’en conclure ? On sait que l’architecture est l’expression la plus visible du politique… Un air de famille fort troublant entre certains projets d’Albert Speer et d’Étienne-Louis Boullée.

La collaboration Josiah Wedgwood / John Flaxman. Un monde sans ride et que rien ne semble pouvoir déranger. Souvenir d’une vitrine dans le salon d’une femme si sage.

Josiah Wedgwood & John Flaxman, « Neo Classicism England ».

 

Rêverie : Mas d’Azil mais aussi Val Camonica, avec ces figures gravées dans les rochers de cette vallée italienne. Les variations que je me suis promis d’apporter à certaines d’entre elles, en linogravure.

Vanessa Bell (1879-1961) du Bloomsbury Group, sœur aînée de Virginia Woolf, une artiste pas assez reconnue. Elle fut pourtant une pionnière. L’ambiance de certaines de ses compositions m’évoque Gabriele Münter ; voir « The Other Room ».

Je ne puis rencontrer le mot Sonder sans éprouver de l’effroi que ne tarde pas à recouvrir une grande fatigue. SonderSonderkommando… Et Sonder entre dans la composition de nombreux mots appartenant à des lexiques divers, comme Sondergotik, un mot élaboré par l’historien Kurt Gerstenberg (voir Deutsche Sondergotik).

Rundbogen : arc en plein cintre. Rundbogenstil : art roman. Spitzbogenstil : art gothique. La désignation Rundbogenstil a également été appliquée à l’imitation de la Renaissance qui, à l’époque romantique (historicisme néo-Renaissance), remet au goût du jour l’arc en plein cintre. Voir Leo von Klenze, Friedrich von Gärtner, sans oublier Gottfied Semper et la pinacothèque de Dresden qui deviendra un modèle de l’architecture muséologique.

Le style rococo, comme si architectures et objets avaient durablement séjourné au fond des mers et des océans. Et je pense à des séquences de cette suite de cinq chefs-d’œuvre,« Pirates of the Caribbean », au Hollandais Volant (ce vaisseau organique qui a la capacité de plonger sous les eaux), à son équipage couvert de concrétions marines et à Davy Jones, le pirate maudit par Calypso dont la barbe est constituée de tentacules de poulpe. Un rococo extrême, véritablement fabuleux.

Salon des glaces rococo, pavillon de l’Amalienburg, dans le parc du château de Nymphenburg, Munich.

 

Fin du rococo au Portugal avec le tremblement de terre de 1755 et la réaction néo-classique. Il faut reconstruire vite et à moindre coût, pas question de se perdre en fioritures. A ce propos, et plus généralement, il me semble que les catastrophes font perdre le goût des fioritures. Au Brésil le rococo se poursuivra jusqu’au début du XIXe siècle, avec notamment Aleijadinho (Antônio Francisco Lisboa).

L’art d’Amlach, encore. Rêves et rêveries. Quelque part dans une région montagneuse du sud-ouest de la Caspienne.

Je recommande toujours ces deux livres sur l’art : « Renaissance und Barock » et « Kunstgeschichtliche Grundbegriffe » de Heinrich Wölfflin. Cet historien de l’art suisse a synthétisé l’antinomie Classique/Baroque dans une suite connue comme les Cinq Couples de Wölfflin. Le débat au sujet du Baroque avec ces historiens de l’art (voir Waldemar Deonna, Élie Faure ou Henri Focillon) qui ont voulu y voir la phase terminale de l’évolution de tout style. Ainsi est baroque l’art hellénistique par rapport à l’art classique grec, et ainsi de suite.

Les invectives de saint Bernard de Clairvaux contre le luxe des Clunisiens. La réaction cistercienne (ordre de Cîteaux, un rameau de l’ordre bénédictin). Souvenir d’une visite à l’abbaye du Thoronet (XIIe siècle).  

L’érotisme froid de l’école de Fontainebleau, avec l’influence maniériste du Parmesan. Nus féminins très étirés. Voir la mythologie de Diane et des Nymphes.

L’historicisme (Historismus), une tendance affirmée dans l’Allemagne du XIXe siècle, notamment en Bavière avec Ludwig I qui fait copier le Parthénon par son architecte favori, Leo von Klenze, ce qui donne le Walhalla, Ludwig I qui veut faire de Munich un musée du style (voir détails). Ludwig II sera lui aussi pris par la fièvre de l’Historismus (voir ses châteaux). Historicisme encore avec Théodore Reinach et sa villa de Beaulieu-sur-Mer. On pourrait également évoquer les réalisations de certains magnats américains, comme la villa californienne de William Randolph Hearst ou le J. Paul Getty Museum à Malibu, Californie. Et n’y a-t-il pas un historicisme marqué dans le kitsch ? Cette question pourrait faire l’objet d’un essai copieux en références.

Parmi les plus belles créations humaines, les feuilles de laurier solutréennes (vers 15 000 av. J.-C.) mais aussi les plus frustres bifaces moustériens et, plus frustres encore, les bifaces acheuléens.

Une lame solutréenne en feuille de laurier

 

Les rapports intimes architecture/musique, De fait, je ne puis détailler une architecture sans entendre de la musique et, plus encore, je ne puis écouter de la musique sans voir une architecture.

L’école de Norwich avec John Crome (1768-1821), « Old Crome ». Son admiration pour les peintres hollandais, Hobbema en particulier. L’école de Norwich devance d’une trentaine d’années l’école de Barbizon.

La sphère armillaire ou la croix d’Aviz, des éléments du riche lexique du manuélin. Les rapports du manuélin et du plateresque (Renaissance espagnole). Parmi les symboles du Portugal (voir les images dans les agences de voyages ou les offices du tourisme), la fenêtre de la salle capitulaire du Convento de Cristo, à Tomar (début XVIe siècle).

 

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art – 8/9

 

Nombre de peintures de Georges Rouault pourraient être sans peine interprétées en vitrail, avec leur aspect fortement cloisonné. Même remarque avec nombre de peintures de Marcel Gromaire.

Le plus esthétique des peintres cubistes, Juan Gris, tant par la composition (le dessin) que la palette (la couleur).

Étudier les relations Cubisme / Futurisme. Un air de famille. Le Futurisme comme du Cubisme mis franchement en mouvement.

Une même préoccupation entre « Nu descendant un escalier n°2 » (1912) de Marcel Duchamp et « Formes uniques dans la continuité de l’espace » (1913) d’Umberto Boccioni, deux œuvres-manifestes.

L’impact des recherches du Futurisme italien sur le Constructivisme russe. Voir les études d’Antonio Sant’Elia. Les relations entre Fascisme et Futurisme, Fascisme et Novecento. L’engagement artistique mais aussi physique de nombre de Futuristes. Marinetti et Mario Carli ainsi que Luigi Russolo sont blessés au cours de la Première Guerre mondiale – ce dernier plus gravement que les autres. Antonio Sant’Elia est tué au cours de cette même guerre.

Un projet d’Antonio Sant’Elia, 1914.

 

Autre air de famille, des peintures du Futurisme et des peintures de Franz Marc.

Les maisons unifamiliales de Frank Lloyd Wright, une tension horizontale avec ces différents niveaux de lignes parallèles puissamment soulignés, une manière simple et efficace d’intégrer ces constructions à leur environnement. Par ailleurs, Frank Lloyd Wright s’efforce de réduire autant que possible la différenciation extérieur / intérieur – une influence japonaise ? Voir Robie House (1908-1910), Chicago, une synthèse de ses recherches sur l’architecture domestique, des propositions qui seront reprises par le néoplasticisme.

La peinture la plus puissamment dessinée du XXe siècle est probablement celle de Max Beckmann ; c’est ce que m’avait confié A. de K., dans un café de la rue des Beaux-Arts, au cours de nos années d’études. A présent, je ne puis plus entendre ou lire ce nom, Max  Beckman, sans penser à cet ami décédé.

Mon bien-être précis devant certaines peintures d’Yves Tanguy, un bien-être que j’ai commencé à éprouver en contemplant une reproduction de « Jour de lenteur » dans un livre scolaire.

L’extraordinaire éloquence du « Baiser » de Brancusi, une éloquence toujours plus marquée à mesure que ses versions tendent vers l’abstraction. Le symbole est éloquent parce que pur, et plus il est pur plus il est éloquent. L’extraordinaire éloquence (érotique) de « Homme et Femme » d’Alberto Giacometti.

L’architecture comme art intégrateur. Voir les préoccupations du fondateur du Bauhaus, Walter Gropius, désireux, et dès le début, de faire fusionner arts appliqués et beaux-arts, d’engager la plus étroite collaboration entre artisans et artistes. La phase la plus féconde du Bauhaus, 1925-1930, à Dessau. Son dernier responsable, Ludwig van der Rohe.

Une fois encore, je préfère Jorge de Oteiza à Eduardo Chillida et pour diverses raisons. L’une d’elles domine : la sculpture de Jorge de Oteiza est plus élégante et plus précise que celle de son compatriote. Il y a des lourdeurs et des mollesses chez Eduardo Chillida.

Parmi les plus beaux portraits de femmes, celui d’Irma Brunner, un pastel que Manet réalisa vers la fin de sa vie

Le plaisir que j’ai depuis mon enfance à détailler certaines réalisations de la Chicago School, en particulier le Wainwright Building de Louis H. Sullivan. Cette rigueur – ce fonctionnalisme – dans laquelle sont placés suivant un rythme implacablement régulier de délicats panneaux d’entrelacs dont la composition varie discrètement d’un étage à l’autre.

Un détail du Wainwright Building de Louis H. Sullivan (St. Louis, Missouri, 1891)

 

L’immense stature de William Morris. Comment un même homme a-t-il pu entreprendre tant de choses ?

Le neomanuelino. Sa réalisation la plus emblématique, la façade de la Estação do Rossio (terminée en 1887) de l’architecte José Luís Monteiro. Le neomanuelino, un style typiquement portugais, s’insère dans les courants européens de l’éclectisme historiciste et du néo-gothique de la seconde moitié du XIXe siècle.

Un air de famille parfois : Gustav Klimt / Friedensreich Hundertwasser.

L’extraordinaire douceur des visages de Medardo Rosso, une douceur liée au traitement (au style) mais aussi au matériau employé, de la cire. Un air de famille encore, Medardo Rosso / Eugène Carrière.

 Medardo Rosso, « Ecce Puer », 1906.

 

Des rapports d’ambiance encore : des lithographies d’Odilon Redon et des dessins d’Alfred Kubin.

Ces façades anglaises qui ne sont que fenêtres, comme celle de Hardwick Hall (Derbyshire). Le bien-être particulier, infiniment délicieux, que l’on doit éprouver les jours d’averses dans ces pièces toujours lumineuses. Et le son de l’averse contre tant de carreaux ! On ferme alors les yeux…

Piranesi célèbre Rome et ses architectures avec autant de conviction que Winckelmann célèbre la Grèce et sa statuaire.

Mon plaisir jamais démenti à détailler les ruines peintes ou dessinées par Hubert Robert, à m’y promener. Hubert Robert, probablement l’un des artistes chez lequel j’ai le plus plaisir à m’inviter.

Le néo-palladianisme anglais, notamment avec Richard Boyle. Voir Chiswick House. Les demeures de campagne pour l’aristocratie anglaise de Colen Campbell.

L’art indien, trop chargé. Temples couverts d’étouffants foisonnements. Je pars me reposer dans le silence des espaces de la peinture chinoise où la perspective s’étage dans des brumes douces, avec parfois un promeneur si modeste, sur un sentier suggéré.

Le sein de la Vierge de Melun (milieu XVe siècle, une œuvre de Jean Fouquet) a une perfection (une rondeur) indienne. Voir les sculptures du Kandariya Mahadeva Temple (Khajuraho), en Inde.

Luca Signorelli et ses « démonstrations » anatomiques, avec musculatures paroxysmiques comme constituées de pièces d’armures.

S’il me fallait citer une peinture hallucinante (et hallucinée), je citerais sans hésiter « La bataille d’Alexandre à Issos » d’Albrecht Altdorfer. Il est vrai que je pourrais également citer « Le Jardin des Délices » de Jérôme Bosch. S’il me fallait citer une gravure hallucinante (et hallucinée), je citerais sans hésiter « La Tentation de saint Antoine » de Lucas Cranach. Il est vrai que je pourrais également citer ce même sujet traité par Jacques Callot.

L’élégance de Jean-Émile Laboureur avec, notamment, ses burins. Son cubisme si élégant, avec ces « Petites images de la guerre sur le front britannique » (1916).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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