En lisant Léon Askénazi – 1/7 (La parole et l’écrit – Penser la tradition juive aujourd’hui)

 

Je viens de recevoir les deux volumes dans lesquels sont réunis les écrits de Léon Ashkénazi sous le titre, « La parole et l’écrit – Penser la tradition juive aujourd’hui » (chez Albin Michel, collection Présences du judaïsme, grand format). Cette somme a été mise en forme par Marcel Goldmann, un disciple de Léon Askénazi, qui écrit dans son avant-propos que ce dernier avait privilégié la transmission orale, considérant que (et Léon Askénazi ne cessait de le répéter) les bibliothèques étaient pleines de livres que personne ne lisait. Cette prééminence donnée à l’oral tenait aussi probablement à une pudeur, à une modestie mais aussi à une situation d’urgence. « Quand enfin, après de longues hésitations et d’infinis scrupules, il s’est résolu à réunir les textes épars donnés à différents journaux et revues et à en préparer la publication, il ne lui restait, hélas, que deux années à vivre », écrit dans son avant-propos Marcel Goldmann qui y relate l’élaboration de ces deux volumes, avec passage de l’oral à l’écrit, un travail considérable mené en collaboration avec l’auteur jusqu’à sa mort et que Marcel Goldmann poursuivra seul.

Les sept articles qui suivent sont constitués de notes de lecture de la partie des deux tomes intitulée « Les autres monothéismes : convergence et divergences » :

 

Yehouda Léon Askénazi (1922-1996) en 1985

 

« Tant que dure la nuit… » (publié dans Les Nouveaux Cahiers, au printemps 1966) :

Cet article s’ouvre sur ces mots : « S’il faut chercher la source de la messianité dans l’expérience morale des Hébreux, plutôt que dans l’exercice de la raison, c’est que l’histoire des hommes est celle de leurs passions, bien plus que celle de leurs idées ». Je poursuivrai dans cette direction tracée par Léon Askénazi en ajoutant que les idées, volontiers poussées sur le devant de la scène (de l’histoire), ne servent le plus souvent que de paravent aux passions ; plus exactement, qu’elles visent à habiller leur nudité, leur terrible nudité, à les rendre plus respectables, décentes même. Il n’en reste pas moins que…

Motif de la messianité : une certaine conception de la justice qui peut donner lieu « à un discours cohérent sur la justice ou la politique » et s’inscrire éventuellement dans une histoire de la sagesse. Fort bien. Mais on risque alors l’académisme – un discours bien tourné mais creux et satisfait de lui-même.

La justice et autres valeurs optimistes ne peuvent être prises au sérieux que si l’homme qui les revendique et les pratique ne les idolâtre pas mais consent « à y reconnaître l’objectif inconditionnel de son existence, c’est-à-dire, donc, à en faire une passion ». Et Léon Askénazi précise aussitôt : « Mais il ne peut y avoir de conception optimiste de la passion que dans la mesure (de paroxysme) où l’homme engage son propre sort dans la réalisation de la valeur qu’il pressent ou qu’il expérimente ». Ce disant, Léon Askénazi met en garde et appelle à un rééquilibrage, la pure subjectivité (celle de l’individu pris en lui-même comme dans un vortex) présentant un danger, le culte de l’héroïsme. Ce rééquilibrage passe par le destin d’un peuple – une expérience collective. Ainsi, la passion pour la justice, en l’occurrence, s’évite-t-elle le piège auquel la conduit l’individualisme – le tourbillon sur soi-même. En s’ouvrant à la collectivité, à un peuple, cette passion s’ouvre à la conscience de la messianité et s’en pénètre.

Le judaïsme opte pour l’optimisme (s’opposant de la sorte, et radicalement, à la notion grecque de destin), une option qui « propose le plus dramatique des destins : celui de la messianité, c’est-à-dire l’expérience vécue de l’attente du Messie ». D’où (Deut. XXX, 19) : « J’ai pris à témoin aujourd’hui à votre sujet les cieux et la terre ; c’est la vie et la mort que je place devant toi ». D’où : la Loi (donnée aux Hébreux) se présente comme messianique ; et : Torah, « une charte d’existence pour une société qui s’identifie et se nomme en s’y reconnaissant ». La messianité d’Israël (du peuple juif) n’est pas un ornement ou une prérogative – et je pourrais en revenir à cette notion de peuple élu, si mal comprise et comme déformée à plaisir dans le monde chrétien et post-chrétien.

« La messianité d’Israël est inconditionnelle parce qu’elle s’attache à son identité ». Le problème est que cette charte d’identité agace volontiers et que l’interrogation que portent les Juifs déclenche volontiers chez les autres un interrogatoire face au « mystère » juif, un interrogatoire suscité par l’inquiétude, une inquiétude qui tourne volontiers à la suspicion et la malveillance… « Ce n’est pas sans risque que l’on porte le nom Israël ». Quand prendra fin la nuit de l’interrogatoire ? Quand brillera enfin le soleil pour Jacob ? Au cours de cet interrogatoire, la question « Qui es-tu Israël ? » se fait volontiers « Es-tu Israël ? » Certes, la chrétienté repense ses rapports avec les Juifs depuis les papes Jean XXIII et Paul VI, avec le concile Vatican II (octobre 1962 à décembre 1965), mais le « dialogue » ne peut s’en tenir aux marques de politesse voire d’affection. Israël a été assassiné en terre de chrétienté – pour ma part, je ne cesse de rappeler que l’aire de la Shoah fut l’Europe chrétienne, et sans esprit de polémique. Assassinat d’Israël en terre de chrétienté et résurrection d’Israël en terre juive, dans l’insécurité.

L’authentique dialogue (et une fois encore, il ne s’agit pas de nier ou de sous-estimer les améliorations apportées par le concile Vatican II) ne peut s’en tenir à des marques de politesse et d’affection. Il faut beaucoup plus. Et cette remarque de Léon Askénazi est une formidable invitation : « C’est à une élucidation réciproque de leur passion de la messianité que Juifs et Chrétiens sont maintenant condamnés, pour prix de la sincérité de leur éventuelle et souhaitable fraternité ». Aussi sincère et radical soit-il, ce dialogue n’effacera pas ce qui différencie Juifs et Chrétiens – et après tout, pourquoi s’acharner à gommer les différences ? Elles permettent aussi de reconnaître des analogies et « une exploration de la dignité de l’autre ». La charité purement « évangélique » s’interdira toute violence envers les Juifs et prônera la bienveillance, ce qui est bien mais n’est pas suffisant, car avec les Chrétiens l’interrogation adressée aux Juifs menace toujours de se faire interrogatoire, « en vertu de la stricte cohérence du témoignage chrétien ». Bref, le Chrétien, y compris celui qui admire les trésors spirituels de la messianité juive, pense pouvoir apporter une réponse à l’attente messianique du Juif…

Il ne s’agit pas de se livrer à un procès d’intention, mais combien de fois ai-je entendu : « Les Juifs compliquent tout ! » et autres considérations dans le genre ! Mais lisez : « Presque deux millénaires de persécution tendaient à faire admettre que le sort des Juifs était conditionné par leur refus de la croyance messianique chrétienne, refus qui aurait commencé par le “déicide”. Que ce soit maintenant à l’humanité entière que l’on impute la mort de Jésus ne change rien à l’essentiel. Avoir fait reculer les limites de l’invraisemblable – le meurtre de Dieu – jusqu’à l’infini ne ramènera pas la sérénité dans le cœur des Chrétiens. Et l’on ne nous a jamais encore expliqué comment et pourquoi l’Église avait fondé sa foi, son dogme, son culte et ses institutions sur le refus de la messianité juive et de son histoire, telle qu’en elle-même elle concerne tous les hommes, et pas seulement les Juifs ». Là est bien le terrain sur lequel il faut s’engager, amicalement et fraternellement, et, surtout, sans faux-fuyant. Les assauts de politesse ne doivent pas servir à masquer ou pousser de côté plus ou moins discrètement, plus ou moins insidieusement, les vraies questions, celles qui meurtrissent les uns et les autres. Il faut que les Chrétiens cessent de passer de l’interrogation (du « mystère » juif) à l’interrogatoire. Le Juif n’est pas un suspect à ce que je sache !

Il ne s’agit pas d’attaquer la croyance en cet autre « mystère », celui de l’Incarnation, mais il faut rappeler que le Juif sait que le Chrétien « n’acquiesce à la religiosité hébraïque que par le biais du mythe de l’homme-Dieu ». Le Chrétien devrait pourtant comprendre que l’adoration de l’homme-Dieu, du « Dieu fait homme », reviendrait pour le Juif à tomber dans l’adoration de lui-même, à anticiper et à empêcher l’avènement de l’homme parfait. Jacob (Israël), l’impatient qui trébuchait, ne s’est jamais laissé aller à une telle bourde – de fait, une faillite.

Que donnerait une confrontation amicale (une tentative d’élucidation) entre Juifs et Chrétiens ? Léon Askénazi l’imagine ainsi : « Les uns et les autres, toutefois, savent déjà que si une telle élucidation était entreprise, des aveux considérables devraient être passés. Les Chrétiens auraient à confesser devant nous une coquetterie avec l’idolâtrie dont beaucoup de nos ancêtres, plus ou moins hébreux, s’étaient rendus coupables. Et nous aurions, corollairement, à confesser devant eux une coquetterie avec l’athéisme, faute qu’avaient commise beaucoup de leurs ancêtres plus ou moins philosophes ». On ne peut que sourire en lisant ces lignes – un sourire de gratitude.

Alors ? Imaginons la réconciliation de toutes les confessions chrétiennes entre elles et se reconnaissant une diaspora de Jérusalem, repoussant ainsi leur antisémitisme et justifiant par le haut leur œcuménisme, promouvant l’excellence particulière des Juifs d’Israël : « Il en résulterait aussi que les communautés de l’ancienne diaspora des Juifs auraient à décider de parfaire, à leur manière, l’ultime œcuménisme des croyants de la Bible, pour le dernier relais de l’exil. Bien des Juifs savent déjà, et bien des Chrétiens aussi, que la matrice du peuple d’Israël, éternellement sainte, est à Jérusalem. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant Vladimir Jankélévitch – 3/3

 

« Ce qui est humain, ce n’est pas l’oubli mais la mémoire, la vigilance et la fidélité », Vladimir Jankélévitch.

« Du moment que quelqu’un est né, a vécu, il en restera toujours quelque chose, même si on ne peut dire quoi », Vladimir Jankélévitch.

 « Tout est sérieux, par conséquent, rien n’est sérieux. Nos agendas de l’année dernière, avec leurs défunts rendez-vous et toutes les grandissimes occupations qui nous agitèrent, témoignent mélancoliquement de cette insignifiance générale », Vladimir Jankélévitch.

 « La condition de l’homme dans sa modernité, c’est la dissonance. On ne peut réunir tout ce qu’on aime et tout ce qu’on respecte sur une même tête, dans un seul camp et sous un même drapeau. (…) Le ciel des valeurs est un ciel déchiré, et notre vie écartelée est à l’image de ce ciel déchiré », Vladimir Jankélévitch.  

 

 

Vladimir Jankélévitch : quête morale et réflexion métaphysique. Et la morale, cet effort auquel il nous invite, n’est pas un kit, du prêt-à-porter, rien à voir avec un quelconque mot d’ordre. Mais que nous dit Vladimir Jankélévitch ? Il nous dit que nous sommes maîtres de nos décisions, que notre volonté peut à tout moment agir mais en aucun cas revenir en arrière : ce qui a été a été irrémédiablement. Avec Vladimir Jankélévitch, la morale et la métaphysique doivent toujours être envisagées dans la temporalité : l’ensemble de son œuvre est une réflexion sur le temps, cette donnée vide et silencieuse en laquelle nous sommes placés aussi longtemps que nous vivons. En 1985, Emmanuel Levinas écrivait : « Toute l’œuvre de Vladimir Jankélévitch est une façon étonnante de rester fidèle à l’intelligibilité nouvelle et à l’intelligence nouvelle de la durée, en insistant avec une subtilité extrême dans ses analyses sur sa signification éthique ».

 

Le 1A quai aux Fleurs (Paris, 4ème) où vécurent Edmond Fleg et Vladimir Jankélévitch

 

Le temps nous voue au presque rien, il fait s’écouler notre sang, goutte à goutte, seconde après seconde, il est irrémédiable (ce qui a été ne sera jamais plus), nous ne pourrons jamais retoucher ce qui a été. De ce fait, le temps force l’homme à se projeter sans trêve, d’où : « Il n’y a pas d’autre manière d’être pour l’homme que de devenir ». Nous sommes soumis au devenir et donc à l’instant présent, ce point d’appui vers le devenir, instant radicalement unique et qui n’adviendra plus jamais, plus jamais. L’unicité de l’instant le rend aussi précieux, aussi imposant que toute l’histoire du monde, cette suite infinie d’instants.

Le Jamais-plus (aussi présent dans l’œuvre de Vladimir Jankélévitch que le Je-ne-sais-quoi et que le Presque-rien), le Jamais-plus, cette conscience intime du temps qui passe inexorablement, place l’homme face à une obligation, celle de ne pas tourner la page, de ne pas oublier, une obligation qui après la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah se fait véhémente, radicale. Faire face à l’impardonnable méchanceté. Et c’est bien du mot méchanceté dont Vladimir Jankékévitch fait usage pour qualifier l’extermination des Juifs dans « Pardonner ? » : « Et ainsi l’extermination des Juifs est le produit de la méchanceté la plus diabolique et la plus gratuite que l’histoire ait connue. Ce crime n’est pas motivé, même par des motifs “crapuleux”. Ce crime contre-nature, ce crime immotivé, ce crime exorbitant est donc à la lettre un crime “métaphysique” ». La Shoah, une entreprise destinée à supprimer l’existence « de ceux qui n’auraient pas dû exister ». Il s’ensuit que : « Lorsqu’un acte nie l’essence de l’homme en tant qu’homme, la prescription qui tendait à l’absoudre au nom de la morale contredit elle-même la morale ». D’où l’attitude de Vladimir Jankélévitch envers l’Allemagne au sortir de la guerre, de l’Allemagne et de la culture allemande, hormis Schelling. « Ces offensés sont notre affaire à tous » écrit-il encore dans « Pardonner ? ». Et il poursuit : « Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? (…) Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité… Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu’on l’aide ». Le passé a besoin qu’on l’aide

Mais j’en reviens au Presque-rien, à l’instant présent. C’est de lui, exclusivement de lui, que surgit la vie morale, l’intention vraie sur laquelle l’homme fonde sa liberté, à commencer par celle de dire non. Redisons-le : pour Vladimir Jankélévitch, la morale se présente comme le préalable à l’interrogation philosophique. Dans sa thèse doctorale sur Schelling (que j’évoquerais plus longuement si j’en avais lu plus que des comptes rendus), les grands axes qu’il va suivre sont esquissés, des axes contraires à ceux de la philosophie allemande dominante.

L’idée fondamentale de la pensée de Schelling est que l’on doit cesser d’opposer le monde idéal et le monde réel, et chercher comment l’esprit passe de l’un à l’autre. Il y a identité entre les idées et les choses, entre la pensée et l’être, le sujet et l’objet, le moi et le non-moi, l’humain et la nature, deux faces d’un seul et même être, et quelque soit le nom que nous lui donnons, d’où la désignation Philosophie de l’identité ou Philosophie de la nature, dans la mesure où Schelling s’attache d’abord à expliquer les lois de la nature physique en montrant leur identité avec celles de la nature intellectuelle et morale. Il nous propose de boire à la source et de nous y immerger. Schelling contourne la perspective kantienne en commençant par renoncer à toute critique de la connaissance et à toute complaisance envers les abstractions, ces choses que nombre de philosophes tendent à déifier ou, tout au moins, à placer sur un piédestal. Pour Schelling, le moi n’est pas une idée, le moi est tout et tout est moi. Le moi est acte générateur et ses produits sont la somme des actes que nous décidons d’accomplir.

Vladimir Jankélévitch ne prétend atteindre aucune vérité, la vérité relevant « d’une utopie dogmatique ». Ce qu’il cherche est « un-presque-rien », « un-je-ne-sais-quoi ». Il sait que c’est sur ce qui existe à peine qu’il interroge ce mystère absolu : le temps, son irréversibilité, le jamais-plus. Ses précautions lui permettent d’avoir une vue d’ensemble – aérienne – du labyrinthe et de ses culs-de-sac. Il me semble qu’aucune philosophie n’a interrogé le temps, ce temps dans lequel nous sommes tous inscrits, de notre premier à notre dernier souffle, avec une telle finesse et un tel entêtement, un entêtement léger, aérien. Le temps, soit la mort, seule promesse dont nous savons qu’elle sera tenue – même si nous n’y croyons pas, pour reprendre la réflexion de son ami Jacques Madaule. Vladimir Jankélévitch : « L’irréversible n’est pas un caractère du temps parmi d’autres caractères, il est la temporalité même du temps ». Le temps est irréversible et l’expérience du temps nous est consubstantielle. Le temps n’en est pas moins insaisissable, il est « un-presque-rien, un-je-ne-sais-quoi, une expérience intuitive de l’irréversible qui suscite ce sentiment tantôt vague et diffus, tantôt aigu et déchirant que l’on définit par la nostalgie, que la philosophie tente de traduire par des mots, en repoussant toutes les métaphores qu’elle ne cesse de proposer. »

La démarche philosophique de Vladimir Jankélévitch ne revendique aucun au-delà. Elle n’en est pas moins mystique par son ascèse. Par ailleurs, il n’y a pas de frontière entre la morale et l’éthique dans cette œuvre qui ne cesse de célébrer leur union, une union qui engendre l’amour : « L’amour, lui, ne s’embarrasse ni du principe de non-contradiction, ni du principe de conservation : il donne incompréhensiblement ce qu’il n’a pas, et il le crée non seulement pour le donner, mais en le donnant, et dans l’acte miraculeux de la donation elle-même ; aussi est-il inépuisable et intarissable. »

La thèse doctorale de Vladimir Jankélévitch contient une profession de foi qu’il ne trahira jamais. Il y évoque l’amour et le péché, l’amour qui unit, le péché qui divise et la philosophie qui s’efforce de convertir en musique les bruits discordants de l’Univers qui résonnent dans notre âme – je ne fais que paraphraser l’une de ses pensées.

Vladimir Jankélévitch fut délibérément et durablement ignoré d’une époque, de ses modes et ses idéologies. Il prôna l’engagement sans détour et refusa de réduire la liberté à des mots d’ordre – qui ne peuvent que l’aliéner. Sa fidélité à Bergson (et probablement dans une moindre mesure à Schelling) fut considérée comme rédhibitoire. Hegel-Husserl-Heidegger, les trois « H », étaient investis d’un pouvoir absolu. Ils s’étaient faits (malgré eux) les piliers d’une orthodoxie, et avant même que le marxisme et Sartre ne viennent jouer les grands officiants.

Il ne s’agit pas de remettre en question l’importance de ces philosophes mais de s’interroger sur la prééminence radicale qui leur a été conférée par diverses coteries. Les Français idolâtrent les modes, ils en sont même les principaux promoteurs, du prêt-à-porter au prêt-à-penser… Ce faisant des voix essentielles sont mises au placard.

Vladimir Jankélévitch ne rompt pas avec la philosophie allemande, pire, il l’oublie. La masse prostrée au pied de la déesse Mode ne lui pardonnera pas. Au placard Jankélévitch ! Vladimir Jankélévitch accorde aux mots « amour » et « engagement » un sens des plus imposants. Sur ce point, il s’oppose, et radicalement, à Sartre et Merleau-Ponty. Vladimir Jankélévitch se tient à l’écart de tout dogme religieux, il n’empêche que son œuvre philosophique est essentiellement juive, avec cette interrogation incessante par laquelle il s’efforce d’instituer face à la nature et à l’instinct « une loi d’anti-nature ». Vladimir Jankélévitch n’affirme aucun au-delà, il ne se ferme pas pour autant au mystère. Il ne cesse d’interroger le temps qui passe, irrémédiablement, et notre mort, notre seule certitude. Il interroge le spirituel, le spirituel qui « ne se donne pas comme une substance sensible, mais par l’absence ». La loi morale qui s’efforce de traduire la complexité du vivant est avant tout une volonté de parachever la création.

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant Vladimir Jankélévitch – 2/3

 

« Oublié de tous, perdue dans le lointain du passé, la vie de n’importe qui a été pour toujours, et jusqu’aux siècles des siècles, et jusqu’à l’extrême fin des temps, l’unique chance de réalisation de ce n’importe qui », Vladimir Jankélévitch.

 

Le travail de Vladimir Jankélévitch, et malgré l’ampleur de ses écrits (le volume du « Traité des vertus » suffit à lui seul à en imposer), relève essentiellement de l’oral, ainsi qu’il le rappelle volontiers. Vladimir Jankélévitch fut enseignant, à Prague et dans des lycées de province, avant d’être titulaire de la chaire de philosophie morale à la Sorbonne. Il aimait la radio où il s’exprimait volontiers et avec un plaisir communicatif. Il y eut la parole, il y eut aussi la musique qui dit ce que la parole ne peut exprimer.

Parmi les lieux de Vladimir Jankélévitch, Toulouse mais aussi Clamart, dans la banlieue parisienne, où il rendit visite à Nicolas Berdiaev dont son père médecin traduisait des écrits, Nicolas Berdiaev qui vécut à Clamart de 1925 jusqu’à sa mort en 1948.

 

Vladimir Jankélévitch au piano. Il faut lire ses admirables écrits sur la musique qui prolongent et amplifient ses écrits strictement philosophiques.

 

Vladimir Jankélévitch évoque Berdiaev et Chestov ; Chestov, le philosophe qui, nous dit-il, l’a peut-être le plus influencé, un philosophe plus caractéristique de l’esprit slave dans ce qu’il a de non-systématique, d’aphoristique, de fulgurant. Berdiaev quant à lui s’efforçait d’écrire des livres comme les Occidentaux, sans oublier les notes en bas de page, à l’instar des professeurs d’université. Parmi ceux qui ont également compté, Rozanov, plus absurde encore que Chestov. Rien à voir avec les rigoureuses constructions de Kant où toute contradiction est gommée afin de donner au système un beau poli. Le système, ce que Vladimir Jankélévitch fuit a priori, comme Kierkegaard fuyait Hegel – le Système.

Dans sa jeunesse, Vladimir Jankélévitch lut copieusement les Pères de l’Église, les Pères grecs surtout pour lesquels il avait une prédilection. Parmi ses intimes, et jusqu’à la fin, saint François de Sales, « cette saveur extraordinaire », et, plus encore, Fénelon, avec cette idée du pur amour dont l’auteur des « Aventures de Télémaque » a été le théoricien, le prophète.

Au cours d’un entretien sur France-Culture, Vladimir Jankélévitch laisse entendre à son interlocuteur que dans quelques milliers d’années (il aurait pu dire quelques centaines d’années et moins encore) il ne restera rien d’eux, pas même leur nom, dans la mémoire des hommes ; mais il restera le fait que nous avons été. On devine qu’il ne peut en aucun cas prêter une once de crédibilité au mythe de l’éternel retour, une absurdité monumentale entre toutes, puisque dans la vie quotidienne aucun instant ne ressemble à un autre instant. L’irréversibilité absolue m’est garantie. Bref, si on commence à prêter de l’importance au mythe de l’éternel retour, à prendre cette absurdité au sérieux, Vladimir Jankélévitch nous invite à consulter un médecin et à surveiller notre tension. A vrai dire, le mythe de l’éternel retour n’est pas vraiment une idée de Nietzsche, nous dit-il, mais des philosophes grecs. Nietzsche la leur chaparde et se grise d’elle, avec des approximations. Il la rabâche avant de passer à une autre idée, pour s’en griser pareillement. Rien de très sérieux. Mieux vaut aller chercher du côté de Kierkegaard et de la répétition, de la surprise dans l’identique. Je revis l’événement (la venue du printemps, par exemple) comme si c’était la première fois. Et c’est le « comme si » qui importe.

Et la nostalgie ? Vladimir Jankélévitch : « Elle est liée à la passéité du passé. C’est le fait que le passé est passé qui lui donne une valeur. Indépendamment de ce que vous avez vécu au cours de ce passé. J’appelle ça la passéité du passé, avoir été. Le fait d’avoir été ».

Le temps, la préoccupation centrale de Vladimir Jankélévitch. Son premier livre est dédié à Bergson comme nous l’avons dit ; Bergson, le philosophe qui a le plus finement et le plus vertigineusement interrogé le temps. Les dernières lignes écrites de la main de Vladimir Jankélévitch se rapportent au temps. Il écrit : « Le temps n’est pas seulement le plus insaisissable d’entre les insaisissables puisqu’il est, en tant que devenir, le contradictoire même de l’être : à peine avons-nous fait mine de définir le devenir, le devenir est déjà un autre que lui-même : le devenir est essentiellement instable. Tout ce qu’on en peut dire est encore trop appuyé, trop brusquement marqué pour ne pas immobiliser le temps dans sa détermination la plus trivialement grammaticale. Avant tout : le temps n’est pas une chose, res, un ceci ou cela ; il ne répond pas à la question : qu’est-il en soi ? Et encore moins à la question : en quoi consiste-t-il ? Il sert à comparer entre elles les durées commensurables, à les évaluer l’une par rapport à l’autre, sur une commune échelle, mais il reste muet quant à leur nature intrinsèque, quant à l’indéchiffrable énigme qu’elles représentent. »

Alors que je relis « Pardonner ? », je retrouve en fin de livre une lettre que lui adressa son ami Jacques Madaule et dans laquelle je lis (c’est toute la lettre qu’il me faudrait citer) : « Mais c’est bien ici qu’est le drame : les Juifs se sont groupés pendant des siècles autour du souvenir d’une patrie perdue. C’est en partie pour lui rester fidèles et demeurer dignes d’elle qu’ils se sont entourés de la barrière des 613 préceptes et qu’ils ont ainsi évité de se perdre dans les peuples au milieu desquels ils étaient dispersés. On a dit fort justement que le Talmud leur avait servi de patrie portative. C’est cela qu’on ne leur pardonne pas, même si pour la plupart d’entre eux aujourd’hui les préceptes sont lettre morte. L’identité juive n’en est pas moins fille d’une longue observance. Sans doute était-il nécessaire que le Talmud fût aujourd’hui relayé par la restauration d’un État temporel pour que cette précieuse identité n’achevât point de se perdre dans les sables de l’assimilation. »

Vladimir Jankélévitch, un philosophe sans système, une fluidité qui contourne et recouvre les systèmes, s’en joue et en douceur, musicalement. Quelqu’un a dit que Vladimir Jankélévitch sait rendre la philosophie musicale et la musique philosophique. Je le pressens et m’en remets à cette appréciation, intuitivement, car je n’ai qu’une faible connaissance de ses monographies musicales et de ses essais d’esthétique musicale.

Vladimir Jankélévitch débrouille en deux temps trois mouvements les choses les plus embrouillées et ouvre sous les vérités les plus évidentes un questionnement vertigineux, délicieusement vertigineux. Parmi ses courages, il y a cette persistance à maintenir que la morale et l’éthique sont parties constituantes de la philosophie. Son respect de l’autre se traduit par un refus primordial et sans faille de tout jargon, le parler jargonesque étant activé par le mépris de l’autre, la volonté de lui en remontrer, de l’écraser et de le soumettre enfin. Et s’il affectionne le néologisme, c’est pour créer une proximité avec celui qui le lit ou l’écoute en provoquant son étonnement et en lui offrant un plaisir – le néologisme est volontiers savoureux.

Vladimir Jankélévitch, un grand discret, comme Jean Grenier, ni marxiste, ni freudien et auteur d’aucun système, j’insiste, le Système étant la Grande Idole des philosophes et de leur public. Entre le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, les adorateurs du Système se sentiront un peu floués. Mais qu’importe ! Vladimir Jankélévitch nous évoque ces dénominations essentielles qui ne sont pas des concepts : « Comme toutes les choses très importantes, plus elles jouent un grand rôle dans notre vie, plus elles sont impalpables, invisibles et manipulables. Ce n’est pas un nouveau concept que j’aurais inventé et qui s’ajouterait à la liste déjà longue des concepts qui meublent l’histoire de la philosophie. Je prétends à autre chose : ce n’est pas un concept, ce n’est pas un joujou avec lequel on puisse jouer ce “je ne sais quoi”. Il faut bien donner un nom à ce qui est impalpable, après tout c’est le métier des philosophes et de la philosophie ! »

Vladimir Jankélévitch fut regardé de son vivant comme le contraire de l’intellectuel engagé. On l’aimait bien. Comment ne pas être sensible à son charme, un charme qu’éprouvèrent ses étudiants à Censier, en 1968-1969 ? On l’aimait bien mais il ne mobilisait pas. Vladimir Jankélévitch a dit que faire le bien était une affaire de militant (des membres du Camp du Bien), mais, dans « Traité des vertus », il a également dit que le bien « c’est aussi quelque chose que tout le monde peut faire », tout en sachant que si l’intention demeure – « faire le bien » –, rien ne dit par avance qu’il en sera ainsi : est-on sûr d’être soi-même animé par le bien ? Mais redisons-le, le bien « c’est aussi quelque chose que tout le monde peut faire », et l’ironie de Vladimir Jankélévitch ne contrarie pas la spontanéité et le volontarisme.

Vladimir Jankélévitch l’infiniment délicat ne mâche pas ses mots : un philosophe est quelqu’un qui s’engage et à ses risques et périls. Dans un entretien sur France-Culture, en 1985, il confiait : « Beaucoup de gens alors font des dissertations sur l’engagement, mais eux-mêmes ne se sont pas engagés. Alors, dire un “philosophe engagé” quand ce philosophe engagé a, par exemple, consacré la guerre à faire sa thèse de doctorat, sous l’Occupation, eh bien, je dis que ce n’est pas un philosophe engagé. »

Dans son livre intitulé « La Mort », Vladimir Jankélévitch a utilisé des notes prises par son père, un médecin qui voulait écrire un livre sur la mort en prenant pour modèle le roman russe, Tolstoï en particulier. A ce propos, outre Tolstoï, Vladimir Jankélévitch cite Léonid Andreïev, « Récit des sept pendus », un livre dédié à Tolstoï ; et il cite Jacques Madaule, « Je sais que je mourrai, mais je ne le crois pas », mais aussi Gabriel Marcel (à propos de Dieu), « Tout le monde parle d’autre chose », une remarque également applicable à la mort. Il dit n’avoir rien à dire sur l’après, après la mort, un sujet qu’il abandonne aux religions : « Si je n’ai rien à dire de la survie pour laquelle je laisse la parole aux religions, le néant par contre n’a rien de clair ». Car pour Vladimir Jankélévitch, il y a un principe d’espérance : quelqu’un a vécu, est né – « la naissance est aussi mystérieuse et surnaturelle que la mort ». Quelqu’un donc est né, a vécu un certain nombre d’années, est mort. C’est un message inscrit dans la « surnaturalité ». Le mystère d’avoir vécu est un mystère consolant. Et chacun de nous n’apparaît qu’une fois dans l’histoire de l’Univers : « Comprenez-vous ce que signifient ces deux mots : plus jamais ? plus jamais ? »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En relisant Vladimir Jankélévitch – 1/3

 

Sur la plaque apposée au 1A quai aux Fleurs, à Paris, plaque qui signale que Vladimir Jankélévitch a vécu dans cette maison de 1938 à sa mort, en 1985 (à l’exception des années de guerre passées dans la clandestinité), ont été gravés ces mots extraits de « L’Irréversible et la Nostalgie » : « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité. »

 

J’ai commencé à lire Vladimir Jankélévitch par un petit livre intitulé « Pardonner ? », acheté à Cracovie et lu à Bialystok le 19 juillet 1983 ainsi que je l’ai noté au crayon en première page.

 

Vladimir Jankélévitch (1903-1985), en 1980, sur le plateau d’Apostrophes

 

En devenant toulousain j’ai appris que ce philosophe avait été grand marcheur dans cette ville qu’il connaissait comme sa poche, peut-être mieux encore, et qu’à la Libération il avait été nommé directeur des émissions musicales de Radio Toulouse-Pyrénées. Je me souvenais de lui interviewé par Jacques Chancel sur Radioscopie et je pensais volontiers à lui, sa voix, son sourire et sa mèche, lorsque je marchais dans la ville rose. Je me disais que par moments mes pas devaient se poser là où s’étaient posés les siens, que par moments mon regard devait se poser là où s’était posé le sien. Je savais aussi que Jean Cassou avait épousé sa sœur, Ida, et qu’ils étaient donc beaux-frères. Jean Cassou, une figure incontournable à Toulouse. J’avais repéré l’endroit où, à la Libération, il avait rencontré une colonne allemande en retraite et avait été laissé pour mort, à l’angle de la rue Roquelaine et du boulevard de Strasbourg. Sur le site du Musée de l’Ordre de la Libération on peut lire ce qui suit : « En juin 1944, il est nommé par le Gouvernement provisoire de la République française Commissaire de la République de la région de Toulouse. Dans la nuit du 19 au 20 août 1944, au moment de la libération de Toulouse, après qu’il a présidé la première séance réunissant quelques-uns des principaux responsables du Comité départemental de Libération, son automobile tombe sur une colonne allemande. Deux de ses compagnons sont tués à ses côtés et, grièvement blessé, il est lui-même laissé pour mort. »

Avant l’invasion de la zone non-occupée, Vladimir Jankélévitch habite 42 allée des Demoiselles ; après l’invasion, il ne cesse de déménager dans Toulouse, chez les uns et chez les autres, rendant de fréquentes visites à ses amis Silvio Trentin et Camille Soula. Il reçoit l’aide de Mgr Bruno de Solages, recteur de l’Institut catholique de Toulouse. D’une planque à l’autre, il transporte le manuscrit du « Traité des vertus », un livre où il affronte l’horreur à la manière de Jonathan Swift et la combat non pas frontalement mais en lui opposant l’antiphrase, l’ironie et ses milles nuances. Ses maîtres, François de Sales et Fénelon avec lesquels il discute à perte de vue. Je n’ai fait que feuilleter cette somme d’environ mille cinq cents pages, je ne l’évoquerai donc que succinctement.

Vladimir Jankélévitch, « Janké » pour ses amis, développe jusqu’à l’extrême le thème de la responsabilité collective. Il n’envisage au cours de ces années que les vertus et considère le désespoir comme une pose, une coquetterie d’oisif et, à l’exemple de ses maîtres, il claque la porte au nez du mal. On peut lire dans ce traité : « Ici prend tout son sens la “non-résistance au mal”, qui n’est certes pas la fuite devant l’ennemi (puisqu’il n’y a pas d’ennemi) ni la phobie cathare de la matière (puisque la nature n’est avilissante que pour une âme vile), mais le non-consentement aux suggestions intérieures de la facilité. L’abstentionnisme peut être pire que l’abandonnement s’il est le fait d’une âme aigrie et rancunière. Rompre le combat, ce n’est pas déserter, c’est faire le vide autour du mal spirituel pour qu’il crève d’inanition… François de Sales le dit sur tous les tons : ne pas répondre ; ne disputer ni peu ni prou ; faire semblant de ne pas même entendre l’ennemi ». J’avais été subjugué par ce passage dont le curieux trouvera la suite dans le livre en question.

J’insiste. J’ai vraiment commencé à lire Janké au cours de mes années toulousaines, au tout début des années 1990 donc. C’est par un lieu – une ville en l’occurrence – que j’en suis venu à lire ce philosophe. Je n’aborde pas un philosophe comme j’aborde un romancier ou un historien. Entre le philosophe et moi, il y a ma paresse ; et avant d’ouvrir un ouvrage de philosophie, je dois compter avec une certaine forme de procrastination, cette sale chose.

Janké, « cette fidélité folle aux morts » ainsi que l’écrit Elizabeth de Fontenay ; Janké, « un athlète de la mémoire, je veux dire un héros de notre temps qui (…) a arrêté le temps au moment historique du gouffre qui désormais nous fonde ». Et c’est aussi un certain rapport au temps, rapport simple pourrait-on dire, loin de tout verbiage, de toute volonté de complication, rapport implacable, qui me l’a rendu proche. Janké nous tire par la manche ; il nous dit que le passé a besoin de nous, ce passé-là surtout, ce passé qui ne peut se défendre s’il est laissé à lui-même – qui ne peut se défendre, « c’est-à-dire maintenir sa réalité contre les opérations normales, morales, vitales… »

Vladimir Jankélévitch envisage le temps vécu comme irréversible, à sens unique : impossible de faire marche arrière ou demi-tour. Le temps est irrévocable : on ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu. Le temps et son caractère irrémédiable, une particularité dont Vladimir Jankélévitch a sans trêve repris et approfondi l’analyse. Tout acte est irrattrapable. L’ordre du temps est tel qu’il n’y a jamais compensation : ce qui a été perdu ne peut être remplacé, ce qui a été subi ne peut être réparé, d’où ce titre : « Pardonner ? », avec ce point d’interrogation. Le mauvais (comme le bon) d’un instant est mauvais (ou bon) à jamais, irrémédiablement. Et il ne s’agit en aucun cas d’entretenir la plainte, la récrimination, il ne s’agit pas de ressasser le passé, de refuser d’oublier ; simplement, Vladimir Jankélévitch perçoit le caractère constitutionnellement inoubliable de ce qui a été éprouvé au moins une fois, ce que démontre Henri Bergson qu’il a rencontré en 1923 et auquel il consacre son premier livre (publié en 1930). On peut affirmer sans forcer la note qu’avec Vladimir Jankélévitch toute la gravité de l’existence procède de l’analyse du temps.

C’est plus ou moins à cette époque qu’il travaille à ses deux thèses : « L’Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling » (thèse pour le doctorat ès lettres) et « Valeur et signification de la mauvaise conscience » (thèse complémentaire pour le doctorat ès lettres). Vladimir Jankélévitch bergsonise en quelque sorte Schelling. Schelling, l’unique rescapé « aryen » de sa condamnation des penseurs allemands, Schelling qu’il a aussi choisi pour réparer une injustice : Schelling avait été écrasé par Hegel, il voulut le réhabiliter. C’est un trait de caractère chez Vladimir Jankélévitch : réparer l’injustice. Il l’a fait avec Schelling mais aussi avec d’autres philosophes (comme Ballanche ou Chestov) ainsi qu’avec des poètes, des essayistes et des musiciens.

Avant de lire Vladimir Jankélévitch, avant de devenir toulousain, je l’avais écouté à la radio. Je suivais sans peine cette pensée tout en arabesques, très fluide. Je me souviens d’émissions sur France Culture et de l’une d’elles sur France Inter (avec Radioscopie de Jacques Chancel). A ce propos, parmi les nombreuses merveilles que propose Internet, on trouvera des entretiens ainsi que des cours dispensés à la Sorbonne.

Dans « L’Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling », Vladimir Jankélévitch écrit : « La philosophie de Schelling n’est… pas une suite de traités qui, placés bout à bout, composeraient un système de plus en plus achevé : elle s’épanouit bien plutôt comme un éventail à partir d’une intuition initiale qui chaque fois figure tout entière sous une perspective nouvelle ». Il confie n’avoir pas de philosophie, soit « un système dont je serais propriétaire, comme on détient une chaire qui vous a été donnée par l’État. Et je ne puis me faire le spectateur de ma propre doctrine puisque je n’en ai pas ». Voilà qui est dit et qui explique qu’on ne lui fasse pas une place plus large dans l’histoire de la philosophie. C’est ainsi : on aime les faiseurs de systèmes, en France surtout.

Lorsque Vladimir Jankélévitch entreprend ses études de philosophie, Henri Bergson est au zénith de sa renommée, une renommée qui s’étend à toute l’Europe. Vladimir Jankélévitch fait un exposé à l’École normale supérieure et le professeur lui dit qu’il est bergsonien – Vladimir Jankélévitch ne sait pas encore qui est Henri Bergson. Il s’emploie donc à approfondir cette ressemblance, puis il cherche quelqu’un qui ressemble à Henri Bergson et il trouve Schelling.

Vladimir Jankélévitch et le temps. Rien n’a lieu qu’une fois, nous dit-il, il n’y a pas de seconde fois ; et de ce constat il tire un impératif moral, le seul qu’il s’autorise : respectez ce qui n’a lieu qu’une fois. L’unique déjoue toute évaluation, tant pour la théorie que pour le pouvoir. Aussi la justice ne pourra-t-elle être qu’imparfaite puisqu’elle ne peut procéder que par dédommagement, par réparation ; alors qu’en regard de l’existence, on ne peut poser aucune relation d’égalité et que ceci ne peut valoir cela. La perte (ou la chute) est donc irrémédiable, un gouffre infranchissable sépare ce qu’on retrouve et ce qu’on a perdu. C’est ainsi. L’édifice moral – ou, plutôt, l’espace moral – de Vladimir Jankélévitch est marqué par ce constat : vivre c’est perdre. Et l’homme le plus simple le sait. Aucun philosophe n’a exprimé cette donnée avec autant d’entêtement et de légèreté, dans un « sempiternel ressassement ». Il faut relire Vladimir Jankélévitch, cet homme antisystème dont la pensée ne produit pas de marchandise conceptuelle, d’où probablement la relative difficulté que les éditeurs eurent et ont encore à vendre ses livres. Sa pensée est souffle plutôt que construction maçonnée. Et je pourrais à ce propos en venir à Vladimir Jankélévitch et la musique.

Vladimir Jankélévitch et le temps. Il ne cherche pas à le dominer, impossible ; et à bien y regarder, le temps emporte tous les systèmes comme l’eau emporte des fétus de paille. Le temps, on ne peut que l’interpréter, en musicien, car la musique dit quelque chose, on ne sait pas quoi, mais elle dit quelque chose. On peut rendre sensible son absolu qui emporte tout, à commencer par l’espace. Depuis Héraclite, on compare volontiers le temps à un fleuve. Fort de cette image et de son ironie tendre, Vladimir Jankélévitch ajoute que si le temps est bien comparable à un fleuve, jamais son lit n’apparaît à sec. Autrement dit, nous avons beau faire, si nous nous efforçons de penser le temps en lui ôtant tout contenu (événements objectifs et actes de conscience), nous nous heurtons à une inexplicable résistance et n’éprouvons qu’une stupeur qui nous laisse prostrés.

Pour Vladimir Jankélévitch, le temps est « maladie chronique ». De par notre condition, nous portons une blessure par laquelle notre sang ne cesse de couler. Avec Vladimir Jankélévitch, plus de consolations, comme le sont les Idées platoniciennes (auxquelles je m’accroche si volontiers) ou les Essences proustiennes (la réminiscence n’ouvre pas à l’éternité), sans oublier les Complexes freudiens qui cherchent avant tout à habiller honorablement une nudité. Non, vraiment, la pensée n’a aucun pouvoir sur le temps. Vladimir Jankélévitch qui a tant évoqué le temps (et la mort) écrit simplement : « Dans le temps comme dans la mort, il n’y a rien à penser ». Car, enfin, de la mort n’a-t-on pas tout dit une fois qu’on a rappelé qu’une heure avant de mourir Monsieur de La Palice était encore en vie ?

Mais je suis bavard et je vous invite à écouter cette belle présence faite d’ironie douce et de tendresse, Vladimir Jankélévitch qui s’efforce de répondre à la question de Bernard Pivot, « A quoi servent les philosophes ? ». C’est une vidéo ina.fr, un extrait. Il faut s’abonner pour en écouter l’intégralité :

https://www.youtube.com/watch?v=yDnL6r6ozBg

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Adriano de Sousa Lopes, peintre portugais.

 

Lorsque je suis venu au Portugal, il y a deux ans, j’ai découvert un grand artiste dont j’ignorais jusqu’au nom, Adriano de Sousa Lopes (1879-1944). Il en va ainsi à chacun de mes séjours à l’étranger : j’y découvre un artiste (ou des artistes) considéré comme majeur dans son pays et presqu’inconnu hors de son pays. J’ai pris la mesure de ce phénomène dans les années 1980, notamment en Grèce et en Roumanie, un phénomène qui avec le développement d’Internet s’est atténué. La Grèce avec Yannis Tsarouchis (Γιάννης Τσαρούχης, 1910-1989) et la Roumanie avec Ștefan Luchian (1868-1916), pour ne citer qu’eux.

J’ai découvert l’œuvre d’Adriano de Sousa Lopes au Museu Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC), à Lisbonne. Certaines de ses compositions m’ont d’emblée subjugué, peintures mais aussi esquisses préparatoires, avec pour thème principal des pêcheurs qui se préparent pour la pêche ou en reviennent, tirant sur la grève d’énormes barques comme on en voit encore au Portugal, avec leurs proues très relevées, courbes et colorées. Le dynamisme et la puissance que me suggérèrent ces esquisses me firent aussitôt penser à celles du Catalan José María Sert, son contemporain (1874-1945), au point qu’hormis la thématique il m’aurait été difficile de distinguer l’un de l’autre.

 

« A blusa azul » (1927), huile sur toile.

 

Quelques notes biographiques sur cet artiste portugais, entre XIXe siècle et XXe siècle, entre France et Portugal :

La formation artistique d’Adriano de Sousa Lopes se fait entre Lisbonne et Paris. Sa première période peut être qualifiée de littéraire dans la mesure où il choisit ses thèmes dans la littérature. Ainsi le tableau intitulé « Engano de alma ledo e cego » s’inspire-t-il d’un vers de « Os Lusíadas » de Luís de Camões, avec allusion à Inês de Castro. Son amitié avec Afonso Lopes Vieira confirme cette inclinaison littéraire. Afonso Lopes Vieira, figure centrale du néo-romantisme lusitanien, est un cousin et il appartient à sa génération. Il est lui aussi originaire de Leiria. Il restera son ami toute sa vie.

Adriano de Sousa Lopes a vingt-quatre ans lorsqu’il arrive à Paris, en juillet 1903. Il est admis à l’École Nationale et Spéciale des Beaux-Arts où il fréquente l’atelier de Fernand Cormon, peintre académique spécialisé dans la peinture d’histoire. Il s’inscrit parallèlement à l’Académie Julian. Son premier envoi important à Lisbonne, « O caçador de águias », est inspiré d’un poème de Leconte de Lisle. L’influence de l’impressionnisme s’y devine déjà, ce qui est une première dans la peinture portugaise. Cette fragmentation de la touche – cette gestuelle de la touche – ira en s’accentuant. Des peintures de Monet de la période londonienne, vues à la galerie Durand-Ruel, vont avoir une influence déterminante sur son œuvre.

« O caçador de águias » ne reçoit pas un accueil franchement chaleureux. Adriano de Sousa Lopes entreprend alors une œuvre plus ambitieuse, une composition à partir du sonnet d’Antero de Quental, « O Palácio da Ventura », une peinture d’histoire. Une fois encore, le traitement franchement impressionniste n’aurait pas été du goût de l’Academia. Autre peinture littéraire, « As Ondinas », inspirée de Heinrich Heine. Les œuvres qui suivent, en particulier « Ala dos Namorados », continuent à explorer les propositions de l’impressionnisme, propositions qu’il applique au genre le plus « noble », la peinture d’histoire. En 1910, année où il ferme le cycle des peintures littéraires, Adriano de Sousa Lopes peint une toile qui fait référence à un vers d’un sonnet de Luís de Camões : « E sabei que, segundo o amor que tiverdes, Tereis o entendimento de meus versos. »

L’influence impressionniste qui se confirme au cours de son séjour à Paris va l’éloigner progressivement de la peinture d’histoire et l’amener au paysage mais aussi au portrait (voir le portrait de Fernand Cormon, au crayon, ou celui de l’acteur Alexis Ghasne, à l’eau-forte). Il multiplie les peintures de chevalet, sur le motif, relève des états du ciel, de la mer, des ambiances urbaines – voir ses compositions faites à Venise. Il peint des scènes d’intérieur où figure volontiers son modèle favori, Hermine Landry. Certaines de ses compositions, des pochades presque, ont une liberté qui évoque Monticelli (1824-1886), un peintre trop oublié, considéré comme un petit-maître alors qu’il devrait figurer parmi les plus grands et d’abord parce qu’il peut être considéré comme le précurseur de nombreux artistes, dont les Impressionnistes qu’il précède d’une génération. Adriano de Sousa Lopes multiplie les tableaux sur le motif au cours de ses voyages, notamment à Venise (années 1907-08) et à Bruges (1909).

Adriano de Sousa Lopes est surtout connu comme artiste officiel, avec rang de capitaine (par décret-loi du 27 août 1917), au Serviço Artístico do CEP (Corpo Expedicionário Português). Il passe un peu plus d’un an sur le front, période au cours de laquelle il réalise plus de deux cents œuvres : dessins, peintures à l’huile et aquarelles sans oublier quatorze gravures à l’eau-forte. Certaines œuvres de cette période, des peintures à l’huile de grandes dimensions, sont exposées au Museu Militar de Lisboa, dans des salles spécialement conçues pour les recevoir. Au cours de ces mois passés sur le front, il bénéficie d’une grande liberté de mouvement tout en disposant d’un atelier installé dans le secteur tenu par le CEP. Engagé volontaire, il a proposé au ministre de la Guerre, Norton de Matos, de « documentar artisticamente » la participation portugaise à cette guerre. Il ne se limite pas à son atelier et au secteur portugais (dans les Flandres), il veut rendre compte des destructions causées par l’artillerie ennemie, de la vie des soldats en première ligne, ce qu’il n’était pas tenu de faire. L’énergie qu’il met au travail, son talent et son sang-froid lui gagnent le respect de tous.

 

« Costa da Caparica »

 

Sur le terrain, il emploie surtout le fusain (lápis de carvão), moins souvent le graphite et l’encre de Chine. Il travaille sur des carnets et des feuilles volantes qu’il place sur une planche. Adriano de Sousa Lopes dispose d’une ordonnance pour l’aider à transporter son matériel d’artiste. Tous les témoignages concordent : il veut rendre compte de la violence de cette guerre et pour ce faire, il n’hésite pas à se rendre en première ligne.

Après la guerre, il travaille à Paris, à de grandes compositions historiques à caractère romantique pour le Museu Militar de Lisboa, à partir de dessins réalisés sur le motif. Deux de ses projets ne pourront être menés à bien : un album regroupant les militaires portugais illustres et les épisodes glorieux du CEP ainsi qu’un « grande álbum de luxo » regroupant ses gravures (soit quatorze gravures à l’eau-forte auxquelles il travailla jusqu’en 1912), avec tirages originaux, suivi d’une édition avec reproductions à héliogravure, plus modeste donc mais avec un plus grand nombre d’exemplaires. Cette suite de gravures réalisées à partir de croquis pris sur le vif constitue probablement le meilleur de son œuvre et un témoignage de première importance sur l’engagement portugais au cours de la Grande Guerre, engagement trop peu connu.

Lorsque j’ai visité le Museu Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC), il y a deux ans (j’ignorais alors jusqu’au nom d’Adriano de Sousa Lopes), un portrait m’a longuement retenu : « A blusa azul » (1927). Il me semble que le modèle en est sa femme, Marguerite (Guite), qui fut son modèle favori, un visage au caractère marqué. Dans « A blusa azul », les tonalités se répondent délicieusement : le bleu profond de la robe se retrouve dans les yeux et, en plus léger, sur les paupières ; l’ocre roux ardent se distribue sur la chevelure, sur un long collier et sur les lignes imprimées de la robe, sans oublier les lèvres, en adouci. Le modèle se tient de face, sur un fond neutre gris pâle où les mouvements du pinceau peuvent être détaillés. Des gants blancs lui montent jusqu’aux coudes, des gants blancs chargés de nuances qui reprennent en atténué la plupart des nuances de l’ensemble. Cette composition suggère un formidable plaisir de peindre.

 

« Veneza – Sol posto sobre a laguna » (1907), huile sur bois.

 

En détaillant des portraits de Marguerite, j’ai pensé comme malgré moi : « Égyptienne » et « Sphinx » ; et j’ai découvert non sans plaisir, en manière de confirmation, l’une de ses gravures à l’eau-forte, de 1917, avec cette femme pour modèle, une gravure intitulée : « Cabeça de rapariga egípcia ». Marguerite de Sousa Lopes, née Gros, était la fille d’un officier de la Garde Républicaine et la sœur de Renée, la femme de Moïse Kisling. Adriano de Sousa Lopes et Moïse Kisling étaient donc beaux-frères.

En aparté. Démobilisé après l’armistice de juin 1940, Moïse Kisling se rend dans le Sud de la France. Condamné à mort par le Troisième Reich dès 1938 pour ses activités antinazies, et risquant sa vie car juif, Moïse Kisling décide de quitter la France sans tarder et il embarque à Marseille, en septembre 1940, pour le Portugal. Il y séjournera six mois, chez Adriano de Sousa Lopes, à Lisbonne et à Nazaré. Début 1941, il gagne les États-Unis où il résidera, principalement à New York, jusqu’à son retour en France en octobre 1946.

Les peintures et plus encore les dessins de pêcheurs au travail, essentiellement occupés à mettre à l’eau ou à sortir de l’eau leurs embarcations, ne peuvent, redisons-le, qu’évoquer dans leur dynamique titanesque les compositions de José María Sert célébrant l’épopée du peuple basque, compositions monumentales visibles au Museo San Telmo, à San Sebastián. Adriano de Sousa Lopes a peint et dessiné ces œuvres le long du littoral portugais, à Aveiro (Furadouro), Nazaré, Caparica et dans la lagune d’Aveiro.

 

« A Rendição no Inverno de 1917 » (1918), huile sur toile.

 

En décembre 1940, Adriano de Sousa Lopes soumet des projets de fresques destinées à la Assembleia da República et, l’année suivante, il commence à y travailler. Il meurt d’une crise cardiaque le 21 avril 1944. Domingos Rebelo et Joaquim Rebocho vont poursuivre ce grand projet. Adriano de Sousa Lopes n’avait terminé que l’un des panneaux, celui qui met en scène l’Infante D. Henrique, dans la baie de Lagos, donnant à ses capitaines ses dernières instructions. Au cours de l’année 1939, à Nazaré, Adriano de Sousa Lopes avait dessiné et peint des pêcheurs qui serviront de modèles aux navigateurs pour ces fresques où s’affirme un nationalisme portugais, notamment par la figure du Navigateur et l’épopée maritime, mais aussi par le romantisme de Luís de Camões, l’Empire portugais, le messianisme sebastianiste. Adriano de Sousa Lopes y célèbre une histoire mondiale et maritime à partir d’épisodes significatifs comme la prise de Ceuta, tout premier pas vers la conquête des voies maritimes et la formation de l’Empire portugais. Ce cycle monumental célèbre ceux qui ouvrirent ces voies : l’Infante D. Henrique, Diogo Cão, Bartolomeu Dias, Pedro Álvares Cabral, Afonso de Albuquerque et, bien sûr, Vasco de Gama, célébration de la geste portugaise sur un mode lyrique et héroïque, entre guerre et travail. Il montre par exemple Afonso de Albuquerque qui, avec la prise de Malaca, porte l’Empire portugais jusqu’en Extrême-Orient. Il montre aussi des paysans occupés à labourer (os cavadores). Adriano de Sousa Lopes fut un humaniste ; il raconta la vie des grands et des humbles avec une même ferveur : les grands explorateurs et les paysans, les généraux et les simples soldats qu’il allait dessiner dans la boue des tranchées, en première ligne.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Je me souviens qu’ils se souvenaient…

 

En Header, plaque conçue par Christophe Verdon, en hommage à Georges Perec, place Saint-Sulpice, à Paris. Elle a été conçue en souvenir du roman en lipogramme de Georges Perec (écrit en 1968), soit environ trois cents pages qui ne montrent pas une seule fois la lettre e, la plus utilisée en français. 

Écrit le 12 octobre 2016 (Día de la Fiesta Nacional de España et Día de la Hispanidad), jour où Christophe Colomb aperçut pour la première fois l’Amérique ; mais c’est aussi Yom Kippour ! Et, une fois encore, il est possible que des « Je me souviens » de cette série reprennent sous une forme plus ou moins différente des « Je me souviens » dispersés dans d’autres articles publiés sur ce blog.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de « On n’est pas des imbéciles, / On a même de l’instruction, / Au lycée papa / Au lycée papa / Au lycée Papillon. »

Je me souviens que mon père se souvenait de « Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner. / Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? »

 

Georges Perec (1936-1982)

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait que l’une des premières décisions que prit de Gaulle à son arrivée au pouvoir fut de supprimer la ceinture des vestes d’uniforme.

Je me souviens que mon père se souvenait que de Gaulle ne quittait jamais une pièce de l’Élysée sans éteindre lui-même la lumière. A ce propos, je me souviens qu’il nous engageait à prendre exemple sur le général qu’il n’aimait guère par ailleurs.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du scandale des « Ballets roses ».

Je me souviens que mon père se souvenait lui aussi de ce scandale qu’il évoqua un jour, à demi-mot, avec un ami. J’étais enfant et je tendis l’oreille sans rien comprendre ; mais je n’allais pas oublier ce nom, André Le Troquer.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’un pion qui s’appelait Flack comme « la D.C.A. allemande ».

Je me souviens que mon père se souvenait d’un camarade de classe qui s’appelait Lacroix et d’un professeur de gymnastique ne cessait de l’appeler Javel Lacroix (de fait, dans ce cas, le nom s’écrit La Croix), en prenant une intonation franchement dépréciative qui offusquait mon père.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de s’être cassé le bras et d’avoir fait dédicacer le plâtre par toute la classe.

Je me souviens que mon père que guettait la péritonite se souvenait de s’être fait opérer d’urgence, chez sa mère (sur la table du salon ou de la cuisine, je ne sais plus), par Jean Judet, un cousin. A ce propos, je me souviens de mon père lisant « Chirurgien de père en fils ».

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de l’attentat du Petit-Clamart.

Je me souviens que mon père se souvenait de cet attentat et qu’il regrettait secrètement — me semble-t-il — qu’il n’ait pas réussi. Je me souviens qu’il s’efforça — mais comment ? — de sauver Bastien-Thiry du peloton d’exécution.

 

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de la plaisanterie que l’on faisait sur le nom (Yvon) Coudé du Foresto, plaisanterie qu’il n’arrivait pas à comprendre.

Je me souviens que ma grand-tante s’en souvenait et qu’elle me fit découvrir cette plaisanterie que je compris aussitôt. Il est vrai que je devais être alors plus âgé que Georges Perec ; et je ne la trouvai pas si « bancale », pour reprendre le mot dont Georges Perec fait usage dans « Je me souviens », en 97.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Marina Vlady.

Je me souviens que ma mère se souvenait également d’elle. Je l’entendis plusieurs fois prononcer ce nom que je compris longtemps ainsi : Marine Avlady.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du « quarteron » des généraux : Salan, Jouhaud (que Georges Perec orthographie Jouhaux), Challe et Zeller.

Je me souviens que mon père s’en souvenait fort bien et qu’il n’était pas dénué de sympathie à leur égard.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de « Gaston y a l’téléfon qui son’ ».

Je me souviens que mon père s’en souvenait puisqu’il lui arrivait de fredonner cette chanson de Nino Ferrer au volant.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Pierre Clostermann et du Commandant Mouchotte.

Je me souviens que mon père se souvenait de ces deux as de l’aviation mais aussi d’Edmond Marin la Meslée. C’est d’ailleurs lui qui me fit découvrir ce pilote, as des as de la chasse française au cours de la campagne de France de mai-juin 1940.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait des troisièmes classes dans les trains.

Je me souviens que mon père se souvenait lui aussi de ces troisièmes classes ainsi que des Trains de Plaisir qui dans les années 1930 emmenaient les congés payés vers les plages de Normandie. Je me souviens que c’est lui qui me fit découvrir cette expression. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de lupanar sur rail. C’est également dans sa bouche que j’entendis pour la première fois immeubles de rapport ; je crus que sa mère était tenancière de maisons closes…

 

  

Je me souviens que Georges Perec se souvenait des ballets du « Marquis de Cuevas ».

Je me souviens que ma mère se souvenait de ces ballets et qu’elle avait assisté à certains de ses spectacles.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’avoir fait son service militaire dans les parachutistes à Pau, de janvier 1958 à décembre 1959.

Je me souviens que mon père se souvenait d’avoir fait son service militaire dans un régiment de l’arme blindée dont la devise était Il le boute dehors, devise ornée d’une hure de sanglier.

 

Je me souviens que Georges Perec rapporte trois souvenirs d’école qu’il détaille dans « W ou le souvenir d’enfance. Le premier : dans la cave de l’école, il essaye des masques à gaz (l’odeur écœurante du caoutchouc).

Je me souviens que ma mère se souvenait de cet essayage. Je me souviens que les alertes ne lui déplaisaient pas : elles plaçaient des parenthèses dans la monotonie de l’emploi du temps et des programmes scolaires.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de l’ancienne gare Montparnasse.

Je me souviens que mon père se souvenait de cette gare. Il habitait à peu de distance, rue de Fleurus. Je me souviens qu’il se souvenait des pavés en bois du quartier — du boulevard du Montparnasse me semble-t-il — et des paysannes qui arrivées directement de Bretagne pissaient accroupies sur le trottoir, cachées par leurs larges pantalons fendus.

 

La gare Montparnasse telle que l’ont connue Georges Perec et mon père.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’une photographie faite par Photofeder, boulevard de Belleville, dans le XIe arrondissement, photographie qui le montrait dans les bras de sa mère.

Je me souviens que mon père se souvenait du nom et de l’adresse du photographe de son enfance, Monsieur Dangereux, rue aux Ours, dans le IIIe arrondissement. A ce propos, je me souviens que mon père se souvenait aussi du nom de son dentiste qui le soignait enfant, Monsieur Bourreau — qui ne s’écrivait peut-être pas de la sorte.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de s’être réfugié dans un village durant l’Exode et qu’il était très aimé des soldats allemands. Ils jouaient avec lui et « l’un d’eux passait son temps à me promener sur ses épaules ».

Je me souviens que ma mère se souvenait des Allemands qui occupaient la maison de ses parents. Ils emmenaient souvent son petit frère à leur mess ; il en revenait avec des victuailles devenues introuvables.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Villard-de-Lans, dans le massif du Vercors, où il séjourna durant la guerre, et de la villa Les Frimas.

Je me souviens que mon père se souvenait de Flée, dans la Sarthe, où il séjourna durant la guerre, et de la villa La Charmoie.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du roman-feuilleton « Le Tour du monde d’un petit parisien », « un gros volume broché réunissant de nombreux fascicules dont chacun avait une couverture illustrée » et qu’il le dévorait, couché à plat ventre sur son lit.

Je me souviens que mon père se souvenait d’avoir dévoré, couché à plat ventre sur son lit, les albums de « Bicot ». Il se souvenait plus particulièrement de « Bicot et Suzy » et de « Bicot et les Ran-Tan-Plan ».

 

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’un gros dictionnaire Larousse en deux volumes chez sa tante Berthe et que c’est peut-être chez elle qu’il apprit à aimer les dictionnaires.

Je me souviens que mon père se souvenait que son grand-père n’hésitait pas à quitter la table au cours d’un repas pour aller chercher une réponse à une question dans son encyclopédie Larousse en plusieurs volumes. Mon père se souvenait de leur couverture rouge, rigide et gaufrée.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’être né en 1936, le 7 mars.

Je me souviens que dans le chapitre VI de « W ou le souvenir d’enfance », Georges Perec rapporte ce qui s’est passé le jour de sa naissance (par exemple : en Pologne, interdiction de l’abattage des animaux selon le rite talmudique ; ou, lancé de boules puantes, durant le cours de Gaston Jèze, à la Faculté de droit de Paris).

Je me souviens que mon père se souvenait d’être né en 1930, le 8 août (le lendemain Betty Boop fit son apparition dans les Fleischer Studios, avec le court métrage « Dizzy Dishes) et que ma mère se souvenait d’être née en 1932, le 4 août (4 août, on pense bien sûr abolition des privilèges).

 

Olivier Ypsilantis

 

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L’armée d’Israël, un demi-siècle de clandestinité – 2/2

 

1933. L’arrivée de Hitler au pouvoir précipite le départ de nombreux Juifs allemands. 1935. David Ben Gourion cumule pouvoirs politique et militaire en prenant la direction conjointe de l’Histadrout et de la Haganah. 1936, révolte arabe, la plus importante, activée par le grand mufti de Jérusalem. Par ailleurs, un officier irakien, Faouzi al-Kaouji, à la tête d’une bande armée, s’installe en Samarie et lance des raids contre les kibboutzim et les convois britanniques. Il s’en prend même à l’oléoduc qui va des champs pétrolifères d’Irak au port de Haïfa. Malgré les renforts importants dépêchés sur place, les Britanniques ne parviennent pas à venir à bout de l’insurrection, contrairement à la Haganah qui se montre efficace, bien plus efficace qu’en 1929. Du coup, les Britanniques sollicitent les dirigeants du Yishouv pour qu’ils mettent sur pied une police supplétive : la Jewish Settlement Police. Trois mille Juifs sont ainsi enrôlés, ce qui servira grandement la Haganah.

A la même époque sont constitués les Special Night Squads de Orde Charles Wingate dont Moshé Dayan ne tarde pas à devenir le bras droit. Mais ils sont dissouts après quelques mois ; en effet, les Britanniques craignent que cette force d’élite qui va de succès en succès ne devienne vite incontrôlable.

Juillet 1937, les Britanniques publient un premier plan de partage de la Palestine (The Peel Commission). Il est rejeté par tous. Ci-joint, un lien intitulé « British Palestine Mandate: The Peel Commission (July 1937) » :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/the-peel-commission

 

 

Vladimir Jabotinsky crée l’Irgoun afin de combattre à outrance Arabes et Britanniques. David Ben Gourion réagit et crée les FOSH (Field Companies), avec pour chef Ytzhak Sadeh, ce qui permet à la Haganah de lancer ses premières opérations réellement offensives. Ci-joint, un lien sur ce grand monsieur, Ytzhak Sadeh (1890-1952) :

http://www.giga.co.il/hatavor/esadeh.htm

David Ben Gourion réorganise l’institution qui gagne en efficacité. Son armement augmente sensiblement et elle peut à présent compter sur deux mille combattants permanents et sur treize mille « réservistes » à temps partiel.

Les Britanniques proposent un deuxième plan de partage (The Woodhead Commission) qui est lui aussi rejeté par tous. Ci-joint, un excellent lien interactif sur ce plan de partage :

http://ecf.org.il/issues/issue/247

La révolte arabe cesse au cours de l’été 1939 et sous l’effet de trois facteurs. Les Arabes de Palestine sont économiquement à bout de souffle. Les Britanniques et la Haganah ont abattu la plupart des responsables de cette révolte, laissant malheureusement s’échapper le funeste grand mufti de Jérusalem. Enfin, le gouvernement britannique publie un Livre blanc qui limite de manière drastique l’immigration juive en Palestine où vivent 500 000 Juifs et 700 000 Arabes. Les Britanniques ordonnent le désarmement de toutes les milices. David Ben Gourion joue la carte du dialogue vis-à-vis de la puissance mandataire. Il dissout les FOSH et limite les activités de la Haganah.

La Deuxième Guerre mondiale va bouleverser les rapports entre les Juifs, les Arabes et les Britanniques en Palestine. Bousculés par les troupes germano-italiennes et par les nationalismes arabes, en Irak et en Égypte, les Britanniques cherchent un appui auprès de la communauté juive de Palestine. Début 1941, les Britanniques libèrent les détenus juifs et donnent leur accord au projet de David Ben Gourion de créer d’une force militaire juive destinée à combattre les forces de l’Axe au cas où les Britanniques seraient contraints d’abandonner la Palestine. Ainsi naît le Palmach, soit quatre cents combattants articulés en six compagnies, sous les ordres de Yitzhak Sadeh, des combattants à l’esprit commando hérité des Special Night Squads et des FOSH. Des instructeurs britanniques entraînent les volontaires juifs ; certains sont enrôlés dans le N° 51 Middle East Commando, d’autres suivent un entraînement à la Royal Air Force. La Haganah pourra ainsi compter sur quelques dizaines de pilotes.

Avril 1941. La situation s’aggrave avec la révolte du gouvernement irakien pronazi. Par ailleurs, le gouvernement de Vichy autorise le transfert d’avions allemands vers le Levant et la Syrie. Les Britanniques pénètrent en Irak (avril-mai 1941) puis entrent dans Beyrouth et Damas (juin-juillet 1941). Dans cette seconde campagne, les unités juives sont engagées. Après la défaite de l’Afrika Korps à El-Alamein (novembre 1942), les Britanniques font marche arrière et les combattants juifs doivent rejoindre la clandestinité, une fois encore. Ce n’est qu’à la fin 1944 que les Britanniques acceptent la proposition de David Ben Gourion de créer une Brigade juive indépendante. En février 1945, elle est intégrée à la VIIIe Armée britannique qui combat en Italie. 22 mars 1945, création de la Ligue arabe. La Palestine est à présent cernée par des États arabes indépendants. 1er octobre 1945, le gouvernement britannique oppose une fin de non-recevoir à la demande des organisations sionistes visant à autoriser l’immigration de rescapés de la Shoah en Palestine. David Ben Gourion lui-même ne parvient pas à infléchir la détermination de la puissance mandataire qui se fonde sur les conclusions du Livre blanc de 1939. En effet, les Britanniques affaiblis par la guerre redoutent de susciter une nouvelle révolte arabe.

Les sionistes les plus radicaux du Yishouv décident de relancer la lutte armée contre les Britanniques. David Ben Gourion accepte une alliance de circonstance avec eux tout en leur faisant savoir qu’il reste le patron. Menahem Begin qui succède à Vladimir Jabotinsky à la tête de l’Irgoun prône le combat à outrance contre Britanniques et Arabes. Abraham Stern fonde le LEHI, plus radical encore. Les Britanniques finissent par l’abattre. Il est aussitôt remplacé par Ytzhak Shamir. 6 novembre 1944, le Lehi abat Lord Moyne, haut-commissaire britannique en Égypte. Dans la nuit du 31 octobre 1945, des combattants juifs font sauter en de multiples points les voies de chemin de fer, coulent des patrouilleurs et sabotent la raffinerie de Haïfa. Les Britanniques décrètent la loi martiale sur toute la Palestine et envoient de très importants renforts. De son côté, David Ben Gourion s’efforce d’unifier la résistance. S’il parvient à placer le Palmach sous le contrôle de la Haganah, il n’en va pas de même avec l’Irgoun et le Lehi. 17 juin 1945, tous les ponts frontaliers sont dynamités par le Palmach qui, ainsi, isole la Palestine des États limitrophes. 29 juin, début de l’opération « Agatha », soit une vaste opération de ratissage menée par les Britanniques. 22 juillet, l’Irgoun organise un attentat particulièrement meurtrier contre le King David Hotel, à Jérusalem. David Ben Gourion le condamne et rompt son alliance avec l’Irgoun et le Lehi. Huit jours plus tard, début de l’opération « Shark », une autre opération de ratissage à l’échelle du pays. Il s’agit de mettre la main sur les responsables de l’Irgoun et du Lehi, en particulier Menahem Begin qui revendique l’attentat du King David Hotel. En représailles à cette opération, plusieurs responsables britanniques sont abattus. Le cycle attentats/représailles s’installe. Les Britanniques pendent des dizaines de prisonniers juifs reconnus coupables d’attentats, faisant ainsi des « martyrs ». L’opinion publique britannique est lasse, dégoûtée même, d’autant plus que les reportages photographiques montrant des rescapés de la Shoah entassés à bord de rafiots et refoulés s’affichent en première page des journaux et revues.

Février 1947. Découragé, le gouvernement britannique saisit l’ONU du problème de la Palestine. David Ben Gourion sait qu’il vient de remporter une manche essentielle et qu’il lui faut à présent convaincre la communauté internationale de soutenir la création de l’État juif. 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adopte le plan de partage de la Palestine (Résolution 181) avec ses trois zones distinctes, un plan accepté par l’Organisation sioniste mondiale mais rejeté par les États arabes et les responsables des communautés musulmanes de Palestine. Le gouvernement britannique s’engage par ailleurs à rapatrier toutes ses troupes avant le 15 mai 1948.

 

Plan de partage de la Palestine du 29 novembre 1947

 

Au milieu des années 1930, deux aéroclubs sont constitués en Palestine par des membres du Yishouv. En 1936, lors de la révolte arabe, leurs quelques avions de tourisme permettent de surveiller les mouvements des feddayin. Puis la Haganah soutient la mise en place d’une compagnie aérienne civile nommée « Aviron ». Ses cinq avions de transport léger ravitaillent les kibboutzim isolés et rapportent d’Europe d’importantes quantités d’armes. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, près de deux mille cinq cents femmes et hommes ont acquis une expérience technique au sein de la RAF. Quelques-uns ont été formés comme pilotes de transport, d’autres, moins nombreux encore, comme pilotes de chasse. Décembre 1947, David Ben Gourion profite du désengagement des Britanniques pour créer le Sherout Avir (« Branche aérienne ») qui regroupe des moyens jusqu’alors éparpillés : les aéroclubs, la compagnie « Aviron » et le personnel formé. Cette branche aérienne de la Haganah basée à Lod dispose de huit appareils de transport et de liaison. Elle va acquérir sans tarder une vingtaine d’autres appareils de ce type. Mais il manque les avions de chasse. David Ben Gourion envoie plusieurs missions via le Rechesh (« Acquisition ») pour fouiller les surplus de la Deuxième Guerre mondiale. L’une d’elles parvient à convaincre le gouvernement tchécoslovaque de lui vendre une vingtaine de chasseurs Avia S-199 (une version du Messerschmitt Bf 109). Un centre d’entrainement secret est établi à Alicia, non loin de Rome, pour former des pilotes juifs sur ces avions, des avions qui devront être livrés démontés par voie aérienne dès mai 1948. Le Rechesh rachète quatre chasseurs-bombardiers Beaufighter dans des conditions rocambolesques. Par ailleurs, l’Agence juive s’efforce de recruter des pilotes mercenaires prêts à soutenir la cause juive en Palestine. Au sujet de la difficile naissance de l’armée de l’air israélienne, je conseille le livre du colonel Benjamin Kagan, « Combat secret pour Israël », un livre passionnant entre tous.

En 1943, créé par le Palmach, le Palyam, embryon des forces navales israéliennes constituées pour accueillir les immigrants débarqués clandestinement sur le littoral palestinien. Décembre 1947, le Palyam est officiellement reconnu comme branche navale de la Haganah sous le commandement de Hehman Shulman. Les officiers et les équipages ont été sommairement formés, pour la plupart dans la Royal Navy au cours de la Deuxième Guerre mondiale, très peu ayant toutefois servi à bord de navires de guerre. Dans un premier temps, le Palyam ne dispose d’aucun navire, il ne fait que contrôler les navires affrétés pour des missions de transport clandestines d’armes et d’immigrants.

 

Une officier de la Haganah s’entraînant au maniement du pistolet-mitrailleur Sten au cours de la guerre israélo-arabe de 1948 (ou guerre d’Indépendance).

 

David Ben Gourion cherche très vite à élargir les missions du Palyam. C’est ainsi qu’est racheté un vieux brise-glaces américain qui se voit équipé de deux canons de 20 mm et de quelques mitrailleuses. Rebaptisé « Eilat », il sert de patrouilleur côtier. Via le Rechesh, le Canada cède gracieusement au Yishouv deux vieilles frégates, et plusieurs vedettes rapides sont achetées dans les ports méditerranéens. Début 1948, la Haganah dispose de moyens terrestres mais aussi aériens et navals qui vont sortir de la clandestinité pour affronter les feddayin et les armées arabes qui refusent le plan de partage avalisé par les Nations unies.

 

Olivier Ypsilantis

 

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L’armée d’Israël, un demi-siècle de clandestinité – 1/2

 

Milieu XIXe siècle, la conscience sioniste se structure avec l’aide des rabbins et de philosophes juifs. La terre d’origine est alors sous domination ottomane, domination dont les Grecs se sont libérés en 1830. Considérant qu’il y a des résistances théologiques à la création d’une armée juive de libération parmi les membres particulièrement pieux de certaines communautés juives, ces intellectuels ne vont pas se risquer sur le terrain de la Torah ; ils vont s’en remettre à l’histoire juive.

Sous l’impulsion de Moses Hess, de Léo Pinsker (auquel j’ai consacré un article sur ce blog) et, surtout, de Nathan Birnbaum, un mouvement laïque de libération du peuple juif se structure en Europe centrale. A cette même époque, des populations musulmanes non-arabes sont chassées de diverses régions et s’installent en Palestine. Parmi elles, des Tcherkesses et des Circassiens, des minorités qui sauront collaborer avec les Juifs face aux masses arabes. Fuyant les pogroms de 1881-1882 dans l’Empire tsariste arrivent les premiers immigrants juifs. Ils s’installent avec un projet de Constitution incluant une clause les autorisant explicitement à posséder des armes pour se défendre.

Plutôt que de rejoindre les quelques milliers de Juifs de cette province ottomane (regroupés à Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Safed et Tibériade), la grande majorité de ces immigrants préfèrent se tenir à l’écart des villes où se concentre la présence ottomane et fonder leurs propres colonies agricoles.

1896, Theodor Herzl publie « L’État des Juifs – Recherche d’une solution moderne de la question juive », socle du sionisme politique, avec demande de reconnaissance officielle et internationale du Yishouv. 1897, premier congrès sioniste à Bâle. Ces deux événements et de nouveaux pogroms en Russie, au début du XXe siècle, incitent toujours plus de Juifs à partir pour la Palestine. Dans un même temps, l’Organisation sioniste mondiale rachète de plus en plus de terres afin d’y installer des Juifs de la diaspora.

 

Des membres du Hashomer, à Kfar, en Galilée.

 

1909, fondation de Tel Aviv et création des premiers kibboutzim. Les Juifs des implantations agricoles créent l’Hashomer (« le Gardien ») afin de se protéger des nombreux pillards. Ce sont des fermiers montés et armés qui se déplacent sans cesse d’une installation à une autre, une organisation clandestine et particulièrement élitiste d’à peine cent membres, ouverte au recrutement féminin, selon le souhait de son chef, Israël Shohet, guidé par l’importance de la femme combattante dans l’histoire juive. Cette interprétation fera jurisprudence. L’Hashomer est d’abord actif au nord de la Palestine puis il étend graduellement sa zone.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale met fin au projet de son chef de faire de l’Hashomer une organisation nationale agissant au nom de toute la communauté, y compris les Juifs des villes. Les responsables des communautés juives étant d’origine russe, ils deviennent suspects aux yeux des Ottomans, la Russie étant en guerre contre eux, et doivent pour la plupart s’exiler. L’Hashomer se trouve privé de ses chefs. Israël Shohet, bientôt rejoint par d’autres responsables (dont Vladimir Jabotinsky, Eliyahou Golomb et Joseph Trumpeldor), s’efforce de convaincre les Alliés de soutenir les quelque 55 000 Juifs qui vivent en Palestine. Ayant pris la mesure de l’affaiblissement de l’Empire ottoman, ces responsables sionistes décident de jouer la carte de l’indépendance du Yishouv en commençant par donner des gages aux Alliés.

En 1915, Vladimir Jabotinsky, Eliyahou Golomb et Joseph Trumpeldor parviennent à convaincre les Britanniques de mettre sur pied une unité constituée de Juifs réfugiés en Égypte, ce qui donnera le corps des « muletiers de Sion ». Ci-joint, un lien trouvé sur l’excellent blog Vu de Jérusalem, intitulé « Gallipoli 1915 : la Légion juive, première armée juive depuis l’Antiquité », et signé Pierre Itshak Lurçat :

http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/archive/2014/02/21/la-creation-de-la-legion-juive-premiere-armee-juive-depuis-l-892747.html

Fin 1917, le gouvernement britannique valide le projet sioniste avec la déclaration Balfour. Ce geste est dicté par la préparation d’une vaste offensive arabe conduite par Lawrence d’Arabie contre les Ottomans, et pour laquelle la collaboration de la population juive de Palestine est ardemment souhaitée. La déclaration Balfour laisse néanmoins une ambiguïté de taille quant à l’indépendance du Yishouv.

Les Britanniques mettent sur pied une Légion juive formée de trois bataillons (38th, 39th, 40th Royal Fusiliers), en intégrant des vétérans du corps des « muletiers de Sion » mais aussi en recrutant des Juifs établis en Grande-Bretagne. Début 1918, la Légion juive conduite par le général Allenby est engagée en Palestine. Seuls le 38th et le 39th Royal Fusiliers sont engagés contre l’Ottoman et participent à la libération du Yishouv. Dès l’armistice, la Légion juive est démobilisée en Palestine où un certain nombre de ses combattants d’origine britannique choisissent de s’installer.

 

11 décembre 1917, le général Edmund Allenby victorieux à Jérusalem. Il est descendu de sa monture et y pénètre à pied par respect pour la Ville Sainte.

 

Période transitoire. Les Britanniques mettent en place une administration militaire chargée d’occuper la Palestine en attendant que son statut soit défini par les traités internationaux. La guerre civile russe pousse nombre de Juifs à fuir pour la Palestine, augmentant ainsi la population du Yishouv, ce qui inquiète de plus en plus les Arabes. La population de la Palestine compte alors 600 000 Arabes, 80 000 Juifs et 60 000 Druzes.

Les membres de l’Hashomer rentrés d’exil comprennent qu’il leur faut complétement repenser la défense du Yishouv. Le discours nationaliste des Jeunes-Turcs n’est pas sans effet sur la population arabe. A l’automne 1919 ont lieu les premiers affrontements entre communautés juive et arabe, avec escarmouches tout au long des mois suivants. Le 1er mars 1920, Joseph Trumpeldor est tué. L’Hashomer est dissout sans tarder et la Haganah (« la Défense ») prend sa relève en juin 1920. Elle est confiée à Joseph Hecht, jeune vétéran de la Légion juive. La Haganah est une organisation encore clandestine mais, contrairement à l’Hashomer, elle vise un recrutement aussi large que possible, dans la logique des milices clandestines populaires alors nombreuses dans le monde. Dans son comité directeur de cinq personnes, Lévi Eshkol (futur Premier ministre d’Israël) et Eliyahou Golomb, directeur de son antenne stratégique. Quelques semaines plus tard, la création de la centrale syndicale de l’Histadrout donne à la communauté juive l’ébauche d’un gouvernement clandestin. David Ben Gourion va s’imposer comme l’un des pères fondateurs d’Israël en dirigeant le Yishouv dans la clandestinité pendant plus d’un quart de siècle via l’Histadrout, une organisation qui servira de paravent aux activités en tout genre de la Haganah qui à partir du noyau réduit des vétérans de l’Hashomer s’étoffe grâce à l’arrivée de volontaires.

1921, la Haganah fait ses premières armes en s’opposant à des émeutes arabes parties de Jaffa et qui menacent Tel Aviv. Des émissaires juifs se rendent en Europe pour y acheter de l’armement léger qui est acheminé en Palestine où il est caché. Le 24 avril 1922, la S.D.N. confie aux Britanniques un mandat qui les autorise à gérer la Palestine au nom de la communauté internationale. Les Britanniques en profitent pour honorer les engagements pris en 1916 par Lawrence d’Arabie et scindent la Palestine (British mandate), accordant la Transjordanie à la dynastie hachémite, avec le Jourdain comme ligne de partage.

Le premier haut-commissaire britannique, Herbert Samuel, arrive peu après en Palestine où il lance un vaste programme de développement des infrastructures et favorise l’immigration juive, ce qui inquiète la population arabe. En cette période relativement calme et prospère, le Yishouv renforce ses moyens d’autodéfense. Joseph Hecht est remplacé par Eliyahou Golomb à la tête de la Haganah qui densifie son implantation dans le Yishouv mais qui manque d’armes et de cadres permanents correctement formés. Par ailleurs, elle a de plus en plus de difficulté à concilier l’accroissement rapide de ses effectifs et l’impératif de clandestinité.

 

Hébron, massacre de Juifs par des Arabes, le 24 août 1929.

 

Herbert Samuel est rappelé à Londres. Vladimir Jabotinsky crée un mouvement sioniste « nationaliste » dissident, le Betar qui draine de jeunes Juifs venus d’Europe. Août 1929, soulèvement d’une partie de la population arabe inquiète de la continuelle augmentation démographique du Yishouv. Hadj Amin al-Husseini en prend la tête et attise les violences. La garnison britannique est débordée. La Haganah doit assurer seule la défense du Yishouv, ce qu’elle fait mais sans grande efficacité. La population juive fuit Hébron. Des renforts britanniques ramènent le calme. Bilan de ces violences : 113 Juifs et 116 Arabes tués. La Haganah tire des leçons de ce demi-échec et se choisit un nouveau responsable, Saül Avigour. Les Britanniques qui sont conscients de l’intérêt stratégique de la Palestine (proximité du canal de Suez, axe de passage Irak/Égypte) renforcent leurs garnisons et tolèrent de moins en moins la présence de milices armées, tant juives qu’arabes. En conséquence, la Haganah organise des stages de formation pour ses membres, en France, en Belgique, dans les Pays Baltes et dans l’Italie fasciste, Mussolini faisant flèche de tout bois pour affaiblir les Britanniques en Méditerranée.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes sur les marionnettes portugaises

 

J’ai pris l’essentiel de ces notes en visitant le Museu da Marioneta à Lisbonne, l’un des plus intéressants musées de la ville.

Les Bonecos de Santo Aleixo (des marionetas de varãoRod Puppets), des marionnettes de petites dimensions (entre vingt et quarante centimètres de hauteur) dont le corps est constitué de bois et de liège (cortiça). Le Portugal est le plus grand producteur de liège au monde, et le chêne-liège (sobreiro) pousse essentiellement dans cette région de l’Alentejo dont sont originaires les Bonecos de Santo Aleixo. Ces marionnettes sont maniées par le haut, individuellement ou en groupe, à l’aide de baguettes (varas). Parmi les héritiers de cette tradition, Manuel Jaleca et, son dernier héritier, António Talhinhas (1909-2001) qui commença à travailler avec Manuel Jaleca, alors propriétaire des Bonecos de Santo Aleixo qui pourraient avoir comme ancêtres les marionnettes flamandes (de beaucoup plus grandes dimensions, des títeres de varão également), manipulées de la même manière.

 

Deux Bonecos de Santo Aleixo

 

Il existe un document de 1798 dans lequel un prêtre de Vila Viçosa ordonne que soient brûlées des marionnettes (títeres) « a que chamavam de Santo Aleixo, e em que figurava desonesta e vielmente um Padre Chanca ». La marionnette sait volontiers se convertir en un instrument de critique politique et sociale.

Les textes destinés à ces bonecos sont réélaborés par un certain Nepomucena qui suite à une rixe qui fait un mort s’enfuit et devient bonecreiro (ou titeriteiro). C’est par son mariage avec une fille de Nepomucena que Manuel Jaleca intègre la compagnie et finit par prendre la suite de son beau-père. En 1940, Manuel Jaleca fait la connaissance d’António Talhinhas qui, impressionné par ses talent de chanteur, d’improvisateur et par sa mémoire en fait son auxiliaire. António Talhinhas finit par acheter les marionnettes et le répertoire de Manuel Jaleca qui devient son employé. Secondé par ce dernier et, plus tard, par ses deux filles, António Talhinhas maintient les Bonecos en activité au cours des décades 1940, 1950 et 1960, en multipliant les représentations dans toute la région de l’Alentejo. Au cours de l’été 1967, les Bonecos de Santo Aleixo sont présentés à Lisbonne et commencent à être connus d’un plus large public. Mais avec le mariage des deux filles, la compagnie s’affaiblit et, en 1974, António Talhinhas décide de laisser le métier.

Un reportage télévisé sur les Bonecos de Santo Aleixo, avec cette musique très particulière, très enjouée, qu’accompagnent la guitare portugaise et le heurt rythmé des marionnettes en bois sur le bois de la scène :

https://www.youtube.com/watch?v=PI2cLVqXFh8

https://www.youtube.com/watch?v=e2DB_GsVTr4

Ces marionnettes de l’Alentejo sont actionnées sur une sorte de retable (retábulo) reproduisant une scène (palco) en miniature, avec rideaux en textile, décors en carton peint et lampe à huile à deux becs pour l’éclairage (uma candeia de azeite de dois bicos). Une particularité (à quoi tient-elle ?) : la scène est séparée de la salle et des spectateurs par deux cadres en bois sur lesquels est tendue à intervalles réguliers de la ficelle qui constitue comme de fins barreaux (uma rede dupla de cordéis, colocada verticalmente entre os bonecos e o público).

Teatro Dom Roberto. S.A. Marionetas / Teatro e Bonecos. Dom Roberto, le plus occidental des héritiers de la tradition de Pulcinella, une tradition introduite au Portugal par les marionnettistes itinérants italiens et français au XVIIe siècle. Les personnages de ce théâtre n’ayant pas un type physique déterminé, le terme « Roberto » est devenu au Portugal un terme générique qui désigne toutes les marionnettes à gant (fantoche de luva). Ces marionnettes se distinguent de toutes les autres car ses personnages s’expriment avec une voix de « palheta », un instrument que le marionnettiste se place dans la bouche afin d’amplifier et distordre le son de sa voix. Ci-joint, un aspect de ce petit instrument utilisé par les bonecreiros :

http://teatroemarionetas.blogspot.pt/2012/10/a-palheta.html

Un grand bonecreiro, Cesário Cruz Nunes, né en 1925, à Lisbonne. C’est en 1946, alors qu’il assiste à un spectacle donné par António Dias que naît sa vocation et qu’il commence à fabriquer ses propres Robertos avant de faire des représentations dans les rues de Lisbonne. Invité par António Dias qui veut travailler avec lui, il continue à fabriquer d’autres Robertos. Il a été actif de 1946 à 1952 mais on en sait peu sur sa vie. Il existe une intéressante entrevue réalisée par Lúcia Serralheiro, à Caldas de Rainha, en mars 1990, dans laquelle il explique comment il est devenu titiritero, plus précisément robertiero.

 

Un Roberto de Cesário Cruz Nunes

 

Henrique Delgado (1938-1971) est la référence pour l’histoire du Teatro de Marionetas au Portugal. Sans ses recherches, des connaissances fondamentales auraient été perdues et l’étude de la marionnette portugaise n’offrirait pas une telle richesse. Il a poussé ses recherches essentiellement à la fin des années 1960 et au début des années 1970, une époque de transition au cours de laquelle les bonecreiros traditionnels étaient en voie de disparition. Au cours de cette période, il a parcouru le Portugal afin de rencontrer tous les marionetistas, de les interviewer et de faire connaître leur art à un public plus large. Ses articles sont passionnants pour ceux qui lisent le portugais (il me semble qu’ils n’ont pas été traduits), comme ceux qu’il a dédiés à Robert Rosado, à Joaquim Pinto et aux Bonecos de Santo Aleixo, des études publiées dans des revues et des journaux d’alors, principalement dans la revue Plateia (à la section Bonifrates). Bref, la liste des publications de ce chercheur sur les marionnettes et les marionnettistes de son pays est considérable, y compris sur des marionnettistes étrangers qui ont travaillé au Portugal, comme Philippe Genty. Il les a interviewés et, par ailleurs, a entretenu une correspondance avec les plus grands marionnettistes du monde ainsi qu’avec les meilleurs spécialistes de cet art, comme Alexis R. Philpott ou George V. Speaight. Nombre de ses écrits ont été divulgués dans des publications étrangères, ce qui a permis de mieux faire connaître le théâtre de marionnettes portugais, alors très peu connu hors du pays.

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur l’œuvre de Henrique Delgado et qui maitrisent le portugais, je conseille l’étude de Rute Ribeiro, « Henrique Delgado – Contributos para a história da marioneta em Portugal ».

 

Henrique Delgado (1938-1971), surnommé « O cientista das marionetas »

 

Henrique Delgado a également travaillé avec Henrique Trindade à la production de spectacles pour le Teatro Robertoscope de la Casa do Pessoal da Companhia das Águas de Lisboa. Scénarios mais aussi fabrication de marionnettes et de décors. Henrique Delgado fondera par la suite sa propre compagnie, le Teatro Lilipute.

Le Teatro de Mestre Gil de Augusto de Santa-Rita (1888-1956), fondé en 1943. Son répertoire est essentiellement composé de pièces de Luís de Oliveira Guimarães, dont « Grande Parada ». Il compte quelques pièces d’Augusto de Santa-Rita et d’Alfonso Lopes Vieira. Júlio de Sousa en confectionnait les marionnettes. Le Teatro de Mestre Gil est au Portugal le premier théâtre de marionnettes à caractère littéraire.

Le Teatro de Branca-Flor a été fondé par l’écrivain Lília da Fonseca. Première représentation en 1962, avec la pièce intitulée « A menina da gruta e a sua varinha ». Parmi les pièces les plus connues de son répertoire, « Festa na aldeia » et « O passarinho poeta ». Sur une grande affiche publiée à l’occasion de ses vingt ans (1962-1982), on peut lire : Ontem e hoje um teatro de fantoches em Portugal para a criança. Lília da Fonseca (1906-1991), une femme pas assez connue, tôt engagée contre le régime de Salazar. Dans son combat social, elle se préoccupe d’abord des enfants, les plus défavorisés, et c’est dans ce contexte qu’il faut envisager ses initiatives pédagogiques, en particulier son théâtre de marionnettes.

Les Marionetas de S. Lourenço (argile, bois, tissu) de Helena Vaz et José Alberto Gil, avec la participation du ténor Fernando Serafim. Première représentation de la compagnie en mai 1973, sous le nom de Companhia de Ópera Buffa, (opéra-comique ou opéra-bouffe). Cette compagnie met en scène une virulence et une truculence destinées à être le vecteur d’interrogations sociales. En 1974, la compagnie change de nom pour celui de Marionetas de S. Lourenço e o Diabo – Teatro de Ópera. Il s’agit d’une véritable équipe pouvant intégrer jusqu’à une dizaine de personnes (chanteurs, manipulateurs, techniciens, un créateur de marionnettes et un directeur) avec, selon la représentation, de deux à cinq musiciens. Parmi ses représentations, « D. Quixote » et « Salomé ». Cette compagnie est active au Portugal mais aussi à l’étranger, notamment à l’occasion de festivals. Au Portugal même l’une de ses caractéristiques est l’itinérance, avec cette roulotte tirée par un cheval et transportant le matériel pour les représentations, comme aux époques du théâtre ambulant. Les textes mis en scène appartiennent à la littérature portugaise classique, des textes volontiers inspirés par la culture populaire et qui, ainsi, reviennent à leurs origines, dans un mélange harmonieux et savoureux d’érudition et de populaire. Dans ce répertoire, des pièces d’António José da Silva Coutinho (1705-1739), « o Judeu », dramaturge (brésilien) majeur des lettres portugaises, assassiné par l’Inquisition et sur lequel j’écrirai un article à partir d’une compilation d’articles portugais.

 

Une marionnette de Helena Vaz de la compagnie São Lourenço et, en lien, une très belle suite de ses créations que précèdent divers Robertos :

http://www.titeresante.es/2013/06/el-museu-da-marioneta-de-lisboa/

 

Un excellent article synthétique mis en ligne par World Encyclopedia of Puppetry Arts qu’enrichit une riche bibliographie (où domine le nom de Henrique Delgado) :

https://wepa.unima.org/en/portugal/

Le Teatro Dom Roberto présente « O Barbeiro » :

https://www.youtube.com/watch?v=mQ4gBkrezyU

Le Teatro Roberto présente « Rosa e os três namorados » :

https://www.youtube.com/watch?v=W6s5U-_bfZg

Le Teatro Roberto présente « O caçador » :

https://www.youtube.com/watch?v=CY_-6yUrZ04

Le site officiel du Museu da Marioneta, à Lisbonne, avec nombreuses rubriques à consulter (cliquer à gauche de l’écran) :

http://www.museudamarioneta.pt/pt/coleccoes/marionetas/portugal/teatro-de-mestre-gil/

Olivier Ypsilantis

 

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Deux cataclysmes

 

Seul cataclysme véritablement mondial : la déglaciation, un phénomène qui s’inscrit dans la durée avec des temps d’accélération. Il convient d’insister sur ce point car le mot cataclysme évoque trop souvent un phénomène aussi brutal que ponctuel, comme une explosion thermonucléaire ou la chute d’un astéroïde (voir l’extinction des dinosaures), par exemple. Or, le plus formidable des cataclysmes vécus par l’homme doit être envisagé dans la durée, sur plusieurs siècles. La déglaciation est la catastrophe majeure survenue au cours de ces vingt mille dernières années. Il faut lire et relire « L’homme et les déluges » (chez Hayez Éditeur, 1986) d’André et Denise Capart, un couple de scientifiques belges.

 

 

Un rivage toujours changeant pour cause de déglaciation empêcha les populations, et sur de très nombreuses générations, de se fixer sur les rivages océaniques. Le Pléniglaciaire (contemporain du Paléolithique supérieur) soit des masses glaciaires d’un volume avoisinant les 75 000 000 km3 (26 000 000 km3 aujourd’hui). Remontée générale des eaux de 110 mètres ; voir l’étude de la terrasse sous-marine à – 110 mètres qui se retrouve sur le pourtour de tous les continents.

Entre – 17 000 et – 15 000, premier réchauffement avec remontée du niveau des eaux et exode des populations du littoral. Vers – 13 500, alors que le niveau des eaux a monté de 30 mètres, première débâcle, probablement sur moins d’un siècle, avec augmentation du niveau des eaux de 20 mètres en quelques années, un phénomène jamais revu. Des cataclysmes lents, non pas de feu mais d’eau, des cataclysmes qui à l’ouest donneront les îles Britanniques (voir la réduction du Doggerland) et qui à l’est feront d’un lac d’eau douce la mer Noire en l’ouvrant à la mer Égée puis à la mer Méditerranée et qui redessineront le tracé des côtes, une fois encore. Un écoulement plus au moins accéléré par les grands fleuves, le Dniepr surtout, mais aussi la Volga et le Don.

Il est un temps de ce cataclysme qui glace d’effroi – et sans jeu de mots. Brièvement. Le glacier scandinave devient de plus en plus instable, avec une base qui se réchauffe (chaleur géothermique), entraînant la formation de poches d’eau de plus en plus nombreuses et volumineuses en contact avec l’assise rocheuse du glacier. 800 000 km3 de glace sont prêts à se détacher ; et survient vers – 6 700 la bipartition du glacier fenno-scandien et le décollement de la calotte glaciaire.

Selon les glaciologues, 200 000 km3 de glace restèrent accrochés, 200 000 km3 partirent vers l’ouest, ouvrant le passage avec la Manche, tandis que 400 000 km3 partirent vers l’est, dans le lac Baltique, un raz-de-marée d’eau, de glace et de rocs de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Pays Baltes submergés, inversion du sens des cours d’eau, barrière de Minsk écrasée, une vague de cauchemar (encore constituée de 80 000 km3) qui finit par s’engouffrer dans la vallée du Dniepr pour déboucher dans la mer Noire après avoir anéanti tous les obstacles en Ukraine. En peu de temps, le niveau de la mer Noire monta. Noé pourrait avoir été le témoin de ce phénomène cataclysmique. Il aurait été poussé par les eaux et déposé en haut d’une montagne – le mont Ararat ? Le niveau de cette mer aurait augmenté d’une soixantaine de mètres en quelques mois avant de continuer à monter, plus lentement, jusqu’à se déverser dans la Méditerranée, reliant ainsi mer Noire et mer Égée « par deux détroits qui dressent une barrière symbolique mais définitive entre l’Asie mineure et le monde balkanique » écrivent André et Denise Capart dans « L’homme et les déluges ».

Et me vient un souvenir de Samothrace où je m’étais rendu à la fin d’un été, souvenir d’un orage immense qui me surprit alors que je montais vers son sommet qui culmine à environ 1 600 mètres. Une odeur d’herbe jaunie soudain mouillée m’enivra et dans le flash des éclairs, les arbres m’apparurent comme autant de giclures d’encre sur une terre lumineuse et dorée – le chaume. J’apprendrai bien après que cette île sur laquelle je m’étais rendu, attiré par son seul nom, Samothrace, la Victoire qui n’avait cessé de m’accueillir au Louvre, en haut de l’escalier monumental Daru, j’apprendrai donc que cette île proche de l’Hellespont avait été sensiblement plus grande, ce que suggère Diodore de Sicile qui avait pris note de ce que rapportaient ses habitants selon lesquels la plaine de Samothrace avaient été recouverte par les eaux d’un lac (le Pont-Euxin, soit la mer Noire) qui grossissait, alimenté par des fleuves.

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L’éruption volcanique de Santorin, soit le quasi-anéantissement d’une civilisation à son apogée : la civilisation minoenne. Mais tout d’abord, Santorin me fait revenir deux souvenirs : « La Fresque du Printemps » (aujourd’hui au Musée national archéologique d’Athènes) dont j’avais décoré à la fresque la chambre de notre premier domicile parisien, en réorganisant l’espace de cette composition à partir d’éléments d’origine, soit les oiseaux et les fleurs ; l’autre souvenir : ma grand-mère crétoise dans sa chambre, entourée de posters de Santorin et m’évoquant Santorin, son plus beau souvenir grec.

 

Une vue aérienne de l’île de Santorin

 

La civilisation minoenne c’est aussi Arthur Evans, l’inventeur de Cnossos (le palais de Minos, roi légendaire) en 1900. Cnossos, un palais de plus en plus enserré dans la banlieue d’Héraklion. La découverte de Cnossos fut suivie de celle d’autres palais (des complexes) en Crète même. La découverte de cette civilisation – car il s’agit bien d’une civilisation – ne tarda pas à intriguer les archéologues car, enfin, pourquoi s’était-elle effondrée de la sorte (vers 1500 / 1400 av. J.-C. avant de disparaître sans laisser de trace vers 1200 av. J.-C.) ?

En 1909, un archéologue britannique, K. J. Frost, associe sur le mode intuitif la Crète et l’Atlantide, notamment à partir d’un texte de Platon. Cette intuition ne suscite aucun intérêt. En 1932, Spiridon Marinatos découvre une fosse remplie de pierres ponces, en fouillant ce qui avait été le port de Cnossos. Rappelons que la civilisation minoenne avait été essentiellement maritime, qu’elle tirait sa force et sa sécurité de la maîtrise de la mer. Cette découverte conduira tout naturellement à l’hypothèse selon laquelle le nord de l’île avait été submergé par un tsunami qui avait placé cette civilisation au bord de l’anéantissement.

La découverte du Carbone 14 dans les années 1950 va permettre de dater avec précision l’éruption volcanique de Santorin, une île connue depuis 1860 pour la richesse de ses vestiges archéologiques mis à jour par hasard, dans les nombreuses et vastes carrières de pierres ponces sur l’île de Théravia, l’une des cinq îles de l’archipel de Santorin, un archipel des Cyclades. Ces découvertes archéologiques n’alertèrent bizarrement par le monde scientifique d’alors. Tout de même, des vestiges enfouis sous une trentaine de mètres d’éjections volcaniques !

Fin années 1930, Spiridon Marinatos, archéologue intuitif, suppose un rapport de cause à effet entre le quasi-anéantissement de la civilisation minoenne (dont les principaux points d’appui étaient la Crète mais aussi plusieurs îles des Cyclades, à commencer par Santorin) et l’éruption de Santorin. Toutes les découvertes faites dans diverses disciplines dont la vulcanologie confirmeront cette intuition. Avant l’explosion finale, l’île de Santorin avait un diamètre d’une douzaine de kilomètres et son sommet culminait à environ mille mètres.

Explosion finale vers 1500 avant J.-C., non sans de nombreux signes précurseurs qui donnèrent aux habitants le temps d’évacuer les lieux – on n’a par exemple retrouvé aucun squelette au cours des fouilles. Cette explosion reste l’une des plus formidables de mémoire d’homme. Environ 60 km3 de matériaux sont expulsés d’un coup avant l’effondrement du volcan sur lui-même suivi d’un tsunami de quelque deux cents mètres de hauteur, une vague chargée de matériaux volcaniques qui balaye toute la côte nord-ouest de la Crète.

 

Olivier Ypsilantis

 

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