En lisant « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max Weber – 2/4

 

De ce point de vue l’exemple des ouvrières du textile est éloquent, étant entendu que c’est chez les femmes qui ont reçu une éducation spécifiquement religieuse, piétiste notamment – et les statistiques le confirment – que l’on trouve, et de loin, les meilleures chances d’éducation économique, soit : la capacité à se concentrer, le fait de considérer son travail comme une « obligation morale », le tout associé à une attitude qui augmente considérablement le rendement, une attitude qui va dans le sens du capitalisme qui envisage le travail comme une fin en soi, une vocation (Beruf).

Nous avons évoqué l’ouvrier, tournons-nous à présent vers l’entrepreneur. Prenons le cas de l’industrie textile. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’entrepreneur exerçait une activité exclusivement commerciale, les ouvriers (des paysans) travaillant chez eux. L’entrepreneur travaillait modérément, retirait des gains modestes mais suffisants pour mener une vie décente et mettre un peu d’argent de côté. On avait affaire à une forme d’organisation capitaliste (avec emploi de capitaux et comptabilité rigoureuse) mais sous-tendue par une activité économique traditionnelle considérant l’esprit de l’entrepreneur, avec son mode de vie, le taux de profit, la quantité de travail fourni, la manière de conduire son affaire, ses rapports avec les ouvriers, la clientèle, la manière de chercher de nouveaux clients et d’écouler la marchandise.

 

Le portrait de Benjamin Franklin (1706-1790) sur le billet de cent dollars

 

Mais, soudain, cette vie relativement tranquille est bousculée, avec l’entrée en action d’un esprit (capitaliste) nouveau, avec des entrepreneurs qui s’élèvent aux premières places parce qu’ils ne veulent pas consommer mais gagner, tandis que les entrepreneurs traditionnels sont amenés à réduire leurs dépenses s’ils veulent conserver leurs habitudes – leurs traditions. Avec cet esprit nouveau, les méthodes de travail changent, mais aussi les méthodes de production, de vente, le tout conduit par le principe : réduire les prix et augmenter le chiffre d’affaire. Remarque fondamentale de Max Weber (et qui entre autres remarques dépasse celles de Karl Marx et des marxistes) : le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital, c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme.

Le nouvel esprit de l’entrepreneur a commencé par se heurter à la méfiance, voire la haine et, plus encore, l’indignation morale. Il fallait que l’entrepreneur ait un caractère hors du commun pour ne pas naufrager. Mais ce n’était pas suffisant. Il lui fallait des qualités éthiques bien déterminées pour imposer ses innovations à ses employés et ses clients, des qualités éthiques bien différentes de celles requises par la tradition. A l’origine de ce changement décisif, on ne trouve pas des chevaliers d’industrie et autres aventuriers. Les promoteurs de ce capitalisme étaient sobres et calculateurs, entièrement dévoués à leur tâche et animés par une morale bourgeoise, avec une capacité soutenue à se soustraire à la tradition. Leur affaire devint leur raison de vivre. Cette activité sans relâche, cette impossibilité qu’ils eurent à se satisfaire de ce qu’ils possédaient fut la marque de ces nouveaux capitalistes. Leur conduite commença par être jugée irrationnelle.

Le « type idéal » de cet entrepreneur n’a rien à voir avec l’arriviste diversement raffiné. Il refuse l’ostentation et toute dépense inutile ainsi que les honneurs que pourrait lui apporter sa situation. Il emprunte les voies de l’ascétisme tel qu’y invite le texte de Benjamin Franklin mis en lien. Il ne jouit pas de sa richesse et a le sentiment (irrationnel) d’avoir bien accompli sa besogne (Berufserfüllung), ce qui pour l’homme pré-capitaliste relève d’une perversion des plus profondes.

A présent l’esprit capitaliste poursuit sur sa lancée, sans l’aide d’une quelconque Weltanschauung moniste. Nous nous sommes adaptés et le soutien d’une force religieuse n’est plus nécessaire ni même souhaitable. Les intérêts commerciaux, sociaux et politiques déterminent opinions et comportements. Le capitalisme moderne s’est émancipé de ses tuteurs.

Mais revenons en arrière. Cette manière de concevoir l’enrichissement comme une fin en soi heurte les sentiments moraux d’époques entières. Le principe de Deo placere vix potest, intégré au droit canon et qui s’applique à l’activité des marchands, a force de loi, comme le passage des Évangiles relatif à l’intérêt. Idem avec les déclarations de saint Thomas qualifiant de turpitudo la recherche du profit. Certes, l’Église catholique est amenée à des accommodements avec les puissances financières des cités italiennes ; néanmoins, le fait de s’enrichir pour s’enrichir reste un pudendum.

L’attitude de Benjamin Franklin aurait été inconcevable à ces époques. C’est aussi pourquoi l’Église recevait des dons considérables à la mort de riches personnes, l’« argent de la conscience » (Gewissensgeld), et que des sommes étaient à l’occasion restituées à des débiteurs : il s’agissait de se faire pardonner l’usure et d’assurer le salut de son âme. Même les sceptiques et les indifférents préféraient se réconcilier avec l’Église en prévision de ce qui pourrait leur arriver après la mort.

Comment expliquer que dans la Florence des XIVe et XVe siècles, marché de l’argent et du capital de toutes les grandes puissances politiques, les formes capitalistes dans les affaires aient été considérées éthiquement injustifiables, alors qu’au XVIIIe siècle, en Pennsylvanie, dans un monde petit-bourgeois où l’argent était rare, où les entreprises industrielles et les banques balbutiaient, ces formes capitalistes aient été célébrées ?

Il faut se porter vers l’arrière-plan d’idées afin d’appréhender cette vocation (Beruf) pour le seul profit. Comment étudier l’origine de cette relation si particulière de l’homme à son travail, relation indispensable à l’émergence et l’expansion du capitalisme ? Il nous faut rechercher de quel esprit est né cette forme précise de pensée et de vie rationnelles, d’où procède cette idée de besogne (Beruf-Gedanke) et de dévouement au travail (Berufsarbeit), caractéristiques de la culture capitaliste. Il nous faut remonter à l’origine de cet élément irrationnel que contient la notion de Beruf. Et précisons que la rationalité est un concept historique qui contient tout un monde d’oppositions.

 

La notion de Beruf chez Luther. Objectif de la recherche

Chez les peuples où prédomine le catholicisme, il n’y a pas un seul vocable de nuance pour désigner ce que nous, les Allemands, appelons Beruf (au sens d’une tâche de l’existence), alors qu’il en existe chez tous les peuples où le protestantisme est prépondérant. Ce mot ne se rattache à aucune particularité ethnique, il procède de traductions de la Bible, reflétant ainsi l’esprit du traducteur et non celui de l’original. Il semble avoir été employé pour la première fois, avec le sens qu’il a encore, par Luther (au livre Ben Sira, dans l’Ecclésiaste, XI – 20-21). Ce mot a pris une tournure qu’il n’avait absolument pas avant Luther, à l’exception d’un mystique allemand dont l’influence sur Luther est connue.

Estimer que le devoir s’accomplit dans l’activité quotidienne et qu’il constitue l’activité morale que l’homme puisse s’assigner ici-bas est un fait absolument nouveau. Beruf traduit cette vocation et sa charge religieuse. Les Églises protestantes refusaient l’ascèse monastique glorifiée par l’Église catholique et posaient comme principe que l’unique moyen de vivre d’une manière agréable à Dieu est tout entier dans la vie séculière et dans l’accomplissement des devoirs qui correspondent à la place qu’occupe chaque individu dans la société (Lebensstellung ou travail défini), des devoirs qui deviennent sa vocation (Beruf). Cette idée se développe chez Luther au cours de la première décennie de son activité de réformateur. Le Beruf prend toujours plus d’importance dans sa doctrine tandis qu’il dénonce âprement la vie monastique, produit de l’égoïsme selon lui tandis que la vie professionnelle est l’expression de l’amour du prochain, ce qu’il justifie par l’observation selon laquelle la division du travail contraint chaque individu à travailler pour les autres, une justification scolastique par ailleurs infiniment naïve qu’il ne tardera pas à abandonner. Restera l’affirmation martelée selon laquelle l’accomplissement de son travail quel qu’il soit pourvu qu’il soit licite est la seule manière de plaire à Dieu.

Cette justification morale de l’activité terrestre a été l’un des résultats majeurs de la Réforme, de Luther en particulier. Mais « esprit du capitalisme » ne peut en aucun cas se réclamer de Luther – et aujourd’hui ceux qui célèbrent avec le plus de ferveur la Réforme ne sont aucunement les amis du capitalisme ; par ailleurs Luther aurait repoussé à n’en pas douter la démarche de Benjamin Franklin.

La toute première conséquence de la Réforme fut d’accroître considérablement les récompenses (Prämien) d’ordre religieux que pouvait procurer le travail quotidien accompli en tant que profession et d’en faire un objet de morale. L’évolution de l’idée de vocation (Beruf) où s’exprimait ce changement a suivi l’évolution religieuse des différentes Églises réformées. La Bible interprétée par Luther, avec cette idée de profession, favorisait plutôt une interprétation traditionaliste.

Dans l’Ancien Testament, l’attitude recommandée est : que chacun soit à son gagne-pain et laisse les impies courir après le gain. Le Talmud va infléchir cette attitude. L’attitude de Jésus quant à elle est celle de l’Orient d’alors : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Le monde terrestre étant envisagé dans une distanciation voire un refus, le métier ne pouvait être envisagé comme une fin en soi, ne pouvait suffire à asseoir une morale. Dans le Nouveau Testament, au temps des apôtres, et spécialement avec saint Paul, l’attente eschatologique est puissante et, de ce fait, l’activité professionnelle est considérée avec une relative indifférence : que chacun travaille afin de ne pas être à la charge de ses frères en attendant la venue du Seigneur. Luther lisait la Bible en homme de son temps, ni plus ni moins, et de 1518 à 1530 environ il se fit toujours plus traditionaliste. L’indifférence eschatologique envers le métier prédomina au début de son activité de prédicateur : nous ne sommes que de passage ici-bas, nous ne travaillons que pour assurer notre pain quotidien et la poursuite d’un gain qui dépasse nos besoins n’est que le signe de l’absence de grâce divine ; et comme ce gain n’est possible qu’aux dépens d’autrui, il nous faut le refuser. Mais plus Luther se trouva mêlé aux affaires de ce monde, plus il mit l’accent sur la signification du travail professionnel qu’il en vint à envisager comme un ordre spécial de Dieu à l’homme, comme une charge assignée par la Providence. Suite à sa confrontation avec les Illuministes et les révoltes paysannes, il commença à considérer l’ordre historique dans lequel se trouvait inséré l’individu comme une manifestation directe de la volonté divine. L’idée de la Providence s’imposa toujours plus à lui et il en vint à celle de décret de la Providence (Shickunge), ce qui impliquait une interprétation traditionaliste marquée avec soumission totale à la volonté de Dieu.

La notion de Beruf reste profondément traditionaliste ; elle se fige, inflexible, après les confrontations des années 1520, empêchant des points de vue éthiques nouveaux, notamment quant à l’articulation occupations professionnelles / principes religieux. Seul résultat éthique de ce point de vue : les tâches séculières ne sont plus subordonnées aux tâches ascétiques mais on prêche la soumission aux supérieurs et aux conditions d’existence données (Schickung) par la Providence une fois pour toutes.

La simple notion de Beruf reste donc problématique en regard de notre recherche. Pour mieux cerner la relation entre vie séculière et religion, il nous faut nous éloigner du luthérianisme et nous intéresser à d’autres formes de protestantisme. Nous sommes partis de Calvin, du calvinisme et autres sectes puritaines pour expliquer les rapports entre l’éthique des premiers Protestants et le développement de l’« esprit du capitalisme », car il ne sert à rien d’invoquer un « esprit national » avant eux : c’est l’emprise des mouvements religieux qui est à l’origine de ces différences que nous percevons aujourd’hui.

Point très important. Il ne faut en aucun cas envisager les fondateurs ou représentants de ces mouvements religieux comme animés d’une quelconque volonté de répandre l’« esprit capitaliste ». Pour eux, les programmes de réforme morale n’ont jamais été la préoccupation dominante : le salut des âmes fut leur préoccupation dominante voire leur seule préoccupation. Leurs buts éthiques et les manifestations pratiques de leurs doctrines procédaient de cette préoccupation. En conséquence, les effets de la Réforme sur la culture ont été (de notre point de vue) des conséquences imprévues de l’œuvre des réformateurs, conséquences volontiers bien éloignées de ce qu’ils se proposaient.

Nous allons montrer comment des « idées » peuvent devenir des forces historiques agissantes et préciser la part qui revient aux facteurs religieux (en l’occurrence la Réforme) parmi tant d’autres facteurs qui ont conduit à notre civilisation sécularisée. Notre démarche repousse l’idée selon laquelle la Réforme peut être appréhendée comme « historiquement nécessaire » sous la poussée des transformations économiques. Plus généralement, nous estimons qu’un très grand nombre de circonstances historiques (notamment des processus exclusivement politiques) ne peuvent s’insérer dans aucune « loi économique ». Enfin, il n’est pas question de prétendre que l’« esprit du capitalisme » et le système économique qu’il sous-tend procèdent intégralement de la Réforme. Nous avons vu que certaines formes d’organisation capitaliste sont beaucoup plus anciennes que la Réforme. Considérant le formidable enchevêtrement historique, et à tous les niveaux, nous allons commencer par rechercher si des rapprochements sont perceptibles entre le mouvement religieux et l’éthique professionnelle puis de quelle manière et dans quelle direction ce mouvement a influé sur le développement matériel de notre civilisation. Enfin, nous tenterons d’évaluer la part qui revient aux motifs religieux et aux autres motifs dans ses origines.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max Weber – 1/4

 

Cet article rend compte d’une lecture stylographe en main du livre de Max Weber, « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus) qui se rattache à la première partie de « Études de sociologie de la religion » (Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie). Je rappelle que Max Weber a travaillé à ce livre dans les premières années du XXe siècle.

 

Max Weber (1864-1920)

 

Chapitre premier – Le problème

Confession et stratification sociale

On a remarqué que dans un pays où coexistent plusieurs confessions religieuses, la présence protestante est notable chez les détenteurs de capitaux ainsi qu’à la direction et aux emplois supérieurs dans les grandes entreprises industrielles et commerciales modernes. Ces circonstances ont une lointaine origine. Leur étude fait apparaître l’appartenance confessionnelle non comme la cause première des conditions économiques mais comme leur conséquence. Participer à ces fonctions économiques supérieures suppose en effet des moyens financiers et une éducation coûteuse. Or dans le Reich la plupart des régions les plus riches étaient passées au protestantisme dès le XVIe siècle.

Question : pourquoi ces régions se montraient-elles si favorables à une révolution dans l’Église ? La réponse paraît simple, elle ne l’est pas. Certes, l’émancipation du traditionalisme économique devait favoriser une certaine prise de distance envers la tradition religieuse et ses représentants ; mais il faut placer en pleine lumière un fait poussé de côté : la Réforme constituait une nouvelle forme de domination religieuse, en aucun cas son élimination. La domination de l’Église catholique s’était notablement relâchée, tandis que la Réforme introduisait une réglementation de la conduite autrement plus rigide. Au XVIe et XVIIe siècles, dans les régions où il dominait, le calvinisme exerçait un implacable contrôle sur l’individu. Mais alors, comment se fait-il que dans ces pays en plein développement économique, avec une bourgeoisie florissante, la tyrannie du puritanisme ait été non seulement supportée mais défendue, et avec héroïsme ? Que les Protestants détiennent l’essentiel du capital et les postes de direction peut en partie s’expliquer par l’héritage, mais en partie seulement.

Il y a d’autres particularités dont les raisons demeurent difficilement explicables. Par exemple, on note que chez les Catholiques et les Protestants, les parents orientaient leurs enfants différemment. Les capacités économiques pouvaient expliquer qu’il y ait eu plus de Protestants que de Catholiques dans l’enseignement secondaire mais comment expliquer que les bacheliers catholiques qui sortaient des établissements préparant aux études techniques et aux professions industrielles et commerciales aient été bien moins nombreux que les Protestants, tandis que les humanités avaient toutes leurs préférences. On peut ainsi expliquer la faible participation des Catholiques aux profits tirés du capital, mais pourquoi cette préférence ?

Pourquoi les artisans catholiques avaient-ils tendance à rester dans l’artisanat alors que les artisans protestants étaient plus attirés par les usines où ils constituaient le meilleur de la main-d’œuvre qualifiée et occupaient des emplois administratifs ? Ces particularités (entre autres particularités) avaient à voir avec les particularités mentales qu’expliquait un type d’éducation et donc l’atmosphère religieuse dans la communauté et la famille. Cette faible participation des Catholiques dans l’Allemagne moderne (je rappelle une fois encore que Max Weber a rédigé ce livre dans les premières années du XXe siècle) contredit une tendance observée partout et en tout temps, à savoir que les minorités nationales ou religieuses en situation de dominées sont attirées par l’activité économique. Les exemples à ce sujet sont très nombreux où l’économique s’efforce de compenser l’exclusion plus ou moins marquée du politique. Citons les Juifs, les Huguenots sous Louis XIV, les Quakers en Angleterre, les Polonais en Russie ou en Prusse-Orientale, etc. Rien de tel chez les Catholiques en Allemagne ou, auparavant, en Hollande et en Angleterre où ils étaient seulement tolérés lorsqu’ils n’étaient pas persécutés.

Considérant la durée et l’amplitude de ce phénomène, il convient d’aller chercher une explication dans une strate plus profonde, soit d’analyser les croyances religieuses, car, qu’ils soient dominants ou dominés, majoritaires ou minoritaires, les Catholiques n’ont pas montré une même disposition pour le rationalisme économique. Écartons le schéma qui présente le Catholique comme « plus détaché du monde » (Weltfremdheit), plus ascétique, et le Protestant comme plus matérialiste, plus dans la « joie de vivre » (Weltfreude). Il suffit d’observer l’un et l’autre dans tel ou tel pays à telle ou telle époque pour considérer ce schéma bien établi comme bien trop commode.

Cette différence entre Catholiques et Protestants n’est-elle pas sous-tendue par une parenté profonde ? Quelques remarques. Nombre d’adeptes des formes les plus intériorisées de la piété chrétienne (voir les Piétistes) sont issus de milieux commerçants : un sens aigu des affaires combiné avec une piété qui domine la vie dans son ensemble, une caractéristique des Églises et des sectes les plus importantes du protestantisme depuis leurs débuts. Voir le calvinisme qui au cours de l’expansion de la Réforme n’était en rien lié à une classe déterminée. La diaspora calviniste a été définie à raison par Eberhard Gothein comme « la pépinière de l’économie capitaliste », plus que le luthérianisme et même en Allemagne. Observation non moins frappante : des sectes dont le détachement des choses de ce monde est devenu aussi proverbial que la richesse combinent très harmonieusement l’observance religieuse et le sens des affaires. A ce propos, on pourrait étudier le rôle tenu par les Quakers aux États-Unis et les Mennonites aux Pays-Bas et en Allemagne. Les exemples à ce sujet ne manquent pas.

La Weltfreude ne marque pas les débuts du protestantisme ; elle ne caractérise guère Luther et Calvin pour ne citer qu’eux. Il faut donc sortir des représentations convenues, toutes bien imprécises, et tenter de pénétrer les singularités des diverses expressions du christianisme

L’« esprit du capitalisme »

L’« esprit du capitalisme »… Il ne s’agit pas de travailler à une définition conceptuelle mais tout au moins à un signalement (Veranschaulichung) provisoire qui puisse permettre de définir l’objet de notre étude. Un document peut rendre compte de cet « esprit » mieux que tout autre, un classique dépourvu de toute relation directe avec la religion : « Advice to a Young Tradesman » (1748) de Benjamin Franklin. Au large extrait de ce document, Max Weber ajoute un autre extrait de « Necessary Hints to Those that Would be Rich» (1736) du même. Je mets en lien ce premier document (à lire attentivement) :

https://liberalarts.utexas.edu/coretexts/_files/resources/texts/1748%20Franklin%20Advice.pdf

Ferdinand Kürnberger raille ce sermon ; mais il se trouve qu’il n’expose pas seulement une manière de faire des affaires, il est aussi un éthos et c’est ce qui nous intéresse, éthos de l’« esprit du capitalisme » moderne limité à l’Europe occidentale et à l’Amérique. Car le capitalisme existe depuis l’Antiquité et dans les parties les plus lointaines du monde – mais ce capitalisme n’avait pas cet éthos.

Les mises en garde morales de Benjamin Franklin sont teintées d’utilitarisme : l’honnêteté assure le crédit comme l’assurent la ponctualité, le sérieux et la frugalité, c’est pourquoi ce sont là des vertus. Il faut lire « Autobiography », une lecture qui nous incitera à juger que selon l’auteur les vertus ne sont des vertus que dans la mesure où elles sont vraiment utiles à l’individualisme. Mais la chose n’est pas si simple. Benjamin Franklin estime que l’utilité des vertus lui a été révélée par Dieu qui voulait ainsi le vouer au Bien. Il nous faut donc dépasser la conclusion d’un égocentrisme enveloppé dans de la morale et comprendre que cette éthique n’est sous-tendue par aucun eudémonisme voire hédonisme. Elle se résume à : gagner toujours plus d’argent en se gardant des jouissances qu’offre la vie. Le gain est devenu une fin en soi ; autrement dit, il ne lui est plus subordonné comme moyen de satisfaire ses besoins. Ce renversement de ce que nous pourrions désigner comme l’état de choses naturel est l’un des leitmotivs du capitalisme et il est sous-tendu, dans le cas de Benjamin Franklin, par des représentations religieuses. Benjamin Franklin n’est que très modérément déiste mais il n’a pas oublié (lire « Autobiography ») ces citations bibliques que son père, un fervent calviniste, lui a rabâchées dans son enfance et sa jeunesse.

Gagner de l’argent d’une manière licite est dans nos sociétés l’expression de l’application et de la compétence professionnelles. Le devoir s’accomplit pleinement dans l’exercice d’une profession. C’est le fondement de la civilisation capitaliste bien que cette conception ne se limite pas au capitalisme. L’économie capitaliste est un univers gigantesque auquel l’individu doit s’adapter, s’adapter aux règles de l’économie de marché et donc aux règles du capitalisme, ce qui concerne tout individu de bas en haut et de haut en bas de l’échelle sociale. Le capitalisme choisit les individus les mieux adaptés à son propre développement par un processus de sélection économique, que l’individu soit entrepreneur ou simple employé. Mais pour que cette sélection s’impose par ses modalités, il faut que ces dernières ne s’appuient pas sur des individus isolés mais sur des groupes humains dans leur totalité.

Comment expliquer cette origine et ce processus ? On ne s’en tiendra pas à la doctrine (simpliste) du matérialisme historique. Dans le cas qui nous occupe, soit le pays où est né Benjamin Franklin (le Massachusetts), l’« esprit du capitalisme » existait avant que ne se développe l’ordre capitaliste. Nous allons donc pousser de côté les théoriciens de la superstructure (voir le matérialisme historique) étant entendu que les idées ne s’épanouissent pas comme des fleurs et que l’« esprit du capitalisme » tel que nous l’entendons a dû, pour s’imposer, lutter contre des forces hostiles.

Benjamin Franklin a été compris par tout un peuple. A d’autres époques et en d’autres lieux, il aurait été proscrit. Mais entendons-nous, la soif du profit n’était pas moins vive aux époques précapitalistes. C’est ailleurs qu’il faut chercher la différence entre l’esprit capitaliste et l’esprit précapitaliste. Le capitalisme a mis un frein au manque total de scrupules, à l’égoïsme intéressé et autres désordres suscités par des individus. Car le capitalisme ne peut tirer profit de celui qui met en œuvre la doctrine du liberum arbitrium indiscipliné, pas plus qu’il ne peut employer un homme d’affaires dénué de tout scrupule. L’auri sacra fames est vieille comme l’humanité mais le capitalisme comme phénomène de masse (avec utilisation rationnelle du capital dans une entreprise permanente et une organisation rationnelle du travail) s’accommode mal des comportements déréglés qui font fi de toute limitation éthique.

L’« esprit du capitalisme » a eu à lutter contre des façons de s’opposer aux situations nouvelles, il a dû s’opposer à la tradition.

Prenons des cas particuliers en commençant par l’ouvrier et le travail à la tâche destiné à augmenter le rendement et les profits de l’entrepreneur. Ce procédé a vite montré ses limites et a même fini par réduire le rendement car le gain supplémentaire (lié au rendement) attirait moins l’ouvrier que la réduction de son travail. La question qu’il se posait n’était pas : combien puis-je gagner quotidiennement si je fournis le plus de travail possible ? mais : combien dois-je travailler pour gagner la somme que j’ai perçue jusqu’à présent et qui couvre mes besoins courants ? C’est l’un des exemples de ce que nous entendons par traditionalisme. Plutôt que de gagner de plus en plus d’argent, l’homme (en général) préfère vivre selon son habitude et gagner ce qu’il lui faut pour continuer à vivre ainsi. Le capitalisme dont la spécialité est de vouloir augmenter la production du travail humain se heurte à cette résistance, à cette attitude précapitaliste, traditionnelle.

Le relatif échec du travail à la tâche va entraîner la mise en œuvre du procédé inverse : une réduction du salaire afin de contraindre l’ouvrier à plus de travail s’il veut conserver son gain. La corrélation bas salaires / hauts profits semble bien huilée et c’est la voie suivie par le capitalisme. Peiter de Court pose la question (qui est une réponse) : le peuple ne travaille-t-il pas parce qu’il est pauvre, et aussi longtemps qu’il le reste ? Mais ce procédé a lui aussi ses limites car si une réserve considérable de main d’œuvre qui se loue à bas prix peut favoriser le développement quantitatif du capitalisme, il freine dans un même temps son développement qualitatif car bas salaire n’est en rien synonyme de travail à bon marché ; et déjà d’un point de vue exclusivement quantitatif, l’efficacité du travail baisse avec un salaire physiologiquement insuffisant. Par ailleurs, les bas salaires s’avèrent contre-productifs lorsque le travail exige une qualification, de l’attention, de l’initiative et le sens des responsabilités. Dans ce cas il faut libérer le travailleur, au moins pendant le temps du travail, de la lancinante question : comment gagner un salaire donné avec le minimum d’efforts ? Dans ce cas le travail doit se faire comme s’il était un but en soi, une vocation (Beruf). Or, cette « vocation » ne peut être uniquement suscitée par le salaire, qu’il soit haut ou bas.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques temps de l’histoire d’Israël – 3/3

 

Dixième temps. Petit tableau des plans de partage de la Palestine. Juillet 1922, la puissance mandataire découpe arbitrairement et unilatéralement la Palestine. La Transjordanie, soit 74 % de la Palestine mandataire, revient à celui qui va devenir Abdallah 1er de Jordanie de la dynastie des Hachémites, en remerciement du soutien apporté par son père, chérif de La Mecque, dans la lutte contre l’Empire ottoman de 1916 à 1918. Dans le territoire restant (entre le Jourdain et la Méditerranée), les tensions entre Arabes et Juifs sont telles dans les années 1920-1930 que la puissance mandataire propose en 1937 un premier plan de partage : c’est le plan de la commission royale présidé par Lord Robert Peel, avec un État juif d’environ 5 000 km2 tandis que les 24 000 km2 restants sont attribués à la Transjordanie. Entre ces deux territoires, une zone qui inclut Jérusalem et ses environs et qui se termine en une sorte de bec au sud de Tel Aviv, une zone sous le contrôle de la puissance mandataire. L’exécutif sioniste accepte ce plan pourtant peu généreux ; il est refusé par les autorités arabes.

Le second plan de partage est présidé par la commission John Woodhead, en 1938. Il propose des découpages fort compliqués que je ne décrirai pas ; je vous invite à consulter les cartes mises en ligne. Ces propositions sont jugées trop compliquées voire impossibles à mettre en œuvre, tant par le gouvernement que l’état-major britanniques.

Dans les années 1945-1947, Londres finit par confier le dossier palestinien à une commission de l’O.N.U., l’United Nations Special Committee in Palestine. (U.N.S.C.O.P.) qui remet son rapport le 31 août 1947. Le 29 novembre de la même année, l’Assemblée générale adopte péniblement par la majorité requise des deux-tiers un plan de partition avec trois zones, un plan qui sera modifié suite à l’agression d’armées arabes coalisées et à la victoire israélienne.

 

 

En effet, le 14 mai 1948, les Britanniques quittent la Palestine et Israël déclare son indépendance. Les armées arabes attaquent aussitôt. A l’issue de la guerre qui s’en suit (mai 1948 – mars 1949), le tracé du plan de partage est sensiblement modifié, Israël gagne en superficie, et la résolution 181 qui avait été immédiatement acceptée par l’Organisation sioniste mondiale (O.S.M.) ne sera jamais appliquée.

A ce sujet, je conseille toujours aux antisionistes l’étude de l’histoire de la Palestine et sur la très longue durée. La défense du « Bien » ne doit pas servir de paravent à l’ignorance et la flemmardise. Si parmi les antisionistes quelques-uns ne sont pas antisémites, ils pourront éventuellement porter grâce à l’étude un regard plus profond et plus ample sur le sujet plutôt que de mâchouiller les vieux schémas de propagande.

Onzième temps. Le sionisme, mouvement de libération nationale du peuple juif, est devenu en France et plus généralement en Europe synonyme des plus sinistres inclinaisons. Ainsi que je l’ai répété, le sioniste est sans cesse sommé de s’expliquer tandis que l’antisioniste peut paresser dans sa chaise-longue. Le sioniste, et je ne force en rien la note, est soupçonné – voire accusé – de participer aux sacrifices d’enfants servis au moloch Israël. Rappelez-vous l’affaire Mohammed al-Durah. Elle flattait de vieilles et sinistres légendes concoctées dans le monde chrétien. Le Juif tueur d’enfants et le sioniste (juif ou non-juif) complice de ses crimes rituels.

Le sioniste est accusé d’être un ultra-sioniste (terme en lui-même inepte), soit ultranationaliste, fasciste, raciste anti-arabe, génocidaire, islamophobe (le grand mot qui aujourd’hui passe de bouche en bouche !) et j’en passe. Le sioniste est le membre d’un lobby qui cherche à dominer le monde ; il a remplacé le judéo-bolchévique. Il nourrit l’hydre qui étend ses têtes à la mâchoire meurtrière sur toute la planète. La droite faisait des cauchemars avec l’hydre judéo-bolchévique ; à présent la gauche en fait avec l’hydre sioniste, sans parler du Juif et l’argent symbolisé par Rothschild ; on n’en finira donc jamais ! Le réacteur nucléaire de l’antisionisme est alimenté par la mauvaise foi, la posture idéologique, la prétention morale, l’ignorance, la flemme, un sinistre vieux fond et il me semble que j’en oublie…

 

Yitzhak Shamir

 

Douzième temps. Yitzhak Shamir (1915-2012), quelques repaires biographiques. Né en Pologne. Très tôt convaincu par les thèses de Vladimir Zeev Jabotinsky, il adhère au Betar avant de rejoindre le Yishouv en 1935. Deux ans plus tard, il adhère à l’Irgoun qu’il quitte en 1940 pour le Lehi. Arrêté en 1941, il s’évade et, suite à l’assassinat d’Avraham Stern, il prend la direction du Lehi. Arrêté une seconde fois, il est banni en Érythrée ; mais peu après la proclamation de l’État d’Israël, il est de retour. En 1955, il est recruté par le Mossad. Il assume entre autres missions celle de s’occuper des Juifs d’U.R.S.S., alors interdits d’émigrer. En 1966, il entre à l’Hérout (ancêtre du Likoud). Il est élu député en 1973 et en 1977, suite à l’élection de Menahem Begin, il devient président de la Knesset. En tant que député, il s’abstient lors du vote entérinant les accords de Camp David qui prévoient la restitution de tout le Sinaï et le démantèlement des installations juives. En 1983, il succède à Menahem Begin et hormis la période de rotation avec Shimon Peres (1984-1986) il reste à son poste de Premier ministre jusqu’à la victoire d’Itzhak Rabin en 1992. Durant les sept années qu’il passe à la tête du gouvernement israélien, il s’emploie à confirmer la présence juive en Cisjordanie et à Gaza. Par ailleurs, il encourage l’immigration juive en Israël, surtout à partir de l’U.R.S.S. puis des États qui feront suite à sa dislocation. Il œuvre à compromettre toute négociation directe avec l’O.L.P. de Yasser Arafat ainsi qu’au renforcement des relations avec les États-Unis, en particulier au cours des années Reagan. Il décide à contre-cœur, mais d’abord par calcul politique, de ne pas riposter aux attaques irakiennes sur Israël en janvier-février 1991, contrariant ainsi les principes géostratégiques fondamentaux d’Israël ; mais cette absence de réaction sauve à coup sûr les États-Unis d’un effondrement de la coalition qui intègre notamment des États arabes – en effet, ces derniers auraient refusé de s’allier à Israël contre un autre État arabe.

Yitzhak Shamir n’a jamais bénéficié une aura particulière dans l’opinion de son pays. La ténacité de ce petit homme (il mesurait 1 m 52) fut pourtant inflexible. Sa foi en Israël (une foi politique) et en la destinée du peuple juif n’a jamais fléchi. Son optimisme fut activé dans les années qui firent suite à la chute de l’U.R.S.S. par une immigration massive de Juifs vers Israël. Les pressions diplomatiques ou populaires (comme l’Intifada) n’entamèrent pas sa carapace. Il restera l’homme d’une conviction dont l’axe pourrait se résumer ainsi : tous les Juifs du monde dans le Grand Israël.

Olivier Ypsilantis

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Quelques temps de l’histoire d’Israël – 2/3

 

Sixième temps. 1968, découverte du site de Gamla sur le plateau du Golan, un second Massada en quelque sorte, mais plus ancien. Gamla renforce l’appréciation d’un Golan historiquement lié à la terre et au peuple d’Israël. Brièvement. La cité de Gamla est assiégée et attaquée par les légions de Titus et de Vespasien (67-68 ap. J.-C.). Lorsque les Romains parviennent à investir Gamla, le suicide est collectif ; on se jette par centaines dans le vide.

La découverte de Gamla n’a d’abord guère de retentissement car, suite à la victoire, l’année précédente, de la guerre des Six Jours, les regards sont tournés vers Massada qui vient d’ouvrir au grand public. Le processus d’appropriation de Gamla par les consciences israéliennes prendra un peu plus de trente ans. Gamla peut être comparé à Massada quant à l’âpreté de la résistance ; mais Gamla est plus que Massada car on y découvre de nombreuses synagogues et des objets de culte en quantité. Massada est un repère de Sicaires, Gamla est plus, Gamla est une ville défendue par ses habitants et, ainsi, tout Israël dans sa diversité, les religieux comme les non-religieux, peut s’identifier à eux. Massada fut le palais d’un roi iduméen (non-juif, Hérode) par la suite occupé par les Zélotes (qui maniaient avant tout le glaive et parfois contre les Juifs eux-mêmes), Gamla symbolise l’attachement à la piété juive.

 

Le site de Gamla, sur le Golan.

 

Les très nombreuses pièces de monnaie découvertes à Gamla rendent compte d’une conscience nationale très affirmée, avec à l’avers Pour la défense et au revers de Jérusalem. Avec ces pièces de monnaie, le Golan, espace stratégique, devient dans l’opinion publique israélienne ou, mieux dit, dans les consciences juives, le bouclier de Jérusalem, la Ville sainte. La découverte et la mise en valeur du site de Gamla confirme le plateau du Golan comme partie intégrante d’Eretz Israël, pour des raisons tactiques et stratégiques mais aussi pour des raisons politiques : le Golan fut bien le bouclier de Jérusalem et le redevenait deux mille ans après.

Septième temps. Printemps 1948, les troupes syriennes sont tenues en échec par les Juifs qui luttent à un contre dix à partir des kibboutzim fortifiés de la vallée du Hulé et des abords du lac de Tibériade. A l’automne 1948, les forces israéliennes lancent une contre-offensive qui oblige les Syriens à se retrancher sur les hauteurs du Golan. Ils y restent jusqu’à la signature de la convention d’armistice, le 20 juillet 1949. La Syrie médite son échec et décide d’en tirer le maximum d’avantages tant d’un point de vue offensif que défensif en aménageant cette barrière naturelle. Ainsi, de la crête dominant le lac de Tibériade et le Jourdain, l’artillerie syrienne peut frapper à sa guise les installations israéliennes en contrebas, tout en étant protégée. Par ailleurs, des unités de tireurs d’élite peuvent selon la politique du moment faire feu sur les kibboutzim frontaliers.

Cette tactique de harcèlement nécessite peu de moyens, tant en hommes qu’en matériel ; et Israël n’a que deux recours bien hasardeux pour répliquer. Premier recours : profiter d’un conflit généralisé (voir la guerre des Six Jours) pour conquérir le plateau. Or, au cours des années qui font suite à la guerre d’Indépendance (1948-1949), les États arabes font bloc et Israël ne bénéficie dans les années 1950-1960 que du soutien de la France qui ne cautionnerait certainement pas une expédition punitive susceptible de déclencher un conflit entre plusieurs États ; sans compter les conséquences politiques pour Israël qui pourraient être désastreuses. Second recours : l’aviation. Israël ne disposera d’une aviation digne de ce nom qu’au milieu des années 1950 et les frappes des chasseurs-bombardiers seront jugées disproportionnées. Israël est déjà bien isolé aux Nations unies et si ses frappes déclenchent un conflit, il en aura l’entière responsabilité. Damas peut donc poursuivre en toute quiétude son harcèlement, par ailleurs si peu coûteux, tout en espérant pousser Israël à la faute politique. Les troupes syriennes sont profondément retranchées et les radars syriens installés sur les hauteurs rendent relativement peu efficaces les frappes israéliennes. Ainsi durant dix-huit années d’activités militaires sur le plateau du Golan, l’avantage restera du côté des Syriens sans que ces derniers aient à faire beaucoup d’efforts.

Le plateau du Golan – la forteresse du Golan – ne tombera aux mains des Israéliens qu’en 1967, les 8 et 9 juin. Depuis, c’est Israël qui observe les Syriens, la plaine du Hauran qui mène à Damas. Ainsi l’attaque des blindés syriens le 6 octobre 1973 n’aura-t-elle pas l’effet de surprise escompté. Le Golan est formellement annexé le 14 décembre 1981 par la Knesset, une annexion confirmée le 26 janvier 1999, date à partir de laquelle une majorité non plus simple mais absolue et/ou une approbation par référendum est (sont) nécessaire(s) pour toute concession territoriale sur le plateau du Golan.

 

Une vue de la vallée du Jourdain

 

Huitième temps. L’importance géopolitique du Jourdain, en particulier pour Israël, est sans commune mesure avec son débit, relativement modeste. Le Jourdain fournit l’essentiel de l’eau du lac de Tibériade. Directement ou indirectement, le Jourdain constitue le tiers des ressources en eau d’Israël. Le Jourdain est aussi une frontière à valoriser. Au lendemain de la guerre des Six Jours, les gouvernements travaillistes favorisent des implantations dites stratégiques le long de la vallée du Jourdain : il s’agit d’établir une ligne de peuplement juif entre la Transjordanie et la Cisjordanie et de contrôler l’éventuel passage de combattants, ce cours d’eau étant aisément franchissable. A cette double mission tactique s’ajoute le pionniérisme. Les fondateurs et les occupants de ces implantations sont dans leur très grande majorité des laïcs et des travaillistes. La très faible présence arabe dans la vallée du Jourdain (même remarque concernant le plateau du Golan) valorise la présence juive (elle se dédie essentiellement à l’agriculture) qui ainsi peut être perçue comme pionnière plutôt que colonisatrice.

Le Jourdain est chargé en références bibliques – voir notamment la conquête de Canaan par les Hébreux. Et pour les partisans du Grand Israël, le Jourdain est revendiqué comme la frontière orientale de la souveraineté juive.

Neuvième temps. Les Nouveaux historiens ont commencé à faire parler d’eux suite aux accords d’Oslo en 1993 et les pourparlers qui s’en sont suivis. Leur caractéristique : déconstruire certains « mythes » fondateurs du sionisme. Benny Morris fut considéré comme leur chef de file. En 1987, dans « The Birth of the Palestinian Refugee Problem », il s’emploie à démontrer que la guerre d’Indépendance (1948-1949) a suscité le déplacement de populations arabes et que les Israéliens y ont commis de nombreuses exactions. En 1992, dans « The Making of the Arab-Israeli Conflict », Ilan Pappé affirme que les gouvernements israéliens ont systématiquement provoqué la guerre – toutes les guerres – contre les Arabes, à commencer par la guerre d’Indépendance. Je passe sur cette triste cohorte à laquelle on pourrait ajouter Simha Flapan, Tom Seguev, Baruch Kimmerling et quelques autres qui s’affairent à désigner le « péché originel » du sionisme : profiteur de la Shoah, fauteur de guerre et j’en passe.

 

Benny Morris (né en 1948)

 

Ces travaux rencontrent un franc succès médiatique, on s’en doute. Il y a d’innombrables meutes qui attendent qu’on leur jette Israël en pâture. Mais ces travaux ne rencontrent pas le même succès dans les milieux politiques et scientifiques. Au cours du (désastreux) processus d’Oslo, Israël a relativement bonne presse et aucun État arabe ne peut se présenter comme champion de la démocratie. En Israël même ces travaux sont relativement peu lus. De plus, coup de grâce, les antisionistes constatent à partir de novembre 2001 que Benny Morris, le plus en vogue des Nouveaux historiens, est non seulement resté sioniste mais qu’il juge que les Palestiniens (et, j’ajouterais-je, les Arabes dans leur ensemble) sont responsables de tous les échecs des tentatives de paix depuis les années 1930. Quant à l’aspect scientifique de la question, Ilan Pappé est pris en flagrant délit de mensonge en 1999. A l’université de Haïfa, l’un de ses étudiants, un certain Teddy Katz, soutient un mémoire de maîtrise en histoire qui traite d’exactions commises par une unité israélienne dans un village arabe en 1948. Des vétérans de cette unité l’attaquent en diffamation et l’étudiant finit par reconnaître qu’il a falsifié les enregistrements destinés à appuyer son mémoire. En 2002, ce dernier reconnaîtra avoir reçu un financement d’une organisation palestinienne afin de poursuivre son travail…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques temps de l’histoire d’Israël – 1/3

 

Premier temps. L’antisionisme de gauche est virulent depuis la guerre des Six Jours. La victoire écrasante de l’État juif perturbe la perception qu’ont les masses du « pauvre » juif, du « faible » juif, étant entendu que le Juif n’est supportable que lorsqu’il est pauvre et faible. Bref, les gauches européennes ont pété une durite après la guerre des Six Jours et il me semble qu’elles ne s’en sont pas remises.

Retournement. Les gauches européennes qui au début du XXe siècle défendaient les Juifs au nom du cosmopolitisme et de l’universalisme conspuent les sionistes qui défendent un enracinement historique et le concept de nation. Il faut lire le petit essai d’Alain Finkielkraut, « Au nom de l’Autre – Réflexions sur l’antisémitisme qui vient ».

Deuxième temps. Pour certains gauchistes chrétiens ou post-chrétiens, le Palestinien incarne depuis la guerre des Six Jours (1967) la figure christique du martyr – rien que ça ! Yasser Arafat saisit la balle au bond et répète que Jésus est palestinien…

Toute une littérature (frelatée) va dans ce sens, sans oublier les images dont ces caricatures qui véhiculent avec complaisance le Juif déicide et le Juif tueur d’enfants, deux images concoctées dans le monde chrétien et reprise dans le monde arabo-musulman, à commencer par les Palestiniens et leurs potes. On pourrait en revenir une fois encore à l’affaire Mohammed al-Durah qui n’a pas titillé que les Arabo-musulmans et les Musulmans, loin s’en faut…

Troisième temps. Las de ces antisionistes qui ne se préoccupent que de prendre une posture morale – prétendument morale – et qui ne se préoccupent guère ou pas du tout de connaissance historique. Mais en quoi l’histoire pourrait-elle les intéresser ? Ils ont pris la pause, celle qu’ils estiment être la plus avantageuse et ils se sont déposés l’auréole de sainteté sur la tête.

Bref rappel historique. Entre la Cisjordanie et la mer, Israël n’est large que de quatorze à vingt kilomètres ; et c’est dans cette zone, soit la région nord de Tel-Aviv, que se concentre 70 % du potentiel démographique et économique du pays, une donnée incontournable pour les états-majors israéliens, d’où les propositions d’ajustements de frontière.

 

 

Et j’en reviens aux mères et aux pères-la-morale, en les invitant à s’intéresser dans le détail à la guerre israélo-arabe de 1948-1949, ou guerre d’Indépendance. La Cisjordanie aurait dû constituer le noyau de l’État arabe de Palestine prévu dans le plan de partage onusien de novembre 1947, plan accepté par les Juifs (on ne le dira jamais assez) et refusé par les Arabes qui attaquent massivement un pays avec d’étranges frontières, comme des lambeaux, trois lambeaux qui tiennent à peine les uns aux autres. Les armées arabes attaquent donc, et les Juifs (bien moins nombreux et bien moins armés) parviennent non seulement à les contenir mais à les repousser. Les frontières d’Israël s’en trouvent légèrement modifiées ce qui leur donne une forme plus cohérente. Suite à un accord (secret) conclu entre Israël et la Transjordanie, l’armistice du 3 avril 1949 entérine le contrôle de la Cisjordanie par la Légion arabe de Transjordanie, Israël ne contrôlant plus dans cette zone qu’un étroit corridor reliant Jérusalem-Ouest à la plaine côtière. En avril 1950, la Transjordanie annexe officiellement la Cisjordanie dans l’indifférence générale, une mesure unilatérale qui ne sera reconnue que par le Royaume-Uni et le Pakistan. Au cours de la tutelle transjordanienne (1949-1967), les revendications nationales palestiniennes sont implacablement réprimées. Curieusement l’O.L.P. (créée au Caire en 1964, au cours de cette période donc) ne revendique pas dans sa charte originelle ce territoire mais celui qui correspond à l’État d’Israël… Étrange non ? Le 31 juillet 1988, la Transjordanie renonce officiellement à sa souveraineté sur la Cisjordanie, créant ainsi un vide juridique international.

Quatrième temps. Dans les années 1920, le mouvement sioniste arbore un drapeau blanc avec l’étoile de David. A partir de 1948, deux bandes bleues et parallèles sont ajoutées au-dessus et en dessous de cette étoile. Selon un ragot, ces deux bandes symbolisent le Nil et l’Euphrate, avec le Grand Israël entre les deux. Plus simplement, elles renvoient aux bandes tissées sur le talith et sont un discret symbole de la spécificité d’Israël et du peuple juif.

Cinquième temps. La politique du divide et impera. En tant que pays menacé et encerclé, Israël n’a cessé de chercher des minorités susceptibles de l’aider à fractionner l’hostile et considérable bloc arabe. Les Bédouins et plus encore les Druzes tiennent ce rôle à l’intérieur même des frontières d’Israël. Le Liban est un terrain propice au fractionnement avec notamment les Maronites mais aussi, on l’oublie, les Chiites du Sud du pays. L’Armée du Liban-Sud (A.L.S., 1978-2000) fut longtemps constituée par des Chiites laïcs. En Syrie, Israël a espéré briser l’unité d’un pays particulièrement menaçant en activant la très ancienne rivalité entre Damas et Alep et en favorisant la constitution de plusieurs États, dont un Druze dans le Djebel druze. Israël pensa également aux Coptes d’Égypte et aux Chiites d’Irak, des projets restés à l’état de projets.

 

Saad Haddad, major de l’Armée du Liban Sud, fin mars 1981, Liban. (Photo by Michel ARTAULT/Gamma-Rapho via Getty Images)

 

Israël a arbitré des tensions inter-arabes, ce qui ne demande aucun effort particulier, les Arabes se querellent naturellement entre eux.

Le concept de deuxième ceinture cher à David Ben Gourion explique nombre des initiatives géostratégiques d’envergure prises par Israël jusqu’à aujourd’hui : l’Iran de Reza Pahlavi dans les années 1960-1970 (et même l’Iran des premiers temps de l’ayatollah Khomeini) derrière l’Irak, la Libye des Sénoussides jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Kadhafi en 1969 derrière l’Égypte, l’Éthiopie de Hailé Sélassié et de régimes plus récents (puis l’Érythrée indépendante) derrière le Soudan et l’Égypte et face au Yémen, la Turquie derrière la Syrie, les forces kurdes du Kurdistan irakien en Irak même et proche de l’Iran, l’Azerbaïdjan derrière l’Iran et l’Irak, etc. Bref, il s’agit le plus souvent de partenaires musulmans mais hostiles aux régimes arabes (gouvernement et/ou populations), une hostilité ancestrale (voir les Turcs) en plus d’intérêts divergents.

Cette deuxième ceinture se renforce à partir des années 1990 d’une troisième ceinture suite à la chute de l’Empire soviétique, l’affaiblissement pour cause de dissensions internes de la Ligue arabe, la montée en puissance de l’économie israélienne (notamment avec le high-tech) qui permet à Israël de séduire de nombreux partenaires situés bien au-delà d’un environnement arabo-musulman fondamentalement hostile à Israël et non fiable : l’Asie centrale ex-soviétique derrière l’Iran, l’Inde derrière le Pakistan, certains États de l’Afrique des Grands Lacs derrière le Soudan et à proximité de la corne de l’Afrique, etc. Cette ligne géostratégique de fractionnement / contournement suivie avec constance par les responsables politiques et militaires d’Israël a grandement contribué non seulement à protéger Israël mais à donner à ce petit pays une place considérable sur la scène internationale. Que de chemin parcouru depuis la situation quasi-désespérée de 1948-1949 !

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Vivement le No-Deal-Brexit ! Vive le Royaume-Uni libre !

 

Le Brexit ! Un sujet passionnant qui s’est ouvert le 23 juin (2016). J’ai constaté que le 23 juin était la date de mon anniversaire, ce qui importe peu au lecteur mais ce qui ne m’est pas indifférent dans la mesure où je me plais à penser que cette coïncidence explique peut-être, en partie au moins, mon grand intérêt pour le sujet.

La hargne des médias de masse (principalement français) envers le Brexit m’amuse et me place presqu’automatiquement du côté des Brexiters. Le Monde, journal fielleux, se plaît à récapituler tous les maux qui s’abattront sur le Royaume-Uni après qu’il ait largué les amarres, le 1er janvier 2021 donc. Mais est-il certain que ce choix jugé irraisonné (comme si les Anglais manquaient de sang-froid) sera très coûteux pour le Royaume-Uni et tout bénef pour l’Union européenne et la zone euro ? Rien n’est moins sûr. Pour celui qui a un peu de culture historique, la France et l’Europe ont été beaucoup plus défaites par la « perfide Albion » qu’elles ne l’ont défaite. Mais personne ne semble tenir compte de ce fait ; et on préfère considérer l’Anglais comme un petit capricieux qui va regretter son caprice. Aucun effort pour comprendre de l’intérieur les raisons des Brexiters ! Aucun ! Aucune vision en perspective (la vision historique), rien ! Le petit capricieux ne va pas tarder à comprendre sa douleur… Mais si c’était l’Europe qui allait la comprendre ? On nous avait dit que l’économie britannique allait s’anémier dès 2017, s’anémier toujours plus pour finir dans un mouroir. Il n’en est rien. Le Royaume-Uni a surtout souffert de l’incertitude engendrée par un interminable Brexit ; le Brexit consommé, tout porte à croire qu’il se ravigotera et que son taux de croissance sera supérieur à celui de bien des économies de l’Union européenne, à commencer par celui de la France. Je suis de plus en plus convaincu que c’est l’une des causes de la nervosité française, car il s’agit bien de nervosité.

 

 

La croissance structurelle du Royaume-Uni est solide, la dépréciation de la livre sterling favorise la balance commerciale et les politiques budgétaire et monétaire sont plutôt efficaces. La sortie de l’Union européenne devrait être favorable au Royaume-Uni et pourrait donner des idées à d’autres pays ; et c’est l’une des raisons de la nervosité française, nervosité qui se dissimule derrière de l’arrogance, une arrogance officielle, macronisée. On a voulu caricaturer le Brexiter comme un grincheux occupé à boire son thé en regardant la pluie tomber derrière ses vitres, comme un populiste, grand mot qui ne désigne plus rien à force de vouloir tout désigner (hier c’était le fasciste), grand mot asséné par de prétentieux incultes qui ne font que des moulinets dans le vide. La méconnaissance qu’ont les uns des autres les peuples d’Europe reste pour moi un grand sujet d’étonnement. Les facilités de déplacement n’ont pas corrigé cette méconnaissance ; il semblerait même que les images convenues profitent de ces facilités et servent de viatique.

Le Royaume-Uni s’en sortira bien, et probablement mieux que le reste de l’Europe, je suis prêt à le parier. Le Royaume-Uni s’efforce de mettre au point des mécanismes qui lui permettront de continuer à commercer avec ses partenaires de l’Union européenne mais aussi avec le reste du monde. Loin de se replier sur lui-même et dépérir, comme les médias français nous le serinent, des médias qui s’abusent probablement eux-mêmes, le Royaume-Uni va être dopé par le Brexit, pas immédiatement certes, mais attendez un peu et vous verrez. Les Anglais ont une qualité particulière, entre autres qualités : ils savent très précisément où sont leurs intérêts. De ce point de vue, et pour ne citer qu’eux, les Français ne semblent pas avoir les idées aussi claires : ils préfèrent être aimés quitte à aller à l’encontre de leurs intérêts. Les Anglais s’en moquent et c’est bien ainsi : être aimé ou non n’est pas pour eux une question existentielle. Leurs intérêts priment et c’est bien ainsi. Each to his own job !

 

 

Parmi les pistes envisagées par le gouvernement de Sa Majesté, la création d’une dizaine de ports francs au Royaume-Uni afin de favoriser les échanges avec l’Union européenne en contournant d’une certaine manière le rétablissement des contrôles douaniers. Il est vrai que depuis « l’affaire Bouvier », entre autres affaires, les freeports sont mal vus des institutions européennes qui suspectent blanchiment d’argent et évasion fiscale. Le Royaume-Uni cherche donc d’autres pistes en imaginant un modèle qui couple les avantages des ports francs tout en répondant aux exigences de transparence financière et de traçabilité des marchandises requises afin d’éviter les trafics et le financement d’activités illégales, comme par exemple le trafic d’œuvres d’art pillées dans les zones de guerre et qui sert volontiers à financer le terrorisme. Quoiqu’il en soit, le Royaume-Uni reste particulièrement imaginatif quant aux méthodes commerciales qui lui permettront de conforter sa place dans le monde et, une fois encore, c’est bien ainsi.

Le No-Deal-Brexit est préférable à un accord négocié, bidouillé par l’Union européenne et pour plusieurs raisons. Trop d’Européens, Français en tête, semblent oublier que le Royaume-Uni a voté en faveur du Brexit. Or, les négociateurs de l’Union européenne tentent d’imposer au Royaume-Uni les règles de l’Union européenne au nom de la « loyauté des échanges », une « loyauté » exclusivement en faveur de cette dernière qui semble ne pas s’en rendre compte tant elle est imbue d’elle-même. Et, cerise sur le gâteau, l’Union européenne cherche à imposer au Royaume-Uni la suprématie de la Cour de justice de l’Union européenne (C.J.U.E.), ce que ce peuple libre ne peut supporter car elle constitue de véritables fourches caudines.

Les Européens, Français en tête, ne veulent pas comprendre que cette normativité européenne, cette normativité de troupeau, il faut le dire, déplaît fortement à Messieurs les Anglais qui ont donné au monde les plus grands anticonformistes. Les Français quant à eux ont fondé l’Europe pour mieux ficeler l’Allemagne – on l’oublie. Chacun défend donc ses intérêts et s’efforce de conjurer ses peurs, d’où la panique à peine dissimulée du pouvoir politique en France lorsqu’un pays commence à vouloir s’écarter du gaggle of geese.

L’Europe n’aura cessé de vouloir empiéter sur la souveraineté britannique, suscitant le vote britannique en faveur du Brexit. Dépitée, l’Europe – l’appareil européen et ses bataillons de fonctionnaires – s’est efforcée de contester ce vote, comme si Messieurs les Anglais étaient allés voter pris de boisson. On boit sec chez les British mais on garde la tête bien sur les épaules, toujours. Le sinistre Jeremy Corbyn qui prétend parler au nom du peuple voulut reprendre les élections sur le Brexit comme si le peuple avait mal voté. C’est la cause principale de l’échec de ce dickhead par ailleurs antisémite chiasseux. Je deviens vulgaire, je le sais, mais quand il est question de ce scumbag je ne puis m’en empêcher.

Le Royaume-Uni va faire preuve de créativité suite au Brexit, avec son indépendance retrouvée. Il va commencer par renégocier des accords partout dans le monde. Et comment pourrait-il le faire s’il était entravé par le droit et les juges européens, des supra-fonctionnaires ? Ce pays se retrouverait pris dans la gangue normative européenne sans pouvoir redisposer ses forces sur la scène mondiale, une situation tout simplement insupportable.

Un No-Deal-Brexit (que je souhaite, on l’a compris) placera aux portes de l’Europe une alternative à la normativité européenne que chapeaute le couple franco-allemand, un couple qui se supporte de plus en plus difficilement, la mutualisation de la dette ne facilitant pas cette relation conjugale. La normativité européenne c’est : impôts élevés et variés (une prolifération cancéreuse), réglementations à tout-va (une prolifération cancéreuse), sans oublier une immigration incontrôlée (une prolifération cancéreuse), avec le coup de Jarnac de Madame Merkel (pour laquelle j’ai par ailleurs un très grand respect) qui a précipité le Brexit.

J’espère que la souveraineté britannique sera pleinement rétablie avec un No-Deal-Brexit et qu’elle offrira une alternative à ce « modèle européen ».

God save our gracious Queen

  Olivier Ypsilantis

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Nostalgie narcissique

 

Je tiens à préciser que ce texte m’a été envoyé par un ami, psychiatre et psychanalyste, qui se surnomme « Dov Kravi ». 

 

L’indifférenciation est devenue le but ultime des forcenés de l’égalitude.

En affreux réactionnaire, je me gausse régulièrement de ces théories en vogue dans la postmodernité que sont théorie du genre et antispécisme. Ces toquades ont comme point commun leur souci d’effacer toute différence, que ce soit entre les sexes, les générations, les individus, les espèces, et last but not least, les civilisations.

Dans son acception commune, l’adjectif ‘narcissique’ est péjoratif, qui s’applique à une personne s’admirant elle-même de façon exagérée et ayant par surcroît tendance à considérer les autres comme inférieurs, voire négligeables  — bien entendu, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.

Du point de vue psychanalytique, le narcissisme est une instance psychique dont l’étude permet de mieux appréhender nos fonctionnements. Quel est le lien entre le narcissisme et ces égarements à la mode, à la base desquels on trouve idées délirantes et manipulations perverses ?

Essayons de nous représenter ce que peut être la vie fœtale. Le fœtus flotte dans son milieu amniotique, à l’abri dans une pénombre accueillante et douillette qui le préserve de toute excitation venue de l’extérieur.

Il ne ressent aucun besoin : ni soif, ni faim (sa nourriture est apportée par le cordon ombilical), ni nécessité d’excrétion (son métabolisme est régulé de façon autonome par l’organisme de sa mère).

Aucun conflit, ni en lui-même ni avec autrui, puisqu’autrui n’existe pas, ni le monde extérieur, pas même sa mère — ce qui est en partie inexact : sa mère existe en lui comme il existe en sa mère, mais sans qu’il y ait deux individus distincts. Ils ne font, ils ne sont qu’un.

 

“Le beau Narcisse”, une lithographie de 1842 d’Honoré Daumier extraite de la série “Histoire Ancienne”.

 

Quand bien même il serait apte à penser, il n’est pas torturé par l’idée du temps qui passe : il est dans l’atemporalité, qui lui permet l’immortalité.

Ainsi, le fœtus, parasite royal, ne connaît ni conflits, ni besoins, ni désirs. Il est dans une complétude parfaite. Aucune réalité ne peut menacer la félicitée prénatale. « Le narcissisme est présent dès l’origine de la vie et restera dans le sujet jusqu’à la fin. » (Béla Grunberger). Le fœtus dans son univers utérin avec lequel il se confond vit en autarcie, tel dieu à l’abri des désagréments de la conflictualité.

Mais un jour, tout se gâte : il faut bien que le fœtus naisse. Comme chacun sait, tant qu’on n’est pas né, on n’est pas au monde. Après la naissance, les perturbations apparaissent, avec l’imposition de la réalité extérieure et l’émergence des composantes pulsionnelles. C’est la chute, telle que la décrit la genèse : Adam et Ève sont chassés du paradis terrestre et pénètrent dans un monde — le nôtre — rempli de dangers, de conflits, de traumatismes, de pertes, d’échecs, de deuils, de maladies et de mort. La fête est finie, les humains doivent à présent « gagner leur pain à la sueur de leur front. »

Lorsque ce foetus, devenu adulte, projettera son narcissisme sur une figure divine, on retrouvera alors dans cette projection cet état d’unicité, de souveraineté et d’omnipotence. Les empreintes, les traces de cette cœnesthésie[1] sont suffisamment marquées pour donner naissance à des fantasmes issus de la félicité amniotique : l’éternité, la divinité, la béatitude totale, l’omnipotence, la pureté absolue, toutes notions érigées en un idéal de grandeur sans limite qui imprègne la vie humaine de son alpha à son oméga[2].

Le seul défaut de ce monde merveilleux est qu’il n’existe pas, sinon dans l’interprétation a posteriori des traces de la cœnesthésie prénatale. L’époque élationnelle ne peut évidemment déclencher aucun souvenir, mais on peut retrouver les indices de son enregistrement dans les différentes créations humaines telles que les religions, les mythes, le folklore, les contes, toutes productions qui évoquent la nostalgie d’un paradis perdu.

Certains garderont la nostalgie de cet « autre monde » parfait, avec un sentiment de révolte indignée d’en avoir été chassés : « Comment a-t-on osé me faire cela, à moi ? » Ils conserveront toujours ce regret de la perfection, de la félicité et de la pureté.

C’est ainsi que l’indifférenciation est devenue le but ultime des forcenés de l’égalitude. Ces nostalgiques refusent les limites, les conflits, la temporalité, l’altérité. Il ne doit plus y avoir de dissemblance, d’opposition et partant, plus de conflits. Car les conflits, c’est comme la guerre, c’est très méchant.

L’omnipotence narcissique est menacée par nos limites, celles que nous imposent nos manques, nos échecs, nos pertes, nos deuils, tous aléas dont la vie n’est point avare. Il convient donc de les nier, à commencer par les différences entre les sexes, ce qui éliminera la domination masculine. On niera aussi les différences de générations, symbole de l’autorité (forcément oppressive). Du coup, voici la temporalité évacuée comme par magie.

Les gourous de ces théories[3] sont de véritables pervers et/ou délirants selon lesquels le sexe n’existe pas plus que le corps biologique, la zoophilie est l’avenir de l’homme, l’infanticide pourrait parfois se révéler éthique, l’inceste est licite, la pédophilie n’est qu’un comportement sexuel comme un autre et l’assassinat serait justifié dès lors qu’il pourrait favoriser les transplantations.

« Que ces interdits universels et fondateurs soient les conditions même de l’existence de sociétés humaines élargies ne traverse pas un instant [leur] esprit. »[4]

Le plus atterrant est que ces énergumènes, loin d’être poursuivis voire internés, sont autorisés à diffuser leurs délirantes productions et à propager leurs lubies dans les chaires de « bioéthique » (!) des plus grandes universités, autrefois appelées « temples du savoir ».

Comment en sommes-nous arrivés là ? Et question corollaire, est-il encore possible, en ces temps de confusion indescriptible, que pensée magique, inepties immorales et modes délétères soient défaites par la raison et l’éthique ?

 

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(1) Impression générale résultant de l’ensemble des sensations corporelles.

(2) Cette référence à Teilhard de Chardin n’est évidemment pas fortuite.

(3) Pour ne citer que les plus médiatiques : John Money (et son Lyssenkisme meurtrier), Anne Fausto-Sterling (qui veut en finir avec la biologie « viriliste »), Judith Butler (pour qui le sexe n’existe pas plus que le corps), Peter Singer (qui n’hésite pas à se présenter lui-même comme « le philosophe vivant le plus influent ». (mais pourquoi se limiter aux vivants ?) et sa zoophilie éthique, etc.

(4) Jean-François Braunstein : La philosophie devenu folle. Le genre, l’animal, la mort (Grasset) p.60

Dov Kravi

 

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Un Espagnol ami d’Israël, Rafael Luis Bardají López.

 

Je suis inquiet pour l’Espagne, pays où j’ai vécu presque trente ans et que j’aime. De fait, ce pays est l’une de mes patries puisque je m’y sens bien, tout simplement. Je suis très inquiet pour ce pays qui affronte une vaste et profonde crise économique, sociale et politique qu’active une crise sanitaire. L’Espagne, pays bourré d’énergies, est « en vrac », une situation qui certes n’est en rien irrémédiable. L’actuelle coalition au gouvernement aggrave ses problèmes – et que l’on ne m’accuse pas (suivant une vieille stratégie de la gauche espagnole) d’être un nostalgique du franquisme parce que je me défie de l’équipe actuellement au pouvoir ; j’ai toujours considéré Franco comme un bandit, ce qui ne me rend pas nécessairement sympathiques tous ses ennemis, loin s’en faut. Et c’est dans le camp que Franco a phagocyté au cours des années de guerre civile que se trouvent ses dénonciateurs les plus aigus, les plus intelligents. L’Espagne d’aujourd’hui est gouvernée par une bande sinistre et anti-démocratique dans laquelle se trouve Pablo Iglesias, un contempteur d’Israël qu’il juge être un pays illégal. Oui, la gauche espagnole, socialistes inclus, est aujourd’hui massivement antisémite et antisioniste ! Pilar Rahola, grande défenseur d’Israël, milita à l’extrême-gauche catalane (à l’E.R.C., Esquerra Republicana de Catalunya) avant d’en claquer la porte lorsqu’elle prit la mesure du volume d’ordures que ce parti déversait sur Israël. Hernán Felman (Vice Chairman of KKL-JNF) a présenté cette femme de la manière suivante : “Pilar is the most important non-Jewish voice in Spanish in support of Israel”.

 

Rafael Luis Bardají López (né en 1959 à Badajoz) en compagnie de Steve Banon.

 

Mais j’en viens en manière de réconfort à Rafael Luis Bardají López, un néo-conservateur. En Espagne, le sionisme est exclusivement défendu par des femmes et des hommes dits « de droite », en commençant par José María Aznar et Libertad Digital, un vaste think tank conservateur, probablement le plus intelligent des sites espagnols par la profondeur et la liberté de ses analyses. Dans la presse écrite, il est instructif d’observer que les deux plus importants quotidiens espagnols, soit El País (centre-gauche, PSOE, alter ego du quotidien Le Monde) et El Mundo (centre-droite, PP), ont une sensibilité différente au sujet d’Israël et du sionisme. El País se perd en sous-entendus anti-israéliens dès qu’il le peut tandis que El Mundo prend généralement la défense de ce pays. Mais le quotidien espagnol le plus franchement pro-israélien est l’ABC, fondé à Madrid en 1903 par le marquis Torcuato Luca de Tena y Álvarez Ossorio, journal de l’aristocratie et de la bourgeoisie, de tendance conservatrice et monarchiste, le quotidien au style le plus fin et qui a su attirer nombre de plumes prestigieuses. Le nouveau parti d’extrême-droite, Vox, dirigé par le Basque Santiago Abascal, est ouvertement sioniste car il considère qu’Israël fait partie intégrante de l’Occident. On peut trouver à redire au sionisme de Vox (fondé en 2013) qui par moments me semble manquer de profondeur ; mais qu’importe, il n’est pas fréquent qu’un parti se déclare ouvertement sioniste. Vox est devenu en très peu de temps le troisième parti d’Espagne. Il va être question de son idéologue, Rafael Luis Bardají López.

 

José María Aznar (né en 1953 à Madrid)

 

Je présente la traduction de l’espagnol au français d’un article de ce grand ami d’Israël, Rafael Luis Bardají López, article intitulé : « Qué significa Israel para mí », publié sur le site ClubLD Libertad Digital n°. 47. Rafael Luis Bardají López est un spécialiste de la pensée neocon (neoconservatism) de l’équipe de George W. Bush. En 2010, en compagnie d’Enrique Gonzalo Navarro Gil, de Pablo Casado Blanco (devenu président du PP en 2018) et de Carlos Bustelo García del Real (ancien ministre de l’Industrie et de l’Énergie), il fonde Friends of Israel Initiative (F.O.I.I.). En mars 2018, il quitte le PP pour Vox.

La traduction donc :

Je ne suis pas juif mais aussi loin que je me souvienne ma vie a été liée d’une manière ou d’une autre au destin d’Israël. Par exemple, j’avais environ cinq ans lorsque mon père m’emmena à la Coupe d’Europe de basketball où les adversaires étaient ni plus ni moins le Real Madrid et le Maccabi de Tel Aviv. Je ne me souviens plus du vainqueur ; mais je me souviens que quelque temps après, à l’école, on me demanda d’énumérer les pays d’Europe. Ayant vu jouer le Maccabi et ayant écouté la chanson israélienne au Concours Eurovision, je commençai : « Espagne, Israël… » ; mais à ma grande surprise on m’interrompit et on me renvoya à ma place en me traitant d’âne (burro). Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait car, enfin, si Israël jouait à la Coupe d’Europe et chantait au Concours Eurovision, ce pays ne pouvait qu’être européen. C’est pour cette raison, entre autres nombreuses raisons – nous partageons les mêmes valeurs –, que je ne comprends toujours pas pourquoi on refuse aujourd’hui encore d’accepter Israël comme un pays occidental à part entière. Comme le dit José María Aznar, Israël est un pays enclavé au Moyen-Orient mais pas un pays moyen-oriental – « enclavado en Oriente Medio, pero no medio-oriental ».

 

Santiago Abascal (né en 1976 à Bilbao), chef du parti politique Vox et député.

 

Par ailleurs, et après plusieurs conflits (j’ai notamment effectué un travail sur la guerre du Kippour qui annonçait mon orientation professionnelle), j’ai pu vérifier directement la différence de qualité de vie et de perspectives entre ce petit pays et ses voisins arabes. Passionné de photographie sous-marine, je connais bien la zone d’Eilat, au sud d’Israël, et je pourrais rapporter une multitude d’anecdotes destinées à rendre compte de ce qu’a signifié le retrait israélien du Sinaï, soit le laisser-aller administratif et l’effondrement social apportés par les Égyptiens. A partir de 1982, j’ai dû quitter les marins israéliens pour des marins russes et ukrainiens prêtés au Caire. Le pire était l’état des agglomérations et des espaces naturels, un état pitoyable avec un pays qui promouvait pareillement le tourisme à devises et l’islam. Celui qui se rend aujourd’hui à Sharm el Sheikh verra non seulement la plus grande mosquée de toute l’Égypte mais devra supporter d’entendre le gouverneur de la province déclarer que les attaques de requins (dont les touristes sont parfois victimes) sont planifiées par le Mossad et les Juifs. En dépit du traité de paix signé avec le sang de Sadate, l’islam, aussi modéré se présente-t-il, continue d’alimenter la haine envers Israël.

Ma relation à Israël changea définitivement le jour où je fis la connaissance de Benyamin Netanyahu, « Bibi », durant son premier mandat en tant que Premier ministre. Sa personnalité me frappa comme m’avait frappé cette photographie le montrant au bord de la mer, avec sa famille, entouré de gardes du corps, une image qui rendait compte de la constante menace qui pèse sur Israël depuis sa fondation. Cette photographie reste dans ma mémoire car elle rend compte de ce que signifie vivre dans une constante menace existentielle mais aussi parce qu’elle symbolise la force de tout un peuple qui vit entouré d’hostilité, un peuple qui défend ses frontières et qui espère la paix.

 

Pablo Casado (né en 1981 à Palencia), chef du parti politique PP et député.

 

Ce n’est pas « Bibi » mais son père, Benzion Netanyahu, qui m’a ouvert les yeux sur les forces du mal, le fondamentalisme islamique et le terrorisme nationaliste palestinien. De son fils, j’ai le souvenir d’un homme décidé à lutter et vaincre. Et je recommande la lecture de quelques-uns de ses livres dont How democracies can defeat domestic and international terrorists y Terrorism: How the West can win”, indispensables pour comprendre le monde d’aujourd’hui et la distance qui sépare une Europe décadente, une Amérique en retrait et un Israël décidé à se défendre et à avoir le dessus.

Ma relation avec Israël est allée en s’approfondissant car j’étais conscient des divergences de plus en plus marquées entre les valeurs élémentaires et vitales des Européens et des Israéliens : apaisement / résistance, pacifisme / défense, reddition / auto-affirmation. Les valeurs qui ont formé l’Occident sont présentes en Israël, précisément, ce petit pays qui comme le village d’Astérix et Obélix ne renonce pas à son indépendance et identité. Cette divergence je l’ai observée avec le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, avec la guerre du Kippour en 1973, avec la destruction du réacteur nucléaire d’Osirak en 1981.

Le problème pour Israël est que ses ennemis ont bien retenu la leçon : ne pas s’en prendre frontalement aux soldats de l’IDF. Les avions et les tanks des guerres de 1948, 1956, 1967 y 1973 ont cédé la place aux terroristes, aux attentats-suicides, aux intifadas. On combat sur tous les fronts possibles, le légal, l’institutionnel, le culturel, l’économique, le commercial… On s’emploie par tous les moyens à délégitimer l’État juif et à l’échelle mondiale.

 

Friends of Israel Initiative (F.O.I.I.) dont je vous invite à consulter le site :

http://www.friendsofisraelinitiative.org/

 

Ces dernières années, je me suis efforcé de lutter autant que possible contre cette tendance à accuser Israël de tous les maux de la terre en ignorant volontairement tout ce qu’Israël apporte de positif. Je suis plus que fier que des personnes comme José María Aznar mettent sur pied un projet tel que Friends of Israel Initiative auquel participent également le prix Nobel de la Paix David Trimble, l’ex-président de la République du Pérou Alejandro Toledo, le philosophe italien Marcello Pera et l’ambassadeur américain aux Nations Unies John R. Bolton. Friends of Israel Initiative a pour objectif de montrer qu’Israël est un pays comme les autres, une démocratie, avec ses défauts et ses qualités, une partie du monde occidental, par son histoire, ses valeurs, ses intérêts et que, de ce fait, il est injuste et stupide de présenter Israël comme une terre de violence et d’injustice.

Si nous jetons un coup d’œil du Maroc au Pakistan, le seul îlot de prospérité et de stabilité est Israël. Suite au démembrement de l’Empire ottoman, on a décidé de créer vingt-trois pays : vingt-et-un pays musulmans, un chrétien et un juif, ce que les Arabes ne voulurent jamais accepter. Aujourd’hui, à cause des avancées du Hezbollah, le Liban n’est plus un pays chrétien. Qu’Israël ne cesse pas d’être juif en dépit de la force de ses ennemis est non seulement vital pour les Israéliens mais aussi pour l’ensemble du monde civilisé. « Si Israël tombe, nous tomberons tous » (Si Israel cae, todos caemos), écrivait José María Aznar il y a quelques mois à Londres. Il avait raison. Si Israël tombe, l’Occident disparaîtra. Et c’est pour cette raison, nous renforcer, que nous devons être avec Israël. On peut critiquer telle ou telle politique, tel ou tel parti, tel ou tel leader, ce que nous faisons tous et c’est bien ainsi. Mais personne ne devrait remettre en question le droit à l’existence de l’unique pays créé par mandat des Nations Unies : Israël. Quand nous remettons en question Israël, nous nous remettons en question car nous donnons des ailes à ceux qui veulent mettre fin à notre mode de vie. Pour moi Israël est un phare qui nous sert de guide, un réduit où nous réfugier, une terre d’espérance. Et quand on me demande pourquoi je fais ce que je fais et dis ce que je dis, je n’ai qu’une réponse : je veux que mon fils puisse dire qu’Israël fait partie intégrante de l’Occident, que c’est un pays occidental, sans qu’on lui mette une mauvaise note à l’école. Ni más ni menos.

 

José María Aznar en compagnie de Benyamin Netanyahu

 

Friends of Israel Initiative se présente ainsi :

Under the leadership of former Spanish Prime Minister José María Aznar, a high level group met in Paris in the middle of 2010 to launch a new project in defence of Israel’s right to exist.

This “Friends of Israel Initiative” has been joined by such notable figures as Nobel Peace Prize Laureate David Trimble, Italian philosopher Marcello Pera, former United States Ambassador to the United Nations John Bolton, British historian Andrew Roberts, and others. Their key aim is to counter the growing efforts to delegitimize the State of Israel and its right to live in peace within safe and defensible borders.

This Initiative arises out of a sense of deep concern about the unprecedented campaign of delegitimation against Israel waged by the enemies of the Jewish State and, perversely, supported by numerous international institutions.

This Initiative differs from previous such ventures primarily in that it is being led by people who are not Jewish and whose motivations are based on the firm conviction that Israel is part of the Western world.

Indeed, the sponsors of this initiative are convinced that Israel is of fundamental importance to the future of the West. Although the peace process is important, the members of the Friends of Israel Initiative are even more concerned about the onslaught of radical Islamism as well as the specter of a nuclear Iran, both of which threaten the entire world.

The Friends of Israel Initiative is committed to act consistently and diligently in its effort to disseminate its members’ vision of Israel as a democratic, open, and advanced nation like any other, and that it should be perceived and treated as such.

Israel is a sovereign democracy which like all the others is, of course, capable of making mistakes. Nonetheless, this should not be used as an excuse to question Israel’s right to exist, its legitimacy, or its basic rights as an independent state.

Israel is an inextricable part of the West. We stand or fall together.

Olivier Ypsilantis

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Quelques jours à Coimbra et Tomar (Portugal) – 2/2

 

En Header, une inscription lapidaire, début XIVe siècle, pierre calcaire de la Grande Synagogue de Lisbonne trouvée après le tremblement de terre de 1755 et présentée au musée-synagogue Abraão Zacuto de Tomar.

 

27 août. Départ de Coimbra pour Tomar, en train. La petite gare de Coimbra, comme un gros jouet. La partie principale, rectangulaire, avec, en symétrie, deux ailes circulaires. Le répertoire néo-classique dans les parties hautes. Je pense à Robert Adams. Cette gare est bleue comme celle de Santa Apólonia, à Lisboa.

Ciel gris, pluie distillée. J’observe ses jeux sur les vitres du wagon. Ne jamais arriver et rouler indéfiniment, dans ce ferraillement et ce balancement légers. Je retrouve Erich Heller et une fois encore je prends note de la clarté de ses propos, de la précision de ses observations. « The letters to Felice are the best commentary – an exceedingly long commentary – on Kafka’s much analysed story “A Hunger Artist” and this is so because the letters endlessly debate the very theme that later assumed parabolic form in the story: the disproportion between the inner hunger and the nourishment offered by the external world, the very disproportion that is both the main theme of the letters and the reason why the Hunger Artist must “fast, I can’t help it” (…) The incompatibilities which merge and are artistically reconciled in “A Hunger Artist” are identical with those which make Kafka’s “Letters to Felice” an incomprehensible love story ». J’ai décidément lu peu de commentaires sur Franz Kafka aussi clairs, ce qui donne un bel élan à la lecture.

 

Erich Heller (1911-1990)

 

Le soleil a dissipé la couche de nuages. Le train s’arrête dans chaque agglomération. Des bois d’eucalyptus grêles. De la canne et encore de la canne. Des peupliers. Les agglomérations ressemblent décidément à des morceaux de banlieues. La promotion touristique se fait au Portugal à partir de points précis et relativement peu nombreux. La seule partie vraiment ample du Portugal, celle qui en impose, est la vallée du Douro, une vallée par ailleurs superbement travaillée par l’homme pour y aménager de la vigne. Mais j’allais oublier certaines parties de l’Alentejo qui m’apparaissent comme une prolongation des paysages d’Espagne.

A propos de la lettre à Felice du 17 octobre 1912 dans laquelle Franz Kafka décrit la soirée du 13 août, lorsqu’il rencontre Felice Bauer pour la première fois. Il s’agit d’un de ces documents d’un réalisme “magique” qui « through their hectic meticulousness reveals the anxiety of an imagination which, more and more enclosed within itself, fears that it might in the end forfeit the real altogether if it does not intensely watch over its every detail. In such hypnotically realistic description there is no trace to be found of that composure of mind with witch Homer describes the shield of Achilles, knowing well that he can safely rely upon the solid reality of the shield as much as upon the appropriateness of his language to that reality ». Ce livre d’Erich Heller est riche en diagnostics dans ce genre qui aident à visiter l’univers de Franz Kafka d’un pas assuré (mais toujours discret), loin de ces commentateurs qui entassent les complications dans l’espoir de mieux approcher Franz Kafka (!?) mais aussi – et surtout – d’en remontrer à leurs lecteurs : faire compliqué pour paraître intelligent.

Arrivée à Tomar. Devant la gare, une vaste esplanade en travaux. On y aménage des aires de parking. Perdu dans ces travaux, un monument aux morts de la Grande Guerre, un soldat en bronze grandeur nature charge baïonnette au canon ; il est plutôt expressif, plus expressif que ceux du monument aux morts de la Grande Guerre de Coimbra où les quatre soldats qui flanquent le monument sont comme d’affreuses grosses quilles qui ne demandent qu’à être renversées. Au fond de cette esplanade, le Tribunal. Déjeuner dans un petit restaurant brésilien proche de la gare. Le plaisir de parler avec ces femmes brésiliennes, une langue claire, ouverte. Le portugais est une langue à la phonétique particulièrement délicate, c’est pourquoi il doit être parlé avec soin. Trop de Portugais parlent leur langue paresseusement, comme s’ils sortaient de leur lit et ne songeaient qu’à y retourner. J’en éprouve parfois même de la colère, une sourde colère. Cette langue ne m’enchante pas au quotidien, contrairement à d’autres langues. Mais lorsqu’elle est déclamée ou chantée, il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux. A ce propos, je me souviens d’une soirée avec poèmes déclamés en hommage à José (Zeca) Afonso et de chorales dans des églises du Portugal continental et insulaire. Je suis alors tombé amoureux de cette langue.

 

Tomar, la très élégante synagogue.

 

Tomar. Petit ville blanche et propre, très propre ; une petite ville à l’urbanisme bien organisé de long des berges du Rio Nabão. Un vent frais souffle dans les rues, ce vent frais qui en été est bien ce que le Portugal offre de plus agréable. Je poursuis ma lecture d’Erich Heller à la terrasse d’un café installée sur un large trottoir ombragé fait de pavés clairs dans lesquels s’inscrivent des croix d’Avis en pavés noirs. La lumière ne cesse de jouer sur les pages du livre et du carnet. Et tandis que je lis et griffonne des notes, je suis pris d’un léger vertige, ce vertige propre au voyage et qui est probablement son moment le plus intense ; il suffit à lui donner tout son sens avec cette perte momentanée de repère qui fait basculer le voyageur dans un autre temps, dans un autre lieu, un vertige spatio-temporel qui, ici, à Tomar, me replace en Grèce, un été à Ghytion, au sud du Péloponnèse, dans une rue de Ghytion. Pourquoi Ghytion ? Probablement une conjonction d’éléments : une qualité de la lumière, les façades blanches, un rapport précis entre la largeur de la rue et la hauteur des constructions qui la bordent, et autres éléments que je ne parviens à déterminer. Malheureusement, quelqu’un parle et les sonorités du portugais écourtent ce vertige, ce qui m’irrite.

Constat d’Erich Heller à propos de la relation Franz Kafka – Felice Bauer : « Everything he does comes to the same: it perfectly succeeds as literature, and perfectly fails in coming to grips with the real situation ». Peu de commentateurs de l’œuvre de Franz Kafka ont tenu des propos aussi clairs et nets, je le dis et le redis. Il y a ce moment particulier dans la relation de Franz Kafka – Felice Bauer, lorsqu’au cours de l’été 1916 Felice, à Berlin, s’occupe de Juifs réfugiés de guerre, en particulier des enfants. Franz s’investit pleinement dans les questions pédagogiques qu’elle doit affronter ; il l’encourage, la conseille et cet engagement l’apaise ; mais l’accalmie sera de courte durée.

Visite de la synagogue de Tomar (la plus ancienne synagogue du Portugal), construite vers le milieu du XVe siècle sur ordre de D. Henrique o Navegador, en reconnaissance de l’aide apportée par la communauté juive dans le financement des Découvertes. Fermée en 1496, suite à l’expulsion des Juifs du Portugal, elle va connaître diverses fonctions avant d’être classée Monumento Nacional en 1921. En 1923, Samuel Schwarz, un Juif polonais, en fait l’achat, la restaure et la lègue à l’État portugais en 1939 à la condition qu’y soit installé le Museu Luso-Hebraico de Abraão Zacuto. En 1985, des fouilles archéologiques mettent à jour un mikvé (toujours visible). L’intérieur est d’une grande élégance avec ces quatre colonnes qui symbolisent les quatre Matriarches : Sarah, Rachel, Rebecca et Léa. Les douze arcs qu’elles soutiennent symbolisent les douze tribus d’Israël. Aux quatre coins, de discrets renfoncements destinés à amplifier le son de la voix. Dans le Museu Luso-Hebraico de Abraão Zacuto, une importante collection lapidaire dont les éléments proviennent de divers endroits du Portugal.

Ci-joint, une visite de cette très belle synagogue magnifiquement restaurée :

https://www.youtube.com/watch?v=9R4jUBdINuM

La ville de Tomar (env. 40 000 habitants) s’est organisée le long du Rio Nabão. Il y a les ponts, il y a aussi les passerelles qui conduisent à l’île de Mouchão, un parc verdoyant ; il y a ces installations hydro-électriques, aujourd’hui fermées et qui vont être peu à peu transformées en musées, entre le Ponte Velha et le Ponte Nova ; il y a cette dénivellation aménagée dans le cours d’eau, à côté des installations sportives ; bref, le Rio Nabão contribue pour beaucoup au caractère et à l’agrément de cette petite ville.

C’est à Tomar qu’à lieu l’une des plus belles fêtes traditionnelles du Portugal, la Festa dos Tabuleiros ou Festa do Espírito Santo. Ci-joint, une vidéo montre cette fête et la structure des Tabuleiros, une fête qui se célèbre tous les quatre ans, début juillet :

https://www.centerofportugal.com/es/event/fiesta-de-los-tableros-tomar/

 

28 août. Visite du Convento do Cristo installé dans l’enceinte fortifiée du château, sur une hauteur boisée qui borde la vieille ville. L’origine de ce château est intimement liée à la formation du royaume du Portugal et à la présence des Templiers dans la péninsule ibérique, alors en grande partie occupée par les Musulmans. Les Templiers arrivent au Portugal en 1128. En 1159, ils reçoivent de D. Afonso Henriques, en remerciement de leur participation à la prise de Santarém et de Lisboa (1147), un vaste territoire situé à mi-distance entre Coimbra et Santarém, le Termo de Ceras. Dans ce territoire, ils fondent le Castelo et la Vila de Tomar. Les persécutions dont ils sont victimes (persécutions ordonnées par le roi de France Philippe IV à partir de 1307, avec extinction de l’ordre ordonnée par le pape Clément V en 1312 et mort sur le bûcher du dernier maître de l’ordre, Jacques de Molay, en 1314) vont être contournées par le roi du Portugal, D. Dinis, qui maintient leur organisation et leurs biens dans son royaume en se contentant de modifier leur dénomination : Ordem do Templo devient Ordem do Cristo. Rappelons que ce pape avait ordonné que tous les biens des Templiers et dans toute la chrétienté passent à l’ordre des Hospitaliers (également connu sous le nom d’ordre de Saint-Jean de Jérusalem). Où l’on trouve la finesse diplomatique portugaise à l’œuvre et dès les débuts du royaume du Portugal. Je le redis, et ainsi que je l’ai signalé dans un article sur ce blog intitulé « Pedro Teotónio Pereira, ambassadeur chez Franco », s’il est un domaine où le Portugal sait faire preuve de génie c’est bien dans ce qui touche à la diplomatie.

 

Tomar, vue générale avec, au premier plan, le Rio Nabão et, au loin, sur la hauteur, le Convento do Cristo.

 

Un mot encore au sujet de la manœuvre de D. Dinis. Afin de contourner les exigences du pape Clément V, il annexe provisoirement à la Couronne les biens des Templiers et commence des tractations avec ce pape afin de mettre sur pied un nouvel ordre religieux en allégeant l’urgente nécessité pour le Portugal de s’adjoindre une organisation puissante et disciplinée face aux Musulmans. Après quatre années de négociations, D. Dinis est autorisé à fonder un ordre religieux et en 1319, par bulle papale (Jean XXII est alors pape), est institué l’Ordo Militae Jesu Christi (ou Ordem Militar de Nosso Senhor Jesus Cristo) dans lequel D. Dinis s’empresse d’incorporer les membres, les biens et les privilèges de l’ordre des Templiers. Je passe sur les détails. Simplement, il est intéressant d’observer que l’uniforme reste le même (blanc avec croix rouge) et que la croix de la Ordem do Templo n’est que peu modifiée pour donner la croix de la Ordem do Cristo. Ce nouvel ordre suit lui aussi la règle cistercienne et l’abbé d’Alcobaça reste son guide spirituel et visiteur. En 1357, le quartier général de la Ordem do Cristo est installé dans le château de Tomar où était installé celui de la Ordem do Templo. Il ne le quittera plus.

Le Convento de Cristo, un vaste ensemble de constructions qui vont du XIIe siècle (les premiers travaux remontent à 1160) au XVIIIe siècle. C’est bien un compêndio de arte, e compêndio de história puisqu’en plus d’une succession de styles, on trouve la marque de Dom Gualdim Pais (le Templier fondateur de la ville de Tomar), de l’Infante Dom Henrique, Dom Manuel I, Dom João III et Felipe II devenu également roi du Portugal.

L’élément le plus reproduit de ce vaste ensemble est assurément la fenêtre de la façade occidentale de l’église manuéline du Convento de Cristo. Je la détaille me dis qu’elle ne déparerait pas dans le Palais Idéal du Facteur Cheval, et que ce Palais Idéal ne déparerait pas à Angkor Vat.

Olivier Ypsilantis

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Quelques jours à Coimbra et Tomar (Portugal) – 1/2

 

25 août 2020. Lisboa-Coimbra en train. Je relis « Kafka » d’Erich Heller tout en regardant le paysage à intervalles réguliers. Je m’attarde sur la partie qu’il consacre aux lettres de Franz Kafka à Felice, « Marriage or Litterature: Letters to Felice ». Franz Kafka ou « the demon of ambivalence », une ambivalence qui se retrouve dans son rapport avec l’ensemble de son œuvre et le souhait qu’il avait exprimé à son ami Max Brod, détruire son œuvre mais : « “When you wanted me to burn your manuscripts, you wanted at the same time that I should publish them” is what Maw Brod might have said », et c’est ce que j’ai très tôt pressenti chez Franz Kafka, un balancement fascinant, the demon of ambivalence. J’ai donc éprouvé un grand plaisir à lire une affirmation si nettement exprimée, car les exégèses de Franz Kafka se plaisent à tergiverser – il est possible que le sujet les y encourage… –, c’est même à qui tergiversera le plus… « The demon of ambivalence » et « this agonizingly protracted debate with himself and the poor victim of what sometimes he believed was his love » se sont montrés particulièrement actifs dans sa relation avec Felice Bauer mais aussi avec une autre femme, fort différente par l’énergie, la sexualité et l’intelligence littéraire, Milena Jesenská. Ce n’est qu’au cours de la dernière année de sa vie que ce démon semble relâcher son étreinte, avec Dora Diamant. La lecture des lettres de cette période malgré les terribles difficultés matérielles et un état de santé désastreux est étrangement réconfortante. Franz Kafka semble avoir atténué les tensions entre son monde et le monde extérieur.

 

La gare Santa Apolónia, Lisbonne, au premier plan, le grand bâtiment bleu pâle.

 

Mais je reprends le début de ce modeste voyage qui commence à la gare Santa Apolónia, la gare bleue, la plus sympathique des gares de Lisbonne. Les trains vers le nord. Comboios de Portugal et le logotype formé d’une ligne continue à partir des lettres C et P. L’estuaire du Tejo. Le pont Vasco de Gama. Estação de Oriente et les structures arachnéennes de Santiago Calatrava. J’ouvre le livre d’Erich Heller. Franz Kafka, une perpétuelle oscillation : « Hence he wavered often with such vehemence and intensity that from a distance his oscillations looked like firmness » : on ne saurait mieux dire. Franz Kafka et Hamlet.

Contrairement à l’Espagne, le Portugal distille un léger ennui qui recouvre tout. On peut toutefois s’en servir comme d’un stimulant, d’autant plus qu’il est léger, nullement écrasant. J’éprouve depuis quelque temps cette saudade mais probablement imparfaitement. Les Portugais en éprouvent la douceur et le confort tandis que je me précipite dans une activité pour lui échapper avant d’y revenir et ainsi de suite.

Le paysage portugais est généralement confiné ; le paysage espagnol est généralement ouvert, et par ses dimensions il semble oublier l’homme à moins que ce dernier ne cherche à se dire sur un mode épique.

Santarém, la gare blanche et ses panneaux d’azulejos qui dépeignent les environs dont ce pont sur le Tejo à la structure métallique, un dense réseau de fins entrecroisements, le Ponte D. Luís. Les berges sablonneuses et claires. Des champs de maïs, de la canne, beaucoup de canne, bosquets ou alignements, des peupliers. Tout indique que l’eau ne manque pas. Le train longe la vallée du Tejo. Entroncamento, un nœud ferroviaire comme le sous-entend ce nom même.  Deux lignes de chemin de fer s’y rejoignent : la ligne du Nord (Lisbonne-Porto) et la ligne de Beira Baixa (Entroncamento-Corvilhã-Espagne). Dans les agglomérations que j’observe du train, presque toutes les toitures sont en tuile mécanique, ce qui ajoute au côté banlieusard de la construction. De fait, j’ai l’impression que des morceaux de banlieues ont été jetées ici et là, dans un paysage sans caractère.

Il y a de la sainteté chez Franz Kafka. Franz Kafka, un saint mais un « pecular saint ». « Only if his writing goes well, has he the strength to live: this he tells her again and again; and as early as 1 November 1912 he confesses that, had he met her “during a barren period”, he would never has been courageous enough to approach her. But if there is, for once, such rare abundance of productive energy, he must not waste it upon “living”. For when he is deserted by his art, he feels forsaken by God and cannot live up to the demands of any human relationship. It is a truly vicious circle ». De toutes les nombreuses analyses que j’ai lues sur Franz Kafka, celle d’Erich Heller est la plus directe. Jamais il ne cherche à embobiner le lecteur et à faire compliqué pour mieux paraître perspicace. Erich Heller relève les géométries que dessine la pensée de Franz Kafka, il le fait d’un trait ferme, sans reprises, sans fioritures (ou complications). Le lecteur lui en est reconnaissant.

 

Coimbra, une partie de cette université, l’une des plus anciennes d’Europe.

 

Arrivée à Coimbra. Notre chambre est située dans la partie la plus haute de la vieille ville, juste à côté du Museu Nacional Machado de Castro. Elle donne sur une petite cour pavée le long de laquelle court une treille. J’observe les voyageurs. Ils promènent leurs appareils, iPhone, Smartphone, etc., ou, plus exactement, leurs appareils les promènent. Ils passent plus de temps le regard fixé sur ce tout petit écran que sur ce qui les entoure. Cette technologie décourage le voyage. Presque plus personne ne voyage, presque tout le monde se déplace. C’est la rançon de la démocratisation ou, plus exactement, de la massification.

L’admiration de Franz Kafka pour Gustave Flaubert. Écrire un article sur les admirations de Franz Kafka.

L’heure est proche où celui qui écrit à la main sera regardé comme aussi excentrique que celui qui se promène en chapeau melon, ou haut-de-forme, et qui consulte une montre gousset.

Visite de la cathédrale (Sé) de Coimbra. La talha dourada, un art dans lequel les artisans portugais ont acquis un savoir-faire inégalé. Il atteint ici des proportions colossales. On en vient même à craindre d’être submergé par ce bouillonnement doré. En contraste, l’austérité des voûtes à caissons, en plein cintre. Mais surtout, il y a dans les chapelles latérales de merveilleuses surfaces d’azulejos, comme des tapis orientaux. Ces surfaces sont restées mes plus beaux souvenirs – et les plus précis – de mon dernier passage dans cette ville, il y plus de trente ans.

Marche dans le Jardín Botánico, créé à l’initiative du Marqués de Pombal en 1772, un jardin qui mériterait d’être mieux entretenu.

Coimbra s’est-il embelli dans mon souvenir ? Je ne sais. Mais je constate que la ville est pleine d’horreurs architecturales, que les énormes bâtiments style Estado Novo qui constituent le gros des bâtiments universitaires sont affreux, gris, sinistres. Ils m’évoquent l’Union soviétique stalinienne. Je choisis donc de me concentrer sur quelques détails afin d’éviter ces panoramas médiocres.

 

26 août. Ciel gris, un ciel d’hiver presque, ce qui n’est en rien désagréable. Ici comme à Lisbonne, et presque partout au Portugal, une construction charmante jouxte une horreur, généralement années 1970-1980.

Museu Nacional Machado de Castro. Un magnifique chapiteau travaillé au trépan dans le style byzantin. Influence suève-visigothe et islamique – art mozarabe péninsulaire (VIIIe – XIe siècle). Le plus beau de ce musée, des chapiteaux romans. L’église de S. João, la coupe stratigraphique qui montre notamment les fondations sur lesquelles reposaient les deux énormes colonnes. Le cloître de S. João de Almedina. L’œuvre de Mestre Pero (XIVe siècle) à Coimbra et ses Vierges de transition, entre roman et gothique, leurs touchantes maladresses. Un Christ en croix, XIVe siècle, du monastère de Santa Cruz, connu comme « Cristo Negro » ; sa stupéfiante puissance expressive avec ce rictus (dents supérieures apparentes) qui annonce la mort. De ce vaste musée, je retiens d’abord l’extraordinaire savoir-faire des orfèvres portugais (ourivesaria) mais leur faiblesse (leur mollesse même) en tant que sculpteurs et peintres, ce qu’explique à mon sens le manque dessin probablement dû à l’éloignement du centre flamand. La peinture flamande, une peinture si dessinée… Les Portugais ont été plus artisans qu’artistes. Ainsi, dans les églises, admire-t-on volontiers le travail de talha dourada, un travail censé mettre en valeur une peinture ou une sculpture mais presque toujours de (très) faible qualité. Et je reviens à l’art roman exposé dans la première section de ce musée, avec ces linteaux, ces chapiteaux, ces bas-reliefs et ces sculptures en ronde-bosse. Tout ce qui suit et qui y est exposé me semble n’être qu’un affadissement progressif de la ligne et de la forme. Je donnerais tout ce qu’il contient pour un simple chapiteau roman qui y est exposé.

 

Vue partielle du Museu Nacional Machado de Castro

 

Marche le long du Rio Mondego. Des berges agréablement aménagées desquelles on a une excellente vue d’ensemble sur cette ville à l’histoire prestigieuse. Elle m’apparaît néanmoins plutôt médiocre, un promontoire peu marqué avec un désordre de constructions. Curieux, j’avais le souvenir d’une ville qui ne manquait pas d’allure. Ma mémoire m’aurait-elle joué des tours ? Il est certain que l’on a beaucoup construit autour, des constructions médiocres, et que l’encombrement a partout gagné.

Quelques notes historiques. En 1064, Coimbra devient la ville la plus importante de la ligne de défense de Mondego. En 1111, le comte D. Henrique et D. Teresa font de Coimbra leur résidence. C’est à Coimbra que naît celui qui deviendra le premier roi du Portugal, D. Afonso Henriques, et qui transfèrera la capitale du Condado Portucalense de Guimarães à Coimbra, une décision de la plus haute importance pour l’indépendance et la fondation du Royaume du Portugal en 1143. Coimbra est la ville emblématique de la reconquête chrétienne, sa capitale. Autres villes liées à cette reconquête, Tomar, Alcobaça puis Batalha. L’installation définitive de la Universidad  de Coimbra dans l’ancien Paço Real augmentera l’importance de la ville avec la formation de l’élite intellectuelle portugaise à partir du XIIe siècle, dans ce qui était alors le Mosteiro de Santa Cruz.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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