La Casa de Óscar, Alfambra (Teruel).

 

Début septembre 2007. Vers l’Andalousie. Nous faisons halte sur le chemin du retour, en Aragon, à vingt-cinq kilomètres au nord de Teruel, dans un village, Alfambra, où nous trouvons une avenante pension : La Casa de Óscar. Un couple, la cinquantaine, nous accueille, souriant, Jesús et Maribel. Ils nous font visiter leur pension. Propreté, volumes spacieux, sobriété, lumière, murs blancs et carrelage en terre cuite, tout ce que nous recherchons.

Jesús et Maribel (en Espagne on s’appelle sans tarder par son prénom avec tutoiement) nous invitent au salon pour un café. Je leur pose des questions sur ce village que je n’ai vu qu’à la lumière de quelques réverbères mais dont je connais le nom par la Guerre Civile puisque qu’une bataille d’envergure s’y déroula.

La bataille d’Alfambra (du 5 au 8 février 1938) s’inscrit dans la bataille de Teruel, ville reprise par les troupes républicaines le 7 janvier 1938, des troupes qui ce faisant s’étaient épuisées et devaient sans cesse repousser des contre-attaques. Le froid était terrible en cet hiver 1937-1938 et lorsque l’historien Vicente Aupí choisit d’intituler l’un de ses livres « El General Invierno – El impacto de los crudos temporales de frío y nieve de 1937-38 en el episodio central de la Guerra Civil Española », il ne cherche pas le sensationnel. Les troupes nationalistes ne tardèrent pas à lancer une contre-attaque au nord de Teruel, vers des hauteurs qui dominent la vallée du río Alfambra. Le 17 janvier, elles percèrent les lignes républicaines et menacèrent de couper la route conduisant à Alcañiz. Elles furent toutefois contenues. Ce même jour, le commandement nationaliste planifia une attaque dans le bassin (cuenca) du río Alfama afin d’encercler Teruel par le nord.

Dans cette confortable maison, j’écoute cet homme et interroge la mémoire des lieux, en me répétant qu’ils n’en ont décidément pas, que leur mémoire est en nous et nulle part ailleurs, en nous et dans des documents qui attendent un regard. Pourtant, en m’approchant d’Alfambra, les phares de la voiture avaient balayé la façade d’une gare abandonnée, avec des impacts de balles, une gare années 1920, probablement édifiée sous Miguel Primo de Rivera, dictateur de 1923 à 1930.

 

La Casa de Óscar, Alfambra.

 

Mon hôte poursuit. Les Nationalistes alignent environ cent mille hommes (dont le très redouté Cuerpo de Ejército Marroquí) soutenus par des centaines de pièces d’artillerie de différents calibres et des dizaines d’avions parmi lesquels des Junkers Ju-87 (les Stukas) de la Légion Condor. La disproportion des forces en présence est considérable. Le 8 février, la bataille d’Alfama est terminée. Les Républicains ont eu quinze mille tués et blessés, sept mille prisonniers, ils ont perdu une grande quantité d’armes, plus de mille kilomètres carrés de territoire, tandis que leur ennemi n’est qu’égratigné, un ennemi qui va préparer la reprise de Teruel.

Tandis qu’il m’évoque cette bataille (en apportant quelques précisions à l’aide de documents), sur la table basse, devant moi, un fascicule attire mon regard : « El Léxico de Alfambra ». Il en est l’auteur : Jesús Abril Escusa. Je l’interroge. Il me répond.

« Les mots que j’ai relevés dans ce document sont issus de l’aragonais, une langue dialectale qui s’est formée vers les VIIème – VIIIème siècles pour se constituer pleinement vers le XIIIème siècle avant de commencer à décliner au début du XVème siècle, avec la poussée du castillan activée par l’union des couronnes de Castille et d’Aragon, suite au mariage des Rois catholiques, Fernando et Isabel. Ce lexique relève des traces de cette langue dialectale, à Alfama (il me faudra le compléter, c’est pourquoi je fais appel à toutes les mémoires) et quelques villages des environs. On y trouve des intonations, des mots et des expressions, ainsi que des dichos populares (des dictons). Dans ce lexique, de l’aragonais mais aussi de l’aragonais castillanisé (aragonés castellanizado), sans oublier ces mots castillans qui en aragonais changent de sens. Le nom de ce village dérive de al-hambra (la rouge), un nom approprié. En vous levant demain vous verrez comme nos terres sont rouges. La plupart des mots de ce lexique ne sont plus employés et ceux qui le sont encore disparaîtront probablement avec ma génération. Rien de grave, les générations à venir élaboreront d’autres mots et c’est bien ainsi. Après tout, le nom d’un outil qui n’est plus utilisé finit par être oublié. Pourquoi s’encombrer la tête de noms de choses qui ne servent plus. Mais il faut en garder la trace quelque part pour les faire revivre de temps à autre, par le regard et la voix. J’ai donc réalisé un travail modeste et qui demande à être amplifié – j’insiste ! – et, j’ose l’espérer, utile. De fait, c’est un travail collectif : des parents et des amis m’ont aidé, sans oublier la Escuela de Adultos. »

 

La Rambla de Barrachina dans la province de Teruel.

 

Je feuillette le document qu’il vient de nous dédicacer. Mon fils David, trois ans, s’est emparé d’une petite maison-jouet en tissu placée sur le manteau de la cheminée, dans un coin du salon. Je veux la remettre à sa place de peur qu’il ne l’abîme. La mère me rassure : « C’est la maison d’Oscar ! Il peut jouer avec ! ». La maison d’Oscar, La Casa de Óscar, le nom de l’auberge où nous nous trouvons. Je regarde la mère ; elle a prononcé La Casa de Óscar sur un ton qui m’intrigue, m’inquiète même, et je lui demande qui est Óscar. « Notre fils, tué dans l’attentat d’Atocha, le 11 mars 2004, dans le train 17305, à 7h39 précisément, à la hauteur de la Calle Téllez, dans Madrid ». Je les regarde, incapable de comprendre leur calme, leur contenance. Je ne dis pas un mot. C’est à eux de parler.

Le père : « Il avait dix-neuf ans et vivait à Coslada (dans les envions de Madrid, à l’est, près de l’aéroport de Madrid-Barajas) où faisait des études à l’I.N.E.F. (Facultad de Ciencias de la Actividad Física y del Deporte). Il vivait là avec nous et sa sœur Beatriz. Sa fiancée, Jana, dix-huit ans, faisait les mêmes études. Elle était à côté de lui au moment de l’explosion, dans le wagon. Elle est en vie. Elle a été blessée mais pas trop gravement ; enfin elle est entière, comment dire ? » Et il me montre les portraits de ses deux enfants placés en regard au début du livre. « Santa Beatriz et Santo Simplicio sont les saints-patrons d’Alfambra, d’où le prénom de notre fille. Il faudra que vous veniez ; nous les célébrons au début du mois de juillet et ce sont les principales fêtes du village. »

Après un silence durant lequel nous regardons David retourner en tous sens La Casa de Óscar, le père reprend : « Nous avons acquis cette maison des années avant la mort de notre fils, avec l’intention de l’arranger petit à petit pour venir y passer les vacances. Après le 11-M, nous avons décidé de faire vivre cette maison sans tarder, d’y faire vivre notre fils en y accueillant des hôtes qui repartiraient avec le souvenir de notre fils, Óscar. En à peine plus d’un an, et avec l’aide d’amis, La Casa de Óscar était prête à recevoir. Dans le salon où nous sommes, et que nous avons baptisé Monte Gaudio, nous aimons parler, prendre un verre ou manger avec ceux qui passent ici. Voilà, cette maison est celle de notre fils, c’est aussi lui qui vous reçoit. Et accueillir nous aide ». Je ne dis rien et leur adresse un sourire.

 

Óscar Abril Alegre, au fond et au centre, un verre à la main. Sa fiancée est devant lui.

 

Le lendemain, marche dans ce village d’à peine six cents habitants qui est adossé à des hauteurs d’un ocre ardemment rouge, des argiles du Miocène, avec ici et là des dénivelés verticaux, nombreux dans les environs de Teruel. Au pied d’Alfambra, dans cette cuenca qui vit les combats de février 1938, une vaste étendue de verts presque fluorescents, insolents, la vega d’Alfambra.

 

Olivier Ypsilantis

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Otto Weininger, une bien étrange figure de la littérature.

 

En Header, la façade de l’immeuble (Schwarzspanierstrasse, 15, à Vienne) où Otto Weininger s’est suicidé le 4 octobre 1903. Ludwig van Beethoven avait vécu à cette adresse.

 

So also in the case of the woman; it is easier for her defenders to point to the infrequency of her commission of serious crimes to prove her intrinsic morality. There is no female devil, and no female angel; only love, with its blind aversion from actuality, sees in woman a heavenly nature, and only hate sees in her a prodigy of wickedness. Greatness is absent from the nature of the woman and the Jew, the greatness of morality, or the greatness of evil. In the Aryan man, the good and bad principles of Kant’s religious philosophy are ever present, ever in strife. In the Jew and the woman, good and evil are not distinct from one another. Otto Weininger (Sex & Character, chapitre XIII : “Judaism”)

 

Otto Weininger (1880-1903)

 

La considération ci-dessus n’engage que l’auteur. Je l’ai choisie parmi les centaines d’autres contenues dans ce livre parce que le lien qu’Otto Weininger établit entre la Femme et le Juif, l’une des caractéristiques de l’univers mental de ce Viennois, y est bien visible.

Otto Weininger (1880-1903), un Viennois en colère face à la décadence de son pays, l’Autriche-Hongrie. Son livre le plus célèbre, « Sexe et Caractère » (Geschlecht und Charakter). Ce livre est curieusement déchargeable à partir d’Internet et dans son intégralité. Curieux, les écrits à caractère antisémite sont d’un accès particulièrement facile. J’en ai fait un tirage papier (PDF) pour l’étudier, soit plus de deux cents pages. Il s’agit de l’édition anglaise : « Sex & Character », Authorised Translation from the sixth German edition. (London: William Heinemann. New York: G.P. Putnam’s Sons 1906).

La somme des écrits sur cet homme qui s’est suicidé à vingt-trois ans est considérable. Nombre d’entre eux (pour ne pas dire presque tous) suscitent du sensationnalisme et d’abord parce qu’un Juif antisémite ne peut qu’attirer les foules, des poissardes aux penseurs les plus distingués, autant de mouches qui bourdonnent autour du phénomène, parmi lesquelles, il fallait s’y attendre, Alain Soral auquel je reviendrai en fin d’article, Alain Soral qui lorsqu’il évoque Otto Weininger est au bord de l’orgasme ; et nous sommes invités à rejoindre cet émoi. Avec un peu de recul cette agitation se réduit à pas grand-chose.

L’un des écrits les plus sérieux (celui qui sait prendre une certaine distance, adopter une certaine froideur, plutôt que de commencer à brailler au génie sur tous les toits) concernant la question Otto Weininger est dans l’état actuel de mes connaissances l’essai de Jacques Le Rider, « Le cas Otto Weininger » sous-titré « Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme » (publié chez P.U.F. Perspectives Critiques). Et comment ne pas citer ce grand classique écrit par Theodor Lessing : « La Haine de soi : le refus d’être juif » (Der jüdische Selbsthaß) » où sont alignés six Juifs, grands représentants de cette haine ; parmi eux, Otto Weininger. Ci-joint, un article publié sur ce blog sous le titre « Theodor Lessing et la Haine de soi (Jüdisher Selbsthaß) » :

http://zakhor-online.com/?p=6640

Une inquiétude face à une certaine décadence taraude Otto Weininger et va structurer une pensée de type nationaliste, très courante alors, notamment chez les « nationalités » représentées dans l’Autriche-Hongrie. D’une manière générale, ne prêtons pas à ce mot le sens négatif que nous lui prêtons aujourd’hui, un mot qui résonne comme une condamnation. Dans l’Empire d’Autriche et à Vienne, on se définissait et, plus encore, on était défini par sa « nationalité ». Même les Juifs étaient regardés comme un groupe national. (A ce propos, évitons la fausse dénomination « Empire austro-hongrois » : il y avait l’Empire d’Autriche d’un côté, le Royaume de Hongrie de l’autre.). Mais Otto Weininger ne s’arrête pas à mi-chemin ; il va en quelque sorte se radicaliser en commençant par repousser l’esthétisme viennois dans toutes ses composantes. Theodor Herzl choisira lui aussi la voie nationale ; mais effrayé par l’antisémitisme grandissant, il choisira le sionisme.

 

« Geschlecht und Charakter, chez Wilhelm Braumüller, Wien/Leipzig, 1920

 

Otto Weininger aurait pu être utilisé par les doctrinaires du fascisme et du nazisme mais… il était juif. Dès 1936-37 son œuvre est retirée des lieux de lecture publique, puis elle finit par être totalement interdite par les nazis qui s’emploient à faire disparaître une bonne partie des archives en rapport avec ce Juif viennois dont les parents étaient originaires de Hongrie et de Moravie. Il est vrai que les nazis le citeront à l’occasion, histoire de lancer un Juif contre les Juifs, mais ils le feront à contrecœur : il ne fallait pas laisser croire qu’une « noble » pensée (une pensée antisémite) puisse se former dans un cerveau juif. Pour un nazi c’était à-n’y-plus-s’y-retrouver…

Otto Weininger est un impatient. Il veut franchir au triple galop les étapes qui conduisent à l’assimilation et renverser – voire fracasser – toutes les singularités qui pourraient l’empêcher d’être un Allemand à part entière, l’Allemagne étant supposée être l’antidote à la décadence austro-hongroise. La « viennitude » lui pèse. Il se convertit au luthérianisme qui vient appuyer son nationalisme allemand (bismarckien a-t-on dit) dans sa cavalcade vers l’assimilation.

Otto Weininger enfourche donc le destrier de l’assimilation et l’éperonne. Afin de mieux sauter les obstacles, de mieux brûler les étapes, il se saisit de… l’antisémitisme. Ainsi espère-t-il acquérir des quartiers de noblesse. D’autres Juifs se sont lancés dans cette cavalcade, mais probablement avec une conviction moindre, encore que… Pensons à certains écrits de Simone Weil et à « Sur la question juive » (Die Judenfrage) de Karl Marx. Il y en a d’autres. Lisez l’ouvrage de Theodor Lessing !

Dans un interview, Jacques Le Rider déclare : « Weininger développe une pensée proche de celle des nationalistes allemands : en finir avec cette chose bizarre, sénile, pourrie, qui s’appelle l’Autriche-Hongrie, pour créer une Allemagne régénérée où les germanophones se retrouveraient autour de grandes valeurs, celles du wagnérisme et de la philosophie idéaliste. C’est là le paradoxe d’Otto Weininger d’être profondément viennois dans ses inquiétudes et ses thèmes, et anti-viennois dans ses conclusions et son programme, puisque c’est une sorte de révolution réactionnaire qu’il propose. Il est un peu le bismarckien de la pensée. Il manifeste une indignation vertueuse face à l’esthétisme viennois ».

« Sexe et Caractère » est une synthèse des passions d’une génération, et c’est pourquoi ce livre est un document passionnant. Je l’ai lu avec détachement et j’y ai retrouvé nombre de traits de caractère d’une époque, notamment quant à la perception de la femme (par l’homme). J’ai souvent pensé à August Strindberg que j’ai beaucoup lu adolescent et dont « Le Père » (Fadren), vu au théâtre puis lu, m’avait marqué comme m’avait marqué « De Profundis » de Stanisław Przybyszewski, son chef-d’œuvre, comme me marquera « Sang réservé » (Wälsungenblut), une nouvelle de Thomas Mann écrite en 1921 sur le thème de l’inceste frère-sœur – Siegmund-Sieglind –, comme me marquera cette autre nouvelle, de Roger Martin du Gard, « Confidence africaine » (1931), sur le même thème mais au scénario et à l’ambiance bien différents.

 

Dagny Juel-Przybyszewska (1867-1901)

 

Il me semble qu’Otto Weininger peut être principalement lu de deux manières : avec un détachement, disons clinique, ou en entrant dans la danse si je puis dire, l’antiféminisme et plus encore l’antisémitisme étant de puissants activateurs. On a crié au génie – pourquoi pas ? Je comprends décidément de moins en moins ce que ce mot recouvre dans la tête de la plupart des gens. Je vais donc éviter ce superlatif en commençant par énoncer ce qui suit : Otto Weininger n’est pas un génie mais une curiosité, attirante pour certains, repoussante pour d’autres. On me rétorquera que le génie est d’abord une curiosité, une singularité (oddity). Certes. Mais je vais me répéter : Otto Weininger est un condensé des obsessions d’une génération en Europe, plutôt en Europe centrale et septentrionale. Les pays méridionaux semblent alors se préoccuper d’autres questions. Je vois d’abord son livre comme un compendium de ces obsessions, des obsessions qu’il concentre, densifie et exprime, qu’il classe aussi (entreprise taxinomique) et répertorie. Et le très beau verbe anglais me revient : to epitomize, plus suggestif que ses équivalents français. Otto Weininger est celui qui epitomize, et c’est peut-être d’abord en cela qu’il peut être considéré comme génial, froidement, sans approuver ce qu’il dit. Je ne suis pas Alain Soral, l’un de mes nombreux ennemis.

« Sexe et Caractère » est un condensé de la littérature antiféministe du XIXème siècle et du tout début du XXème siècle. C’est un document – un carrefour – à partir duquel suivre des axes de recherche. Otto Weininger a lu un nombre considérable d’écrits qui se retrouvent d’une manière ou d’une autre dans ce livre. Il s’est saoulé de lectures, d’idées. Il est mort jeune (vingt-trois ans) ; comment aurait-il évolué ? « Sexe et Caractère » condense tous les avatars de l’image de la femme (vue par les hommes) dans des cultures européennes et sur une période donnée. Cette image de la femme, il l’a traquée dans la littérature mais aussi dans la peinture et le cinéma. Ce livre a un mérite : dans son énergie, il pousse de côté, voire écrase, certaines images convenues sur lesquelles les bonnes sociétés d’alors prenaient leurs aises. Jacques Le Rider évoque « une sorte de fiction théorique, plus proche du théâtre ou du roman que de l’essai philosophique, à l’intérieur de laquelle surgissent des personnages de femmes ». De fait, il est particulièrement difficile de classer cet écrit dans un genre, et c’est aussi pourquoi il attire, séduit, enthousiasme, effraye, agace, etc., par le fond mais aussi par la forme, le contenu mais aussi le contenant. Ce livre n’a pas été élaboré par un chercheur mais par un esprit curieux, avide, poussé par certaines préoccupations dominantes nourries par l’esprit du temps, par une ambiance donnée. L’aire que parcourt Otto Weininger est vaste puisqu’il fait également sa cueillette du côté des sciences, de la psychologie en particulier. Otto Weininger connaissait Sigmund Freud qu’il avait lu mais aussi rencontré, Sigmund Freud qui se montrera embarrassé par cet individu. Mais je n’entrerai pas dans l’histoire de cette relation qui a fait couler tant d’encre et dans laquelle je me perds, à dire vrai.

 

Edvard Munch (1863-1944), « The Brooch – Eva Mudocci » (1903), lithographie.

 

Jacques Le Rider pose une question simple et essentielle que se pose tout lecteur de « Sexe et Caractère » : l’affrontement femme/homme est-il une composante anthropologique de l’espèce humaine ou bien est-il un phénomène de génération, un moment de l’histoire d’une société (des sociétés), circonscrit donc dans l’espace et dans le temps ? Il semblerait, toujours selon Jacques Le Rider, qu’Otto Weininger ait penché pour la seconde hypothèse. Selon lui, l’emblème de la décadence générale est intrinsèquement lié à celle du mâle, à la désagrégation du principe masculin. Il envisage la modernité comme crise de ce principe et de ses caractéristiques, une crise qui entraîne celle du principe féminin, de la féminité, soit un dérapage des vertus maternelles vers une androgynie de l’humanité. Que l’on déplore ou non cet état de choses n’entre pas dans le cadre du présent article ; on peut simplement constater la justesse de cette appréciation – et plus d’un siècle après sa formulation.

Une certaine angoisse est alors partagée par un nombre important d’écrivains, et pas des moindres, parmi lesquels D.H. Lawrence. Vous vous souvenez de « Lady Chatterley’s Lover » ? Ce qu’écrit Otto Weininger ne se limite pas à lui-même ; il est une sorte de réceptacle, c’est aussi pourquoi il doit être lu froidement, dans un premier temps. A chacun de faire ensuite part de ses réactions s’il le veut. Otto Weininger lance des coups de projecteurs extrêmement puissants sur tout un siècle, le XIXème, et sur le début du XXème siècle, des coups obliques, rétrospectifs mais aussi prospectifs, car certaines de ses interrogations au sujet des rapports femme-homme (principe féminin et principe masculin) restent d’actualité, sont même de plus en plus actuels.

Otto Weininger nous dit que le grand enjeu de la modernité, c’est l’enjeu féminin/masculin. Et j’y pense, cette grande confrontation entre l’Occident (désignation imprécise, j’en conviens) et l’Islam ne prendrait-elle pas appui précisément sur cet enjeu, avec l’Islam s’efforçant de replacer le mâle dans une situation explicitement dominante, ce qui suppose une attaque générale et multiforme contre la modernité ? L’une des principales préoccupations de l’islam est la femme. Il redoute que sa libération, au sens où nous l’entendons chez nous, ne vienne attaquer ses fondations et provoquer son effondrement. L’Islam peut-il vivre sans la soumission de la femme et sans dhimmis ? Mais je m’égare.

Otto Weininger, antiféminisme et… antisémitisme, l’un et l’autre fonctionnant en parallèle et s’activant. Juif assimilé et femme émancipée. Pour le Juif, vers 1900, le choix est l’assimilation ou le sionisme. Pour la femme, vers la même époque, le choix est le féminisme ou rester « femme » telle que la veut l’homme. Les femmes donc, toujours selon Otto Weininger, ont le choix – n’ont que le choix – entre l’assimilation à la « femme » (avec garantie de stabilité dans la complémentarité, deux moitiés réunies, platonisme retrouvé, etc.) et engagement dans une voie spécifiquement féminine (avec rupture, incertitude, recherche de la femme, etc.). Parvenu à ce point, Otto Weininger ne dit plus rien, il ne dit rien sur ce qu’est l’identité féminine, la femme. Après l’avoir en quelque sorte accompagnée, il la lâche. Jacques Le Rider déclare : « Et la grande cruauté d’Otto Weininger, c’est d’avoir dit aux femmes qu’elles avaient le choix entre devenir hommes ou se soumettre à la loi patriarcale ».

 

L’édition dans laquelle, adolescent, j’ai lu ce livre inquiétant.

 

Pour ceux qui veulent lire « Sex & Character », ci-joint une édition intégrale en ligne, mentionnée en début d’article, Authorised Translation from the sixth German edition :

http://brittlebooks.library.illinois.edu/brittlebooks_open/Books2009-06/weinot0001sexcha/weinot0001sexcha.pdf

De nombreux articles à caractère fortement polémique – voir sulfureux – sont consultables en ligne. Je ne les mettrai pas en lien afin de ne pas leur faire de publicité, à chacun de se débrouiller. Alain Soral qui allie le bavardage au manque de rigueur (l’un et l’autre vont ensemble) ne tarit pas d’éloge sur ce livre d’Otto Weininger et sur Otto Weininger qui « comme tous les Juifs géniaux est antisémite » (?!?!?!). Kontre Kulture, une maison fondée par lui, a réédité ce livre avec, en couverture, une sorte de tache de Rorschach me semble-t-il. Égalité et Réconciliation a consacré à cette parution un article dithyrambique dans le style soralien. L’Action Française quant à elle a publié un article au style autrement plus concis à partir duquel on peut espérer construire un dialogue (la référence à Kant) dans le calme : « Lire (ou relire) Otto Weininger » de Francis Venant :

http://www.actionfrancaise.net/craf/?LIRE-OU-RELIRE-OTTO-WEININGER-par

Ci-joint, un lien intitulé « Precious Pieces about Weininger » (Mostly gleaned from « Otto Weininger. Sex, Science and Self in Imperial Vienna », a Doctoral dissertation by Chandak Sengoopta, John Hopkins University, 1996 :

http://www.theabsolute.net/ottow/ottoinfo.html

Et les références du livre issu de cette thèse avec table des matières :

http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/O/bo3632338.html

Otto Weininger fait décidemment couler de l’encre, beaucoup d’encre. J’en prends note. Je me dis parfois que s’il avait vécu aujourd’hui, il n’éprouverait pas ce qu’il a éprouvé. Il a nous a posé des questions, il nous a soumis des inquiétudes. Je ne suis pas ici pour le traiter d’antiféministe, d’antisémite, car ce n’est pas ainsi que je ferai avancer le débat. Qu’il repose en paix et qu’il sache que le dilemme qu’il a posé a peut-être été résolu, en grande partie tout au moins, par l’État d’Israël – l’État juif –, par ces femmes qui tout en étant des épouses et des mères – et des mères juives ! – sont aussi des « hommes », portent les armes et sont à la pointe de tous les combats pour leur pays. On jugera que c’est là une manière un peu légère de quitter cet article, je ne le crois pas.

 

Edvard Munch (1863-1944), « The Sin » (1902), deux versions d’une lithographie.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Le fédéralisme espagnol. Le système de Fransesc Pi i Margall – 3/3

 

Le fédéralisme comme possibilité d’ordre, une option qui s’oppose aux préceptes marxistes qui militent en faveur d’un renforcement de l’autorité tout en espérant qu’avec le temps il sera favorable à… la liberté. « Si todo póder en sí tiránico, cuanto menos sea su fuerza, menos será su tiranía. El poder, hoy por hoy, debe estar reducido a su mínima expresión posible ». On voit que Francisco Pi y Margall ne vacille pas et reste implacablement fidèle à ses idées. Solution pour en finir avec la tyrannie : le fédéralisme, le fédéralisme qui se fait pièce maîtresse de la pensée de cet Espagnol qui s’efforce de concevoir ce qui pourrait le plus efficacement œuvrer à limiter le Pouvoir au nom de la Liberté, une notion qui le préoccupe autrement plus que celle d’Égalité, contrairement aux promoteurs du fédéralisme en Espagne.

Francisco Pi y Margall considère que l’État est une donnée et qu’il faut compter avec lui. Et puisqu’il n’est pas un adepte de la violence, de l’action directe, il choisit une voie latérale – une voie de traverse dirait-on – afin de le réduire, de le morceler, de le disperser. Pour ce faire, il juge que le fédéralisme est approprié, avec son système décentralisateur qui érige la province et la municipalité en entités politiques. Ses arguments tant historiques que sociologiques viennent appuyer a posteriori son option première conduite par une logique et une fidélité parfaite à cette logique.

Francisco Pi y Margall invite l’homme à accepter l’Histoire uniquement lorsqu’elle coïncide avec ses propres croyances. Autrement dit, il n’accorde pas une grande importance aux arguments qui prennent appui sur l’Histoire lorsqu’elle ne va pas dans le sens des changements qu’il propose (voir « La Reacción y la Revolución »). Par ailleurs, il rejette la dualité des Chambres, pourtant caractéristique des structures étatiques fédérales. Dans le premier écrit où il expose l’idée fédérale, il se dit pourtant partisan d’un Parlement à une Chambre. Pourquoi ? L’une des exigences du Parti démocrate de son temps est la suppression du Sénat, considéré comme un simple agrégat d’individus non représentatifs, fort éloignés des individuos soberanos. Il suit donc ses idées sans chercher à les justifier à grand renfort de références – de justifications – historiques.

 

Proudhon (1809-1865)

 

Francisco Pi y Margall conçoit l’organisation sociale comme une pluralité de groupes, lesquels « no engendran nunca un ser colectivo superior, sino en virtud de necesidades que son, en cierto modo, extrañas a la personalidad de ese ser colectivo ». Les sphères individuelles ne doivent donc en aucun cas, ni sous aucun prétexte, être assujetties à la sphère collective. Francisco Pi y Margall considère les groupes sociaux comme « organismos », comme « seres reales ». La structure fédérale est née de la nécessité de gérer une instance politique dont les compétences ne concernent que la gestion d’intérêts communs qu’ont des groupes souverains (soberanos) dotés d’un pouvoir d’auto-direction relatif à leurs intérêts privés. C’est donc à une véritable implosion du centralisme et de son pouvoir coercitif qu’invite Francisco Pi y Margall.

Dans « La Nacionalidades » (1876), il envisage la société comme une série de groupes, autonomes dans leur sphère interne et hétéronomes dans leur sphère externe, une structure imposée par des circonstances d’ordre économique : aucun groupe n’est globalement autosuffisant ; il leur faut donc envisager de se spécialiser et d’échanger produits et services, d’où la nécessité d’un arbitrage politique global. Francisco Pi y Margall n’ignore pas la doctrine aristotélicienne de la sociabilité naturelle de l’homme ; mais, selon lui, ce sont les urgences économiques qui déclenchent les mouvements entre groupes.

Le groupe social-politique de base est la ville (la ciudad) : « Un grupo de familias que acercó la necesidad y la comodidad del cambio ». Mais Francisco Pi y Margall s’empresse de distinguer famille et ville. La famille est une assemblée de personnes qui, hormis les parents, n’a pas atteint la plénitude (par inégalité entre les membres du groupe), contrairement à la ville qui est une association d’égaux : « asociación de personas que han llegado a la plenitud de su vida ; es una sociedad de iguales, obra de la voluntad ». Cette volonté de différencier famille et société se retrouve chez Proudhon qui dans « Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère » (1846) écrit : « C’est sur le modèle de la famille que toutes les sociétés antiques et féodales s’étaient organisées, et c’est précisément contre cette vieille constitution patriarcale que proteste et se révolte la démocratie moderne ».

La ville donc est constituée de familles qui se regroupent pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires afin de survivre. Ce regroupement a toutefois besoin d’une organisation qui veille à son bon fonctionnement – un État. Mais tout comme la famille, la ville éprouve ses limites et se trouve dans l’obligation d’échanger avec d’autres villes. La société politique se fait de plus en plus complexe, de plus en plus volumineuse, se fait « nación multiple » pour reprendre l’expression de Francisco Pi y Margall, une société appelée à croître indéfiniment jusqu’à englober l’humanité. Cette expansion est le fait d’un pacte entre groupes qui prétendent promouvoir les intérêts générés par ces alliances, d’où l’émergence de l’État. Il est toutefois (implicitement) demandé à celui-ci qu’il ne se substitue pas aux groupes qui ont été à son origine, d’où le système fédératif que Francisco Pi y Margall décrit comme « un sistema por el cual los diversos grupos humanos, sin perder su autonomía en lo que es peculiar y propio, se asocian y subordinan al conjunto de los de su especie para todos los fines que les son comunes ». Il n’ignore pas que ce schéma est édulcoré et que la violence a grandement participé à la formation des nations modernes. Il espère toutefois qu’il prévaudra.

La question sociale n’a cessé de le préoccuper, principalement dans les années 1857-1864, période qui correspond dans son itinéraire au passage de l’ultra-libéralisme à la défense ouverte de l’intervention de l’État dans la régulation de l’économie. Précisons que pour ce penseur politique, les questions sociales doivent suivre et non précéder les questions politiques. Marx pensait de même, et son socialisme n’avait rien à voir avec celui de Francisco Pi y Margall qui resta radicalement étranger à la notion de dictature du prolétariat. Son socialisme était proche de celui des socialistes individualistes ; plus que révolutionnaire, il se voulait réformiste.

Francisco Pi y Margall le fédéraliste insiste sur l’idée d’association. Elle revient à l’idée proudhonienne de dissolution de l’État (du politique donc) dans l’économique.

Entre 1859 et 1864, il s’efforce de rendre compatible les associations et l’État pour la constitution d’un nouvel ordre, l’association étant envisagée comme germe de ce monde social mais aussi politique à venir, avec transformation de l’État. L’association comme force productive capable de lier indéfectiblement bénéfices et salaires, avec organisation du crédit par l’État : « Asociación y crédito por el Estado (…), he aquí (…) nuestro lema y la parte más importante de nuestro programa ». Le fédéralisme ne se limite donc pas à la sphère politique, il pénètre aussi la sphère économique. Les unités fédérales sont structurées non seulement par les collectivités locales mais aussi par les groupes professionnels.

 

Caricature montrant Francisco Pi y Margall le fédéraliste découpant une carte d’Espagne.

 

Francisco Pi y Margall pose donc ce dogme : la « soberania del hombre », dogme qui conduit au fédéralisme et à la transformation de la structure économique par les associations, conçues comme compatibles avec l’ordre fédéral. L’autonomie ne doit pas être simple reconnaissance formelle comme elle l’est dans les démocraties classiques, elle doit être soutenue et confirmée par une transformation économique. Francisco Pi y Margall (et en ce sens il est socialiste) pense que cette transformation peut bénéficier de l’appui de l’État à la condition que celui-ci s’en tienne à des principes collectifs (comme l’organisation du crédit) et ne touche sous aucun prétexte à l’autonomie des individus, à la « soberania del hombre ».

Francisco Pi y Margall, un nom essentiel du fédéralisme espagnol. Il n’en est toutefois pas le fondateur stricto sensu. Le fédéralisme espagnol avait été dans l’air d’une époque, soit la phase de consolidation du régime libéral, avec ces groupes qui se définissaient comme Republicanos (phase progressiste, 1840-1843) ou simplement Democrátas (phase modérée, 1844-1854). Dans cette dernière période, on peut inclure des groupes représentant alors en Espagne le socialisme pré-marxiste. Les arguments avancés par ces groupes sont principalement les suivants : a) – Le caractère non-homogène de la Nation espagnole, considérant sa diversité tant historique que géographique. L’accent n’est guère mis sur la stratification sociale. b) – L’espíritu federalista qui s’est exprimé tout au long de la consolidation du Régime libéral et agissant par les Juntas Supremas. c) – La chute de la Monarchie et l’avènement de la République sont jugés n’être qu’un tour de passe-passe aussi longtemps que subsiste le centralisme. La structure fédérale des États-Unis d’Amérique, et dans une moindre mesure de la Suisse, fut un modèle pour les fédéralistes espagnols d’alors. L’influence de Tocqueville, de Proudhon mais aussi de Karl Krause (voir le krausismo), cette dernière véhiculée par les écrits de Heinrich Ahrens et qui eut une immense influence en Espagne et dans les pays d’Amérique latine.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Le fédéralisme espagnol. Le système de Fransesc Pi i Margall – 2/3

 

Francisco Pi y Margall s’élève contre les menaces philosophiques, religieuses et politiques qui tendent à écraser ou diluer l’homme dans la Totalité, et quelle qu’en soit la forme et le contenu.

Comme d’autres penseurs, Francisco Pi y Margall oscille entre le théisme et l’athéisme, comme Proudhon qui (entre un humanisme qui s’efforce de rétablir un Dieu détrôné et l’athéisme qui tourne le dos à la question) soutient un anti-théisme dont la vocation est de libérer l’humanité de l’aliénation religieuse. Dieu est converti en hypothèse, en instrument dialectique nécessaire, indispensable même.

Francisco Pi y Margall exalte l’homme en tant qu’individu tout en maintenant l’hypothèse de Dieu, non pas un Dieu personnel mais une sorte de « alma de la naturaleza ». Son panthéisme n’est pas celui de Hegel, il tend à éliminer l’aspect totalitaire (écrasant pourrait-on dire) de ce dernier en réconciliant le fini et l’infini, le particulier et le général. Insistons : cette tentative de conciliation est bien ce qui l’éloigne le plus de Hegel tout en le rapprochant de Proudhon. La dialectique de Hegel est moniste : les contraires affirmation-thèse, négation-antithèse se réconcilient dans la négation de la négation, la synthèse. Dans ce processus, chaque contraire se voit dépossédé de ce qui le rend incompatible au nom d’une harmonie supérieure. La dialectique de Proudhon est quant à elle antinomique : dans la synthèse opérée, les contraires restent ce qu’ils sont, intégralement. Et là se trouve la base ultime, la plus profonde du fédéralisme de Proudhon et ses disciples, Proudhon qui écrit : « L’antinomie ne se résout pas ; là est le vice fondamental de toute la philosophie hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se balancent, soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques, ce qui conduit au résultat cherché ».

Lorsque Francisco Pi y Margall rédige son premier écrit politique, en 1854, il pense que Proudhon reprend à son compte la trilogie hégélienne thèse-antithèse-synthèse et, de ce fait, il commence par se croire hégélien. Pourtant, dès ses débuts, le penseur espagnol, fort d’une terminologie hégélienne, tend déjà vers une synthèse proudhonienne. Ajoutons que Proudhon lui-même, à l’époque où il se jugeait hégélien, affirmait que la synthèse ne détruisait pas réellement mais formellement la thèse et l’antithèse. Francisco Pi y Margall a pleinement conscience de la valeur que Proudhon attribue aux deux principes éternellement antithétiques qui meuvent et organisent l’existant, des principes par ailleurs énoncés par Zarathoustra et Mani. A ce propos, ne pourrait-on pas supposer que Proudhon a indirectement éloigné Francisco Pi y Margall de l’Étatolâtrie de Hegel et de l’anthropothéisme de Lugwig Feuerbach ? Cet éloignement ne gomme pas pour autant la profonde influence initiale de ces deux penseurs allemands sur ce penseur espagnol.

Pour Francisco Pi y Margall, il ne s’agit pas de nier toute raison publique, universelle ; mais il reste que pour lui cette raison ne doit en aucun cas être la référence absolue en face de laquelle la raison individuelle est appelée à se courber et à se taire. Il écrit : « Pongo en la razón individual todo principio de ciencia y de certidumbre y la raíz de toda moral y de todo derecho : la supongo completamente autónoma ».

 

Ci-joint, un lien complet sur la sépulture de Francisco Pi y Margall à la forme très particulière :

http://cementeriosdemadrid.blogspot.com.es/2013/06/francisco-pi-y-margall.html

 

Confronté à Hegel, Francisco Pi y Margall peut être vu comme un humaniste, un homme soucieux d’équilibre, un Latin pourrait-on dire. Sa lutte pour l’autonomie et la liberté de l’individu, un être a priori raisonnable, ne signifie par pour lui qu’il doive vivre dans un superbe isolement. Raison publique et raison privée ont besoin l’une de l’autre pour être ce qu’elles sont. Par ailleurs, « lo que llamamos rázon pública no es sino la razón ajena en mayor o menor número de hombres ».

Pi y Margall c’est l’immanence contre la transcendance, le subjectivisme contre l’objectivisme, le subjectivisme qui se doit de définir l’aire éthico-juridique. La raison individuelle est capable de « conocerse a sí misma y deducir de este conocimiento las condiciones de su propia vida » ; et il ajoute : « Una ley no es más que un juicio, y si es o no este juicio injusto, sólo mi ley moral es capaz de decirlo. El derecho, por lo tanto (…), o no existe, o existe dentro de mí mismo ». Une fois encore cette suprématie accordée à l’individu en tant que tel ne l’est pas au nom d’une revendication échevelée et débraillée mais bien au nom de la singularité de l’individu constituant de l’humanité ; autrement dit : ma singularité n’est pas plus singulière que celle de n’importe quel homme. « Hay una sola regla para mi derecho, es la igualdad del derecho mismo. ¿Deseo en virtud de mi derecho algo que haya de ofender el de un tercero? Mi deseo es ilegetimo, y como tal irrealisable ». Dans son souci constant d’équilibre entre le collectif et l’individuel, Francisco Pi y Margall cherche aussi à se dégager de l’humanisme de Ludwig Feuerbach, d’où ses emportements, ses coups de gueule.

Sa distanciation envers un Dieu « objectif » et la religion qui le soutient, la place qu’il accorde à l’homme en tant qu’individu, socle de toute obligation éthico-juridique et de tout ordre socio-politique – sa Weltanschauung –, ne pouvaient que le conduire à l’anarchie, l’anarchie comme ordre idéal, avec au-dessus de tout cette notion de « hombre soberano ». Souveraineté de l’individu, soit l’autonomie de son intelligence, sa liberté, « mi soberania en ejercicio », une liberté qui pour être souveraine doit être absolue, une liberté au sens kantien du terme, soit la subordination de l’action à la raison. Mais à partir de là, comment concevoir une société et sa politique ?

Chaque individu se tient au centre d’une sphère de liberté inaliénable et imprescriptible, par « droit naturel » et non en vertu du bon vouloir de l’État, l’État dont la fonction doit être de protéger la liberté de l’individu (la liberté de tous) et de limiter cette liberté exclusivement dans l’intérêt de tous. D’où une position incommode pour un homme tel que Francisco Pi y Margall, avec cette l’idée de l’État comme « mal nécessaire », typique de la pensée libérale, une idée qui suppose la perte relative de liberté (de souveraineté) en échange d’une vie sociale organisée. Mais l’Histoire a montré et montre encore que l’État (le Pouvoir) ne s’en tient pas à ce minimum et tend à enserrer et étouffer toujours plus l’individu, sa souveraineté.

Dans la première moitié du XIXe siècle, l’idée d’une autorégulation de la société était dans l’air, en partie nourrie par le socialisme utopique. Cette idée avait beaucoup à voir avec le rationalisme du XVIIIe siècle et ses notions d’ordre naturel, de bonté naturelle de l’homme, d’homme raisonnable, etc. Bref, on en vint à penser que la relation gouvernement et ordre ne s’opérait pas dans une relation de cause (gouvernement) à effet (ordre) mais de genre (ordre) à espèce (gouvernement). Il s’agissait d’élaborer une vie sociale, une vie d’ordre, sans l’intervention d’un appareil coercitif. Cette idée développée par Proudhon fut reprise par Francisco Pi y Margall qui en vint lui aussi à inverser l’équation libérale : État = mal nécessaire en : État = mal inutile et à agir en conséquence sur le plan théorique, à passer des propositions du Libéralisme à l’Anarchisme.

Donc, Francisco Pi y Margall suit les postulats du Libéralisme dans la mesure où il conduit à l’Anarchisme ; mais il refuse, et catégoriquement, tout compromis ave l’Ordre étatique sous prétexte que l’État est un mal nécessaire. Il accepte le Libéralisme dans la mesure où il agit comme un puissant corrosif qui s’en prend à l’État. Francisco Pi y Margall est un penseur politique implacablement logique, honnête pourrait-on dire, car chez lui la logique et l’honnêteté intellectuelle se juxtaposent parfaitement. Sa logique s’appuie sur cette donnée : je suis absolument libre, radicalement libre (aussi longtemps que mes actes sont guidés par ma raison), en conséquence tout autre ordre est illégitime puisqu’il n’y a pas de raison supérieure à la mienne. « Si no hay (…) razón superior a la mía, ¿quién vale más que yo como hombre? » Il ne vacille pas après avoir posé le principe de la « soberanía del hombre ». Il écrit : « El hombre es soberano, he aquí mi principio ; el poder es la negación de su soberanía, he aquí mi justificación revolucionaria ; debo destruir este poder, he aquí mi objeto ». La société sans pouvoir, soit le but ultime de ses aspirations révolutionnaires. Le Pouvoir nous dit-il est la négation absolue du Droit. C’est la coercition contre la spontanéité et les relations contractuelles. A ce propos, je dois dire que ma sympathie pour l’Angleterre tient en partie à l’importance de ce type de relations, à la Common Law que je préfère décidément au foutoir idéologico-religieux de la Révolution française qui donna le plus étatiste des États. Elle est bien le creuset de tous les nationalismes et de toutes les idéologies, une folle machine à édicter des lois et à légiférer.

Francisco Pi y Margall condamne « ese poder realmente político que legisla y en nombre del orden se sobrepone al derecho ». Le Pouvoir qui légifère au nom de l’Ordre viole la personnalité de chacun, de tous donc, au nom de la société, au nom de lui-même, étant entendu que le Pouvoir ne se préoccupe jamais que de lui-même…

Francisco Pi y Margall était un homme discret, modeste, aimable et obstiné. Il suivait sa pensée avec une logique qui se confondait très exactement avec l’honnêteté comme je viens de l’écrire. Cette logique et cette honnêteté lui vaudront de nombreuses amitiés mais aussi de multiples tracasseries tout au long de sa vie : livres saisis, interdiction de publier, prison, exil, etc.

Dans un article sur ce blog, j’ai évoqué Victor Basch. Victor Basch écrit dans « L’individualisme anarchiste » : « On pourrait (…) soutenir que l’individualisme, poussé jusqu’à ses conséquences logiques extrêmes, n’admet aucune intervention de l’État ; et que la seule forme politique dans laquelle il puisse s’incarner est la libre association ». Victor Basch ajoute que l’anarchisme « n’est que l’individualisme libéral poussé jusqu’à ses extrêmes conséquences logiques ». On ne saurait mieux dire : le mot logique est celui qui s’est imposé à moi lorsque j’ai commencé à lire Francisco Pi y Margall, je me répète, je le sais. Précisons en passant que la République ne trouve pas plus grâce à ses yeux que la Monarchie ; la République est elle aussi Pouvoir et Tyrannie ; et si le contrat social qu’il envisage venait à se réaliser, il ne resterait vraiment rien de la République et autres ordres coercitifs.

Francisco Pi y Margall dénonce et refuse. Mais que propose-t-il ? Car enfin, ce dont il souhaite la disparition doit être remplacé par un autre ordre afin de régler les rapports sociaux et empêcher le chaos – l’anarchie dans le sens dévoyé et commun du mot) –, un ordre qui protège la « soberanía del hombre ». « Entre soberanos no caben más que pactos. El contrato y no la sobranía del pueblo debe ser la base de nuestras sociedades ». Contrat donc, contrat social auquel se doivent de participer tous les citoyens, sous peine de retomber sous le joug de la tyrannie. La société telle que l’espère Francisco Pi y Margall ne peut advenir qu’en vertu de mon consentement, autrement dit du consentement de tous, sans exception. L’ordre (social) par le contrat. L’idée de Pouvoir remplacée par celle de Contrat. Une fois encore, l’influence de Proudhon est patente. Voir « Idée générale de la Révolution au XIXe siècle », un écrit de 1851 de ce dernier, et « La Reacción y la Revolución », un écrit de 1854 de Francisco Pi y Margall. Mais si Proudhon croit en la possibilité de dissoudre l’État (l’Autorité) dans l’organisation économique de la société, et s’il fait fi des relations politiques, Francisco Pi y Margall, lui, s’en tient au politique, et fermement.

Le contrat social de Proudhon ne doit en aucun cas être confondu avec celui de Rousseau dont le contrat ne fait que poser le fondement démocratique de l’Autorité, expression de la volonté générale et non de la volonté individuelle à laquelle sont pareillement attachés Proudhon et Francisco Pi y Margall. Dans « Idée générale de la Révolution au XIXe siècle », Proudhon écrit : « Le régime des contrats, substitué au régime des lois, constituerait le vrai gouvernement de l’homme et du citoyen, la vraie souveraineté du peuple, la République ».

Dans la mise en œuvre de son programme Francisco Pi y Margall est probablement moins radical que Proudhon, plus patient aussi ; aussi envisage-t-il la suppression du Pouvoir politique par étapes, par fragmentation successive, d’où sa thèse du fédéralisme. En 1863, toutefois, avec la publication « Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution », Proudhon va rejoindre Francisco Pi y Margall. Ajoutons que l’idée fédérale n’est pas née spontanément dans la tête de ce dernier : elle était dans l’air de cette Espagne des années 1840.

Le fédéralisme comme voie vers une société authentiquement anarchiste donc.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Le fédéralisme espagnol. Le système de Francesc Pi i Margall – 1/3

 

Francesc Pi i Margall (Barcelona, 1824 – Madrid, 1901)

 

Cet article veut rendre sensible l’un des aspects les plus originaux (les plus spécifiques) de la vie politique espagnole : le federalismo (et dont le cantonalismo est l’une des formes). L’autre aspect, non moins original, l’anarchisme. Je l’ai évoqué et l’évoquerai car l’anarchisme bien compris propose la forme la plus achevée de vie sociale. En regard, toutes les autres formes me semblent bien grossières, tout juste bonnes pour les protozoaires, peut-être pour les bovins mais j’en doute. Le fédéralisme m’est aussi sympathique que le centralisme m’est antipathique. Et lorsque j’étudie la Révolution française, je me sens instinctivement girondin et anti-jacobin. Je ne prétends pas que les Girondins aient été irréprochables, loin s’en faut. Mais ceci est une autre histoire.

J’ai écrit les pages qui suivent en prenant essentiellement appui sur Gumersindo Trujillo Fernández (1933-2001), un juriste espagnol originaire des îles Canaries, auteur d’une thèse de doctorat intitulée « El federalismo español. Contribución al estudio de la ideología federal », thèse qu’il prolongera avec « Introducción al Federalismo Español (Ideología y fórmulas constitucionales) ». Figure centrale du fédéralisme espagnol, le Catalan Francisco Pi y Margall (Francesc Pi i Margall en catalan) auquel Gumersindo Trujillo Fernández s’est beaucoup intéressé. L’un des livres sur lequel je me suis appuyé est précisément : « Introduction al federalismo español (Ideología y fórmulas constitucionales) » dont une partie est consacrée à ce penseur particulièrement original et, je dois le dire, attachant.

En Espagne, les forces démocratiques sont dès leur origine anti-centralistes. Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier deux moments clés, deux moments au cours desquels on s’employa à repenser la structure de l’État : 1873 avec le schéma cantonaliste (venu du républicanisme fédéraliste né au XIXe siècle en Espagne) et 1931 avec la poussée fédéraliste. Francisco Pi y Margall est le principal représentant de ce mouvement spécifique. Ce théoricien n’est pas un phénomène nouveau dans le paysage politique espagnol ; des doctrines et des aspirations politiques ont précédé Francisco Pi y Margall. Il doit donc être envisagé comme un héritier qui a magnifiquement porté un héritage. Il me faudra écrire un article qui présente ce fédéralisme issu de la théorie sociale inspirée de Karl Kautsky (1854-1938). Et tout en écrivant ces lignes, je pense d’un coup que le rejet quasi total du communisme par les forces de gauche au cours de la Guerre Civile d’Espagne (avant l’emprise stalinienne le Parti communiste était ultra-minoritaire sur tout le territoire espagnol, à l’exception de la Catalogne où sa présence était plus conséquente que dans les autres provinces, sans être pour autant importante) était peut-être en partie dû à l’influence kautskiste. On sait que Karl Kautsky a eu très tôt maille à partir avec les bolcheviques et plus particulièrement avec Lénine le patron.

En Espagne, l’idée fédérale naît vers 1840. Entre 1840 et 1854 se structure l’idée d’un schéma fédéral comme socle et vecteur de l’État démocratique à venir. Cette idée répandue mais vague va se formuler toujours plus nettement à partir de 1854 avec le livre de Francisco Pi y Margall, « La reacción y la revolución ». Cette « bible » du fédéralisme active la force politique la plus avancée dans ces années qui précèdent la Révolution libérale de 1868 qui verra le départ d’Isabel II.

Le substrat de la pensée de Francisco Pi y Margall est anarchisant. Et dans le cas qui nous occupe, il faut comprendre l’anarchie dans son sens le plus raffiné et le plus fondamental, soit l’exigence envers soi-même comme point de passage obligé vers l’exercice de la liberté, rien à voir avec ces bandes de gredins et d’assassins pour qui leur “liberté” vaut bien le vol ou le meurtre de ceux qui n’ont pas l’heur de leur plaire. L’anarchisme dans sa forme la plus élevée a beaucoup à voir (pour ne pas dire tout) avec les prophètes d’Israël et Jésus. L’anarchie pure commence par une mise en ordre de soi-même, alors que le sens commun l’envisage plutôt comme un désordre sanglant. Il est vrai que trop de gredins et trop d’assassins se sont réclamés d’elle pour mieux masquer leurs funestes projets. Mais une fois encore, je me suis égaré.

La pierre d’angle de la pensée de Francisco Pi y Margall est bel et bien la défense de la liberté de l’individu et, pour ce faire, il franchit les limites du libéralisme le plus radical pour s’avancer dans l’aire de l’anarchisme ; car dans sa défense de la liberté de l’individu, et face à l’État, la doctrine libérale se contente d’une sorte de statu quo : il s’agit de limiter le Pouvoir (de l’État), en aucun cas de l’éliminer, étant entendu qu’il est garant, au moins en partie, de la liberté individuelle. D’où ce cercle vicieux d’une conception de l’État comme « mal nécessaire ». La doctrine anarchiste pousse le libéralisme dans ses retranchements et enjambe tout compromis avec le Pouvoir. Mais comment en finir avec lui ? Certains optent pour un changement révolutionnaire, violent donc, d’autres pour un changement soft, dirait-on. Francisco Pi y Margall est de ces derniers. Son tempérament ne cadre pas avec le sabotage, l’action directe et j’en passe. Francisco Pi y Margall l’anarchiste envisage le fédéralisme afin de diluer le Pouvoir et, ainsi, se rapprocher de son idéal comme nous allons le voir.

 

 

Le fédéralisme est au cœur de la pensée de Francisco Pi y Margall dont l’anarchisme se veut ordre et non désordre, ordre sans gouvernement ni État. A noter que le mot anarchie, du grec ἀναρχία, est un mot parfaitement neutre qui rend compte d’une situation (loin de toute idée anarchisante de l’anarchie), soit l’absence d’autorité. Je n’insisterai pas sur le versant péjoratif du mot et me contenterai de préciser qu’au cours de la Guerre Civile d’Espagne le vieux fond anarchiste (le noble fond anarchiste ibérique) a été malheureusement souvent phagocyté par des détrousseurs et des assassins. L’authentique anarchiste ne prend pas prétexte de « l’anarchie » (d’un état de désordre) pour donner libre cours à sa soif de posséder (de voler) et d’imposer à tout prix (y compris par la violence et le meurtre) ses caprices aux uns et aux autres. L’anarchiste authentique juge en toute bonne foi qu’une autorité supérieure n’est pas nécessaire pour éviter le désordre (la violence) et régler les rapports entre individus. L’anarchiste authentique juge que l’absence de gouvernement est non seulement possible mais qu’il est le meilleur ordre possible. L’étude scientifique (ou, disons, raisonnable) de l’anarchisme s’appuie sur cette donnée. Paul Eltzbacher définit l’anarchisme comme la doctrine qui appelle à la disparition de l’État dans un futur plus ou moins proche. C’est juste mais c’est un peu court car il faut préciser par quoi l’État doit être remplacé, et quelle voie emprunter pour aider à sa disparition. Karl Marx a théorisé la disparition de l’État par des voies qui n’étaient pas précisément celles de l’anarchie.

Au fond, l’anarchiste est un homme profondément raisonnable, profondément optimiste. Il juge que l’homme autonome (détaché du pouvoir coercitif des États) peut être à l’origine d’un nouvel ordre social spontané et structuré par l’instinct de solidarité, un instinct qui pousse les hommes à se regrouper en associations diverses appelées à se fédérer, permettant ainsi à la société de s’auto-structurer. Mais là n’est pas le sujet de cet article.

Donc, Francisco Pi y Margall doit être abordé par la doctrine anarchiste, une doctrine héritière de divers courants dont la pensée de Ludwig Feuerbach qui a influencé d’autres penseurs de l’anarchie, parmi lesquels Proudhon, Stirner et Bakounine. Ludwig Feuerbach et sa critique de la religion, critique visant à remettre en question les fondements religieux et métaphysiques de l’État et à faire passer les fondements de la morale et du droit dans la conscience individuelle et non plus dans une entité supérieure et coercitive.

La pensée de Francisco Pi y Margall semble prendre appui sur ce panthéisme hégélien qui identifie Dieu et l’Idée, l’Univers et les infinies variations de l’Idée, l’Humanité et l’Idée auto-consciente. Tous les systèmes philosophiques et toutes les religions doivent être envisagés sous le nom de Dieu en tant qu’absolu, l’absolu étant « lo que es en sí y para sí, el sujeto objeto ». L’Idée qui ne se détermine pas n’est que sujet (n’est donc pas Dieu). Lorsqu’elle se détermine, elle est déjà objective et, ce faisant, étant donné que « toda determinación es negación », elle se convertit en l’antithèse de Dieu. Elle parvient à se faire sujet-objet (soit Dieu) quand dans le reflet de sa propre négation elle prend conscience d’elle-même, se fait sa propre synthèse (est fin en soi et pour soi). Cette synthèse ne s’opère qu’en l’homme, c’est pourquoi « el hombre es Dios ».

Francisco Pi y Margall sait que Hegel ne repousse pas de telles conclusions mais il se demande si en fin de raisonnement le philosophe allemand se réfère à l’humanité comme un tout (« el hombre-humanidad ») ou à l’individu en tant que tel (« la humanidad-individuo »). Je passe sur le cheminement de ce raisonnement afin de ne pas lasser le lecteur ; simplement, Francisco Pi y Margall juge que Hegel se réfère à « el hombre-humanidad », à l’espèce humaine qui absorbe et dilue l’homme singulier. Et il se pose alors la question : « ¿Qué se ha hecho de mi libertad? ¿Qué de mi personalidad y mi soberanía? » Ainsi donc, après s’être appuyé sur le panthéisme hégélien, Francisco Pi y Margall le repousse lorsqu’il constate que parvenu à un certain point de son raisonnement, ce panthéisme élabore une théorie sociale/politique qui annihile l’homme tant qu’individu. Il juge ses conclusions totalitaires. Mais alors, en quoi consiste le panthéisme de ce penseur espagnol ?

Pour Francisco Pi y Margall, l’homme participe de la divinité mais dans le sens inverse pensé par Hegel. Plutôt que de partir de l’Idée pour arriver à la réalité concrète, l’Espagnol part de cette dernière pour s’élever jusqu’à Dieu, un cheminement qui avait été celui de Ludwig Feuerbach. Francisco Pi y Margall évoque l’homme comme conciencia de Dios et non comme creador (de Dios). Ce faisant, il ôte l’homme à toute instance transcendante (ces instances dont se réclament les Églises et les Pouvoirs afin de mieux dominer l’homme). Ce faisant, il désigne aussi une mémoire immanente (et non plus transcendante), avec l’individu comme juge suprême, socle d’un nouvel ordre socio-politique.

Francisco Pi y Margall reproche à Hegel sa négation de la liberté individuelle, au nom de l’homme-humanité. Il s’élève contre la dilution et l’annihilation du fini dans l’infini, du particulier dans le général. Cette prise de distance vis-à-vis de Hegel avait été celle de Ludwig Feurbach ; mais Francisco Pi y Margall l’amplifie. L’étude de sa pensée passe nécessairement par Hegel et Ludwig Feurbach qu’il suit mais jusqu’à un certain point avant de bifurquer et de tracer sa propre voie. Ainsi, et sans entrer dans les détails afin de ne pas surcharger cet article, peut-on dire que la pensée de cet Espagnol s’est construite à partir de la vision de ces deux philosophes allemands, tant par acceptation que par refus. Le regard critique de Ludwig Feuerbach sur Hegel ; puis le regard critique de Francisco Pi y Margall sur Hegel et Ludwig Feuerbach.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Je me souviens de détails…

 

Une fois encore, des « Je me souviens » présentés ici reprennent probablement d’autres « Je me souviens » publiés sur ce blog. Mais qu’importe ! Le cours de ma mémoire décrit des méandres qui, ici et là, se rencontrent.  

 

Je me souviens d’un oncle, fin juriste, qui lorsque la bêtise du monde lui pesait ouvrait « Tout Ubu » d’Alfred Jarry et en déclamait un passage.

 

Une légende familiale, le Père Ubu.

 

Je me souviens que Nicolae Ceaușescu est tombé à la renverse ses jambes repliées sous lui lors de son exécution.

Je me souviens que dans les veines du plateau de marbre d’une table basse, dans le salon de mes grands-parents, je croyais deviner une tête de chien (genre cocker) vue de trois-quarts.

Je me souviens que le mot Jeep se serait formé à partir du sigle G.P., soit General Purpose. Il est vrai qu’il traîne d’autres hypothèses quant à l’origine de ce mot.

Je me souviens du parfum de ses lainages, sur le quai de la gare de Hambourg et sur les bords de l’Elbe.

Je me souviens d’une averse jaune, début septembre, à Barcelona, à la fin d’un été interminable, jaune sale, ocre malade, poisseux, une averse jaune de la poussière et de la crasse accumulées, coagulées. La pluie jaune… Constantin Simonov l’évoque dans son plus célèbre poème ; mais ce n’était pas cette pluie jaune.

Je me souviens, dans l’escalier d’une maison de famille, d’un cadre imposant qui montrait un brevet déposé par un aïeul – un système d’aiguillage.

Je me souviens de scènes de la conquête du Reino de Granada racontées en bas-relief sur des panneaux des stalles (voir la sillería del coro bajo) du XVe siècle en la cathédrale de Toledo. Je me revois les détailler et passer mes doigts sur ce bois lisse et compact comme du marbre, par un été torride, ocre et poussiéreux. Ces scènes sculptées par Rodrigo Alemán restent indissociables de la fraîcheur de cette cathédrale en cet été.

 

SILLERIA BAJA DE LA CATEDRAL DE TOLEDO – ALMERIA – TOMA DEL REINO DE GRANADA – 1489-1495 – GOTICO ESPAÑOL. Author: ALEMAN, RODRIGO. Location: CATEDRAL-CORO BAJO, TOLEDO, SPAIN.

Un panneau de la sillería del coro bajo visible en la cathédrale de Toledo.

 

Je me souviens que ma mère avait des yeux bleu-vert, franchement bleus quant elle s’habillait en bleu et franchement verts quand elle s’habillait en vert.

Je me souviens quand les salles de cours à la faculté étaient une telle tabagie que pour ceux des derniers rangs le tableau noir s’estompait dans la brume, une brume qui piquait les yeux.

Je me souviens en Espagne de certaines rues aujourd’hui asphaltées lorsqu’elles étaient rues de poussière, une poussière qui partait en volutes au moindre souffle.

Je me souviens d’elle, de son ciré jaune et de ses bottes Hutchinson bleu marine ourlées de bandes blanches. Je ne puis voir de telles bottes sans penser aussitôt à elle, à des promenades à l’île d’Yeu, sous la pluie, à des sorties en mer, à ses mèches blondes et mouillées que le vent faisait battre autour de la capuche jaune, au bouillonnement de l’écume dans les anfractuosités de la Côte Sauvage, à…

 

Une vue de la Côte Sauvage, à l’île d’Yeu.

 

Je me souviens de l’ennui des dimanches après-midi lorsque j’étais enfant. Je me souviens des pages de Schopenhauer sur l’ennui, et en particulier de l’ennui des dimanches ; et je me souviens qu’en les lisant je me suis souvenu de mes dimanches. Je me souviens qu’il a écrit quelque part que l’ennui a sa représentation dans la vie sociale : le dimanche.

Je me souviens des balustres en bois du grand escalier odorant (la cire) de C. J’en suivais les courbes de la pointe des doigts mais aussi avec les paumes. Je faisais de même avec le couple de panthères en marbre de Carrare qui s’étirait amoureusement sur le manteau d’une cheminée, je le faisais mais avec plus d’application et d’abord parce qu’ainsi je goûtais un peu de fraîcheur par ces journées de juillet.

Je me souviens à C. d’inscriptions à la craie sur des portes de la cave. Je me souviens plus particulièrement de l’une d’elles : Eintritt verboten. Enfant, je me demandais pourquoi l’accès à cette pièce avait été interdit par l’Occupant. J’ai d’abord pensé qu’on y interrogeait des Résistants ; puis que l’Oberstleutnant von S. y entreposait son vin et qu’il n’était pas question que la troupe vienne se servir…

Je me souviens du jardinier qui à C. venait tondre la pelouse et tailler les rosiers. Il était gardien à la prison de Melun. Enfant, je l’observais manier avec délicatesse les sécateurs dans les rosiers grimpants et les rosiers à pompons tout en pensant qu’il assistait ou même participait à des exécutions capitales. Peut-être même était-il le bourreau ou tout au moins son aide ? En effet, on guillotinait encore dans la France des années 1960.

Je me souviens de cette pièce qui donnait sur le jardin, à Milly, et aux murs de laquelle étaient accrochés, entrecroisés, d’étranges coutelas au manche constitué d’une corne noire, luisante, annelée et à la courbure élégante. Comme leur manche était sensiblement plus long que leur lame, ces coutelas ne me semblèrent jamais bien redoutables. Et pourtant…

Je me souviens de cet oncle qui lorsqu’il fit refaire ses toilettes ne put se résoudre à se défaire d’un siège en noyer massif « patiné par tant de culs familiaux », un siège qu’il fit montrer en cadre pour y placer le portrait d’un parent qui le faisait chier

Je me souviens que le Fanta, cette boisson gazeuse (propriété de The Coca Cola Company), a été mis au point dans l’Allemagne nazie.

 

 

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes estivales prises à Versailles

 

21 août 2016. Circulation parcimonieuse. Les avenues ouvertes sur le ciel où glissent de formidables masses nuageuses desquelles mon regard ne parvient à se détacher. Les nuages, tout est là !

Dans un café, une revue traîne sur une table, Courrier international. Gros titre en couverture : « Brexit. Le crash de l’Europe ». Il s’agit de racoler, d’attirer le chaland, de stimuler les ventes. Rien à dire. On hausse la voix, on braille même dans l’espoir de se faire remarquer. A l’intérieur de cette revue, ce titre : « Le Royaume-Uni a joué avec le feu et s’est brûlé », un titre qui rend compte d’une certaine suffisance française, suffisance à laquelle je distribue volontiers mornifles et coups de pieds dans le cul.

 

Une librairie où j’aime fureter, la « Libraire ancienne et moderne » fondée par Georges Puzin, en 1908, au 30 rue de la Paroisse, à Versailles. La libraire est encore gérée par la famille.

 

Mais qui était Monsieur Chouchani ? Il entrait dans de terribles colères, courtes il est vrai, chaque fois qu’on lui demandait qui il était ? Monsieur Chouchani et ses valises.

Marche dans Versailles. Que tout est beau lorsqu’il n’y a personne ou presque personne ! J’aime alors la ville ! Arrêt prolongé dans l’église Notre-Dame de Versailles (construite sur ordre de Louis XIV, sous la direction de Jules Hardouin-Mansart) dont j’aime la sobriété et ses proportions solidement ancrées et trapues qui n’ôtent rien à son élégance, au contraire. Dans cette pureté classique, je m’amuse à détailler les ornements inspirés de la Grèce antique. Acheté « Shabbat » de Benjamin Gross, l’un des plus stimulants universitaires franco-israéliens, décédé l’année dernière à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.

Le premier imprimé massif : les « indulgences » distribuées par l’Église catholique…

 

22 août. « Notre » mort ou la mort en première personne. La mort d’un proche ou la mort en seconde personne. La mort des autres ou la mort en troisième personne, la mort-en-général. Voir Vladimir Jankélévitch qui écrivit en 1966 un livre intitulé « La Mort », à partir de notes léguées par son père sur la mort chez Léon Tolstoï. Ainsi que le précise Vladimir Jankékévitch, la mort des parents fait tomber la barrière biologique entre la mort et nous, et la distance entre l’être et le non-être se réduit. Ainsi que je me plais à le répéter : « Je devrais être le prochain à sauter de la carlingue… et sans parachute… » Il est vrai que cette appréhension sait favoriser la plénitude de l’instant vécu — être le plus au présent possible. Vladimir Jankélévitch, son pied de nez à Pascal et Heidegger.

Marche dans Versailles, une ville ouverte au ciel et ses états. L’envie de dessiner, une fois encore, de rendre compte de ses immenses subtilités toujours changeantes. Le Bistrot de Montreuil a fermé. Dommage. J’aimais y prendre un café et tendre l’oreille dans l’espoir de relever des brèves de comptoir à la manière de Jean-Marie Gourio.

 

La synagogue de Versailles, 10 rue Albert Joly, construite entre 1884 et 1886 sur les plans de l’architecte Alfred-Philibert Aldrophe. En 1865, il devient architecte du Consistoire de Paris : il réalise la grande synagogue de la rue de la Victoire ; la maison consistoriale de la rue Saint-Georges ; la synagogue de Versailles ; la synagogue d’Enghien-les-Bains. En 1870, il entre en contact avec les Rothschild, notamment Gustave et Edmond pour qui il construit, entre autres, le séminaire israélite de la rue Vauquelin et l’école israélite de l’avenue de Ségur. Il est l’un des architectes les plus importants de la communauté juive de la fin du XIXe siècle. Ci-joint, un bref historique sur cette imposante construction, la synagogue de Versailles, avec traduction de ce qui est gravé à son fronton :

http://www.synaversailles.fr/Synagogue

 

Me procurer « Mémoire des pensées et des sentiments de J… M… », Jean Meslier (1664-1729), prêtre de la paroisse d’Étrépigny dans les Ardennes et athéiste militant. La version édulcorée et écourtée publiée par Voltaire en 1762. L’influence de Jean Meslier sur le baron d’Holbach qui publia des extraits de cet écrit sous le titre « Le Bon Sens du curé Jean Meslier suivi de son testament ». Ce n’est qu’au XXe siècle que cet écrit sera publié dans son intégralité, un écrit considéré comme l’un des actes fondateurs de l’athéisme moderne. Le nom Jean Meslier a été gravé en 1917 sur un obélisque du parc Gorki, à Moscou, avec ceux d’une vingtaine de penseurs considérés comme des précurseurs du communisme.

La métempsycose est inconcevable dans l’islam orthodoxe. Elle fut admise par des courants chiites et elle est aujourd’hui essentiellement professée par les Ismaéliens et les Druzes. Cette conception cyclique de l’histoire particulière au chiisme.

 

23 août. Je détaille les masses nuageuses. Une fois encore l’envie de les dessiner. La maison d’édition Siloé (installée à Burgos) va reproduire en fac-similé (sa spécialité) le manuscrit de Voynich (du nom de l’antiquaire qui le redécouvrit, Wilfrid Michael Voynich, en 1912, en Italie), un manuscrit élaboré entre 1404 et 1438 ainsi que le révèle le carbone 14. Ce manuscrit est qualifié comme étant « l’un des plus mystérieux du monde ». Les plantes qui y sont dessinées, et avec soin, n’ont toujours pas été identifiées. Aucune tentative de décryptage n’a abouti, y compris celle de William F. Friedman.

Le bien-être total que j’éprouve devant les paysages d’Albert Marquet et devant les scènes d’intérieur de la période niçoise de Matisse.

Je souhaite le retour de la Russie sur la scène internationale ; et je m’étonne que les pro-Européens et les anti-Brexit les plus convaincus n’évoquent jamais l’importance de la Russie en regard de l’Europe, la Russie sans laquelle l’Europe n’est qu’une sorte de croupion. En Europe, et plus particulièrement en France, on ne cesse de se laisser enfumer en dénonçant Bachar al-Assad, l’allié de Poutine, tout en flirtant avec les Frères musulmans dont le fourbe et le menteur Tariq Ramadan est le VRP, tout en couchant avec l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweit et autres financiers des pires tendances de l’Islam. Et je pense une fois encore à ces idiots utiles, si nombreux, tombés en pâmoison devant les Printemps arabes comme s’ils avaient vu la Sainte Vierge. J’ai immédiatement compris de quoi il en retournait. Mon odorat a surpris sans tarder sous le parfum du jasmin une forte odeur de merde. La chute de Hosni Moubarak m’a laissé présager le pire. Je n’ai pas applaudi à ce Printemps, à aucun moment. La chute du Frère musulman Mohamed Morsi et la reprise en main par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi m’ont sorti de mon abattement. Aujourd’hui, la France est particulièrement empêtrée avec le monde arabe. Nous avons commencé à flirter avec les Frères musulmans dans l’espoir d’en finir avec le régime de Bachar al-Assad. Mauvais calcul, très mauvais calcul. Nous sommes au lit avec le Qatar qui nous a refilé sa vérole. Ce petit pays a contaminé jusqu’au Sahel. Nous nous sommes montrés incapables de protéger les Chrétiens d’Irak et de Syrie. Après le départ des Juifs, c’est au tour des Chrétiens de quitter des régions où ils vivent depuis tant de siècles, avant l’arrivée des Arabes et leur maudit islam. Les Juifs et les Chrétiens de diverses obédiences constituaient les élites de ces pays même si les maîtres étaient musulmans. Mais patience, les Arabo-musulmans se clochardisent lorsqu’ils perdent « leurs » Juifs et « leurs » Chrétiens. Laissons-les entre eux se vautrer dans leurs ordures et se sauter à la gorge, entre familles, entre clans, entre tribus.

En géostratégie, ne jamais oublier l’axiome du mathématicien et économiste Oskar Morgenstern, à savoir que le troisième terme finit toujours par se confondre avec l’un ou l’autre des joueurs…

Toutes mes antennes m’indiquent qu’une entente est possible avec l’Iran, sans naïveté bien sûr. L’ère des mollahs prendra fin et l’Iran redoute le terrorisme autant que nous le redoutons, et c’est l’une des raisons qui devrait nous inciter à une collaboration prudente et circonscrite en attendant mieux. Le peuple iranien (je n’ai pas dit le régime iranien) souhaite ardemment une entente avec l’Europe, la Russie et… Israël. Le régime des mollahs s’érode, la voix du peuple iranien se fera toujours plus entendre, patience ! Les rapports des ambassadeurs et des services secrets pointent dans une même direction : le peuple iranien désire une entente avec nous ; et dans ce nous, j’inclus Israël ; et s’il ne l’incluait pas, je la repousserais comme inacceptable. Ces rapports vont dans le sens de ce que j’ai pu observer. La France ne cesse de dénoncer l’Iran non parce qu’elle est d’une clairvoyance particulière mais parce qu’elle est ligotée par des « amitiés » de cauchemar qui la salafisent, la takfirisent, la wahhabitent et j’en passe. Sur fond d’aveuglement (avec vision à court terme), ces « amitiés » favorisent une violence qui n’en est qu’à ses débuts. Sur ce dossier central qu’est le nucléaire iranien, la France est donc poussée de côté. Dans une entrevue avec Patrice de Méritens, Alexandre Adler, prudent, déclare : « Signifier à l’Iran qu’en dernière instance nous défendrons l’Arabie saoudite est légitime, mais persister à faire de ce pays un adversaire potentiel en répandant le scepticisme sur la validité de l’accord nucléaire est nettement moins recevable ». La diplomatie française ferait bien de changer de lunettes car sa vue a baissé, la diplomatie française — le Quai d’Orsay — qui par ailleurs dispense des leçons de savoir-vivre à Israël, pensant ainsi plaire à ses souteneurs arabes et séduire des populations peu amicales issues de l’immigration. Le roquet France ne cesse d’aboyer en direction d’Israël parce que son maître arabe lui donne du susucre. Pauvre France !

 

Ce que j’aimerais, en attendant plus…

 

Conversation avec N., Juive séfarade. Elle m’explique le rapprochement israélo-saoudien. Un certain nombre de raisons me sont connues. L’une d’elles m’intrigue et elle la juge centrale. Les Saoudiens, ces clochards recouverts de plaqué or, reviennent vers les Israéliens afin de réactiver leur plan de paix entre Palestiniens et Israéliens. Ces riens qui doivent s’offrir des mercenaires chient de peur. Donc, d’après N., le plan proposé par les Saoudiens — un transfert de populations arabes vivant en Judée-Samarie, ces populations étant désignées par le gros de la troupe sous le nom de « Palestiniens » — serait à l’ordre du jour. Suivant ce plan, ces populations seraient installées en Arabie saoudite et recevraient la nationalité saoudienne. Je l’écoute et crois rêver. Trop beau pour être vrai ! Israël ainsi que je l’ai toujours espéré : de la Méditerranée à la vallée du Jourdain, avec réduction de cette poche cancéreuse connue sous le nom de « Cisjordanie » ! Pourquoi le cacher, j’aimerais Israël tel que le montre le symbole de l’Irgoun, soit l’ensemble des territoires sous Mandat du Royaume-Uni avant 1922 ; mais Israël avec pour frontière le Jourdain, ce serait déjà magnifique. Le nom artificiel de « Cisjordanie » serait effacé au seul profit de l’authentique : « Judée-Samarie ». L’activation du Plan Elon avec l’aide des Saoudiens ? « Je me marre ! » comme disait Coluche. Un point de détail. Les Arabes savent s’arranger entre eux. Si les « Palestiniens » transférés venaient à se rebeller, il est clair qu’ils ne tarderaient pas à regretter les scrupules d’Israël contre lequel ils ont tant aboyé… Un Septembre noir (Jordanie 1970) en Arabie saoudite…

Villa Cassandre d’Auguste Perret (1874-1954), côté jardin. Ci-joint, un lien vers le site de l’Institut Auguste Perret, avec multiples liens riches en images :

https://architectona.wordpress.com

 

Villa Cassandre d’Auguste Perret (1874-1954), côté rue Albert Joly (n° 11). Au-dessus de l’entrée, cette date inscrite dans le ciment : MCMXXV.

 

Le soir, chez des amis, dans la Maison Cassandre conçue par Auguste Perret, un architecte qui mit du temps à être reconnu. Je parcours cette demeure et la détaille, m’efforçant de répertorier les éléments d’origine — dont le mobilier en bois intégré à l’architecture et les huisseries. Dans le jardin, avec vue sur le fronton de la synagogue de la rue Albert Joly et l’église Sainte-Jeanne-d’Arc construite dans les années 1920 sur les plans d’Albert-Désiré Guilbert. Ce nom m’est connu par la chapelle Notre-Dame-de-Consolation, rue Jean-Goujon, à Paris, une chapelle dédiée aux victimes de l’incendie du Bazar de la Charité (1897). Mais comment concevoir que ces deux constructions soient l’œuvre d’un même architecte ? L’église Sainte-Jeanne-d’Arc, un ensemble à plan carré, sans bas-côtés, avec coupole octogonale que termine un lanternon, une basilique en béton armé. J’avais négligé cette construction, la déclarant sans grand intérêt ; mais à présent, je me reproche ce jugement hâtif et je m’éprends de ses proportions, de ses volumes, tout en m’efforçant d’en deviner l’intérieur que j’aimerais visiter. La rue Albert Joly — la rue de la synagogue — est encombrée de barrières de protection. Quatre soldats armés de FAMAS patrouillent. Ils portent le béret, casque accroché à la ceinture ; et ils n’ont pas la baïonnette au canon.

 

Olivier Ypsilantis

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 5/5

 

Je me souviens d’une attaque de train, dans la plaine de La Calahorra, dans la province de Granada, un tournage pour je ne sais quel film. Ce n’était pas « 100 Rifles » de Tom Gries, avec la si belle Raquel Welch, tourné en partie là, en 1969 ; c’était une quarantaine d’années plus tard :

https://www.youtube.com/watch?v=OxEjXQLqxfU

 

Wallis Simpson (1896-1986) et le duc de Windsor (1894-1972)

 

Hitler tente de se concilier le duc de Windsor qui se sent humilié par son frère devenu George VI. Le duc de Windsor avait été Edward VIII, roi et empereur du 20 janvier au 11 décembre 1936. Il avait abdiqué. On lui avait refusé le mariage avec une divorcée par ailleurs roturière, Wallis Simpson. Le duc de Windsor, dont personne n’ignore les sympathies pour l’Allemagne et le sentiment d’humiliation qu’il porte en lui, serait une pièce de choix pour ce pays qui espère encore s’allier le Royaume-Uni et son immense empire. Il faut suivre le séjour en Espagne puis au Portugal du duc et de la duchesse de Windsor (il a épousé Wallis Simpson le 3 juin 1937, en France) au cours de l’été 1940 (alors que la France vient de signer l’Armistice) et ces tractations conduites tant par les agents de Hitler que de Franco pour comprendre les inquiétudes de Churchill.

Le ralliement de cet ex-souverain aurait probablement été un rude coup porté à la détermination britannique activée par Churchill de ne pas céder face à l’Allemagne, à son refus d’une paix dictée par l’Allemagne. Étudier Operation Willi : se concilier ou kidnapper le duc de Windsor et sa femme. Joachim von Ribbentrop pense même le remettre sur le trône et l’utiliser comme l’Allemagne utilise déjà le maréchal Pétain. Churchill finit par intimer l’ordre au couple de quitter Madrid dans les plus brefs délais et de se rendre à Lisbonne afin d’embarquer aussitôt pour la Grande-Bretagne. Le couple tergiverse avant de quitter la capitale espagnole le 2 juillet 1940 pour le Portugal. Mais le soulagement de Churchill va être de courte durée puisque tout un monde ayant partie liée avec Hitler et Franco (sans oublier l’homme le plus riche du Portugal, l’opportuniste Ricardo do Espirito Santo Silva) s’efforce d’amener le couple à lui. Alors que l’on échafaude un plan pour faire revenir de son plein gré le couple en Espagne (ou de les kidnapper au cas où), arrive à Lisbonne, le 28 juillet, l’émissaire personnel de Churchill, Walter T. Monckton, porteur d’un ultimatum : le couple doit embarquer le 1er aout à bord de l’Excalibur. Walter Schellenberg, alors le meilleur espion de Hitler, reçoit l’ordre de séquestrer le couple qui prend enfin la décision de ne pas trahir et d’obtempérer aux ordres de Churchill. Walter Schellenberg fait parvenir un message à Wallis Simpson, message par lequel il l’avertit (pur mensonge) que le M16 a projeté de l’assassiner, elle et son époux. Trop tard. Le couple ne reviendra pas sur sa décision. Le 30 juillet, Hitler et son état-major mettent au point les derniers détails de Unternehmen Seelöwe (Operation Sea Lion). Le lendemain, et conformément aux ordres de Churchill, le couple quitte Lisbonne à bord de l’Excalibur.

 

Le responsable indirect de la plus grande catastrophe de toute l’histoire de l’aviation, Antonio Cubillo (1930-2012). Sur le drapeau accroché au mur, on peut lire Canarias independiente. Chaque étoile représente une île de cet ensemble de sept îles :

https://www.youtube.com/watch?v=fFgyJEBCziw

 

Le plus grave accident de l’histoire de l’aviation : 27 mars 1977, sur l’aéroport de Los Rodeos, Tenerife. Collusion au sol de deux Boeing 747, l’un de la compagnie KLM, l’autre de la compagnie PanAm. Ainsi, la plus grande catastrophe aérienne a-t-elle eu lieu au sol. Bilan : 583 morts. Cette catastrophe est due à une sorte d’ « effet papillon ». Je force à peine la note. Bref rappel des faits. Une bombe artisanale de faible puissance explose chez un fleuriste du terminal de l’aéroport de Las Palmas de Gran Canarias. L’attentat est revendiqué par le M.P.A.I.A.C. (Movimiento por la Autodeterminación e Independencia del Archipiélago Canario) qui avertit d’une seconde explosion. L’aéroport de Las Palmas de Gran Canarias est alors fermé et les avions détournés vers celui de Los Rodeos, à Tenerife, dont le trafic se voit surchargé. Ainsi, sans vraiment le vouloir, Antonio Cubillo, responsable du M.P.A.I.A.C., va-t-il être indirectement responsable de la plus grande catastrophe aérienne de l’histoire de l’aviation. Le nombre de victimes simultanées dépasse, et de loin, les “exploits” de l’E.T.A. et du G.R.A.P.O. alors très actifs en Espagne, sans oublier ceux des groupuscules d’extrême-droite et du terrorismo tardofranquista qui sévit entre la mort de Franco (1975) et le début des années 1980, avec entre autres groupes, la Alianza Apostólica Anticomunista (Triple A) ou les Grupos Armados Españoles (G.A.E.)

 

Emmanuel Macron, président de la République ? Je vais finir par lui accorder ma confiance à reculons, par lassitude, une confiance qui aurait été plus franche s’il n’avait été soutenu dès le début par les médias officiels du pays, des médias détestables tant dans la presse (et je pense en particulier au quotidien Le Monde) qu’à la radio et la télévision. Ma question la plus pressante, mon inquiétude principale : va-t-il libéraliser l’économie avec audace ou bien n’est-il qu’un technocrate, Monsieur Encore-plus-d’État ? Je penche pour le technocrate. A suivre.

Mon rêve récurrent d’une authentique société anarcho-capitaliste est mis à mal. La fascination (le mot n’est pas trop fort) qu’exercent sur moi les penseurs de ce courant si riche en nuances, des penseurs qui par leur audace et leur intelligence me semblent très au-dessus des autres penseurs politiques – toutes tendances confondues. L’anarcho-capitalisme est non seulement intelligent, il est élégant. Il désigne de vastes espaces tandis que le socialisme sous toutes ses formes – et il en a ! – ne désigne le plus souvent qu’une cour de caserne ou qu’une paire de pantoufles.

Mais j’en reviens au bazar national. L’explosion des partis traditionnels m’amuse franchement, à commencer par celui du Parti socialiste. Socialisme, le mot de plus frelaté du dictionnaire, un fourre-tout capable d’adopter toutes les formes, une soupe dans laquelle flotte de tout. Ce mot devrait aujourd’hui inspirer de l’horreur à tout homme libre. Il n’en a pas été toujours ainsi : des femmes et des hommes libres se sont battus en son nom.

 

1989, Roumanie, quelques jours après l’exécution de Nicolae Ceaușescu. Je photographie une rue d’Oradea dans laquelle marche un groupe de cinq soldats. L’un d’eux se retourne d’un coup se dirige vers moi, menaçant, en désignant mon appareil photographique. Les amis roumains qui m’accompagnent s’interposent. Le soldat finit par rejoindre son groupe tout en me maudissant moi et mon appareil, en me traitant d’espion, ce que m’expliquent ces amis. 2014, Iran, l’autocar longe la Natanz Nuclear Facility, laissant les passagers photographier ses abords sans restriction. Je revenais d’une excursion au village montagnard d’Abyaneh. Je me souviens du dispositif de défense antiaérienne, avec des batteries qui me semblèrent ultra-modernes et, disséminées dans les champs, au milieu de troupeaux de chèvres, d’autres batteries franchement vieillottes, dérisoires sous le ciel immense, avec servants aux treillis élimés assoupis à l’ombre de toiles tendues par des piquets. Je me suis interrogé sur cette « liberté » qui nous était laissée avant de comprendre qu’avec les yeux des satellites capables de voir depuis des hauteurs extraordinaires un soldat se mettre les doigts dans le nez ou pisser, nos photographies ne pouvaient porter préjudice à la sécurité et au programme nucléaire du pays. Et puis, n’était-ce pas une manière de nous laisser entendre : « Voyez, nous n’avons rien à cacher ! » ?

 

En feuilletant une revue anglaise, je retrouve Henry Tonks, chirurgien et artiste. Quelques repères biographiques. Henry Tonks (1862-1937) commence par exercer comme chirurgien en 1886 et suit des cours du soir à la Westminster School of Art en 1888. A partir de 1892, il enseigne l’anatomie (à la London Hospital Medical School) mais aussi l’art (à la Slate School of Fine Art) où il deviendra le plus réputé des professeurs de sa génération. Parmi ses nombreux élèves devenus des artistes reconnus, Stanley Spencer et Paul Nash. Avant de devenir official war artist, en 1918, Henry Tonks avait notamment travaillé au cours de la Première Guerre mondiale pour Harold Gillies (considéré comme le père de la chirurgie plastique), en dessinant au pastel des « gueules cassées » (broken faces) dans des hôpitaux anglais, des séries qui donneront lieu à des expositions dont « Faces of Battle » au National Army Museum. Ci-joint, deux riches liens aux titres éloquents, respectivement « Flesh Poems: Henry Tonks and the Art of Surgery », signé Suzannah Biernoff ; et « Henry Tonks: Torn Portraits: The Art of Facial Reconstruction », signé Jeanne Willette :

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3158130/

http://arthistoryunstuffed.com/henry-tooks-torn-portraits-the-art-of-facial-reconstruction/

Dans cette revue, il est également question de Gert Heinrich Wollheim, un nom que je retrouve avec plaisir et pour une raison simple : bien moins connu que d’autres artistes allemands de sa génération, parmi lesquels Otto Dix et George Grosz, il égale pourtant les meilleurs d’entre eux par sa force d’expression.

 

Magnifique autoportrait de 1931 de Gert Heinrich Wollheim (1894-1974)

 

Parmi les peintures les plus puissamment érotiques (la puissance du suggéré), le portrait en pied de Madame X (Madame Pierre Gautreau) de John Singer Sargent. Le rapport de la peau si blanche au noir satiné de la longue robe. Le décolleté somptueux. L’histoire de la précieuse bretelle qui a glissé et qu’il lui faut remettre en place suite au scandale occasionné au Salon des artistes français de 1884.

 

Une surprise dans le quotidien « El Mundo » du vendredi 17 mars 2017, un article sur Hedy Lamarr. Il s’ouvre sur cinq photographies assez suggestives – l’orgasme féminin porté à l’écran, un scandale alors (voir « Ecstasy », 1933, de Gustav Machatý). Titre de l’article : « Hedy Lamarr, la diosa que “inventó” el wifi ».

L’article en question rend compte de la publication de l’autobiographie de cette actrice (et inventrice) en espagnol, sous le titre « Éxtasis y yo » (chez Notorious Ediciones). En 1965, Hedy Lamarr avait signé un contrat appuyé par la Metro Goldwyn Mayer pour la publication de ses mémoires, un livre écrit par deux nègres, Leo Guild et Cy Rice, à partir d’une entrevue enregistrée, d’une cinquantaine d’heures. On connaît la suite et le scandale que fit la belle Hedy. Curieusement, ce document ne fait pas la moindre allusion aux recherches de cette actrice qui fut aussi une inventrice puisqu’elle mit au point, en compagnie du musicien George Anthiel, un Radio Guidance System pour le guidage des torpilles, des recherches qui ont grandement contribué au développement des communications. L’US Navy ne s’y intéressa que tardivement. Avec du recul, on peut considérer que des technologies telles que Wi-Fi, CDMA (Code-division multiple access) et Bluetooth lui doivent quelque chose…

https://www.kvart-bolge.com/single-post/2015/10/02/HiFi-History-The-Arguably-Best-Looking-Inventor-of-all-Times-Hedy-Lamarr

 

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant le quotidien espagnol « El Mundo »

 

Dans le numéro du 1er février 2017. Exposition à la Biblioteca Nacional de España (BNE) sous le titre « El hallazgo del pasado. Alfonso X el Sabio y la Estoria de España ». « Estoria de España » (publié vers 1270), une œuvre de référence pour l’étude de la littérature espagnole médiévale. Consulter le lien : http://estoria.bham.ac.uk élaboré par la University of Birmingham sous la direction d’Aengus Ward. Les spécialistes convoqués par Alfonso X furent chargés de retracer l’histoire des peuples de la Péninsule ibérique, des débuts du monde à son règne. Parmi les documents utilisés à cet effet, deux d’entre eux ressortent (ils figurent dans la présente exposition) : « Historia de los hechos de España » de l’archevêque de Toledo, Rodrigo Jiménez de Rada, et « Chronicon mundi » de Lucas de Tuy. A noter qu’il existe plusieurs versions de « Estoria de España », inachevées et partiellement conservées : la primitiva, la crítica (une refonte du texte original, pour l’essentiel) et la sanchina, avec glose et amplification datant du règne de Sancho IV, fils d’Alfonso X. « Estoria de España », ce livre majeur de l’histoire espagnole, a généré une énorme quantité de versions après la mort d’Alfonso X. Ramón Menéndez Pidal y a mis de l’ordre avec son édition critique de 1906 qui reste une référence.

 

Alfonso X el Sabio (1221-1284), sculpture de José Alcoverro Amorós, de 1892, située devant la Biblioteca Nacional de España (Madrid).

 

Dans le numéro du 8 février 2017. En double page un article sur Tzvetan Todorov, né en 1939 et décédé le 7 février 2017. Il avait reçu le Príncipe de Asturias de Ciencias Sociales en 2008. Je me suis surtout intéressé à cet auteur interdisciplinaire pour ses écrits sur la mémoire. Ils contiennent des mises en garde, notamment quant à cette manie de l’analogie qui favorise l’incompréhension et l’injustice, une manie qui se propage et qui est avant tout le produit de la paresse intellectuelle. Son humanisme critique, soit la forme résolument moderne de l’humanisme (voir Primo Levi et Vassili Grossman). L’humanisme critique, soit prendre la mesure de l’horreur que l’homme peut infliger à l’homme (la mémoire du mal) mais, par ailleurs, affirmer la possibilité du bien, un bien pratiqué d’homme à homme, direct, tournant le dos à cette volonté de bien universel et absolu – le Paradis sur Terre – qui n’a jamais conduit qu’à des inepties voire des horreurs.

 

Dans le numéro du 12 mars 2017. Un titre : « Las víctimas reclaman « toda la verdad » sobre la matanza del 11-M » et son sous-titre : « Exigen que la Justicia depure los « misteriosos » informes que aparecen trece años después ». 11 mars 2004, Madrid est la scène du pire attentat commis sur le sol européen. Cent quatre-vingt-onze morts et près de deux mille blessés. Un attentat toujours entouré de mystère. Les associations de victimes ont le sentiment que l’enquête a été mal menée, bâclée et qu’on leur cache des choses. A l’occasion des cérémonies commémoratives, à Madrid, ces associations réitèrent leurs exigences, notamment quant à l’accès à ces « misteriosos informes policiales guardados en cajones ». Le sentiment que la volonté de poursuivre l’enquête s’est étiolée et même que l’affaire a été définitivement classée. Sans donner dans la théorie de la conspiration à laquelle se shoote par exemple (avec produits très élaborés) le Réseau Voltaire pour la liberté d’expression (fondé en 1994) et son président-fondateur Thierry Meyssan, très intelligent mais d’une intelligence dévoyée, l’enquête sur cet attentat m’a toujours semblé confuse, étrangement confuse. Et je laisse de côté la confusion des premiers moments, avec l’E.T.A. Ci-joint, en lien, un long article publié par le site du Réseau Voltaire : Voltairenet.org : « Attentats de Madrid : l’hypothèse atlantiste » de Matthieu Miquel, daté du 6 novembre 2009, et vous laisse goûter cette soupe riche en ingrédients. Et il faut lire ce qu’écrit le Réseau Voltaire sur les attentats du 11 septembre 2001. Lorsque je suis fatigué, je me laisse presque aller à leurs théories (de la conspiration, du complot) :

http://www.voltairenet.org/article162639.html

 

Dans le numéro du 19 février 2017. Centenaire de la naissance de Rafael García Serrano (Pamplona, 1917 – Madrid, 1988), un écrivain phalangiste quelque peu à part dans le cénacle les écrivains de la « literatura de camisa azul » (voir Agustín de Foxá, Rafael Sánchez Mazas et Felipe Ximénez de Sandoval), avec leur style non dénué de préciosité et quelque peu décadent. Rafael García Serrano, lui, est un révolutionnaire et prône la violence comme la prônent les Futuristes : la violence du style et des thèmes, la violence envisagée comme beauté absolue et point de passage obligé vers un monde nouveau, une attitude assez courante chez les artistes et intellectuels du début du XXe siècle.


Une vue de Corbera d’Ebre (province de Tarragona) laissé en l’état, à titre de souvenir après les combats (juillet à novembre 1938), comme l’a été Belchite (province de Zaragoza). A Belchite comme à Corbera d’Ebre, un pueblo nuevo a été édifié à côté des ruines :

https://www.youtube.com/watch?v=oeTfu8ENZEs

 

La part la plus belle de l’œuvre de Rafael García Serrano est celle des débuts, des œuvres directement inspirées de la guerre, avec ces trois ouvrages : « Eugenio o proclamación de la primavera », « La fiel infantería » (son meilleur livre) et « Plaza del Castillo ». Le premier de ces livres est dédié à José Antonio Primo de Rivera. Ces écrits s’inscrivent dans le meilleur de la littérature phalangiste, dont « Vida de Sócrates » d’Antonio Tovar, considéré par José-Carlos Mainer comme l’œuvre phalangiste par excellence. « La fiel infantería » rend compte de l’implication de Rafael García Serrano dans la bataille de l’Ebre. Ce livre reste une référence avec « Pascal Duarte » de Camilio José Cela pour l’étude des représentants du terrible. C’est un document essentiel, par le style d’abord, mais aussi parce qu’il rend compte de la plus vaste bataille de la Guerre Civile d’Espagne (de la fin juillet à la mi-novembre 1938). Outre sa beauté formelle, « La fiel infantería » appuie les conclusions de certains historiens selon lesquels la rébellion contre la République ne fut pas une réaction phalangiste à la soviétisation de la société mais au parlementarisme, à l’ordre bourgeois, au cosmopolitisme des villes, à la démocratie. A noter que ce roman ne fut pas vraiment bien accueilli par les autorités ecclésiastiques, considérant son style, son « lenguaje fuerte ». Jusqu’en 1958, rien ne fut fait pour le promouvoir. Il lui fallut attendre que le franquisme ait neutralisé la fièvre phalangiste et que le souvenir de José Antonio Primo de Rivera se soit estompé.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 4/5

 

Aquilino Duque (né à Sevilla en 1931) vient de publier « Una cruz y cinco lanzas » où il glose sur les figures de Juan de Borbón et de Marcelino Menéndez y Pelayo. Il dénonce avec ironie ce qu’il considère être à présent les quatre cavaliers de l’Apocalypse : le féminisme, le nationalisme, l’écologisme et le pacifisme, autant de causes qui perdent leur sens lorsqu’elles se radicalisent, ce qui est trop souvent le cas. Cet homme de grande envergure – un authentique européen par son parcours et sa culture – est volontiers traité de fasciste (de facha), ce dont il se moque et à raison : ce fin connaisseur de l’Italie (où il a durablement vécu) sait que le fascisme est un mouvement qui s’inscrit dans une époque et un espace précis et que les incultes prétentieux assènent ce mot à tout propos dans l’espoir d’écraser ceux qui n’entrent pas dans leurs grâces.

 

 Aquilino Duque Gimeno, à son domicile de Sevilla.

 

Aquilino Duque juge que la réconciliation qu’a supposée la Transición a plutôt consisté à changer de veste (ou tout au moins à la retourner) qu’à se donner la main. Par ailleurs, il déplore que la droite, le Partido Popular (PP) du temps de José María Aznar en l’occurrence, ait condamné le 18 de julio 1936, soit le Alzamiento Nacional, mais en aucun cas la Revolución de 1934 et ses principaux foyers de violence : Cataluña (Catalunya) et Asturias. Aquilino Duque critique durement la Ley de Memoria Histórica (Ley 52/2007, de 26 de Diciembre). Trop à dire sur cette question qui a été manipulée par Zapatero et déviée à des fins politiciennes. Par ailleurs, la IIe République dont on peut louer et grandement certaines initiatives, notamment quant à l’éducation, ne doit pas être placée sur un piédestal dans un éclairage zénithal. L’insécurité et les violences multiples de cette période n’ont pas été le seul fait des « fascistes ».

José María Aznar a déclaré que Manuel Azaña était son modèle. Fort bien, nous dit Aquilino Duque, mais il se trouve que « Azaña dijo grandes verdades pero sólo cuando tenía el aparejo en la barriga » ; et il ajoute que la Transición a favorisé les séparatismes qui, il faut le rappeler, ont été parmi les principaux responsables de la fin de la République. Il y eut Guerre Civile parce qu’il y eut révolution et que la contre-révolution l’a emporté. Franco a maîtrisé ce totum revolutum et a laissé un pays en condition de changer sin traumas. L’Estado de Autonomías est anti-économique. Don Ramón Carande : « ¿Cómo un país tradicionalmente deficitario de hombres públicos puede multiplicar ese déficit por 17? », 17, soit le nombre des communautés autonomes d’Espagne. J’ai été un partisan de ces communautés ; elles allaient dans le sens du fédéralisme et flattaient l’anti-jacobin que j’ai toujours été. Le fédéralisme me semble une excellente chose a priori ; mais en Espagne, ses dysfonctionnements sont tels qu’il est à revoir. Et étudier leurs causes revient à étudier l’histoire de l’Espagne – sujet trop vaste dans le cadre du présent article. Le système des Autonomías est en grande partie responsable du déficit public qu’accuse le pays, le plus important d’Europe. Je passe sur les chamailleries indignes des élus locaux, véritables héritiers de ce caciquismo, maladie espagnole que le dictateur (éclairé) Miguel Primo de Rivera s’efforça de réduire, mais en vain. Seul contre tous, il termina dans la solitude et la pauvreté, en exil à Paris.

Marcelino Menéndez y Pelayo qu’admire Aquilino Duque avait l’habitude de dire que « el día en que acabe de perderse, España volverá al cantonalismo de los arévacos y de los vectones o de los reyes de taifas ». Cantonalismo et taifas, rien de plus spécifiquement espagnol… Souvenons-nous, quand Tortolez demande à Juan de Mairena (voir le livre d’Antonio Machado, « Juan de Mairena ») si un Andalou andalucista est lui aussi un Espagnol de second ordre, celui-ci lui répond qu’il est non seulement un Espagnol de second ordre mais un Andalou de troisième ordre.

 

Enrique Gimbernat est l’un des meilleurs pénalistes d’Espagne. Dans une entrevue au quotidien « El Mundo » (voir Opinión, Los intelectuales y España, en page 4 et 5), il confie que la Justice dans son pays est manipulée par les partis politiques. Le titre de l’article est éloquent : « El felipismo es el pecado original de la democracia española ». Felipismo, de Felipe González… En 1985, une réforme issue du PSOE a été mise en œuvre et, depuis, les membres du Consejo General del Poder Judicial sont élus par le parti au pouvoir. Le PP avait pourtant déclaré haut et fort qu’une fois à la tête du gouvernement, il s’en prendrait à ce système. Il n’en fit rien et amplifia même le processus initié par le PSOE. Ainsi, au gré des élections, PSOE et PP placèrent-ils des hommes et des femmes de leur choix dans les hautes sphères de la Justice. Le péché originel (pecado original) de la démocratie espagnole remonte à 1982, avec le PSOE au pouvoir (Felipe González fut président du Gouvernement de 1982 à 1996), soit la corruption, la prévarication, les GAL, les ingérences dans l’appareil judiciaire. Le PP ne fera que suivre l’exemple donné par le PSOE.

 

Enrique Gimbernat Ordeig (né en 1938, à Sevilla)

 

Polémique au sujet du transfert des restes de Franco sur fond de lutte d’influence. Le PSOE en pleine déliquescence (comparable à celle du Parti socialiste français) cherche à remonter sur son perchoir afin nous dispenser de petites leçons de morale dont les socialistes ont le secret, une manière de reprendre laïquement possession des esprits. Ces flemmards espèrent jouir encore de leurs rentes morales.

Le 11 mai 2017 a été approuvé au Parlement, à 198 voix pour et 140 abstentions (PP et ERC, pour des raisons très différentes), la proposition du PSOE en vertu de laquelle il est demandé au Gouvernement d’engager les démarches pour l’exhumation et le transfert des restes de Franco. On peut souhaiter ce transfert mais il convient de rappeler que cette proposition ne figure pas dans la Ley de Memoria Histórica qu’un PSOE veut réactiver, non pas tant au nom de la mémoire historique, si importante, que dans l’espoir de regagner un peu du terrain perdu. Bref, pour le PP, El Valle de los Caídos n’est plus un « lugar de memoria franquista y nacional católica » tandis que le PSOE juge que cet ensemble reste un symbole franquiste et qu’en conséquence il convient d’en réorienter la signification « en favor de la reconciliación y de la democracia ». La réconciliation ? En oubliant ceux qui ont été massacrés par dizaines de milliers parce que possédants, « fascistes » et j’en passe.

Les socialistes mode Zapatero sont doués d’une mémoire historique qui ne s’embarrasse pas de complexité. Banby nous a bassiné (le verbe n’est pas trop fort pour ceux qui connaissent l’affaire) avec son grand-père (paternel) fusillé, le capitaine Juan Rodríguez Lozano, et tout est parti en vrille. Moi et mon ancêtre fusillé ; et que je profite de ma position de chef du Gouvernement pour simplifier l’Histoire en poussant mon histoire sur le devant de la scène. Mais les Espagnols n’ont pas été dupes.

Pour le député socialiste Gregorio Cámara, il conviendrait de ne pas heurter la sensibilité du citoyen – le pauvre ! – et, à cet effet, de déplacer les restes de Franco (probablement de les rendre à la famille qui se débrouillera avec) et ceux de José Antonio Primo de Rivera en un endroit plus discret (« no preeminente »), à l’intérieur de la basilique. Je signale en passant, et sans faire du mauvais esprit, que cette séparation ne devrait pas déplaire au fondateur de la Phalange dont Franco a trahi le message.

En la circonstance, le PP a raison de rappeler que le PSOE cherche à instrumentaliser la mémoire de la Guerre Civile (et de la répression franquiste qui lui fit suite) pour se redonner de l’importance. Rappelons que le texte approuvé ce 11 mai reprend sous une forme condensée les principales propositions inclues dans la Ley de Memoria Histórica en y ajoutant l’exhumation et le transfert des restes du Caudillo dans le but de réactiver cette loi après que le gouvernement du PP ait supprimé les subventions que supposait ce vaste projet, sous prétexte de restrictions budgétaires consécutives à la crise. Tout en étant extraordinairement attaché à la mémoire, je ne puis en la circonstance donner tort au PP. L’instrumentalisation de la mémoire n’est pas moins terrible que l’oubli…

 

El Valle de los Caídos, vue panoramique.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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