Quelques considérations sur l’antisémitisme

 

Nous ne pouvons comprendre notre histoire et l’histoire de l’antisémitisme, nous Européens, si nous nous épargnons l’étude de l’antijudaïsme.

L’étude de l’histoire politique, économique, sociale et culturelle de l’Europe doit impérativement envisager l’antisémitisme non pas comme un phénomène périphérique mais central. Par ailleurs, il ne suffit pas de s’arrêter sur ses conséquences – ses effets –, il faut s’efforcer d’en appréhender les causes ; or, trop souvent, nous nous laissons impressionner par l’ampleur de ses effets ce qui, d’une certaine manière, nous évite l’étude de ses causes.

En France, par passion laïque, on ne pense même plus à étudier le fait religieux, son histoire multiséculaire. On le considère comme une vieillerie bonne pour le rebut ou un simple défouloir. Ce faisant on devient borgne ou, tout au moins, on chemine avec des œillères. Les passionnés de laïcité (que je respecte aussi longtemps qu’ils ne deviennent pas aussi fanatiques que ceux qu’ils s’emploient à dénoncer) ont une fâcheuse tendance à confondre catéchisme et étude des religions, du christianisme en l’occurrence, ce qui est bien dommage.

 

 

L’antisémitisme européen est incompréhensible aussi longtemps qu’on refuse de prendre en considération l’antijudaïsme, en particulier l’antijudaïsme séculaire de l’Église. On m’a accusé de remuer de « vieilles histoires », on me dit que l’Église a changé et a fait son mea culpa envers les Juifs. Il ne s’agit pas de nier les efforts de la hiérarchie catholique et le courage de nombre de ses membres, certains reconnus comme « Justes parmi les nations » ; il ne s’agit en aucun cas d’attaquer la foi des Chrétiens, mais ces « vieilles histoires » ont tellement modelé les mentalités de notre vieux continent qu’elles ne peuvent être que d’actualité (et qu’elles sont appelées à le rester), qu’elles se sont glissées dans d’autres histoires lorsqu’elles n’ont pas contribué à leur émergence, directement ou indirectement. Il n’est pas si tortueux le lien entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme. Il faut le suivre pas à pas, lentement. Il y a un lien qui va de l’antijudaïsme à l’antisémitisme comme il y a un lien qui va de l’antisémitisme à l’antisionisme ; et je ne dis pas que : antijudaïsme = antisémitisme = antisionisme. J’ai assez souvent eu affaire à des intervenants sur des blogs qui cherchaient à me faire dire ce que je n’avais pas dit en forçant la note, vieille technique destinée à décrédibiliser l’adversaire.

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Au XVIe siècle, la Réforme n’atténue pas les rigueurs des accusations antijuives et Luther se met à tenir des propos terrifiants sur les Juifs. De leur côté, les Catholiques dénoncent les Protestants comme des hérétiques et les placent au même niveau que les Juifs qu’ils voient comme les instigateurs de la Réforme. Les Juifs « expliquent » décidément tout et aujourd’hui encore et dans bien des têtes. On tourne décidément en rond…

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Je ne sais que penser de Pie XII. Je ne veux ni l’accuser ni le disculper. Je ne dispose pas des outils nécessaires pour le faire, à moins de donner dans le parti-pris, qu’il lui soit favorable ou défavorable. Je ne puis donc faire part que d’impressions qui demandent à être discutées.

Pie XII a conspiré contre Hitler, avec l’aide de généraux allemands et des Britanniques. Il admirait l’Allemagne, sa culture. Rien à dire, je l’admire aussi. Mais Pie XII qui souhaitait la destruction du nazisme souhaitait pareillement celle du bolchevisme. Or, l’Allemagne nazie était la mieux placée pour mener à bien cette gigantesque entreprise.

Pie XII espérait donc l’écrasement du nazisme mais une fois le bolchevisme liquidé, en l’occurrence par le nazisme. Ne serait-on pas alors entré dans des zones encore plus dangereuses ? La puissance allemande occupée à l’Est se serait tournée vers l’Ouest et aurait frustré toute tentative de débarquement ou l’aurait retardée, permettant ainsi à l’industrie de mort nazie d’ajouter des millions et des millions de victimes, ce qu’il restait des Juifs en particulier, nombreux en Europe orientale.

J’ai le sentiment que la destruction du bolchevisme (cette idéologie mortifère certes) importait autrement plus au Très Saint-Père que le sauvetage des Juifs. Tout ce qui a été dit au sujet d’un Pie XII hanté par la Shoah me semble relever du tableau retouché, enjolivé. Je n’ai pas l’habitude de taire mes impressions, des impressions que je n’impose pas mais propose en espérant capter par le dialogue des éléments de réflexion fiables. Pie XII ne souhaitait certes pas la destruction des Juifs, en aucun cas, mais s’il avait souffert de leurs souffrances au point qu’on le rapporte volontiers, il ne serait pas resté ainsi en retrait. La sauvegarde de son Église (ce qui entrait dans son rôle) comptait par ailleurs pour beaucoup alors que des déclarations appropriées, à une époque où la présence de l’Église catholique n’était pas des moindres, auraient pu avoir des conséquences fortement négatives pour le régime nazi.

 

Pie XII (1876-1958), pape de 1939 à 1958

 

Le pape était l’un des hommes les mieux informés sur les massacres en cours, mieux informé que le président des États-Unis. Je ne cherche pas à l’accabler mais, de grâce, épargnez-moi les extases ! Je ne l’accablerai pas même si au fond de moi il y a bien du dépit, un dépit qui tourne à la colère lorsque des supporters (parmi lesquels quelques Juifs) entrent en transes à son seul nom. L’Église en tant que puissante structure hiérarchisée et en tant qu’organisation transnationale densément implantée dans les villes comme dans les campagnes n’a jamais averti l’Europe sur ces massacres, jamais ! Aucune déclaration publique condamnant même à mots couverts la politique nazie. Et, une fois encore, il ne s’agit pas de salir la mémoire de ces femmes et de ces hommes, membres de l’Église et qui à tous les degrés de la hiérarchie, du simple curé de campagne aux archevêques, sans oublier les religieuses, ont sauvé des Juifs; mais ils l’ont fait à partir d’eux-mêmes et en aucun cas avec l’appui de cette énorme hiérarchie. Tous les discours de Pie XII sont vagues, plats et ternes. Des généralités sont remuées pour donner une sorte de soupe sans consistance.

Je n’insisterai pas sur le Concordat signé et publié en juillet 1933 et formellement ratifié en septembre de la même année entre le IIIe Reich et le Vatican – premier grand triomphe diplomatique pour l’Allemagne nazie –, un processus activé par le secrétaire d’État du Vatican, Eugenio Pacelli, futur Pie XII. Je ne suis pas ici pour m’ériger en juge, installé dans mon confort mais, de grâce, pas de propos laudateurs !

Daniel Jonah Goldhagen dans « A Moral Reckoning » (sous-titré « The Role of the Catholic Church in the Holocaust and Its Unfulfilled Duty of Repair ») rapporte le passage d’une lettre écrite par le futur Pie XII (passage qui renvoie en note à « Hitler’s Pope » de John Cornwell). Daniel John Goldhagen précise qu’il s’agit du seul écrit non destiné à la publication du futur Pie XII où ce dernier fait allusion d’une manière un peu détaillée à des Juifs. Et, surtout, il rapporte une scène dont il n’a pas même été témoin, une scène de l’insurrection à Munich, en avril 1919, dans le palais de la Résidence (je cite ce passage tel qu’il figure dans le livre en question) : «  … in the midst of all this, a gang of young women, of dubious appearance, Jews like all the rest of them, hanging around in all the offices with lecherous demeanor and suggestive smiles. The boss of this female rabble wans Leviens’s mistress, a young Russian woman, a Jew and a divorcée who was in charge. And it was to her that the nunciature was obliged to pay homage in order to proceed. This Lieven is a young man, of about thirty or thirty-five, also Russian and Jew. Pale, dirty, with drugged eyes, hoarse voice, vulgar, repulsive, with a face that is both intelligent and sly. » J’insiste, le futur pape n’a pas assisté à cette scène. Et que des Juifs et des Juives aient un aspect et un comportement peu agréables, comme n’importe qui d’autre, n’est pas la question. Ce qui m’intrigue dans ce passage, c’est l’aspect stéréotypé « du Juif » et de « la Juive » (au sens générique, d’où ces guillemets) qui par ailleurs les associe tout naturellement au bolchevisme – ce qui conduit au judéo-bolchevisme.

 

Daniel Jonah Goldhagen (né en 1959)

 

Je me permets de poser la question suivante et sans le moindre sous-entendu : ce pape n’aurait-il pas refusé d’engager officiellement l’Église dans le sauvetage des Juifs d’Europe parce qu’il associait « subliminalement », pourrait-on dire, Juif et Bolchevisme ? Le bolchevisme est une plaie mais lui associer systématiquement « les Juifs » par conformisme d’époque – par inertie – est tout simplement déprimant (surtout de la part d’un homme investi de telles responsabilités), tant il est vrai que les Juifs ont toujours représenté une formidable diversité, une diversité radicale qui devrait décourager toute tentative d’étiquetage. On sait par ailleurs que les Juifs étaient plutôt mencheviques que bolcheviques.

Mais oublions pour un temps ce pape. Le Juif est comme de l’étoupe qui sert à boucher toutes les inquiétudes, l’étoupe qui sert généralement à boucher une voie d’eau dans une coque. Et je ne remue pas de « vieilles histoires » ou, si tel est le cas, il faudra bien admettre que les « vieilles histoires » non seulement nous suivent mais nous précèdent. Prenons le cas des Gilets Jaunes ; certains d’entre eux (probablement peu nombreux) sont friands de thèses complotistes dans lesquelles « le Juif » est en bonne place même s’il n’est pas explicitement nommé, l’antisémitisme n’étant plus considéré comme vraiment chic… « Le Juif » est volontiers remplacé par « Rothschild », « Goldman Sachs » et j’en passe, comme si être milliardaire était une spécialité juive. Le franc-maçon est volontiers identifié au Juif comme le furent le bolchevique et le capitaliste. Le Juif « explique », il sert à désigner la peste et le choléra et évite d’avoir à choisir entre l’un ou l’autre. Les jeunes générations ont certes quelque peu poussé « le Juif » de côté mais c’est pour mieux désigner le Sionisme et l’État d’Israël. On a changé de costume mais pas de slip, et ça pue quand on s’approche ; je n’exagère rien ; j’ai non seulement la tête froide mais deux oreilles, deux yeux et un nez ; j’écoute, j’observe et je renifle. On me pardonnera mon prosaïsme, mais ce qui doit être dit doit être dit.

J’en reviens à Pie XII. Je reste dubitatif face à ce personnage ; et je me méfie de tout ceux qui s’emploient à l’exalter en allant jusqu’à le présenter comme un défenseur des Juifs. Il n’a pas extirpé officiellement et à la face du monde tout ce que l’Église avait d’antisémite dans ses textes ; il n’a pas déclaré que si le nazisme était anti-chrétien, il avait au moins un peu à voir avec une certaine démonologie activée par l’Église au cours des siècles, le Juif servant en quelque sorte de repoussoir au sens pictural du mot, le Juif servant par sa (supposée) noirceur à mettre en valeur la force lumineuse de la foi chrétienne…

 

Affiche de propagande néerlandaise appelant à s’engager dans la SS pour la défense de l’Europe chrétienne

 

Permettez que je me laisse aller à la rêverie et refasse l’histoire. Le Vatican dénonce officiellement la politique raciale du IIIe Reich mais dans les années 30, étant entendu qu’une fois la machine de mort entraînée par son propre fonctionnement, elle ne peut être stoppée que par sa destruction. Le Vatican dénonce officiellement et sans timidité la politique antisémite, le Juif étant la marotte du nazisme, son obsession radicale. Que se serait-il alors passé ? Probablement une gêne considérable pour le régime, un ébranlement même. Certes, je crois d’abord en l’initiative individuelle. Les « Justes parmi les nations », pour ne citer qu’eux, ont agi de leur propre initiative, dans une solitude souvent totale ; mais parvenu à ce degré de violence partout en Europe, des côtes de l’Atlantique à l’Oural, du Cercle polaire arctique aux îles grecques, il fallait qu’une organisation mondiale et aussi rigoureusement hiérarchisée que l’Église catholique (par ailleurs pourvue d’antennes très fines, ainsi que je l’ai dit, qui lui permettaient une information continue et quasi-instantanée) soit lancée toute entière et officiellement dans la bataille en cours. Et seul le pape avait ce pouvoir considérant la structure pyramidale de cette Église. Ces temps terrifiants auraient été l’occasion pour l’Église de se dresser contre cette entreprise antichrétienne que fut le nazisme mais aussi pour dénoncer dans son répertoire le vieil antijudaïsme qui n’était pas radicalement étranger à cette violence radicale contre les Juifs. Et peu importe les conséquences pour l’Église car dans tous les cas elle serait sortie spirituellement et moralement  grandie – moralement surtout. Si le nazisme représente une rupture par sa violence totale, il n’est pas né de rien, et la chrétienté ne peut jouer les saintes-nitouches. Si l’Église placée sous la responsabilité de Pie XII s’était dressée de toute sa stature contre le nazisme, Juifs et Chrétiens se seraient retrouvés autrement mieux que par toutes ces tentatives ultérieures de rapprochement, toutes ces demandes de pardon, tous les efforts de l’œcuménisme, des Amitiés judéo-chrétiennes et j’en passe.

Les « vieilles histoires » que j’ai voulu évoquer dans le présent article ne sont pas si vieilles, elles semblent même rajeunir à certains moments de l’histoire ; et tout indique que nous ne sommes pas sortis de l’auberge…

Olivier Ypsilantis

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Des temps de la vie juive au Portugal

 

En Header, une vue de la synagogue de Tomar, Portugal.

 

Cet article s’appuie sur une lecture de « Histoire des Juifs sépharades. De Tolède à Salonique » d’Esther Benbassa et Aron Rodrigue. Il se rapproche d’un article publié sur ce blog le 3 août 2018 et intitulé « La question juive portugaise », ci-joint en lien :

http://zakhor-online.com/?p=14592

 

Parmi les Juifs d’Espagne contraints à l’exil, un bon nombre choisit le pays voisin, facile d’accès et plus tolérant, le Portugal où vit une petite communauté juive depuis la période romaine. En 1492, année du décret de l’Alhambra (31 mars), les Rois catholiques, Fernando II de Aragón et Isabel I de Castilla, expulsent les Juifs d’Espagne. La situation des Juifs du Portugal est alors relativement tranquille et, surtout, il ne s’est produit dans le pays aucune violence comparable à celles de l’année 1391 en Espagne. A ce propos si la date 1492 est relativement connue celle de 1391 l’est moins, beaucoup moins. Elle est pourtant presqu’aussi dramatique pour les Juifs de ce pays dont l’expulsion a certes culminé en 1492 mais où, auparavant, et surtout à partir de 1391, les communautés se sont étiolées par l’exil mais aussi par la conversion, un processus activé par un orateur dominicain, un prosélyte forcené, Vincent Ferrer (1350-1419), originaire de Valencia.

En 1492, le roi du Portugal, João II (régna de 1481 à 1495), accorde le droit de résidence permanent à de riches familles juives venues d’Espagne moyennant finances. Des artisans considérés comme utiles au pays sont également acceptés. Quant aux autres, soit la grande majorité, il leur est accordé un permis de séjour de huit mois. Mais ce délai écoulé, il s’avère que très peu de navires nécessaires à ce nouvel exode ont été réunis. Le roi et les autorités durcissent alors le ton et finissent par déclarer les Juifs esclaves. La fin du règne de João II est particulièrement pénible pour les Juifs qui sans cesse tracassés et tourmentés sont réduits à la précarité économique. C’est dans ce contexte que prend place une très pénible affaire que j’exposerai dans un article sur ce blog, soit le rapt de milliers d’enfants juifs à leurs familles et leur envoi dans une lointaine possession de la Couronne portugaise, sur la côte ouest de l’Afrique, les îles de São Tomé et Principe où ils doivent être élevés dans la religion catholique.

 

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Manuel I (1469-1521)

 

L’accession au trône du Portugal de Manuel I (régna de 1495 à 1521) améliore la situation des Juifs. Ce monarque commence par mettre fin à leur esclavage. Mais leur situation ne va pas tarder à se compliquer. En effet, il est prévu de l’unir par le mariage à la fille des Rois catholiques, l’Infante Isabel de Aragón. Parmi les tractations qui précèdent cette union, la question juive, en particulier l’exigence espagnole visant à leur expulsion du Portugal. Manuel I commence par tergiverser mais sous la pression de l’Espagne, alors la principale puissance mondiale, il se résout à signer le 5 décembre 1496 le décret d’expulsion des Juifs de son royaume ; et ils n’ont que quelques mois pour se préparer.

Manuel I apprécie les Juifs pour leurs compétences et il a d’autant moins envie de les expulser que son pays n’a pas de classe moyenne. Pressé par le puissant voisin espagnol mais désireux de garder les Juifs, le roi et les autorités du pays finissent par adopter une demi-mesure et leur imposent la conversion, en 1497, une conversion rapide, en bloc, ce qui explique que la question marrane se posera dans ce pays avec une acuité particulière, la communauté juive s’étant vue contrainte à l’apostasie alors même qu’elle avait quitté l’Espagne en grand nombre, préférant l’exil à la conversion. Ainsi donc, du jour au lendemain, et massivement, les Juifs sont « métamorphosés » en Chrétiens. Pour le roi, insistons, il s’agit d’une pure formalité destinée à les garder auprès de lui en commençant par calmer les exigences des souverains espagnols. Et promesse est faite à ces femmes et à ces hommes contraints à l’apostasie qu’aucune enquête ne sera menée au sujet de leurs pratiques religieuses durant les vingt ans à venir. Cet arrangement explique l’importance du crypto-judaïsme au Portugal, un arrangement qui n’empêche pas nombre de Juifs de quitter le pays sitôt que la possibilité se présente. Manuel I s’en inquiète, lui qui a signé l’édit de conversion pour garder « ses » Juifs, et il interdit leur émigration en 1499.

Ainsi, tout au long du XVIe siècle se succèdent les mesures interdisant aux Juifs devenus chrétiens (Cristãos Novos ou « nouveaux chrétiens » par opposition aux Cristãos Velhos ou « vieux chrétiens ») de quitter le pays, mesures qui connaissent des périodes de relâchement que des Juifs mettent à profit pour quitter le Portugal. Les Cristãos Novos sont toutefois assez nombreux à rester pour prendre place dans tous les secteurs de l’économie et de l’administration, ce qui finit par provoquer la colère des Cristãos Velhos, une colère qui culmine en 1506, à Lisbonne où environ deux mille Cristãos Novos sont massacrés. L’année suivante, les départs sont autorisés et des milliers de Juifs embarquent pour des destinations diverses. Puis, une fois encore, l’autorisation est suspendue.

 

Resultado de imagen de massacre de lisboa de 1506

Une des très rares gravures ayant survécu au tremblement de terre de Lisbonne (1755) et montrant une scène des violences de 1506 dans cette même ville. 

 

Ainsi, graduellement, la question marrane prend de l’ampleur et se complique au point que la mise en place d’une Inquisition est jugée de plus en plus nécessaire par les autorités, d’autant plus que de l’autre côté de la frontière, en Espagne, la Santa Inquisición ne cesse de monter en puissance et prouver sa terrible efficacité. Les Cristãos Novos qui ont confirmé leur présence dans l’économie et l’administration parviennent à gêner sa mise en place en faisant directement appel à la papauté et en distribuant judicieusement des pots-de-vin. Mais la Couronne portugaise qui dès 1516 avait entrepris des démarches s’active elle aussi auprès de la papauté qui finit par autoriser une Inquisition portugaise en 1535 et pour une période d’essai de trois ans. Les Cristãos Novos parviennent toutefois à gripper son fonctionnement et ce n’est qu’en 1547 qu’elle peut donner sa pleine mesure.

En Espagne et au Portugal, les Cristianos Nuevos et les Cristãos Novos occupent les mêmes fonctions sociales que les Juifs ; mais contrairement à l’Espagne, le Portugal a une conscience aiguë des bénéfices que peuvent lui apporter ces derniers ; aussi refuse-t-il obstinément de les laisser partir. En Espagne, depuis 1391, une classe de Cristianos Nuevos s’est constituée ; certes, elle pose à l’occasion au pouvoir des problèmes normatifs quant à la religion mais son importance (notamment économique) prime. Le Portugal quant à lui ne dispose pas d’une telle classe, relativement bien établie en Espagne. Aussi la conversion de force et massive reste le seul moyen pour la Couronne portugaise de parvenir à l’unité religieuse (qui est alors unité politique), comme en Espagne, et de satisfaire aux exigences espagnoles.

Pour la plupart des Cristãos Novos, la fidélité à la foi de leurs ancêtres est essentielle. Mais au fil des décennies, avec l’interruption de la transmission du savoir rabbinique, l’affaiblissement de la connaissance de l’hébreu et l’extrême difficulté (voire l’impossibilité) dans un environnement hostile de respecter la plupart des prescriptions religieuses finissent par donner forme à un crypto-judaïsme (un phénomène recouvert par le terme « marranisme »), avec un comportement, une pratique et un système de croyances particuliers. Et contrairement aux crypto-juifs espagnols d’avant 1492, les crypto-juifs portugais (avec cette conversion forcée et massive, n’épargnant aucun membre de la communauté) se retrouvent privés de contact direct avec les Juifs, ce qui conduit naturellement à une dérive continue et à tous les niveaux, des prescriptions alimentaires aux références écrites. Ainsi, les marranes ayant accès au seul Ancien Testament, coupés de la tradition transmise par les rabbins, vont élaborer au fil des générations, et à partir des livres de l’Ancien Testament, leurs rites, leur liturgie, leur credo, avec transmission strictement personnelle et familiale, hors de toute communauté élargie ; et le temps passant, la religion marrane « finit par produire une subculture spécifique qui lui assura une souplesse et une longévité exceptionnelles ». Cette religion souterraine, cette crypto-religion, va par ailleurs exacerber une sensibilité messianique qui se manifeste de diverses manières au cours du XVIe siècle portugais. Citons David Reuveni, arrivé au Portugal en 1525 et qui émeut les marranes en se disant le représentant des dix tribus perdues. Citons Diego Pires qui après avoir réussi à quitter le Portugal retourne au judaïsme sous le nom de Salomon Molho avant de se proclamer messie.

Par effet de compression, l’Inquisition contribue bien malgré elle à la perpétuation et au renforcement de cette subculture très particulière. La question crypto-juive, entre discriminations et persécutions, perdure sans même que ne soit réduites ses proportions. Cette identité de groupe devient si marquée, et au Portugal plus que partout ailleurs, que les Cristãos Novos sont appelés homens da nação (« hommes de la nation »), soit membres d’une nation dans la nation.

Avec l’unification de l’Espagne et du Portugal, entre 1580 et 1640, les frontières entre les deux pays disparaissent, ce qui a entre autres effets de réactiver le marranisme en Espagne, donnant ainsi un surcroît de travail à l’Inquisition et pour longtemps. On peut lire dans le livre ci-dessus cité : « La conversion forcée de la communauté juive portugaise dans son ensemble et le retour partiel des descendants de ces convertis qui avaient eux-mêmes été les expulsés de 1492 réintroduisent ainsi sur le sol espagnol un problème qui devait préoccuper l’Église et la Couronne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ». La désignation même de Portugués fut tellement associée à Cristiano Nuevo qu’elle devint volontiers synonyme de marrano.

Le phénomène du crypto-judaïsme au Portugal et la renaissance récente du judaïsme dans ce pays peuvent être symbolisés par un nom qui recouvre une étrange et émouvante histoire, celle du capitaine Artur Carlos de Barros Basto (1887-1961).

Olivier Ypsilantis

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Des « Je me souviens » livresques

 

« … de même les livres qui m’importent le plus ne sont pas ceux qui couvrent la plus grande surface dans ma bibliothèque », Emmanuel Berl dans « Sylvia ».  

« Je sais, il est vrai, que ma mémoire en appauvrissant mes souvenirs, confère aux êtres dont elle se souvient une stabilité qu’ils n’avaient pas, au même degré, quand ils vivaient. Plus le temps coule, plus se simplifient les volumes de ces étranges statues. De même que les ombres, en s’allongeant marquent le déclin du jour, chaque année, leurs lignes se font plus austères, et leurs leçons plus graves. Elles m’avertissent que tout ce que je fus, tout ce que je suis, tout ce que j’aime se réduira d’abord au langage et se résorbera enfin dans le néant ; que je dois y acquiescer, qu’étant mortel je dois aimer la mort, comme, étant vivant, je dois aimer la vie. Elles m’invitent à préférer au monde plus savoureux des choses, le monde plus terne mais plus solide des signes », Emmanuel Berl dans « Présence des morts ».    

 

Je me souviens de « Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. »

Je me souviens de mon émotion à lire « Le bleu du ciel » de Georges Bataille, dans un chalet des Alpes, sous une neige immaculée qui confirmait l’étrange pureté de ce livre.

Je me souviens qu’Emmanuel Berl était le petit-fils et le fils des premiers producteurs de sommiers métalliques et qu’il n’aimait pas dormir dessus. Je me souviens que les usines du père étaient implantées à Clairvaux, avec une usine libre et une usine pénitentiaire. Le fils n’accepta pas l’automobile du père ; il estimait qu’elle devait sa part à cette main-d’œuvre carcérale.

Je me souviens d’avoir lu ce chef-d’œuvre, « Le Salaire de la peur » de Georges Arnaud, à l’île d’Yeu, un été, puis de l’avoir relu à Montréal après avoir retrouvé cette même édition chez un bouquiniste de la rue Saint-Denis, l’édition Le Livre de Poche, à tranche jaune avec, en couverture, une image extraite du film de Henri-Georges Clouzot, un chef-d’œuvre lui aussi.

 

« Le salaire de la peur » de Georges Arnaud, dans l’édition Le Livre de Poche

 

Je me souviens de « Quiet Days in Clichy » de Henry Miller et du film de Jens Jørgen Thorsen. Je m’en souviens d’autant mieux que des moments de mes années d’étudiant ressemblèrent à des moments rapportés dans ce livre. Et dans ma mémoire se superposent des séquences autobiographiques et des séquences de ce film.

Je me souviens de mon excitation à lire « Harmonies économiques » de Frédéric Bastiat, surtout lorsqu’il s’en prend aux (dangereuses) divagations de Jean-Jacques Rousseau.

Je me souviens d’avoir lu « Campagne de France » de Goethe dans les collines du Perche, dans une maison sous l’averse, calé dans un fauteuil-club en cuir brun. Je ne puis voir ce livre ou penser à ce livre sans me souvenir de ces heures de lecture parcourues de nuages bas et gris, du vent qui courbait les hauts peupliers, en contrebas, le long de la rivière…

Je me souviens de ce livre dégoté dans un Charity Shop de Wexford, en Irlande, et lu avec émotion, « Two Cities – Hanoi and Saigon » de Neil Sheehan, une émotion augmentée du fait d’une dédicace : To my darling, as I prepare to catch a plane from my city to yours. I love you  XXX. Signature illisible et pas de date.

Sur sa table de nuit, à sa mort, « Toi et Moi » de Paul Géraldy ; c’est ce qu’on m’a rapporté. Aujourd’hui, ce livre dédicacé par l’auteur à la défunte est entre mes mains, pages jaunies, couverture d’un bleu devenu incertain, Librairie Stock, dépôt légal 4e trimestre 1952. Et je me souviens de cette parente décédée en 1952 et que je ne connais que par quelques photographies, une grande femme élancée, au regard clair et comme embué, et un sourire qui semble dire au photographe : je vous en prie, faites vite !

Je me souviens – tout au moins l’ai-je su après sa mort, par un carnet dans lequel il avait pris des notes – que mon père fut dans sa jeunesse un lecteur enthousiaste de Curzio Malaparte.

Je me souviens de « L’homme foudroyé » de Blaise Cendrars. L’édition que j’en ai, l’originale, celle de 1945, aux Éditions Denoël, héritée d’un oncle, porte au crayon la mention, Hôpital Percy, hiver 1945.  Outre la valeur intrinsèque de ce livre, premier volume d’une tétralogie de Mémoires, j’ai compris qu’il avait été lu par ce parent lors d’un long séjour dans cet hôpital militaire, trois balles dans le corps dont une qui lui avait éraflé le cœur, des tirs d’armes automatiques partis d’un bois de conifères, en Lorraine, hiver 1944. Ainsi, avais-je entre les mains un livre écrit par un blessé de la Première Guerre mondiale et lu par un blessé de la Seconde Guerre mondiale, dans un hôpital militaire.

Je me souviens qu’une grand-tante, infatigable lectrice, fut atteinte d’une quasi-cécité suite à une cataracte. C’était il y a une quarantaine d’années et la chirurgie au laser faisait déjà des miracles. Je me souviens donc de cette grand-tante juste après son opération, quatre-vingt ans passés, lisant sans lunettes dans la demi-obscurité. A côté d’elle, une pile de livres à dévorer.

« Jour de Sharav à Jérusalem » de Pierre I. Lurçat. Je le lis stylographe en main, à Versailles, devant un beau jardin où le vent passe dans les feuillages de grands arbres. Sharav… Dans « Le temps qui tue. Le temps qui guérit », sous-titré « Santé et météorologie » du Dr. Fernand Attali, on peut lire : « En Israël, le passage du sharav, vent du désert, entraîne les mêmes méfaits que la plupart des vents chauds et secs : dans certains cas, les juges locaux, avant de rendre leur sentence, vont jusqu’à s’enquérir des conditions météorologiques qui prévalaient au moment du délit, le sharav pouvant alors constituer une circonstance atténuante ». Lorsque j’ai lu ce beau livre d’allées et venues entre deux pays, un vent printanier, frais et doux, soufflait dans les grands arbres de Versailles.

 

« Jour de Sharav à Jérusalem » de Pierre I. Lurçat

 

Quels livres ma mémoire associe-t-elle sans y penser à mon père ? Ses responsabilités lui laissaient peu de temps mais il lisait sitôt qu’il le pouvait. Ainsi, je le revois, le soir, parfois, lisant journaux (Le Figaro de préférence) et revues (Valeurs Actuelles de préférence) mais aussi des livres qui me reviennent automatiquement lorsque je pense à lui : « Mémoires – Fin d’un empire » de Raoul Salan, quatre volumes qui passèrent de son bureau à sa table de nuit, de sa table de nuit à son bureau. Me revient de la même manière un livre plus modeste : « L’Escadron – Carnets d’un cavalier » de Jacques Branet, un livre que j’ai lu après sa mort, une manière de me souvenir de lui. Je le revois lire ce livre dans la lumière grise d’un hiver parisien. Il me semble qu’il s’était mis à neiger.

« Tous mes rapports avec mon père font un magma complexe, où je ne peux pas démêler ce qui est, envers lui, trahison, et ce qui est, au contraire, fidélité. Cette même confusion, je la retrouve constamment dans mes souvenirs ». C’est Emmanuel Berl qui écrit, mais ce pourrait être moi.

Parmi mes premiers souvenirs de lecture, « Olivier construit sa maison ». Je me souviens avec précision des images, de certaines plus que d’autres. Et ce n’est que longtemps après que je m’intéresserais à l’auteur, un nom auquel je n’avais jamais prêté attention, Alain Grée, un grand illustrateur dont l’influence dépassa largement les frontières de l’Hexagone dans les années 1960-1970.

Notre professeur de français, belle femme aux cheveux courts et aux longues jambes qu’elle prend plaisir à mettre en valeur nous oblige à lire au moins un livre par semaine. Elle promeut les écrits de femmes. Je lis des lettres de Madame de Sévigné, délicieuses, des romans de George Sand, savoureux, un roman d’Esla Triolet (j’ai oublié lequel), insipide.

Lorsque je lus « Le Loup des steppes » de Hermann Hesse, aucun livre ne m’avait accroché à ce point, avec cette ambiance simultanément étouffante et exaltante.

L’antre du bouquiniste de la Rua da Escola Politécnica, à Lisbonne. Les livres s’y présentent plus en empilements qu’en alignements. Je fais l’acquisition de fascicules, discours d’Oliveira Salazar et de son successeur Marcelo Caetano. Intrigué, le bouquiniste m’interroge. Je lui explique que les idées défendues par ces hommes m’intéressent comme des pierres taillées intéressent l’archéologue et que, surtout, la rigueur de leur langue m’aide à améliorer mon portugais mieux que ne le feraient les romans d’aujourd’hui.

Je ne puis ouvrir un livre, ancien ou moderne, sans y plonger le nez et respirer profondément : chaque livre a une odeur, je pourrais même dire un parfum. A ce propos, je me souviens de l’odeur d’encre d’imprimerie lorsque des voyageurs ouvraient leurs journaux dans le métropolitain, une odeur qui se mêlait à celle d’huile chaude des rames « Sprague ».

« A la même époque, je lisais aussi “Les Possédés” et “Nuits claires” de Dostoïevski. Je les lisais avec l’aide d’une étudiante russe que j’avais rencontrée à l’Université. Maigre, aux yeux de charbon, sans nouvelles de sa famille déportée depuis 1905, elle paraissait sortir des livres qu’elle m’expliquait. Elle rendait nos lectures d’autant plus bouleversantes. J’en sortais quand même inquiet et avide ; car mon idée de Dostoïevski pouvait, je le sentais bien, être modifiée par un autre livre de lui, ou par une compréhension meilleure de ceux que je venais de lire » note Emmanuel Berl dans « Silvia ». A ce propos, je me souviens (et je l’ai déjà écrit) que j’ai lu « Crime et châtiment » à peine adolescent, un été, un mois de juillet, à la campagne. Ce n’est pas une étudiante russe, maigre, aux yeux de charbon qui m’aida dans ma lecture, mais de hauts bouleaux devant la fenêtre de ma chambre. Le bouleau, le plus russe des arbres, l’un des emblèmes de la Russie.

 

Emmanuel Berl (1892-1976)

 

Je me souviens d’avoir acheté « Pardonnez ? » de Vladimir Jankélévitch en Pologne, et de l’avoir lu (ainsi que je l’ai noté en première page) à Bialystok, le 19 juillet 1983. Les nombreuses observations que j’ai faites dans les marges et les bas de pages, les passages soulignés aussi.

Jour de fièvre à Cordoue. Alité, je lis « Un pueblecito, Riofrío de Ávila » de Ázorin, Ázorin chez lequel je me suis toujours senti parfaitement bien et qui me fait oublier la fièvre, qui fait que la fièvre finit par m’aider.

Je me souviens de FM/Petite collection Maspero.

Je me souviens de mon bonheur à dégoter chez Joseph Gibert, sur ses étalages du Boul’Mich’, les livres de Pierre Cailler, éditeur à Genève. Entre autres trésors, je me souviens de « Mes souvenirs sur Vlaminck » du Dr S. Pollag, « Autour de Toulouse-Lautrec » de Paul Leclercq, « Essai sur Poussin » d’Eugène Delacroix, « Le carnet des nuits » de Marie Laurencin, de pièces de théâtre du Douanier-Rousseau, etc.

Je me souviens de la puissance visuelle des romans de Ramuz, l’écrivain vaudois, de « La grande peur dans la montagne » notamment. Cette puissance visuelle est telle que je me souviens d’avoir été victime d’hallucinations, probablement dues à une sorte de synesthésie : j’étais non pas devant un livre mais dans une salle de cinéma ; et je précise que je n’avais vu aucun des films inspirés de ce roman.

Je me souviens de livres achetés de l’autre côté du Rideau de Fer, au début des années 1980. Je me souviens de leurs prix ridicules, pour nous tout au moins, nous venus de l’autre côté. Parmi ces achats, je me souviens : en Pologne, un livre sur les ponts de Leningrad (la ville a changé de nom depuis), des photographies en noir et blanc, avec cette qualité particulière des photographies soviétiques qui les faisait ressembler à des gravures ; en Roumanie, un livre sur Constantin Brâncuşi avec une importance particulière accordée au site de Târgu Jiu ; à Berlin-Est, un livre sur Käthe Kollwitz ; mais c’est surtout à Prague que je vis la plus formidable concentration de livres, des livres venus pour la plupart, m’a-t-on dit, de bibliothèques de Sudètes, cette minorité allemande de Bohême massivement expulsée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mon sac à dos ne me permettait pas d’emporter grand-chose et je restai à détailler ces reliures, un camaïeu de bruns, de rouges et de verts sombres qui couvraient les murs d’une librairie proche de la gare centrale – son hall début XXe siècle construit par Josef Fanta. Mais je pus emporter de nombreux ex-libris, gravures aux techniques diverses, qui, pour beaucoup, rendaient compte de l’ambiance de cette ville du temps de Franz Kafka. Je les ai soigneusement conservés et, parfois, à la nuit tombée, je les détaille et reviens dans cette ville que j’ai connue en noir et blanc, plongée tôt de soir dans une ambiance couvre-feu.

 

Târgu Jiu, Roumanie, « La Porte du Baiser », un élément d’un vaste ensemble conçu par Constantin Brâncuşi.

 

Je me souviens, c’était à Luang Prabang. Je n’avais plus un livre à lire. Mais dans un café de la ville, sur des étagères, des voyageurs se défaisaient à l’occasion du livre qu’ils avaient lu, invitant ainsi à un autre voyageur à le lire. Un petit livre trouvé là, dans cette ville du Nord du Laos, reste l’une de mes plus belles lectures : « De “L’Iliade” » de Rachel Bespaloff », un livre publié à New York en 1943 et qui entre autres interrogations vitales met en rapport le monde biblique et le monde homérique. Rachel Bespaloff restera dans ma mémoire associée au Laos et le Laos à Rachel Bespaloff. C’est ainsi, nous sommes pris, chacun à notre manière, et une manière radicalement unique, dans de denses réseaux d’interférences qui constituent l’épaisseur de notre mémoire, de notre vie.

Je me souviens qu’aux Açores, le soir venu, je consultais un dictionnaire, « Lost Beauties of the English Language » (de Charles Mackay). Ainsi, à présent, lorsque je pense aux Açores, des mots Old English me viennent, automatiquement ; et lorsque je pense à ces mots, des moments de ce séjour me viennent, automatiquement, à Moisteros (île de São Miguel) surtout, dans le jardin séparé du cimetière par un haut mur de pierres très sombres, pierres de lave, ou dans le café du village, sur la place de l’église. Et toujours, le bruissement du ressac.

Je me souviens que c’est par Miguel de Unamuno que j’ai abordé l’Espagne, une Espagne ocre et brûlée, la meseta de Castille, un espace qui me disait d’autres continents. Miguel de Unamuno, un style brûlant comme cet espace que je traversai à bord d’un wagon tiré par une locomotive diesel qui m’envoyait ses souffles chauds. Ça soufflait, ça ferraillait, ça cahotait ; et malgré l’inconfort, j’aurais aimé continuer ainsi indéfiniment, entre cet espace essentiel et ces pages essentielles.

Je le souviens des éditions Mille et une nuits. Mille et une nuits propose des chefs-d’œuvre pour le temps d’une attente, d’un voyage, d’une insomnie… Je me souviens plus particulièrement d’un de ses titres, « Comment on se marie » d’Émile Zola. Je me souviens que le troisième tableau, le mariage chez les boutiquiers, se termine ainsi : « Jamais ils ne sauront s’ils se sont aimés. Mais ils savent, à coup sûr, qu’ils sont des associés honnêtes, âpres à l’argent, qui continuent à coucher ensemble pour éviter un double blanchissage de draps. » …qui continuent à coucher ensemble pour éviter un double blanchissage de draps… On ne peut que s’en souvenir, c’est inoubliable !

Je me souviens de l’odeur très particulière des livres des éditions La Petit Ourse, de Lausanne, une odeur venue de leurs couvertures plastifiées (marron), toutes identiques et sans titre, avec simplement la composition de Hans Erni. Je me souviens d’en avoir lu deux livres qui m’ont laissé une forte impression, soit « Madame de » de Louise de Vilmorin (perfection et densité de l’intrigue) et « Les Vanilliers » de Georges Limbour (l’ambiance !).

Dublin. Je me souviens de bien des lectures sous la verrière de la National Library of Ireland et du cri des mouettes qui en tombaient. Je me souviens de bien des lectures dans mon meublé d’Emmet Road, avec vue sur Kilmainham Gaol.

Je me souviens de mon ivresse à lire Abraham Isaac Kook et Adin Steinsaltz, ivresse cérébrale, la plus précieuse des ivresses, plus durable que l’ivresse des sens qui s’évapore vite et fait place à de la tristesse.

Je me souviens qu’il y avait dans le salon de ma grand-tante, sur un meuble, un alignement de livres reliés en cuir brun-rouge (dont les sept volumes de « Port-Royal » de Sainte-Beuve), tous frappés des initiales S.A.M., celles de son oncle, un célèbre avocat athénien, en partie célèbre pour avoir défendu bénévolement nombre d’indigents. Il était resté dans la mémoire athénienne comme « l’avocat des pauvres » et un cortège considérable l’avait accompagné à sa dernière demeure.

Je me souviens de ce couple roumain rencontré dans le Delta du Danube. Ils campaient, la nuit tombait et je m’écroulai de fatigue après des jours et des nuits de trains, d’insomnie, de marches. Ils m’offrirent l’hospitalité et après m’avoir laissé me reposer à l’ombre de leur tente, nous parlâmes de littérature. Ils me donnèrent un livre, un livre qui me replace dans ces moments de vent dans les roseaux et d’accueil, un livre à la couverte bleue et cartonnée, une édition bilingue d’un écrivain que je ne connaissais pas, « Petit manuel du parfait bonheur » / « Mic manual de fericire perfectă » (Editura Cartea Românească) d’Ilarie Voronca. J’ai lu ce petit livre (inachevé) dans l’enivrement car ce livre est enivrant, et l’image n’est pas forcée. Ce n’est que bien après que j’apprendrai que ce livre était resté inachevé pour cause de… suicide. Ilarie Voronca, Juif et Résistant avait survécu à la guerre. Il mettra fin à ses jours, dans la cuisine de son appartement parisien, en avril 1946 ; cuisine bien calfeutrée, somnifères absorbés et tuyau de gaz arraché…

 

Ilarie Voronca (1903-1946)

 

Je me souviens…

« Bien des fois, j’ai essayé d’écrire ma biographie. Je n’ai pas su ; même une journée, une heure de ma vie, il est impossible que je les reconstitue ; je trouve devant et derrière moi un fatras gazeux qui se dérobe et d’ailleurs se détruit. Le domaine du souvenir est trop vaste pour que je ne m’y perde pas, fût-ce dans ses moindres parcelles, et celui de l’oubli l’est encore davantage. Que ma vie charrie donc ma vie, dans son flux ! C’est à elle de dénouer les nœuds qu’elle noue et de payer les dettes qu’elle contracte. Elle le fait, d’ailleurs, sans que j’intervienne, elle n’a pas besoin de mon consentement pour restituer à la terre l’azote que je lui ai pris. Je ne peux pas plus l’ordonner que la retenir. Mais je ne peux pas davantage la laisser couler tout simplement. Ce que nous sommes incapables d’atteindre, nous ne sommes pas moins incapables d’y renoncer. Comme le langage nous renvoie au silence ; le silence nous renvoie au langage : « Malheur à moi si je parle ! Et malheur à moi si je me tais ! » dit le Zohar », Emmanuel Berl dans « Rachel et autres grâces ».

  Olivier Ypsilantis

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Isaiah Berlin le libéral – 2/2

 

“Romanticism embodied a new and restless spirit, seeking violently to burst through old and cramping forms, a nervous preoccupation with perpetually changing inner states of consciousness, a longing for the unbounded and the indefinable, for perpetual movement and change, an effort to return to the forgotten sources of life, a passionate effort at self-assertion both individual and collective, a search after means of expressing an unappeasable yearning for unattainable goals.” Sir Isaiah Berlin

 

Kant a posé une question restée célèbre : « Qu’est-ce que les Lumières ? ». Cette question en amène tout naturellement une autre : « Qu’est-ce que les Contre-Lumières ? », une question trop rarement posée. Ces dernières ont pourtant donné un argumentaire particulièrement élaboré. Isaiah Berlin restera comme l’un des premiers intellectuels à avoir observé à la loupe, voire au microscope, le corpus de ces contre-révolutionnaires ou romantiques afin de tenter de rendre-compte d’un ample mouvement rassemblant des personnalités le plus souvent sans lien apparent les unes avec les autres. Parmi ces personnalités, Joseph de Maistre, ses cultes et ses apologies non sans rapport avec le noyau des doctrines totalitaires – à commencer par l’irrationalisme et l’antihumanisme. Isaiah Berlin, ce penseur qui se voyait comme un journeyman philosopher, s’est donc penché sans a priori sur le monde fascinant – et inquiétant – des Contre-Lumières. Je dis sans a priori, et j’insiste, car en la matière la chose est si rare qu’elle doit être mentionnée et soulignée et plusieurs fois, tant il est vrai que les Lumières ont tellement ébloui que bien peu sont capables d’y percevoir ses vastes et profondes zones obscures, inquiétantes – et fascinantes.

Le terme Contre-Lumières (Counter-enlightment) est d’origine anglo-saxonne ; c’est un concept anglophone dont Isaiah Berlin, écrivain de langue anglaise, fait usage, notamment à partir d’un corpus de textes en langue française, la France ayant été le principal activateur et propagateur des Lumières dans toute l’Europe, sans oublier les États-Unis, mais aussi des Contre-Lumières avec, en tête de cette cohorte solidement armée, Joseph de Maistre dont les écrits peuvent inspirer une véritable angoisse, une angoisse comparable à celle qu’inspire un lance-flammes ou un puits dont on ne perçoit pas le fond.

Point important et à poser d’emblée avant toute discussion : les Contre-Lumières ne procèdent pas directement des Lumières, elles sont nées de l’usage des théories de Rousseau et de Voltaire, principalement, à des fins politiques par la Révolution de 1789, un usage politique qui a produit des distorsions plus ou moins marquées. A ce propos, rappelons qu’avant 1789 et ce qui a suivi, dont la Terreur, la plupart des penseurs contre-révolutionnaires adhéraient aux principes des Lumières. Il faut donc se garder comme le font les ignares ou les malhonnêtes, et plus généralement les promoteurs d’un monde simple, stupidement binaire, de présenter ces derniers comme des lémures tapis dans des profondeurs ténébreuses et malsaines.

 

Giambattista Vico (1668-1744)

 

La narration historique d’Isaiah Berlin se construit sur une tradition qui remonte à Giambattista Vico (1668-1744), un penseur qui commença par éprouver de la sympathie pour les travaux de Descartes avant de s’en distancier et de les critiquer vivement suivant quatre axes principaux. Je n’en retiendrai qu’un, à savoir que la théorie de la connaissance telle que la promeut la philosophie cartésienne est insatisfaisante et néfaste. L’homme ne peut être réduit à la seule raison, en faisant fi des sentiments et de l’imagination. En l’homme, l’imagination, les sentiments et la raison sont inséparables tant d’un point de vue ontologique que structurel et dynamique.

«Principi di scienza nuova d’intorno alla comune natura delle nazioni » de Giambattista Vico est une œuvre novatrice  et toujours actuelle dans la mesure où elle promeut un concept qu’Isaiah Berlin dénomme « pluralism ». Giambattista Vico dit que la nature humaine change d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre, et cette pensée aide Isaiah Berlin à remettre en question les croyances des Lumières selon lesquelles il existe une nature humaine universelle, les Lumières qui considèrent que la nature humaine est le produit de forces naturelles impersonnelles dont nous pouvons parvenir à connaître le fonctionnement. Giambattista Vico, un relativiste à sa manière (Descartes peut être considéré comme un absolutiste, avec la Raison toute-puissante), considère qu’un individu et qu’une société donnés se façonnent dans et par un contexte historique particulier. Les penseurs des Lumières, forts de leurs présupposés, pensent quant à eux qu’un homme nouveau et qu’une société nouvelle peuvent être élaborés – comme dans un laboratoire – avec des méthodes rationnelles.

Giambattista Vico se trouve être le père méconnu (ou peu connu) d’une grande partie des Contre-Lumières, un allié de Johann Georg Hamann (le grand adversaire de Kant) qui juge que la philosophie moderne est arbitrairement hostile à l’expérience vécue, ce qui fait de lui un précurseur de Johann Gottfried Herder pour lequel les êtres humains sont enracinés de manière naturelle dans leurs diverses cultures et qu’ils doivent être compris à partir de leurs particularités. Isaiah Berlin fait une immense lecture de ces penseurs éloignés dans le temps et dans l’espace, et qui ne se sont jamais constitués en une école. A partir de ce corpus de lectures, il élabore l’une de ses lignes de force, le pluralism dont l’une des propositions est que la nature humaine n’est en rien une donnée fixe et que les sociétés doivent adapter leurs lois et coutumes suivant leurs propres nécessités sans les soumettre à des principes universels. Enfin, nous dit-il, nous devrions nous garder de tout jugement concernant la diversité des cultures, rien de ce qui touche à l’humain ne devant nous être étranger. Présenté de la sorte, le pluralism est difficilement attaquable, voire inattaquable. Pourtant, à y regarder de plus près, il n’y a pas tant de pluralism chez les penseurs qui en font la promotion, soit les penseurs des Contre-Lumières. Joseph de Maistre apporte des conclusions logiques à nombre d’idées qu’Isaiah Berlin attribue à Giambattista Vico, Johann Georg Hamann et Johann Gottlieb Herder.

 

Johann Gottlieb Herder (1744-1803)

 

Lorsqu’Isaiah Berlin évoque les grandes figures des Contre-Lumières, il confie volontiers qu’une bonne partie de ce qu’ils ont écrit l’inquiète. Il admet que des penseurs tels que Joseph de Maistre et Johann Georg Hamann sont mus par des forces si étranges qu’il en reste muet. Il n’en défend pas moins le pluralism qu’il entrevoit dans leurs œuvres et qui appuie sa critique du monisme des Lumières.

Le concept de liberté positive/négative sous-tend notre appréciation du monde d’aujourd’hui et les métaphores dont nous faisons usage pour l’exprimer. Isaiah Berlin le libéral dérange et irrite par ailleurs, ce qui n’est pas pour me déplaire : il dérange bien des conformismes. Il est polémiste à sa manière, sans le vouloir. Jamais il ne cherche à provoquer ; il est lui-même, tout simplement. Rien à voir avec ces « amuseurs » qui ne veulent que faire de la provoc’, un comportement que favorise la société du spectacle. Il est vrai que ces derniers sont très vite oubliés tandis que les polémiques initiées par Isaiah Berlin ne cessent de s’étendre et se creuser, ce qui est bien l’une des marques, et non des moindres, de leur pertinence. Le débat idéologique des années 1960-1970, entre libéraux et communistes, est toujours actif même s’il a modifié ses formes pour cause de bouleversements géopolitiques et sociaux continus. Lorsqu’il est question de la Liberté (celle que prône à ses frontons la RF) ou les libertés (voir les penseurs anglo-saxons), la silhouette d’Isaiah Berlin se profile immanquablement, même si elle n’est pas toujours identifiée comme telle.

Dans « Deux aspects complémentaires de la liberté : une relecture d’Isaiah Berlin » de Gil Delannoi, on peut lire à propos du double concept liberté positive / liberté négative : « L’opposition des deux concepts est devenue une habitude intellectuelle entretenue par la paresse ou requise par la polémique. Cette dissociation n’est pas fidèle au propos initial de Berlin et encore moins aux précisions et corrections qu’il a voulu lui apporter. La vulgate aujourd’hui réduit la liberté négative au fait d’échapper à la coercition (comme définition c’est trop court) ou d’échapper à l’interférence (cette fois c’est trop vaste). Cette vulgate ajoute qu’il s’agit là de la pure expression d’une conception libérale de la vie sociale. Ainsi, la liberté négative est affectée au service d’une conception individualiste de l’intérêt. Telle est l’interprétation dominante, celle qui irrigue la majorité des commentaires, savants ou non. Dans cette perspective la liberté négative se réduit à une absence d’obstacle. En tant qu’accomplissement, auto-détermination, toute liberté est alors étiquetée “positive” ». Cette mise au point faite par ce docteur d’État en science politique est une excellente introduction à ce double concept : il resserre notre compréhension et, ainsi, nous propulse dans l’étude de ce double concept – ou de ces deux concepts.

Un mot à propos de l’éditeur d’Isaiah Berlin, Henry Hardy. Le cas Isaiah Berlin est particulier. Il se souciait peu de publier et se fit surtout connaître par ses interventions radiophoniques. Dans ses archives, le désordre était grand et ses travaux ne seraient probablement pas aussi connus si un éditeur, Henry Hardy, ne lui avait proposé d’y mettre son nez pour se livrer à un classement général en vue de publier. Il n’est probablement pas exagéré d’écrire que l’immense influence d’Isaiah Berlin doit beaucoup à cet homme discret qui se livra en quelque sorte à un travail de secrétaire. L’entente entre les deux hommes fut si grande qu’Isaiah Berlin nomma Henry Hardy son exécuteur testamentaire. Par ce travail (un travail de bénédictin ou de fourmi si vous préférez), Henry Hardy gagna une grande reconnaissance et devint l’un des meilleurs connaisseurs de ce penseur majeur.

 

Henry Hardy (né en 1949)

 

C’est peu après son arrivée au Wolfson College d’Oxford, en 1972, que lui fut présenté Isaiah Berlin (alors peu publié) et qu’il commença à lire ses écrits. Il ne tarde pas à avoir plein accès aux archives d’Isaiah Berlin. Avant de publier les quatre premiers volumes (de fait, nombre de ses écrits avaient été publiés mais plutôt confidentiellement et d’une manière très dispersée), Henry Hardy les classa par thèmes : philosophie, histoire des idées, pensée russe, souvenirs et témoignages. Ce travail effectué, il se mit à publier ce qui ne l’avait pas été – voir tous les détails de cet immense travail d’édition, du vivant et après le décès d’Isaiah Berlin.

Quelques notes en désordre. Isaiah Berlin et le sionisme – écrire un article à ce sujet. On sait que Chaïm Weizmann lui avait offert un poste de choix parmi les fondateurs de l’État d’Israël. Pour Henry Hardy, les racines intellectuelles d’Isaiah Berlin sont triples : russes, juives et britanniques. Le russe est sa première langue, ce qui lui permet d’écrire sur Aleksandr Ivanovich Herzen avec une acuité particulière. Ses origines juives l’aident à se construire une identité et une conscience nationales. Enfin, de la tradition britannique, il prend la clarté et la rigueur d’analyse et l’empirisme. Isaiah Berlin distingue deux types de penseurs : les hérissons (hedgehog) et les renards (fox), voir son essai « The Hedgehog and the Fox » (à développer).

“The view that the truth is one and undivided, and the same for all men everywhere at all times, whether one finds it in the pronouncements of sacred books, traditional wisdom, the authority of churches, democratic majorities, observation and experiment conducted by qualified experts, or the convictions of simple folks uncorrupted by civilisation–this view, in one form or another, is central to western thought, which stems from Plato and his disciples.” Sir Isaiah Berlin

Olivier Ypsilantis 

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Isaiah Berlin le libéral – 1/2

 

J’ai découvert Isaiah Berlin tardivement, une rencontre essentielle dans la mesure où il formule et ordonne des intuitions que je porte en moi depuis longtemps et qui toutes me conduisent à ce constat : ce sont bien les Lumières qui par leur monisme ont préparé la voie aux totalitarismes du XXe siècle. Ce qui suit est incomplet et plutôt désordonné. Je livre simplement ces notes paresseuses en espérant que des lecteurs qui ne connaissent pas Isaiah Berlin lisent au moins l’un de ses livres, à commencer – pourquoi pas ? – par son essai le plus connu : « Two Concepts of Liberty » (1958).

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“If you are truly convinced that there is some solution to all human problems, that one can conceive an ideal society which men can reach if only they do what is necessary to attain it, then you and your followers must believe that no price can be too high to pay in order to open the gates of such a paradise. Only the stupid and malevolent will resist once certain simple truths are put to them. Those who resist must be persuaded; if they cannot be persuaded, laws must be passed to restrain them; if that does not work, then coercion, if need be violence, will inevitably have to be used—if necessary, terror, slaughter.” Sir Isaiah Berlin

 

Isaiah Berlin et les Contre-Lumières. Les Contre-Lumières ? Les Lumières sont généralement considérées en Occident comme le nec plus ultra. Celui qui déclare y entrevoir des zones d’ombre est aussitôt traité de tous les noms et précipité dans des oubliettes où les Fils des Ténèbres, les Calotins, les Diablotins, les Réac’, les Faf’ et autres répugnantes créatures sont censés agoniser.

Isaiah Berlin ne s’en laisse pas compter. Ce grand libéral, l’un des plus grands libéraux européens du XXe siècle, s’est intéressé aux Contre-Lumières pour des raisons essentiellement politiques ; et cette interrogation constitue l’un des vecteurs – le vecteur essentiel ? – d’une œuvre considérable.

 

Sir Isaiah Berlin (1909-1997)

 

Figure de proue de la pensée contre-révolutionnaire, Joseph de Maistre. Isaiah Berlin s’y intéresse sans esprit partisan, en analyste politique. Les livres scolaires, pour ne citer qu’eux, ne cessent de tresser des lauriers aux hommes des Lumières, ce qui serait intellectuellement acceptable s’ils ne vouaient aux gémonies leurs ennemis ; pire, ils taisent leurs noms. L’étude des Lumières ne peut être complète sans celle des Contre-Lumières qui elles aussi ont eu et ont encore une influence politique et morale.

Parmi les multiples mérites d’Isaiah Berlin, celui de s’être penché sur cette tradition opposée aux Lumières, en chercheur et non en idéologue, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une discrète et tenace sympathie pour les Contre-Lumières. Sa vision est aussi large que profonde. Il ne nie pas les uns pour mieux mettre en valeur les autres comme beaucoup sont portés à le faire. C’est en grande partie grâce à lui que cette tradition trop souvent mise au placard a gagné une visibilité particulière. L’étude des Contre-Lumières est essentielle pour mieux comprendre les tensions qui parcourent et modèlent notre monde occidental. Isaiah Berlin a étudié Giambattista Vico le presqu’oublié et Johann Gottfried Herder, comme il a étudié Voltaire et Rousseau. Autrement dit, la compréhension de la pensée politique en Occident est largement redevable à ce Juif né à Riga en 1909, à ses intuitions analytiques. En authentique intellectuel, en authentique chercheur, il s’est affronté aux contradictions qui sous-tendent les idéaux jugés les plus nobles. Il a compris que la liberté ne peut refuser la contradiction sous peine de se perdre elle-même.

Ce grand libéral européen s’est vite montré sceptique envers le legs des Lumières : il a su y distinguer des zones obscures. L’essentiel de ses écrits pointe de funèbres contradictions, principalement en France où elles se sont manifestées avec une terrible intensité. Et plus il avançait dans leur étude, plus il avait la conviction que les Lumières avaient préparé le terrain aux totalitarismes du XXe siècle ; et plus il avançait dans l’étude des grandes figures hostiles aux Lumières, plus s’affermissait sa conviction que leurs idées fournissaient une base solide pour la défense des valeurs libérales. Mais comment Isaiah Berlin en est-il arrivé à la conviction que le libéralisme contemporain devait préférer au legs des Lumières celui de ses dénonciateurs ?

Au début du XVIIIe siècle commence une révolution dans la pensée occidentale. Initiée en France, elle gagne toute l’Europe et les États-Unis pour culminer vers le milieu du XVIIIe siècle. Les figures qui promeuvent cette révolution se proposent de : libérer l’homme de l’ignorance, de la superstition, de la cruauté, de l’intolérance et du fatalisme qui se sont accumulés au cours des siècles, produits des dogmatismes religieux. Les promoteurs des Lumières pensent que la disparition de tous ces maux conduira l’humanité, lentement certes mais sûrement, vers un monde meilleur, gouverné par la raison, l’empirisme scientifique, le progrès matériel et moral, la tolérance et le civisme. Considérant l’évidente supériorité de ces principes (?!), tous ceux qui s’y opposent seront considérés comme mauvais, radicalement mauvais, et dénués de tout principe personnel sérieux. Isaiah Berlin, et c’est l’un de ses principaux apports, va infléchir cette perspective – ce conformisme. Il commence par envisager l’histoire moderne des idées comme un champs de bataille où s’affrontent deux tendances pareillement légitimes ; en l’occurrence : l’école dominante, fondée par les philosophes français, avec une tradition continue issue de Descartes ; l’autre école, celle des Contre-Lumières. Cette dernière fut moins organisée avec penseurs séparés dans l’espace et dans le temps et le plus souvent ignorant tout de ceux dont ils se rapprochaient.

 

Sir Isaiah Berlin et son épouse

 

Le premier représentant des Contre-Lumières, le Napolitain du début du XVIIIe siècle, Giambattista Vico dont les écrits resteront pratiquement inédits – pourquoi ? – durant un siècle. Ses idées anticipaient celles des principaux penseurs allemands opposés aux Lumières, parmi lesquels Johann Georg Hamann, Johann Gottfried Herder, Friedrich Heinrich Jacobi, Friedrich Schelling et les poètes romantiques. Isaiah Berlin perçut que le conflit entre ces deux tendances était à l’origine des conflits politiques de l’époque moderne, de la Révolution française à la Guerre Froide – et je dirais même au-delà, jusqu’à aujourd’hui et probablement au-delà encore et pour longtemps. Redisons-le, pour Berlin, une meilleure compréhension de l’origine de ces conflits modernes passe autant par l’étude des Lumières que par celle de leurs opposants. Isaiah Berlin admire la réussite des Lumières, il n’en est pas moins sévère envers elles ; il les admire mais sans grande sympathie tandis qu’il ne cache pas sa relative sympathie envers ceux qui les dénoncent ; il les évoque avec retenue et se montre nuancé tandis qu’il a un ton volontiers accusateur envers les principaux représentants des Lumières.

La plus grave accusation qu’il leur adresse : le monisme, une erreur intellectuelle lourde de conséquences. Le monisme, soit la conception dominante de la tradition philosophique occidentale, une tradition initiée par Platon et à laquelle les Lumières françaises ont donné une sinistre tournure. Les monistes considèrent qu’il y a trois axiomes qui sont évidents par eux-mêmes et en eux-mêmes : 1. Que toutes les questions fondamentales ont une réponse unique ; 2 et 3. Que ces réponses sont par principe intelligibles et parfaitement compatibles les unes avec les autres.

Pourquoi le monisme politique est-il mauvais voire dangereux ? A priori, ces trois axiomes sont aisément défendables voire nécessaires s’ils sont appliqués aux sciences de la nature ; mais leur application aux hommes et aux sociétés est lourde de dangers. Croire qu’à tous les problèmes humains il est possible d’apporter une réponse exclusive revient à nier la variété des intérêts particuliers et les particularismes sociaux. Croire que les réponses à de telles questions sont aisément compréhensibles revient à faire preuve d’une outrecuidance démesurée et menace les principes politiques de l’égalité et du consentement. Enfin, croire que toutes les réponses aux questions humaines peuvent s’accorder les unes avec les autres c’est ouvrir la voie à la tyrannie.

 

Sir Isaiah Berlin

 

Isaiah Berlin trace une ligne discrète et néanmoins bien lisible qui va de la philosophie de Platon aux idéologies nazie et communiste, soit la tyrannie des idées sur la vie. Le monisme philosophique menace toutes les valeurs défendues par les libéraux ; mais les Lumières dans cette affaire ? Isaiah Berlin les envisage comme un monisme véritablement monstrueux qui engendre des utopies et promeut une volonté d’unification et de rationalisation de l’existence humaine par des moyens politiques. Et il sabre ce monisme politique. Il signale des hommes tels que le baron d’Holbach, Helvétius ou La Mettrie (auteur de « L’Homme-Machine ») qui envisagent l’homme et la société comme des machines, mais il s’agit de figures périphériques – et qui le sont restées. Il n’ignore pas que le principal courant des Lumières (et plus particulièrement en Angleterre et en Allemagne) envisageait le monisme plus comme le problème philosophique que la solution, que ses philosophes s’appuyaient sur la sensibilité et le sens commun, qu’ils élaborèrent leurs sciences en se basant sur la perception et non sur les syllogismes, qu’ils jugeaient que l’ignorance et l’esclavage ne faisaient qu’un, comme la vérité et la liberté, mais ne se risquaient pas à dire que la liberté absolue serait garante de la vérité. Bref, il savait que ces hommes plutôt optimistes (leur croyance en la raison) n’étaient heureusement pas dénués de pessimisme et que, par exemple, ils n’ignoraient pas combien les passions peuvent pervertir promptement et radicalement les principes rationnels.

Mais à quoi se réfère donc Isaiah Berlin lorsqu’il attaque aussi brutalement les Lumières ? Car, enfin, on ne trouvera chez aucun de ceux qui en ont été les promoteurs un monisme comparable à la Suma Theologiae de saint Thomas d’Aquin, un immense projet moniste avec vision exhaustive de l’existence du point de vue de la doctrine catholique et de la science aristotélicienne. Alors ? Souvenons-nous qu’Isaiah Berlin place le signe = entre monisme philosophique et tyrannie politique, l’un conduisant automatiquement à l’autre.

Isaiah Berlin a été un témoin de toutes les grandes catastrophes du XXe siècle et il en chercha les causes intellectuelles, sans répit. Parmi les nombreuses questions qu’il (se) pose, une question que tout Européen (se) pose, et pas seulement des intellectuels : comment est-il possible que ce continent qui a donné tant de penseurs ait aussi donné les camps d’extermination et le Goulag ? Pour répondre à cette question (qui peut se décliner de mille façons), Isaiah Berlin part du grand conflit entre les Lumières et les Contre-Lumières. Cet esprit souple, à l’opposé du doctrinaire, commence par reconnaître à ceux qu’il prend à partie des mérites et non des moindres. Par exemple, il admet que sans les Lumières, le libéralisme tel que nous le vivons ne serait pas pensable ; mais il est convaincu que les compromissions des Lumières avec le monisme philosophique ont fini par ouvrir une boîte de Pandore, par promouvoir une dangereuse rêverie au sujet de l’homme et de la société humaine. Pour lui, les authentiques héritiers des Lumières du XVIIIe siècle sont les utopistes du XIXe siècle, parmi lesquels Saint-Simon, Fourier, Comte et Marx. Au XXe siècle, de nouvelles organisations technologiques et sociales inspirées des travaux de ces visionnaires mirent en pratique leurs utopies avec les résultats effroyables que nous connaissons. Il ne s’agit en aucun cas d’accuser ces penseurs d’être à l’origine des systèmes de répression et de mort qui ont dominé le siècle passé mais de prendre conscience, avec le regard rétrospectif, des aléas de l’histoire (the hazards of history), aléas qui ne sont pas sans causes. On pourrait les accuser d’homicide involontaire ; je force certes la note ; il n’empêche…

“Of course, like all over-simple classifications of this type, the dichotomy becomes, if pressed, artificial, scholastic and ultimately absurd. But if it is not an aid to serious criticism, neither should it be rejected as being merely superficial or frivolous: like all distinctions which embody any degree of truth, it offers a point of view from which to look and compare, a starting-point for genuine investigation.” Sir Isaiah Berlin

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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 Quelques pages romaines – 5/5

 

Soirée en compagnie de Patricia Amardeil, Jean-François Forges et Marcello Pezzetti. Patricia Amardeil, traductrice de l’italien au français d’Edith Bruck, a tenté durant des années de transmettre l’histoire et la mémoire de la Shoah à partir des écrits de Primo Levi, « tenté » car, me dit-elle, « quand je vois la flambée d’antisémitisme en France, je me dis que tout mon travail a été vain, qu’il y a un angle mort dans l’analyse des causes de l’antisémitisme, angle mort qui n’est autre que l’antisionisme traditionnel de nombre d’enseignants ». Jean-François Forges est l’auteur de « Éduquer contre Auschwitz – Histoire et mémoire » et de « Guide historique d’Auschwitz » écrit en collaboration avec Pierre-Jérôme Biscarat. Mario Pezzetti, historien de la Shoah et plus particulièrement de l’immense complexe d’Auschwitz, est aujourd’hui Directeur scientifique de la Fondazione Museo della Shoah de Rome.

Ci-joint, deux vidéos avec ces historiens qui ont travaillé sur la Shoah. La première avec Jean-François Forges (« Les camps de transit en Europe sous le nazisme »), la seconde avec Marcello Pezzetti (« Shoah. Storia, colpa, memoria ») :

https://www.youtube.com/watch?v=hQzM3LrGuvE

https://www.youtube.com/watch?v=ZOv5ZL4SNoM

 

Resultado de imagen de Solo il dovere - Oltre il dovere

20 février. Exposition à la Casina dei Vallati (Via del Portico d’Ottavia, à côté du Tempio Maggiore di Roma et de cette place où les Juifs de Rome ont été rassemblés le 16 octobre 1943 pour être déportés), exposition organisée par Sara Berger et Marcello Pezzetti sous le titre : « Solo il dovere – Oltre il dovere », sous-titrée : « La diplomazia italiana di fronte alla persecuzione degli ebrei, 1938-1943 ». Le catalogue est de très grande qualité. La partie de l’exposition qui m’intéresse plus particulièrement est celle qui traite de ce que je connais moins bien, et pour cause : cette exposition a été conçue à partir de la découverte fortuite de documents à l’Archivio Storico-diplomatico del Ministero degli Affari Esteri e della Cooperazione Internazionale, documents qui permettent de mieux suivre les méandres de la politique anti-juive de l’Italie d’alors, tant en Italie qu’à l’extérieur ; d’où ces deux chapitres du catalogue (ceux qui m’ont le plus retenu) : « La diplomazia e la politica antiebraica italiana » (page 17 à page 51) et « La diplomazia italiana di fronte  al sistema persecutorio all’estero : un panorama » (page 52 à page 97). Ainsi que le signalent Sara Berger et Marcello Pezzetti, le but de cette exposition est de montrer pour la première fois (et à partir de documents originaux) le comportement de la diplomatie italienne face à l’entreprise d’exclusion puis de destruction des Juifs d’Europe, entre 1938 et 1943. Cette exposition rend par ailleurs compte d’un travail qui se poursuit puisque l’Archivo Storico Diplomatico del Ministero degli Affari Esteri est en cours d’inventaire et que la quasi-totalité en est inédite.

Je découvre l’existence du Front Antijuif Français (12, rue Blanche, Paris) et sa charte. Une caricature montre un Juif qui bâillonne une République (Marianne) enchaînée. Légende : « Enchaînée, c’est bien !… Bâillonnée, c’est mieux ». Et je retrouve le Rassemblement Antijuif de France (12, rue Laugier, Paris).

Au cours de cette visite, un guide s’approche de nous, Roberto. Il s’exprime lentement, dans un français soigné. Yeux bleus, regard doux et barbe de savant. La visite terminée, il m’interroge. Nous en venons à parler de l’antisémitisme. Il me dit : « C’est une question extraordinairement compliquée. On s’y perd. On ne sait par où commencer. Mais il y a peu, une chose m’est apparue : l’origine de l’antisémitisme, avant que tout ne se complique, c’est l’accusation de déicide », ce à quoi je lui réponds que j’en suis arrivé à la même conclusion ou, plutôt, au même point de départ pour une réflexion historique : à savoir que l’antisémitisme est incompréhensible aussi longtemps qu’on néglige l’antijudaïsme. Certes, l’antisémitisme déborde l’antijudaïsme mais il y repose comme sur un socle, un socle volontiers enfoui, ce que nos sociétés sécularisées ne se donnent pas la peine de comprendre – ou ne veulent pas comprendre. Le socle reste enfoui alors qu’il devrait être dégagé avec un soin d’archéologue.

 

Façade de Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi)

 

Visite de Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi). Je passe sur la riche histoire de cette église. L’intérieur en est magnifique, imposant mais non écrasant, comme le sont certains édifices religieux de Rome. Et elle est particulièrement bien entretenue. Les placages de marbre offrent une palette chaleureuse – et je pourrais en revenir aux épices. Le plan d’ensemble est simple et rigoureux : nef centrale, bas-côtés chacun bordé de cinq chapelles. Voûte ornée de caissons curvilignes aux riches dorures qui mettent en valeur une vaste composition de Charles-Joseph Natoire qui montre l’apothéose de saint Louis, soit sa mort et son accueil au Royaume des Cieux. Dans le chœur, l’Assomption de la Vierge par Francesco Bassano le Jeune, une composition divisée horizontalement en deux parties égales : les apôtres éplorés se penchent sur le tombeau vide de la Vierge tandis qu’au-dessus d’eux la Vierge trône en gloire au milieu d’une multitude d’anges et d’angelots. Les pendentifs de la coupole s’ornent en haut-relief des quatre grands docteurs de l’Église latine, soit : saint Grégoire le Grand, saint Jérôme, saint Ambroise et saint Augustin. Tous siègent dans les nuées, portés par les anges. Dans les bas-côtés et les chapelles, soit au sol, soit contre les piliers, sont disposés des monuments funéraires (tombes ou cénotaphes), cette église ayant durablement servi de lieu d’inhumation à des Français de Rome d’un certain rang, notamment des artistes. C’est ainsi que je découvre un monument à Claude Gelée dit « le Lorrain », décédé à Rome le 26 novembre 1682. Dans l’une des chapelles de droite, consacrée à saint Remi, une vue de la bataille de Tolbiac au cours de laquelle Clovis promit de se faire chrétien s’il remportait la victoire. Dans une chapelle, à gauche cette fois, le monument que Chateaubriand (alors secrétaire d’ambassade à Rome) fit élever à la mémoire de son amie Pauline de Beaumont (décédée à Rome en 1803). Sous un très délicat bas-relief en marbre blanc qui montre une jeune femme à l’agonie, bras ouverts vers le ciel et reposant dans un ondoiement de draperies, on peut lire ces mots : Après avoir vu périr sa famille, son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, Pauline de Montmorin consumée d’une maladie de langueur est venue mourir sur cette terre étrangère. La plus riche chapelle de cette église (cappella San Luigi, Re di Franca) est consacrée à saint Louis et a été inaugurée en 1680. Elle est l’œuvre de Plautilla Bricci, une architecte et peintre qui m’est inconnue et dont je me promets d’étudier la vie et l’œuvre. Cette chapelle est surtout remarquable pour son décor baroque sculpté, plus que pour le portrait en pied de saint Louis, plutôt conventionnel. Mais ce qui attire le plus grand nombre de visiteurs est la chapelle saint Matthieu (un groupe d’Espagnols se tient devant elle, accompagné d’une guide) qui abrite trois grandes compositions de Caravaggio. Je détaille ces trois tableaux (« Le martyre de saint Mathieu », « La vocation de saint Matthieu » et « Saint Matthieu et les Anges ») et remarque une fois encore combien la lumière de Caravaggio est mate et argentée tandis que celle de Claude Gellée ou Georges de La Tour est satinée et dorée. L’art de Caravaggio répond aux recommandations du concile de Trente et des cercles réformateurs (ceux de saint Philippe Neri et des Borromée) qui réclamaient un art compréhensible pour le peuple, avec l’accent mis sur les sentiments, des recommandations qui feront date dans l’histoire de l’art avec la préférence donnée à la réalité plutôt qu’au mythe. Près de la sortie, une statue de Jeanne d’Arc, comme il se doit, et des plaques à la mémoire des combattants de la 3ème division d’infanterie algérienne tombés en Italie et des combattants du Corps expéditionnaire français en Italie commandé par le général Juin.

 

Plaques commémoratives à l’intérieur de Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi)

 

21 février. Départ de Rome pour Lisbonne à bord d’un Boing 737-800 où je termine la lecture de ces entrevues avec Otelo Saraiva de Carvalho. Le COPCON héritier du 25 avril travaille à l’instauration de la démocratie. Au cours de cette période de transition (je rappelle que ces entretiens ont été consignés peu après la Révolution des Œillets), Otelo Saraiva de Carvalho confesse que le COPCON est à l’occasion amené à tenir le rôle d’une « police politique », une situation qui ne devrait pas se prolonger. De mauvaises langues laissent entendre que le COPCON s’est substitué à la PIDE et que COPCON est l’acronyme de Como Organizar a PIDE Com Otro Nome, ce qui est outré même si certaines gardes-à-vue se prolongent au-delà du temps légal ou que des interrogatoires sont à l’occasion menés sans la présence d’un avocat, autant d’anomalies qui doivent disparaître dès que possible, dès que la très jeune démocratie se sera stabilisée. Qu’adviendra-t-il alors du COPCON ? Difficile à dire pour l’heure, le COPCON qui est bien le bras armé du M.F.A. appuyé par la quasi-totalité du peuple portugais. Qu’adviendra-t-il après les élections de mars 1975 ? Le COPCON disparaîtra-t-il après avoir rempli sa mission ? En attendant, il doit garantir la légitimité et le bon déroulement des premières élections libres. Chapitre 8, où il est une fois encore question du général Spínola mais aussi du général Francisco da Costa Gomes pour lequel Cadernos Portugália avoue sa franche préférence dans une question à Otelo Saraiva de Carvalho tout en ajoutant que le livre du général Spínola, « Portugal e o Futuro », est ennuyeux et qu’il semble avoir été écrit par un tâcheron. Au chapitre 10, le dernier chapitre, Otelo Saraiva de Carvalho critique lui aussi le livre en question qu’il juge décevant avec ce concept de « portugalidade » (une fédération issue des colonies) où se devine l’influence de Leopold Senghor, un concept que le général Spínola finira par abandonner sous la pression des événements.        

Olivier Ypsilantis

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Quelques pages romaines – 4/5

 

Vorrei dire / vorrei dire ancora / vorrei parlare / dell’inutilità / di dire. (Edith Bruck)

 

Via Ciceroni. Monument à Camillo Cavour sur une très vaste place (Piazza Cavour) dominée par l’énorme, le colossal Palais de Justice (Palazzo di Giustizia, plus connu sous le nom légèrement péjoratif de Palazzaccio), soit un rectangle de 170 mètres par 155 mètres, un édifice construit entre 1888 et 1910 et dont il a fallu renforcer les fondations, le terrain au bord du fleuve Tevere étant probablement trop fragile pour soutenir une telle masse. De style grandiloquent et éclectique à souhait, il fait sourire les Italiens eux-mêmes qui ne refusent pourtant pas l’effet et le Baroque le plus baroque.

Des berges du Tevere, je détaille une façade de cette colossale construction et, avec cette lumière froide, je me vois une fois encore à Paris, plus précisément devant les Guichets du Louvre ; et le pont Umberto I se fait pont du Carrousel. Il y a à Rome des monuments d’un volume qui ne se trouve pas à Paris. A côté de cet ensemble, l’Hôtel de Ville de Paris n’est qu’une Maison de Poupée. Et puisqu’il est question d’architecture colossale, j’en reviens une fois encore au Palais de Justice de Bruxelles, de Joseph Poelaert, construit entre 1866 et 1883, l’un des édifices les plus colossaux du… monde.

Le gris du ciel fait ressortir la beauté de la palette des constructions de Rome, les immeubles d’habitation surtout. Castel Sant’Angelo. L’histoire en est fort intéressante, avec ses transformations successives, mais je le trouve fort laid. Il s’agit à l’origine d’un mausolée voulu par l’empereur Hadrien et pour lui-même, réplique de celui de l’empereur Auguste dont il est question dans un précédent article. Cet énorme cylindre écrasé devint défensif, intégré au mur d’Aurélien (très bien conservé) qui eut à subir, entre autres attaques, celle des Ostrogoths. Mais l’histoire de cet ensemble est si complexe (et passionnante) que je ne puis même l’esquisser car il me faudrait alors étirer cet article sur des pages et des pages. J’en reviens simplement à cette désagréable impression face à cet ensemble si souvent remanié. Si les parties basses, défensives, sont harmonieuses, les parties hautes, qui témoignent de la transformation de cette forteresse en palais, sous le pape Paulo III (Alessandro Farnese), font surajoutées et mentalement, je m’efforce de les supprimer pour retrouver la pureté de cette forme simple, éloquente comme un tumulus.

 

Palazzo di Giustizia

 

Sur le pont Sant’Angelo. Salué chacun des Anges, mon souvenir le plus précis de mon dernier séjour à Rome. Et tout en empruntant ce pont, un souvenir me revient : je suis à Prague sur le Karlův most.

Cité du Vatican. Tout un commerce religieux qui m’intrigue. Les Chrétiens n’ont cessé d’accuser les Juifs de manipuler l’argent alors qu’ils sont les premiers à le faire avec tout un commerce dans leurs lieux les plus saints. Je traverse cette Cité du Vatican sans grande émotion, harcelé par les guides qui se proposent dans toutes les langues, ou presque. Je note que des constructions à droite de la basilique Saint-Pierre portent préjudice à la rigueur et à la symétrie de l’ensemble.

Basilique de SS. Ambrogio e Carlo al Corso. Le rouge superbement irrigué (du faux marbre) des nombreux et imposants pilastres. Un univers de camaïeux dorés, entre ocre rouge et ocre jaune. Et, une fois encore, la blancheur des anges.

 

19 février. Museo Napoleonico. Il s’est constitué principalement à partir de la donation du comte Giuseppe Primoli (parent de la famille Bonaparte) à la Ville de Rome en 1927, année de sa mort.

Quelques notes rapides prises au cours de cette visite :

Un salon des Frères Jacob provenant du cabinet de Bonaparte (alors Premier Consul) à Saint-Cloud.

Un buste de Napoléon en marbre par Antoine-Denis Chaudet (du beau néo-classique) et un autre par David d’Angers.

Bertel Thorvaldsen (je songe à un article, une étude comparée entre Antonio Canova et ce sculpteur danois) : Katharina Friederike Wilhelmine Benigna Biron, duchesse de Sagan.

Une gravure montre Napoléon Ier et son fils, l’Aiglon, une gravure exécutée à partir d’une peinture de Charles de Steuben. Le père et l’enfant sont installés dans un canapé. L’enfant dort, la tête sur une jambe de son père qui consulte un document. Ils sont entourés de hautes bibliothèques où les livres se serrent sans laisser la moindre place pour un autre livre. A gauche de la composition, en bord de cadre, un secrétaire prend des notes.

Une salle est dédiée à Napoléon III et à sa famille, son fils en particulier, moins connu que le duc de Reichstadt, et pourtant. Le fils unique de Napoléon III, le prince impérial, est tombé sous l’uniforme britannique, en Afrique australe, transpercé par dix-sept coups de lances de guerriers zoulous, en 1879. Enfant, j’avais lu une biographie de cet homme étonnant, un soir, un livre dégoté dans la bibliothèque d’une grand-tante royaliste. Je l’avais lu d’une traite. La plus célèbre (et la plus émouvante) représentation de ce prince impérial est probablement celle de Jean-Baptiste Carpeaux qui le montre enfant, en compagnie d’un grand chien affectueux, Néro. Je me souviens qu’une peinture le met en scène dans ses derniers moments, luttant contre des guerriers zoulous, une peinture signée Paul Jamin et qu’enfant j’ai détaillée maintes fois.

Un portrait de Napoléon III et un portrait de sa femme, l’impératrice Eugénie, même format et même cadre, la perfection technique et la froideur de Franz-Xavier Winterhalter.

Une salle est dédiée à Pauline Borghèse (Venus Victrix), la sœur de Napoléon Ier, immortalisée par Antonio Canova, l’un des plus beaux nus féminins de l’histoire de la sculpture. Dans une vitrine, un moulage du sein droit de Pauline Borghèse par ce même sculpteur. Dans une autre vitrine, à côté, le masque mortuaire du duc de Reichstadt – l’Aiglon.

 

Pauline Borghèse d’Antonio Canova

 

Un ciel gris encore qui fait ressortir les tonalités des façades de Rome. Piazza Mattei et la Fontana delle Tartarughe, une délicate et étrange fontaine pour laquelle les Romains semblent avoir une certaine affection.

Vers le domicile d’Edith Bruck, Via del Babuino, à peu de distance de la Piazza di Spagna. A quelques pas de son domicile, une église catholique de rite grec, Sant’Atanasio (inaugurée en 1583), de l’architecte Giacomo Della Porta, une façade plutôt sévère. A côté, une église anglicane, All Saints’, où nous faisons halte dans un édifice néo-gothique en briques rouges, une sobriété qui repose des extravagances du Baroque. Au fond de l’église, des plaques commémoratives ; sur l’une d’elles : To commemorate the entry of the Allied Armies into Rome on 5th June 1944 and liberation and preservation of the city and of this church wherein a service of thanksgiving was held.

Sur l’interphone, Risi-Bruck. Risi est le nom de son époux, le poète Nelo Risi (1920-2015). Accueil chaleureux.  Elle m’embrasse en me mettant une main sur l’épaule. Elle porte une étoile de David en pendentif, bien visible sur un pull léger de couleur claire. Edith Bruck habite dans cet appartement depuis une soixantaine d’années ; elle y est locataire. L’appartement est bordé sur deux côtés par un couloir (avec deux imposantes bibliothèques où les livres sont si serrés qu’il serait impossible d’en ajouter un seul) qui conduit au salon, ce salon où elle se fait généralement photographier, dans un canapé que recouvre une couverture en épais coton blanc avec motifs en relief. Nous prenons place dans un canapé qui fait face au sien. A son dos, une bibliothèque encore où je reconnais des photographies d’elles et sa famille avec lesquelles j’ai illustré mes articles (huit articles publiés sur ce blog même – dans Categories « Edith Bruck ») et qui rendent compte de ses trois livres traduits en français par les soins de Patricia Amardeil, soit « Signora Auschwitz », « Qui t’aime ainsi », « Lettre à ma mère ». Je remarque une ménorah au milieu de l’étagère la plus haute. Patricia Armardeil est impressionnée d’être ici, dans ce salon, par ailleurs modeste, où sont passées tant de personnalités du monde des arts et de la politique. Edith Bruck s’exprime dans un français hésitant mais agréable. Elle déclare que c’est pour elle la plus belle langue du monde, une langue qu’elle regrette de ne pas avoir plus pratiquée. Je suis venu avec des questions mais je me contenterai de l’écouter, et c’est mieux ainsi. Elle passe du français à l’italien (avec sa traductrice) et de l’italien au français. Elle a une voix de fumeuse, assez rauque, bien timbrée, ce qui me permet de la comprendre assez bien lorsqu’elle s’exprime en italien, une langue que je n’ai jamais étudiée. Elle parle beaucoup de sa famille (en particulier de sa sœur avec laquelle elle a été déportée), de ses neveux, de son mari et sa belle-famille ; et je les connais déjà pour les avoir rencontrés dans ces trois livres. Elle revient sur la pauvreté de sa famille, des Juifs hongrois, et son entrée dans la bonne société italienne qu’elle évoque avec finesse. « J’étais pour eux une sorte de zigara », mot qu’elle souligne d’un sourire amusé. Elle évoque son mari (le frère de Dino Risi), ses dernières années, son travail passionné de traducteur, des poètes français surtout, parmi lesquels Pierre Jean Jouve et Jules Laforgue.

 

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Edith Bruck et son époux Nelo Risi

 

Elle se tourne vers moi et me demande de choisir les livres que je veux dans sa bibliothèque (qui fut aussi celle de son mari), qu’elle me les donne. Je détaille les rayonnages, avec des titres plus attirants les uns que les autres. Je remarque de nombreux livres publiés par Seghers dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » et par la NRF dans la collection « Poésie/Gallimard », ces petits livres à couverture blanche avec en bandeau le portrait de l’auteur qui se répète, à la manière d’une pellicule cinématographique. Edith Bruck insiste : « Choisissez ! » Je suis embarrassé, hésite et trouve une échappatoire : « Je préférerais avoir un livre de vous, un recueil de poèmes par exemple ». Elle se dirige vers une étagère placée dans l’angle du couloir et me tend « Versi vissuti – Poesie (1975-1990) », Edizioni università di Macerata, 2018, collection « Narrativa e poesia ». En couverture, une photographie qui figure sur une étagère de la bibliothèque de son salon : elle se tient, petite fille, de trois-quarts, gênée par le soleil. Edith Bruck me dédicace ce recueil de poèmes : Pour Olivier, avec amour. Edith. Roma 19.02.2019. Je la quitte en l’embrassant et en lui disant : « Ciao Zigara ! ». Sur le palier, je me retourne et lui envoie un baiser de la main.

Ci-joint, « Il ritratto di Edith Bruck » suivi d’une entrevue :

https://www.youtube.com/watch?v=Z-OZEYMmFM0

 

Lontano / in una solitudine / piena di fantasmi / di voci / di sguardi / di passi / di ricordi / lontani / e vicini. (Edith Bruck)

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques pages romaines – 3/5

 

17 février. Le Baroque et la poussière, le Baroque et la dégradation. Des variations qui touchent non seulement la décoration (l’épiderme et le derme) mais aussi la structure (la musculature et l’ossature). Dans la pénombre d’une église aux camaïeux verts et bruns, des anges blancs comme du sucre installés dans les parties hautes.

Visite du Museo dell’Ara Pacis Augustæ, la première construction dans le centre historique de Rome depuis la fin du fascisme. Ce musée de l’architecte américain Richard Meier remplace la construction de l’architecte Vittorio Ballio Morpurgo édifiée au même emplacement en 1938. Le Museo dell’Ara Pacis Augustæ est un bel édifice aux lignes droites et aux angles droits qui emprunte au répertoire du Bauhaus, avec primauté donnée à la lumière, une lumière destinée à souligner l’extraordinaire finesse et densité des bas-reliefs qui ornent l’Ara Pacis Augustæ, un monument construit à l’initiative du Sénat romain, en 13 av. J.-C., afin d’honorer l’empereur Auguste. C’est une construction plutôt basse et ramassée, un harmonieux parallélépipède implanté le long de la Via Flaminia, aux confins nord du Campo Marzio. La nature alluvionnaire du site et les fréquentes inondations causées par la rivière Tevere finiront par recouvrir le monument qui sera oublié. Son dégagement et sa reconstruction seront effectués pour célébrer le deuxième millénaire de la naissance de l’empereur Auguste, en 1937/38. De l’autre côté de la rue qui longe cette construction de Richard Meier, le mausolée de l’empereur Auguste dont je mets en lien l’histoire :

https://mediterranees.net/histoire_romaine/empereurs_1siecle/auguste/mausolee.html

 

Museo dell’Ara Pacis Augustæ de Richar Meier

 

Ce mausolée est en travaux, inaccessible aux visiteurs. Il est entouré d’un énorme ensemble d’époque fasciste, sévère et harmonieux, destiné dans l’esprit d’alors à mettre en valeur ce mausolée. En 1934, ses abords commencent à être dégagés, soit près de trente mille mètres carrés, avec démolitions de quelque cent vingt édifices. Il s’agit pour le régime fasciste de célébrer l’Empire romain. Des démolitions et des constructions de même ampleur sont effectuées dans la capitale romaine et pour la même raison. Le mausolée d’Auguste est entouré de vastes blocs de stile razionalista que j’apprécie comme j’apprécie les architectures du Bauhaus, dont Tel Aviv est si riche.

La Piazza del Popolo, l’une des plus belles places de Rome, est située au nord de la vieille ville sur l’emplacement de la Porta Flaminia qui s’ouvrait sur la Via Flaminia. Le tracé de la place est de style néoclassique, début XIXe siècle, œuvre de l’architecte Giuseppe Valadier. En son centre, un obélisque dédié à Ramsès II et rapporté d’Égypte (Rome est riche en obélisques). Au fond, des églises jumelles à partir desquelles s’organise un trident, soit : la Via del Corso (au centre), Via del Babuino (à gauche) et Via di Ripetta (à droite). Les églises jumelles (chiese gemelle), Santa Maria dei Miracoli et Santa Maria in Montesanto (fin XVIIe siècle), commencées par Carlo Rainaldi et achevées par Bernini et Carlo Fontana, sont l’une des images les plus caractéristiques de Rome. De fait, à bien les regarder, ces églises qui semblent strictement jumelles ne le sont pas vraiment et le promeneur (attentif) s’amusera à en répertorier les différences. Cette symétrie est subtilement asymétrique.

Marche dans le parc de la Villa Borghèse. Le graphisme du pavé et de l’écorce des grands arbres dans une lumière latérale. En symétrie, deux temples néo-égyptiens de part et d’autre de la route, avec colonnes palmiformes. Joliment décoratifs, ils peuvent servir d’abris contre la pluie et le soleil. Et les pins parasols encore, emblématiques.

 

Entrée du Museo Pietro Canonica

 

Museo Pietro Canonica installé dans un charmant édifice, « La Fortezzuola », musée depuis 1961. Quelques notes d’une visite. Odile a le nez de la comtesse Maria Mazzoleni. Les sculptures en marbre de Pietro Canonica (1869-1959), le meilleur de son œuvre. Ce sont des sculptures très dessinées, voir en particulier les chevelures et les draperies. De nombreuses statues de tsars et leurs familles, généralement en plâtre patiné imitation bronze – à s’y méprendre. Une statue équestre de Simon Bolivar. La figure emblématique de l’Alpino, ce soldat d’élite, fondu et mis en place en différents lieux, notamment à l’entrée de ce musée, accompagné d’une mule portant le fût d’une pièce d’artillerie. Un buste (en marbre) de Michel de Roumanie et un autre de sa femme ainsi que de nombreuses célébrités, dont Mussolini. Un Christ en marbre (magnifique facture) semble si mort que rien ne pourra le ressusciter – et je pense au Christ de Hans Holbein le Jeune visible au Kunstmuseum Basel. Une galerie de bustes parmi lesquels Ataturk, Vittorio Emanuele III, Pie XII. Puis c’est l’atelier, intouché, et l’artiste qui pourrait y revenir à tout moment, avec le plancher qui grince et les outils disposés devant une sculpture en cours. Une large fenêtre s’ouvre sur un petit jardin fermé avec une géométrie de buis. Au-dessus du mur, les silhouettes de pins parasols encore. Je n’apprécie guère qu’un monument célèbre l’entrée des Turcs à Smyrne, un monument qui par ailleurs ne constitue pas le meilleur de son œuvre et est négligé dans certaines de ses parties.

Ci-joint, une courte promenade dans ce musée :

https://www.youtube.com/watch?v=YQ-ZedbIAX8

Retour sur les berges du fleuve Tevere (Tibre) où, une fois encore, je me vois à Paris, avec ces grands platanes et cette lumière hivernale, légèrement métallique. Au déjeuner, pizza dont les tonalités m’évoquent le marbre d’églises de Rome, une débauche de marbres – et l’expression n’est pas trop forte.

Piazza Navona, aménagée sur ce qui fut le stadium de Domiciano qui finira par être connu sous le nom de Circus Agonalis (avec changement probable au fil du temps en agone, navone puis navona), un cirque qui pouvait accueillir jusqu’à trente mille spectateurs. Quelques vestiges sont encore visibles au nord de cette place. Au cours des époques médiévales, et comme un peu partout en Europe, cet ensemble homogène fut morcelé et s’encombra. Fin XVe siècle, sous le pape Sixto IV, l’un des grands urbanistes de Rome, cette place est définie comme espace public. Sous le pape Inocencio X, elle acquière sa forme actuelle, les trois fontaines que nous connaissons y sont installées, l’église S. Agnese en Agone et le Palazzo Pamphili y sont édifiés. La forme de cette place de style baroque correspond donc précisément au stadium de Dominacio (avec la courbe au nord) tandis que les édifices qui l’entourent ont été implantés sur ce qui correspondait aux gradins. La fontaine centrale (Fontana dei Quattro Fiumi) est une commande du pape Inocencio X à Bernini. Elle symbolise quatre grands cours d’eau : le Nil pour l’Afrique, le Gange pour l’Asie, le Danube pour l’Europe et le Río de Plata pour l’Amérique. En son centre s’élève l’un des obélisques de Rome, l’obélisque de Domiciano.

Retour en la basilique Sant’Andrea della Valle qui en cette heure baigne dans une lumière ambrée. On se sent pris dans un bloc précieux. Dans le chœur, Sant’Andrea, colosse en croix, croix de saint André, en X. Partout au-dessus de lui, des anges se tiennent prêts à l’accueillir. La geste de ce saint en cinq épisodes.

Insérés dans le pavé de granit quelques pavés en laiton sur lesquels sont gravés les noms de Juifs déportés, des pavés placés devant leur dernier domicile. J’ai bien sûr pensé à Berlin où ces pavés (conçus par le Berlinois Gunter Demnig) sont nombreux, les Stolpersteine. La Grande Synagogue, au bord du Tevere, une construction de style éclectique édifiée entre 1901 et 1904. Un élément la rend particulièrement reconnaissable et de loin, sa coupole quadrangulaire en aluminium. Ci-joint, une visite à la Grande Synagogue connue sous le nom de Tempio Maggiore di Roma :

https://www.youtube.com/watch?v=DxgpuLuibUs

 

Sant’Andrea della Valle

 

On fait la queue sur la Piazza della Bocca della Verità. Voir les légendes qui se rapportent à cette Bocca della Verità. Termes de Caracalla (ou termes Antoninas) dans une lumière dorée avec pins parasols. Bien qu’il n’en reste que des ruines, avec des moignons ici et là, on pressent le gigantisme de ces bains publics de la Rome impériale construits entre 212 et 217 ap. J.-C. par l’empereur Caracalla. Avec cette lumière, je pense (et ce n’est pas la première fois depuis que je suis à Rome) à Pierre-Henri de Valenciennes, à ses délicieuses pochades que j’ai découvertes au Louvre au cours de mes années d’études et qui sont restées précises dans ma mémoire. Marche sur l’Aventino, l’une des sept collines de la Rome antique. Arrêt en la basilique SS. Bonifacio e Alessio dont l’autel contient des reliques de St. Thomas de Canterbury. Dans le jardin contigu (très beau panorama sur Rome), une belle statue de Jeanne d’Arc (Santa Giovanna d’Arco), une œuvre très années 1930 de Maxime Real del Sarte. Ce sculpteur fut aussi un militant très actif de l’Action française, fondateur et chef des camelots du roi, admirateur invétéré de Jeanne d’Arc à laquelle il a dédié plusieurs représentations. Blessé à Verdun en 1916 et amputé de l’avant-bras gauche, il poursuivit son travail de sculpteur avec le modelage ; la taille directe lui étant devenue impossible, il guidait des praticiens choisis pour l’exécution de ses maquettes.

 

18 février. Ciel gris et lumineux. Longé le Tevere vers la Casa Museo Alberto Moravia (Lungotevere della Vittoria, 1). Une fois encore, l’impression d’être à Paris, le long des berges de la Seine. Et c’est l’un des grands plaisirs du voyage : être quelque part et d’un coup, à la faveur de je-ne-sais-quoi, se sentir transporté ailleurs, aussi brièvement qu’intensément. Le voyage multiplie et à l’improviste les pistes du souvenir. Alberto Moravia ! J’ai lu plusieurs de ses romans et je le vois comme un célébrant de l’ambiance – ses ambiances qui collent à la peau. De fait, de nombreux souvenirs se rattachent à mes lectures d’Alberto Moravia, en particulier « L’Ennui ». Je l’ai lu au début des années 1980, dans le Sinaï, souvent assis contre un muret en pierres sèches afin de me protéger d’un vent qui soulevait un sable qui me piquait les jambes. Le livre, une édition de poche, était dans un état déplorable, avec reliure qui ne retenait aucune page ; aussi devais-je faire attention au vent. Je l’avais trouvé dans l’armoire métallique d’un dortoir d’un kibboutz du Golan où j’avais passé quelques semaines, occupé à des tâches agricoles. Ainsi, aujourd’hui encore, ne puis-je penser « Alberto Moravia » sans penser « Sinaï », sans penser à des moments d’un séjour entre Golan et Sinaï. La Casa Museo Alberto Moravia est fermée. Ci-joint, en manière de consolation, deux liens :

http://www.casaalbertomoravia.it/

https://www.youtube.com/watch?v=Pq1RTPI2RK8

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques pages romaines – 2/5

 

Tout en marchant, j’en viens à penser que si la religion catholique a eu un tel pouvoir, c’est en grande partie grâce à sa théâtralité (mot qui ne se veut en rien péjoratif), soit sa capacité à traduire des idées, des sentiments et des histoires en images, de l’architecture à la peinture et passant par la sculpture, avec Rome en figure de proue.

La fontaine de Trevi. Très nombreux touristes. Lieu emblématique de Rome par excellence, et grâce au cinéma, au baiser échangé entre Marcello Mastroianni et Anita Ekberg dans « La Dolce Vita » :

https://www.youtube.com/watch?v=The8Xi6fKOE

L’esprit baroque de l’Italie et en l’occurrence de Rome se note jusque dans la grenade qui orne le képi des carabinieri, avec cette flamme qui part en une forte vague sur le côté.

Je marche et prends des notes de plus en plus paresseuses : trop d’impressions, trop d’informations. Je verrai à mon retour.

Basilique Andrea del Valle, encore un colosse. Des miroirs placés sur des tables horizontales, dans la nef, permettent de lire les richesses de la voûte. Je me penche au-dessus d’eux et recule, pris de vertige.

Casa Museo Mario Praz (1896-1982), l’intimité d’un collectionneur par ailleurs essayiste et critique. Une collection d’un bel éclectisme où m’ont surtout retenu les portraits (profils) en cire, à commencer par les plus sobres, les profils sans ajouts de couleurs ou de matériaux, des portraits à peine plus grands que des médaillons où se lit avec une extrême précision la psychologie des modèles. Et j’en reviens à une observation que je me fais depuis des années, à savoir que le profil est plus révélateur que la face – voir les pièces de monnaie. Une belle surprise, un autoportrait de Constance Mayer la suicidée, l’amie de Prud’hon et, surtout, une excellente artiste.

 

Casa Museo Mario Praz

 

Chiesa de S. Agnese en Agone. Plan ramassé, octogonal, avec chapelles sur la périphérie, soit trois chapelles bien marquées et quatre chapelles plus discrètes qui prolongent les pendentifs et placées dans de grandes alcôves avec scènes en haut-relief. Le jeu des pilastres en marbre blanc et des colonnes en marbre rouge. Dans les chapelles bien marquées, des touches de marbre vert. Au-dessus de l’entablement, une profusion de dorures, lignes mais aussi floraisons (chapiteaux, rosettes, etc.).

Arrêt dans la Galleria Berardi où, en devanture, une aquarelle m’arrête ; elle est signée Attilio Simonetti (1843-1925). L’une de ses aquarelles m’évoque Constantin Guys, cet artiste célébré par Baudelaire. Sur une étagère, en évidence, un catalogue consacré à l’archéologue, collectionneur et marchand Ludwig Pollak (1868-1943) dont on célèbre le cent cinquantième anniversaire de la naissance. Deux expositions lui sont consacrées à Rome, l’une au Museo di Scultura Antica Giovanni Barrocco, l’autre au Museo Ebraico di Roma. Je me suis promis de mieux étudier la vie de cet homme né à Prague et assassiné à Auschwitz après avoir été arrêté à Rome.

Galleria Alberto Sordi, un magnifique passage début XXe siècle conçu par Diego Carbone. Tout en la parcourant, je pense aux écrits de Walter Benjamin sur les passages de Paris. A ce propos, il écrit : « Les passages : des immeubles, des galeries qui n’ont pas de face extérieure. Comme le rêve », ou : « Ambiguïté complète des passages : rue et maison à la fois ». Souvenir de lectures de Walter Benjamin mais aussi d’un séjour à Milan et de mon émerveillement dans la Galleria Vittorio Emanuele II.

 

16 février. Galleria Nazionale d’Arte Moderno, un édifice Belle Époque. Une entrée vaste et baignée de lumière, fraîchement repeinte en blanc avec colonnes jumelées (deux fois quatre) et pilastres en marbre clair. Plafond discrètement mouluré dont la peinture répond à la tonalité de ce marbre. A la librairie du musée, la biographie de Margherita Sarfatti par Rachele Ferrario.

Quelques notes prises dans ce très vaste musée :

Deux belles études au pastel (1. Le buste 2. Les hanches et les jambes), détails pour « La Gorgone e gli eroi » de Giulio Aristide Sartorio, une composition à l’huile (1899) exposée dans la même salle. La chevelure rousse de la Gorgone, véritable brasier qui tombe jusqu’à ses genoux. Les trois hommes à ses pieds, deux Noirs et un Blanc.

« Eulalia cristiana » (1880) d’Emilio Franceschi, un bronze, une femme grandeur nature encordée à une croix, une martyre chrétienne coiffée à la mode grecque, évanouie, les extrémités extatiques. Le tumulte de ses vêtements découvre un sein d’une grande beauté. Les scènes de martyre devaient exciter l’imagination et la libido des artistes. Relire les écrits de Georges Bataille.

 

« Eulalia cristiana » d’Emilio Franceschi

 

Six photographies de « La Poupée » de Hans Bellmer. La poupée mise en situation. Un cauchemar esthétique, comme avec Francis Bacon.

Lucio Fontana, une puissance suggestive à partir d’un parfait dénuement de l’expression.

Giorgio de Chirico, « La torre del silenzio », « La torre e il treno », « Presente e passato », « Piazza d’Italia con statua », la pertinence de l’ambiance. Les trains (à vapeur) sur la ligne d’horizon. Le ciel vert qui à l’horizon vire doucement au jaune vif. J’éprouve toujours une même envie d’entrer dans les toiles de cette époque (années 1930) de Giorgio de Chirico et m’y promener.

Mon plaisir à retrouver Gabriele Basilico, un photographe qui m’évoque Eugène Atget : on ne comprend pas pourquoi leurs photographies captivent – après tout, qu’ont-elles d’extraordinaire ?

Mario De Maria, « Luna sulle tavole di un’osteria » (1884), des plans lumineux définis par des tables et des bancs, un agencement de plans diversement rectangulaires considérés légèrement en plongée. Un fond obscur (de la végétation) rehausse ces figures. La pâte de cette étonnante composition est épaisse et chaleureuse comme du feutre. Cette peinture de petit format est l’une des plus agréables surprises de cette visite.

« Grande Plastica o Grande Cellophane » d’Alberto Burri, du Baroque sorti d’une poubelle ; et j’y pense, une décharge publique a bien un air baroque. Antoni Tàpies et Alberto Burri.

D’immenses compositions, scènes de bataille, de Michele Cammarano, des peintures de plus de cinquante mètres carrés avec « La battaglia di San Martino » et « La battaglia di Dogali ». Comment travaillait-il ? A partir de quelle documentation ?

Un portrait au pastel de Jane Morris (Jane Burden avant son mariage) par Dante Gabriele Rossetti. Le volume de la coiffure, le dessin des lèvres, tout enfin. L’attrait irrésistible, et depuis mon enfance, qu’exerce sur moi ce modèle.

Bel autoportrait de 1925 de Giorgio de Chirico. Noter le rideau rouge fixé à une barre au-dessus du modèle et qui s’entrouvre ; il donne au modèle un aspect discrètement dérisoire.

Alfonso Balzico, « Cleopatra » (1874), un énorme bloc en marbre de Carrare. Froideur et beauté. On reste étourdi par la somme du travail que nous supposons sans parvenir à l’appréhender dans tous ses détails. La corbeille avec ses fruits (raisin et figues) et le serpent qui en sort.

 

« Cleopatra » d’Alfonso Balzico

 

Au premier étage. La beauté des salles et de la lumière qui s’y organise me fait pour un temps oublier les œuvres présentées. Plafonds qui culminent à huit voire dix mètres. Une blancheur immaculée et douce. Un parquet clair à bâtons rompus. Cette blancheur met admirablement en valeur les tissus noirs découpés de Marion Baruch, une artiste d’origine roumaine, née en 1929 (voir sa biographie). Marion Baruch :

https://www.youtube.com/watch?v=TXJYZ2Ykz9E

Giacomo Balla, une vieille connaissance parmi tant d’autres. Parfois, c’est comme du Auguste Herbin mis en mouvement.

Un immense triptyque au pastel de Giuseppe de Nittis, « Le corse al Bois de Boulogne » (1881). Certaines parties sont très habiles, d’autres un peu gauches. Giuseppe de Nittis excelle dans les formats de plus petites dimensions.

Ma tendresse pour Medardo Rosso, et la tendresse de Medardo Rosso.

Un très beau Cézanne, un paysage d’une parfaite unité organique. Cézanne a peint de nombreuses (très)mauvaises œuvres ; il n’empêche, cet artiste souvent mauvais peintre et mauvais dessinateur est l’un de ceux – et peut-être même celui – dont l’influence a été la plus déterminante sur l’art moderne. Il y a bien un phénomène Cézanne.

« Tristezza invernale » (1884) de Marco Calderini. L’ambiance, comme un poème de Verlaine ! Puis je me suis extrait de cette délicieuse ambiance pour restituer toutes les étapes de l’élaboration de cette vaste composition : des balayages (la gestuelle) sur le sol mouillé aux branchettes comme gravées dans les gris du ciel.

 

« Tristezza invernale » de Marco Calderini

 

Une sculpture en bronze grandeur nature, la mère de l’artiste (1911) par Paul Troubetzkoy. Surprise : je ne connaissais que ses sculptures de plus petit format. L’étonnant portrait de cet artiste par Ilia Répine, avec cette gamme de bruns dans le costume trois pièces du modèle

Une surprise, un Franz von Stück, une composition qui n’est pas le meilleur de sa production. Ce nom fait remonter en moi bien des souvenirs, souvenirs de Munich en compagnie d’un ami aujourd’hui disparu. J’ai longtemps eu dans ma chambre d’adolescent, sur mon bureau, une reproduction de « Salomé » (1906).

« Bosco di Fontainebleau » (1874) de Giuseppe Palizzi. On reste abasourdi par les dimensions de cette peinture à l’huile, par la somme et la qualité du travail. On s’est moqué du métier au seul profit du concept – de l’Idée –, dommage ; le conformisme s’est fait plus tyrannique que jamais. Je détaille cette composition et m’efforce d’en suivre le développement à partir de la toile blanche. Comment Giuseppe Palizzi a-t-il travaillé ? Combien de fois a-t-il planté son chevalet à cet endroit de la forêt de Fontainebleau ? Comment a-t-il pu élaborer cette unité de l’éclairage ? Nous sommes de plus en plus pressés et nous ne parvenons plus à concevoir la patience qu’a supposée une telle œuvre. A ce propos, il est amusant de constater que les Futuristes ont célébré la vitesse mais avec un métier traditionnel, avec lenteur pourrait-on dire, car il en faut du temps pour élaborer une œuvre de Gino Severini, de Giacomo Balla ou d’Umberto Boccioni pour ne citer qu’eux. Après la Seconde Guerre mondiale, paroxysme du mouvement (dont rend parfaitement compte le mot Blitzkrieg), il fallut torcher l’œuvre en deux temps trois mouvements et moins encore, d’où l’art conceptuel, par exemple, triomphe de l’Idée.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques pages romaines – 1/5

 

Des pages inspirées d’un séjour d’une semaine à Rome et d’une marche de quelque cent kilomètres dans son centre. 

 

14 février 2019. Aéroport de Lisbonne. Contrejour. Les dérives des avions rompent les horizontales du terminal. Le rouge et le vert du Portugal, de la TAP Air Portugal. Décollage. Le pont Vasco de Gama. Le fond de l’estuaire du Tejo, ses berges incertaines, puis la géométrie de cultures bien vertes. Fasten seat belt while seated. Life vest in panel above your head.

Vol Lisbonne-Rome à bord d’un Boeing 737-800. Durée de vol, environ deux heures et trente minutes. J’entreprends la lecture d’un recueil d’entrevues avec Otelo Saraiva de Carvalho, un officier de l’armée portugaise qui eut un rôle central au cours de la Révolution des Œillets (25 avril 1974) et après. Ces entrevues sont regroupées sous le titre « Cinco meses mudaram Portugal » (Portugália Editora, volume 6 de la collection Cuadernos portugália – 1975) qui s’articule suivant dix chapitres. Otelo Saraiva de Carvalho évoque l’importance du COPCON (Comando OPeracional do CONtinente), l’organe chargé de centraliser toutes les opérations après le 25 avril 1974, comme la découverte de caches d’armes, la lutte contre le vandalisme, etc. La Junta de Salvação Nacional (J.S.N.) et le Governo Provisório issus du 25 avril comprennent sans tarder la nécessité de disposer d’une force de commandement opérationnelle capable de contrôler graduellement toutes les opérations militaires menées au Portugal continental. Les forces militarisées comme la Polícia de Segurança Pública (P.S.P.) et la Guarda National Republicana (G.N.R.), plutôt opposées au 25 avril, sont amenées à collaborer avec le COPCON. Otelo Saraiva de Carvalho juge que la P.S.P., la G.N.R. ainsi que la Guardia Fiscal sont des organisations professionnelles et spécialisées, très stables dans leur recrutement et qui, de ce fait, peuvent être de précieux auxiliaires pour les forces armées.

 

Otelo Saraiva de Carvalho (né en 1936)

 

Après le 25 avril les forces armées sous le contrôle d’un COPCON naissant mettent la main sur un assez grand nombre d’armes. A l’occasion du 28 septembre 1974, et malgré des rumeurs alarmistes, on constate qu’il n’y a aucune force militaire acquise à la contre-révolution. Les barrages établis par l’armée appréhendent de l’armement mineur, essentiellement des fusils de chasse (caçadeiras) et en aucun cas des armes de guerre. Il est vrai qu’on ne vient pas de l’Alentejo ou du Ribatejo à Lisbonne pour y chasser la perdrix comme le fait remarquer finement Otelo Saraiva de Carvalho. On peut supposer que des personnes de la « maioria silenciosa » (une expression utilisée à l’initiative de certains secteurs conservateurs tant civils que militaires de la société portugaise) se rendant à Lisbonne avaient en tête de provoquer un grand désordre Praça do Império, désordre qui aurait conduit à l’état de siège (désiré par certains éléments au pouvoir) puis à une dictature militaire. A la grande frayeur du M.F.A., le général Spínola choisit d’intégrer au Governo Provisório Álvaro Cunhal, secrétaire général du P.C.P., très lié à Moscou., ce général se prétendant alors plus démocrate, plus à gauche, plus progressiste que le M.F.A. Il ne tardera pas à se reprendre et opérer un virage à droite qui inquiétera pareillement le M.F.A.

Ce recueil d’entrevues me permet d’affiner ma connaissance du général Spínola, un homme qui m’est plutôt sympathique mais dont les contours me restent flous. Otelo Saraiva de Carvalho, homme d’une parfaite courtoisie, et plus porté à mettre en avant les qualités d’un homme que ses défauts, ne peut s’empêcher de déclarer que le général Spínola est aussi un démagogue, très soucieux de son prestige auprès de la population, et c’est probablement ce qui l’a incité à faire appel à Álvaro Cunhal. Jusqu’en 1968, il est profondément conservateur, lié aux droites. A partir de cette année, en tant que Governador et Comandante-Chefe en Guinée, parallèlement à son autoritarisme, ses inclinaisons démagogiques et ses exceptionnelles qualités de chef militaire lui permettent d’adopter une conduite politique parfaitement démocratique (voir les Congressos do Povo). Il multiplie les déclarations publiques (discours et entrevues) dont l’audace secoue dangereusement les fondements du Gouvernement central de Lisbonne, ce qui lui donne une audience et une popularité considérables tant auprès des militaires que des civils.

L’avion a terminé sa traversée de la péninsule ibérique ; il survole la côte espagnole, quelque part au-dessus de la Catalogne. Puis c’est la côte italienne, plutôt rectiligne, et, presqu’aussitôt, Rome. L’aéroport de Roma-Ciampino, un petit aéroport. Arrivée à Rome où je débouche à la station San Giovanni, sur la ligne A. Via Magna Grecia. Les ocres des immeubles, des blocs souvent énormes, une palette savoureuse comme celle des épices ou des gelati. Et, partout, cet arbre emblématique de l’Italie, de Rome et ses environs surtout, le pin parasol. Il y en a un dans la cour de notre immeuble et sa frondaison va d’une façade à une autre. Notre chambre a une beauté passée. Aux murs des gravures de Giovanni Battista Piranesi montrent des ruines de Rome.

 

Boeing 737-800 de la compagnie TAP 

 

Dans la rue, une énergie absente de Lisbonne. Et cette langue qui me repose des chuintements du portugais. Visite de la très proche basilique Saint-Jean de Latran, érigée au début du IVe siècle par Constantin. Il ne reste rien de la basilique d’origine, entre invasions barbares, tremblements de terre et incendies. Ce que nous voyons date essentiellement du XVIIe siècle, avec Francesco Borromini. En façade, le long de la balustrade, Jésus et un alignement de docteurs de l’Église. J’éprouve une sorte de malaise devant ce luxe colossal. Les statues ne m’émeuvent pas : elles ne respectent pas l’échelle humaine. Les plafonds m’écrasent, avec ces caissons que soulignent des cadres outrageusement dorés et moulurés. Le plus beau de cet ensemble est à nos pieds, un sol cosmatesque, un assemblage indiciblement beau de marbres. Je m’y perds et oublie tout le reste, avant de retrouver non sans plaisir le ciel de Rome et les pins parasols (Pinus pinea).

La Scala Santa ou Scala Pilati. La scala santa si deve salire solo in ginocchio. En bas de l’escalier, j’observe ces femmes et ces hommes de races diverses monter à genoux cet escalier de marbre dont on dit qu’il a été emprunté par Jésus au cours de son procès. Selon la tradition, Sainte Hélène, la mère de Constantin, aurait fait apporter cet escalier du palais de Ponce Pilate, à Jérusalem, en 326. Devant l’édifice, des Bersaglieri en tenue de combat, un camouflage à la palette très délicate, avec une multitude de touches ocres et vertes. Ils portent le fez (rouge à gros pompon bleu au bout d’une tresse pareillement bleue) et non le célèbre chapeau à plumes.

Via di S. Giovanni in Laterano, vers le Colisée. Arrêt en la basilique de San Clemente. Une guide d’une grande beauté s’adresse en anglais (délicieux accent) à un groupe de jeunes garçons qui l’écoutent… religieusement. Elle explique le contexte historique de l’art baroque avec une pertinence rare. Je me joins au groupe pour mieux l’écouter mais sa beauté exaltée par une lumière filtrée ne tarde pas à me distraire.

La religion catholique me semble de plus en plus étrange, à Rome surtout, son siège mondial. Ses extravagances théologiques mais aussi artistiques, avec le Baroque en figure de proue, une densité visuelle et intellectuelle face à laquelle on se perd, tant par l’œil que par l’esprit. On peut bien sûr s’en éloigner en haussant les épaules ou en levant les yeux au ciel, des manières de dire : « Pauvres fous ! »

Le soir, dans un quartier ocre, bu un vin de Calabre accompagné d’olives tout en poursuivant ma lecture d’Otelo Saraiva de Carvalho. La manifestation de la « maioria silenciosa » du 28 septembre 1974 risquait de tourner à l’émeute. Il fallait l’empêcher de se former Praça do Império. L’idée du COPCON, appuyé par la G.N.R. et la P.S.P., fut de déclencher une « operação stop », une vaste opération de filtrage dont le rayon irait de Lisbonne à Santarém. Cette idée défendue par Otelo Saraiva de Carvalho ne fut toutefois pas retenue par son supérieur, le général Francisco da Costa Gomes, qui jugeait qu’une telle opération risquait de donner l’impression que les militaires s’opposaient à une manifestation défendue par le président de la République. Suivent diverses considérations où il est question du général de Spínola avec lequel il entretient des relations peu assurées.

 

15 février. Dans le jour naissant, je poursuis la lecture de ce livre d’entretiens. La question posée : le COPCON est-il une « force de choc » ou le bras armé du M.F.A. ? Réponse d’Otelo Saraiva de Carvalho : le COPCON n’est pas vraiment une force mais plutôt un quartier-général. Comme tout quartier-général, il a un rôle de décideur et, dans ce cas, sur toutes les forces armées de la métropole, principalement sur les forces d’intervention que le COPCON peut engager directement sans passer par les régions militaires ou un autre canal de commandement. En cas d’urgence, il peut solliciter des renforts qui se placent directement sous ses ordres, ce qui a été le cas le 28 septembre. Il est vrai que le COPCON peut aussi être envisagé comme le bras armé du M.F.A. Il surveille la vie politique du pays et les tentatives d’extrême-droite comme d’extrême-gauche de s’emparer du pouvoir, en faisant usage de la force s’il le faut. Ainsi a-t-il protégé le siège du C.D.S. (Centro Democrático Social, un parti de droite nullement ennemi de la démocratie) contre des éléments du M.R.P.P. (Movimento Reorganizativo do Partido do Proletariado) et autres partis d’extrême-gauche anti-démocratiques.

 

Basilique Saint-Jean de Latran

 

Marche dans Rome. La façade colossale de la basilique Saint-Jean de Latran. Les pilastres et les colonnes engagées. Les grands blocs d’immeubles aux tonalités appétissantes. Et les pins parasols toujours. Des terrasses astucieusement ménagées. Sur l’une d’elles, j’imagine un petit-déjeuner avec une femme brunie en peignoir de bain couleur de l’une de ces façades. Dans le forum, je découvre un parcours que déterminent de hautes grilles, avec contrôles de sécurité, droits d’entrée, files d’attente. Je ne m’y risquerai pas. J’ai parcouru ce forum il y a une trentaine d’années, librement, dans la poussière et la chaleur d’un mois d’août ; je ne m’imposerai donc pas une telle visite. Je regrette tout de même ces époques où le voyage avait quelque chose d’inorganisé ou, plutôt, d’inorganisable et, disons-le, de relativement héroïque. Aux abords du Colisée, des travaux considérables : Roma Metropolitane Lavori Linea C. Basilique S. Maria Nova où je me perds dans les motifs du marbre, des plaques ajustées en symétrie qui déterminent des motifs semblables à ceux que propose le test de Rorschach. Plafonds à caissons richement soulignés. Tout l’intérieur baigne dans une lumière ambrée. Une momie allongée dans une crypte, habillée d’un linceul blanc. Étrange religion, vraiment. En sortant, je contemple sans pouvoir en détacher mon regard un groupe de pins parasols qui s’inscrit dans une ouverture du narthex.

Église SS. Domenico e Sisto, des délicats trompe-l’œil dans les parties hautes, avec balustrades et guirlandes de fleurs et de fruits.

Via della Pilotta et ses quatre élégantes passerelles en pierre avec arcs surbaissés. Des volets gris pâle fraîchement repeints sur une façade orangée légèrement délavée, un délice une fois encore.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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