Abraham Heschel – 1/3 

 

 Abraham Heschel

Abraham Heschel (1907-1972)

 

Cet article est issu de la lecture de « Abraham Heschel – Un prophète pour notre temps » d’Edward K. Kaplan. Ci-joint, un lien sur Edward K. Kaplan mis en ligne par Brandeis University (Massachussetts) :

http://www.brandeis.edu/facultyguide/person.html?emplid=fd6a96d0ed909f29c9d006d663ac23cf7b824436

 

I – Du hassidisme à la modernité : Varsovie, Vilna (1907-1927)

Abraham Herschel est né en 1907, à Varsovie, dans un milieu hassidique. Ses parents sont tous deux issus de grandes dynasties hassidiques. Abraham Heschel reçoit très tôt une formation qui le destine à devenir le successeur de son père, le rebbe d’un quartier pauvre de Varsovie. Son père meurt en 1916 et Abraham Heschel est placé sous la tutelle du frère jumeau de sa mère, un rebbe. Il est ordonné rabbin vers l’âge de seize ans, ce qui est exceptionnel. L’ordination, facultative en milieu hassidisme, est la marque de son prestige dans ce milieu. L’immersion dans le hassidisme, dans l’« océan du Talmud » ne l’empêche pas de lire les chefs-d’œuvre de la littérature contemporaine traduits en hébreu moderne ou en yiddish sous l’influence de la Haskala que les milieux orthodoxes (dont le sien) jugent avec hostilité.

Dans la société juive de Varsovie, société extrêmement diverse (les Juifs constituent plus de 40% de la population de la ville), le jeune Abraham Heschel fait son miel grâce à la lecture de nombreux journaux (tant en yiddish qu’en hébreu) et à des conversations avec des Juifs ouverts à la modernité. Sa maîtrise de l’hébreu moderne et biblique est parfaite mais sa langue maternelle est bien le yiddish. L’apprentissage du polonais et de l’allemand lui permet de faire des études profanes à Vilna puis à l’université de Berlin. Dans un premier temps, c’est le yiddish (sa langue maternelle donc, sa mame loshn) qui l’aide à élargir son hassidisme et s’ouvrir à la modernité. A Vilna, déjà, il ne se contente pas d’approfondir ses connaissances talmudiques, il suit une formation au Realgymnasium (un lycée d’orientation scientifique par ailleurs mixte) où tous les cours sont dispensés en yiddish, avec pédagogie inspirée de Johann Heinrich Pestalozzi et Maria Montessori. Valeur fondamentale de cet établissement, la yiddishkeit. Abraham Herschel y fait son éducation tant politique qu’historique, entouré d’élèves et de professeurs libres-penseurs convaincus que le yiddish sera l’instrument d’émancipation culturel et politique des Juifs.

 

II – Formation d’une philosophie : Berlin et Francfort (1927-1938)

Automne 1927, Abraham Heschel est à Berlin où il s’inscrit en philosophie et théologie à la Friedrich-Wilhelms-Universität et fréquente la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums, un séminaire rabbinique libéral. A la Friedrich-Wilhelms-Universität, il subit l’influence de l’humanisme néokantien d’Ernst Cassirer. Mais le néokantisme ne le satisfait pas. Des années plus tard, il dira que ses professeurs « étaient prisonniers d’une façon de penser gréco-allemande ». Il juge que leurs catégories s’appuient sur des présupposés indémontrables. Émerveillé par la philosophie allemande, il n’en considère pas moins que la philosophie en général a beaucoup à apprendre de la vie juive. Il découvre la phénoménologie (voir Edmond Husserl et Max Scheler) dont l’approche à la fois intuitive et rationnelle lui permet de faire ɶuvre de pédagogie et de communiquer son judaïsme à des personnes dont la culture juive est faible. Dans son sujet de thèse, « Das prophetische Bewußtsein », il tourne le dos au kantisme (l’entendement humain envisagé comme étant composé de catégories inhérentes qui déterminent la perception) et met l’accent sur l’initiative divine, soit le « je » humain comme objet de Dieu Sujet absolu.

Parmi les rencontres essentielles de ces années de formation, David Koigen qui avait parcouru le chemin du hassidisme rural à l’université européenne meurt d’une crise cardiaque deux jours après l’incendie du Reichstag. Il restera pour Abraham Heschel le modèle du penseur juif moderne, un philosophe complet pour qui l’actualité sert de lieu où élaborer une pensée.

En 1934, il obtient son diplôme de la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums. Parmi ses premières publications, un recueil de poèmes lyriques, « Der Shem Hameforash Mentsch », dans lequel se pressentent ses travaux qui s’efforceront de concilier les valeurs militantes de la laïcité yiddish et celles du mysticisme hassidique. Alors que le nazisme ne cesse d’étendre son emprise, Abraham Heschel écrit à la demande du propriétaire d’une maison d’édition une biographie de Maïmonide (à l’occasion du 800ème anniversaire de sa naissance), en allemand et destinée au grand public. Par ailleurs, il entame des recherches universitaires sur le système métaphysique de Salomon Ibn Gabirol. En 1935, il obtient son doctorat. Sa thèse publiée l’année suivante est remarquée par Henry Corbin, un jeune islamologue français en mission à Berlin, qui demande à le rencontrer. Et j’ouvre une parenthèse pour signaler au lecteur la somme considérable de Henry Corbin (1903-1978), « En islam iranien » (quatre volumes de sept livres chez Gallimard, dans la collection « Tel ») dont je ferai peut-être une présentation sur ce blog. Dans le lien suivant, Henry Corbin présente son œuvre :

http://www.dailymotion.com/video/xcwao9_en-islam-iranien-henry-corbin_webcam

Entre février et août 1936, Abraham Heschel publie une série de petites biographies populaires sur les sages de la Mishna dans un journal de la communauté juive de Berlin. Comme pour la biographie de Maïmonide, ces textes constituent des actes de résistance spirituelle au nazisme. Par ailleurs, Abraham Heschel interpelle les Juifs allemands assimilés dans deux articles où il les compare aux marranes tout en leur signalant que s’ils sont juifs pour l’extérieur, ils ne le sont pas dans leur for intérieur. Et il n’épargne pas les Juifs orthodoxes, trop volontiers attachés aux comportements extérieurs. Il écrit une biographie spirituelle d’Isaac Abravanel afin de rappeler une fois encore la fidélité des Juifs à leur héritage face aux persécutions. Isaac Abravanel qui alliait sagesse philosophique et recherche de l’inspiration divine (le prophétisme) reste lui aussi un modèle de penseur juif moderne. Vers 1935, Abraham Heschel rencontre Martin Buber. Malgré une estime réciproque, les dissensions ne manquent pas entre les deux hommes, notamment quant à la halakha dont Martin Buber rejette l’autorité contrairement à Abraham Heschel qui pratique avec rigueur. Martin Buber n’en choisit pas moins Abraham Heschel comme son successeur au Lehrhaus de Frankfurt am Main fondé par Franz Rosenzweig en 1920. Abraham Heschel qui partage avec ces deux penseurs des orientations pédagogiques leur reproche cependant leur manque de bases rabbiniques et leurs faibles références aux sources juives dans leurs écrits. Il commence l’apprentissage de l’anglais. Il est effrayé par l’indifférence du monde envers le nazisme, prend note de l’exil de Dieu (qu’explique les actions de l’homme) et invite les Juifs à quitter l’Allemagne.

 

III – « Un tison arraché au feu » (1938-1940)

Le 9 mars 1940, Abraham Heschel embarque à Liverpool à bord du Lancastria ; le 21 mars, il débarque à New York. Il comprend très vite que les Juifs américains souffrent d’un « absentéisme spirituel » (comparable à celui des « marranes » d’Allemagne). Par ses articles et ses livres (écrits à présent en anglais), il s’emploie à ranimer la spiritualité juive dans cette communauté. Il va passer cinq années au Hebrew Union College de Cincinnati, un séminaire rabbinique du mouvement reform (1). Il ne se sent guère à l’aise dans cette approche hyper-rationaliste de la religion qui autorise les changements dans le culte et l’observance en fonction des idées ambiantes. Dans « Analyse de la piété », son premier essai écrit aux États-Unis, tous les grands thèmes qu’il ne cessera d’explorer se dessinent ; pour la théologie : vénération religieuse, affinité entre l’humain et le divin, Dieu comme créateur de la nature ; pour l’éthique : illusion de la domination humaine, suffisance et vanité de l’homme. A partir de l’année universitaire 1945-1946, il enseigne au séminaire conservative, le Jewish Theological Seminary (JTS) de New York. Il y restera jusqu’à sa mort. Fondé en 1887 à New York, le JTS s’oppose au judaïsme reform. Il respecte la halakha et l’observance des commandements. Les offices se célèbrent en hébreu et le livre de prières est le même que chez les orthodoxes (mais avec en regard la traduction en anglais). Abraham Heschel est nommé au JTS afin de contrebalancer l’influence de Modecai Kaplan (2). Une fois encore relativement isolé, Abraham Heschel a toutefois le plaisir de s’entretenir en petit comité avec des étudiants qui deviendront des disciples. Spécialise de philosophie médiévale, il continue à travailler à la série de monographies commencée en Europe. Il écrit une étude sur Saadia Gaon, « La quête de la certitude dans la philosophie de Saadia », présenté comme un modèle à suivre. Dans son principal ouvrage, ce philosophe et talmudiste s’était efforcé de concilier les pensées grecque et hébraïque. C’est vers la même époque qu’Abraham Heschel publie deux autres monographies, en hébreu cette fois : « Maïmonide se croyait-il doté d’inspiration prophétique ? » et « L’inspiration prophétique au Moyen Âge ». Ligne directrice de ces écrits : la continuité de la Révélation divine et sa constante réinterprétation. Le but d’Abraham Heschel : l’éducation à la prophétie. L’idée d’une Révélation continue est au centre de sa philosophie, elle sous-tend son œuvre maîtresse, « God in Search of Man: A Philosophy of Judaism », publiée en 1955. La voix du Sinaï se prolonge à jamais.

Abraham Heschel est l’un des premiers penseurs juifs à affronter la Shoah. Dans « The Earth is the Lord’s » (1950), il rappelle aux survivants leur mission prophétique et dans son premier livre de philosophie religieuse, « Man is Not Alone » (1951), il médite sur le « Dieu caché » en refusant de le blâmer. La responsabilité retombe sur l’homme, les assassins mais aussi les témoins passifs, juifs ou non-juifs, en Amérique et en Europe. Dans « God in Search of Man » (1955), il étend sa méditation sur la Shoah au mystère métaphysique du mal. L’affaiblissement du sens de l’horreur accompagne la confusion entre le bien et le mal, deux instincts qui selon la mystique juive ne peuvent être radicalement séparés (3). Le mal sait se déguiser très habilement en bien et s’alimenter du sacré. « Cette terrible confusion est le problème central de l’histoire et l’objet ultime de la rédemption ; elle remonte au processus même de la Création » écrit Abraham Heschel. Il écrit aussi : « La réponse biblique au mal n’est pas le bien, mais le saint. C’est une tentative de hisser l’homme à un niveau d’existence plus élevé, où l’homme, confronté au mal, n’est pas seul. »

Après la victoire alliée, l’american dream s’affirme et la spiritualité somnole. Abraham Heschel s’efforce de la réveiller dans « The Earth is the Lord’s & The Sabbath ». Il souligne l’importance du temps sacré du shabbat qui ménage un espace dans l’utilité, la technologie, la concurrence, la société de consommation. Abraham Heschel ne se sent pas vraiment à l’aise dans la culture juive américaine. Il se sent solidaire des Juifs de l’Europe de l’Est, souvent abandonnés y compris par les organisations juives qui préfèrent à ces « Orientaux » les Juifs d’origine allemande, plus assimilables selon l’idéal du melting pot. Il dénonce le culte immodéré du Wissenschaft des Judentums (qui rejette tout engagement spirituel ou éthique). Il identifie la culture ashkénaze avec le hassidisme et rejette l’intellectualisme qui donne la préséance à l’étude du Talmud sur la prière et la Tora. Il travaille à unir la pensée individuelle et la loyauté envers la tradition, la modernité et la tradition. Il considère que le hassidisme peut constituer un modèle pour le présent. Il s’emploie à faire tomber les barrières entre tradition et modernité, religion et science. Il montre que l’impulsion religieuse (l’élan des hassidim, l’ascétisme des kabbalistes, la logique des talmudistes) est à l’origine de toutes les expressions du judaïsme laïque. Il appelle à un renouveau spirituel appuyé sur la sainteté de l’homme et la présence d’un Dieu engagé, un Dieu « en quête de l’homme ».

Un lien mis en ligne par le mouvement Massorti sur Abraham Joshua Heschel :

http://www.massorti.com/Abraham-Joshua-Heschel-1907-1972

Un lien intitulé « Abraham Joshua Heschel and Hassidism » :

http://homepage3.nifty.com/teshima/On_Heschel.html

Un lien Akadem (durée 25 mn) où Salomon Malka interviewe Edward K. Kaplan, auteur de plusieurs études sur Abraham Joshua Heschel :

http://www.akadem.org/magazine/2008-2009/une-biographie-d-abraham-joshua-heschel-avec-edward-k-kaplan-05-01-2009-7529_4319.php

Abraham J. Herschel s’exprime :

https://www.youtube.com/watch?v=8K2x5YXw9GI

 
________________________

(1) Un courant né en Allemagne au XIXe siècle et dont la version américaine, encore plus réformatrice, a été fondée en 1875 par Isaac Mayer Wise.

(2) Ci-joint, un lien sur Mordecai Kaplan :

http://www.jewishrecon.org/resource/rabbi-mordecai-kaplan-american-thinker

Par ailleurs, je conseille la lecture de l’excellente étude « The Radical American Judaism of Mordecai M. Kaplan » de Mel Scult.

(3) C’est le yetzer hara (יֵצֶר הַרַע), l’inclinaison vers le mal ; et le yetzer ha-tov (יצר הטוב), l’inclinaison vers le bien. Nous sommes à la naissance porteurs de l’une et de l’autre.
 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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3 Responses to Abraham Heschel – 1/3 

  1. Hanna says:

    Passionnant comme toujours!
    “Il comprend très vite que les Juifs américains souffrent d’un « absentéisme spirituel » (comparable à celui des « marranes » d’Allemagne)”:
    Pour les Juifs américains, je ne sais pas, mais pour les Juifs allemands, je n’en suis pas si sûre. On les accuse toujours d’assimilation galopante, ce qui est en partie vrai, mais Madame Neher soulignait le fait que dès les premières alarmes en 1935, la fréquentation des cours de judaïsme et des offices religieux avait soudain beaucoup augmenté. Certainement en partie par désir de se retrouver “en famille” mais sans doute aussi par besoin de se ressourcer.

  2. olivier says:

    Hannah,
    Votre remarque m’intéresse d’autant plus que j’ai été (désagréablement) surpris en trouvant cette expression : “marranes d’Allemagne”. Mais comme je m’étais imposé de rendre compte de ce livre sans apporter la moindre remarque personnelle…

  3. Hanna says:

    Je ne sais pourquoi, les Juifs d’Allemagne ont toujours été considérés comme totalement sortis du judaïsme. Est ce parce que la Haskala allemande (pas la russe) a été le prélude à l’assimilation d’une petite partie de la bourgeoisie, ceux que j’appellerais les bobos de l’époque? Il y a beaucoup de parti pris dans ces accusations que j’ai souvent entendues: par exemple citer Mendelsohn comme un Juif ayant abandonné le judaïsme simplement parce que certains de ses enfants (dont Abraham le père de Felix) se convertirent ensuite au christianisme, ou bien passer sous silence le travail phénoménal de Shimshon Raphael Hirsch
    Il y aurait une étude intéressante à faire sur ce sujet
    Amicalement

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