En lisant « 1956, Budapest, l’insurrection » de François Fejtö – 4/4

 

Nagy proclame la neutralité

Ce chapitre s’ouvre sur ces mots : « Entre-temps Imre Nagy a franchi un nouveau pas sur le chemin qui menait vers l’irréparable. Le 1er novembre, il fit adopter d’abord par le Présidium du Parti, puis par le Conseil des ministres, une déclaration sur la neutralité de la Hongrie et sur la dénonciation simultanée du Traité de Varsovie. » Imre Nagy a cru qu’il pourrait concilier le patriotisme hongrois et les intérêts soviétiques. Mais à présent ? Depuis quelques jours, en cette fin octobre 1956, il reçoit des centaines de délégués qui s’imaginent qu’il pourra combler tous leurs désirs.  Mais que vaut la phraséologie de 1848 en 1956 ? Que peut Imre Nagy face à ce chaos de revendications, face à ces femmes et à ces hommes qui ne sont en rien des contre-révolutionnaires mais qui s’efforcent simplement d’exprimer leur volonté de justice et de liberté ? Comment répondre à toutes ces attentes ? Comment satisfaire tant d’exigences ? Imre Nagy, épuisé, écoute néanmoins, inlassablement. Mais le 1er novembre, il est emporté par le flot. A présent, il ne peut plus se présenter comme un intermédiaire entre le peuple hongrois et les Soviétiques. Aussi demande-t-il à ce que les unités soviétiques qui viennent d’entrer en Hongrie soient rappelées sous peine de voir le Traité de Varsovie dénoncé et la neutralité de la Hongrie proclamée. Les Soviétiques cherchent à gagner du temps et à dissiper les soupçons. Le gouvernement hongrois s’adresse aux Nations-Unies et demande que la question de la neutralité de la Hongrie soit inscrite à l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale. Pendant ce temps, d’importantes forces soviétiques franchissent la frontière. La Hongrie dénonce le Traité de Varsovie. Le ballet diplomatique se poursuit. A 19h50, Imre Nagy s’adresse à la nation et proclame la neutralité de la République populaire de Hongrie. Sait-il que cette Hongrie neutre n’a que deux jours à vivre ?

 

Imre Nagy

Imre Nagy (1896-1958)

 

Clarification politique, mais…

Un Conseil militaire révolutionnaire est constitué. Pál Maléter est nommé au poste de ministre adjoint puis, le 3 novembre, à celui de ministre de la Défense. La vie reprend son cours, les travailleurs mettent fin la grève. De nouveaux journaux apparaissent. Les partis politiques s’organisent, avec des sociaux-démocrates particulièrement actifs.

 

Le dispositif mis en place

Tandis que le gouvernement et les partis organisent la démocratie socialiste et que les Conseils ouvriers organisent la reprise de l’activité économique, les troupes soviétiques enserrent la Hongrie, méthodiquement. Au soir du 2 novembre, le pays est une fois encore envahi. L’armée hongroise n’a pas réagi, faute de directives. Au soir du 3 novembre, Budapest est encerclé.

 

Les « négociations » se poursuivent

Imre Nagy multiplie les contacts auprès des autorités soviétiques. Il envoie un télégramme au Secrétaire général des Nation-Unies. Il rappelle son message sur la déclaration de la  neutralité et la dénonciation du Pacte de Varsovie. Il signale de considérables mouvements de troupes soviétiques. Le 3 novembre au matin, les Soviétiques se déclarent prêts à entamer immédiatement des négociations. L’optimisme revient à Budapest : les Soviétiques ne vont-ils pas faire marche arrière considérant la perte de prestige qu’entraînerait pour eux l’occupation de la Hongrie ? Ce que les Hongrois ne savent pas, c’est que les Soviétiques (indépendamment de toute considération idéologique) n’ont aucune confiance dans les Hongrois en tant que nation. La délégation hongroise conduite par Pál Maléter est arrêtée par la police de sécurité soviétique alors que les troupes soviétiques sont entrées dans Budapest.

 

Fin du gouvernement Nagy

Au soir du 3 novembre, Budapest est encerclé tandis que des centaines de chars avancent vers la capitale. Le lendemain, à 4h25, les Soviétiques ouvrent le feu contre la caserne Budaörs avant que des tirs n’éclatent dans tous les quartiers et dans certains faubourgs. Le gouvernent Nagy et son armée n’ont établi aucun plan pour résister à l’invasion. La défense ne peut que s’improviser, localement. János Kádár donne la composition de son nouveau gouvernement dont le programme reprend l’essentiel des points du gouvernement Nagy, à l’exception des élections libres, du système multi-parti et de la neutralité. Mais il y a un quatorzième point à son programme qui stipule l’appel à l’armée soviétique pour qu’elle écrase si nécessaire « les sinistres forces réactionnaires ». Le gouvernement Kádár ne trouve un appui que chez des anciens de l’ÁVH et des intimes du régime de Rákosi.

 

L’ « énigme » Kadar 

János Kádár a soutenu Imre Nagy avant de faire volte-face le 1er novembre. Il se retrouve alors en compagnie de Ferenc Münnich, sous la protection des Soviétiques. Ci-joint, une notice biographique, respectivement sur János Kádár et Ferenc Münnich :

http://spartacus-educational.com/COLDkadar.htm

http://www.rev.hu/history_of_56/szerviz/kislex/biograf/munnich.htm

Comment expliquer ce revirement ? János Kádár n’est pas moins anti-stalinien qu’Imre Nagy mais il a toujours été un homme d’appareil, par ailleurs très ambitieux, ce que n’a jamais été Imre Nagy. Anti-stalinien, sa foi léniniste dans le Parti est intacte. Pour cette raison, il partage les soupçons des orthodoxes à l’égard du boukharinisme d’Imre Nagy. L’effondrement aussi brusque qu’inattendu du Parti, suivi de l’insurrection, n’a pu que l’affecter. Les porte-paroles de l’insurrection qui jurent vouloir maintenir les conquêtes socialistes et collaborer avec les communistes patriotes comme lui ne suffisent pas à le rassurer. De plus, l’assassinat d’Imre Mezö l’a terriblement affecté. Et l’insurrection en cours laisse supposer une orientation non seulement anti-rákosiste mais toujours plus anti-communiste. Les forces démocratiques (organisées dans les partis, les Conseils ouvriers et les Comités révolutionnaires) parviendront-elles à s’opposer à ces éléments qui ne distinguent pas les agents de l’ÁVH et les communistes ? János Kádár et Ferenc Münnich, autre vieil apparatchik, ont quelques raisons d’être inquiets. La perspective d’un régime à la finlandaise ou à l’autrichienne (où le Parti avait dû se contenter d’un rôle subalterne) ne peut que les inquiéter. Dans la nuit du 1er au 2 novembre, János Kádár juge que seule une intervention soviétique peut conjurer le péril. Il n’ose (se) l’avouer, mais l’intérêt du Parti lui importe plus que celui de l’État et du peuple hongrois. Il va donc jouer la carte de l’internationalisme de Moscou contre le nationalisme hongrois.

 

La résistance armée 

 

Budapest 1956

Une vue de Budapest au cours de l’insurrection de 1956

 

Je ne vais pas exposer en détail le déroulement de cette seconde intervention soviétique. Elle a été minutieusement préparée et autrement plus efficace que la première. En quelques heures, les Soviétiques prennent possession des principaux points stratégiques de Budapest. Les combats commencent le 3 novembre, à 4h25. La résistance organisée cesse dès 8h. Dans les heures et les jours qui suivent, ce sont des groupes isolés qui se battent. La caserne Kilián résiste trois jours. La Citadelle tient jusqu’au 7 novembre. Dans un premier temps, les Soviétiques pensent que l’ordre va être rétabli sans tarder. Aussi  attaquent-ils les positions fortifiées tout en évitant les positions secondaires et les tireurs isolés. Mais lorsqu’ils prennent la mesure de l’opiniâtreté hongroise, leurs chars se mettent à faire feu au hasard, le long des boulevards. Ainsi, le 8 novembre, des centaines d’édifices sont complètement détruits et des milliers gravement endommagés. Rappelons que la plupart des combattants sont des ouvriers. Dans les quartiers situés sur la rive gauche du Danube (où se concentrent les industries lourdes de la Hongrie), les ouvriers sont appuyés par des soldats. Les quartiers industriels tiennent jusqu’au 11 novembre. Csepel est au centre de cette résistance. En province, les Soviétiques s’efforcent d’éviter l’engagement. Néanmoins, des combats ont lieu à Pécs (ses mines d’uranium) où des milliers de volontaires, mineurs et étudiants pour la plupart, se joignent aux insurgés dans les contreforts du mont Mecsek. Ils résistent trois semaines. De violents combats ont également lieu dans l’important centre industriel de Dunapentele. Il faudrait rendre compte d’autres combats en d’autres lieux. Selon des sources officielles, ces combats ont fait de 1 800 à 2 000 morts à Budapest et de 2 500 à 3 000 morts pour l’ensemble de la province auxquels s’ajoutent 13 000 blessés. Environ 200 000 Hongrois fuient vers l’Ouest.

 

La résistance passive

Les Conseils ouvriers, très nombreux, restent bien vivants. Ils se comportent comme un pouvoir parallèle et tirent leur légitimité de la démocratie ouvrière. Pourtant, le Parti ne tarde pas à reprendre la situation en main : il remet en place les directeurs d’entreprises chassés par les ouvriers, réorganise les cellules communistes et, en priorité, la police de sécurité ; des membres de Conseils ouvriers sont arrêtés ; puis les Conseils sont dissous. Malgré quelques sabotages, grèves et manifestations, c’en est fini du pouvoir organisé des Conseils ouvriers. Vers la mi-décembre, le travail a repris partout.

 

L’enlèvement de Nagy et sa condamnation

Le 23 novembre, Imre Nagy et ses collaborateurs quittent l’ambassade de Yougoslavie où ils se sont réfugiés. Le gouvernement yougoslave négocie l’octroi du droit d’asile à tous ces hommes. Imre Nagy rejette plusieurs propositions qu’il juge inacceptables. Le 18 novembre, Belgrade spécifie que l’ambassade de Yougoslavie ne les laissera partir qu’après avoir reçu l’assurance signée par János Kádár que tous pourront rentrer chez eux sans être inquiétés. Le 22 novembre, un autocar mis à la disposition des réfugiés par Ferenc Münnich, ministre de la Sécurité publique, se gare devant l’ambassade de Yougoslavie afin de conduire les réfugiés chez eux. Des militaires soviétiques en profitent pour y monter. Chemin faisant, ils expulsent les fonctionnaires yougoslaves montés à bord. L’autocar est alors détourné vers la Roumanie. Des blindés soviétiques l’escortent. Le gouvernement yougoslave proteste. Le gouvernement hongrois se justifie.

Le sort d’Imre Nagy ne se joue pas au niveau national, hongrois, il s’inscrit dans la lutte entre le « révisionnisme » de Khrouchtchev et Tito et les milieux staliniens du mouvement international pour lesquels le responsable de la « trahison » d’Imre Nagy est Tito et, à travers lui, Khrouchtchev. L’année 1957 et le début de l’année 1958 sont marqués par l’intensification de la chasse à l’hérésie titiste (communiste-nationale). Le cas Imre Nagy, en 1958, fait suite au cas László Rajk, en 1949. L’un et l’autre sont victimes des staliniens aux prises avec « l’hérésie nationaliste ». Imre Nagy et trois de ses collaborateurs (Pál Maléter, Miklós Gimes et József Szilágyi) sont exécutés dans le plus grand secret. De ce point de vue, rien à voir avec le procès de László Rajk.

 

La tragédie d’Imre Nagy

L’exécution d’Imre Nagy — le communiste patriote — ferme la porte à toute conciliation entre Hongrois et Soviétiques. « Avec Imre Nagy, on a exécuté l’idée d’une voie hongroise conduisant au socialisme » écrit François Fejtö. L’exécution d’Imre Nagy va discréditer le mot « socialiste » aux yeux des Hongrois, discréditer aussi l’appartenance au bloc soviétique. Enterrés les espoirs suscités par le XXe Congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S., par l’esprit de Genève, par la Conférence de Bandoeng (17-24 avril 1955).

Imre Nagy et ses amis ont cru que l’avènement de Khrouchtchev, que l’influence grandissante du Parti communiste chinois et que le XXe Congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S. ouvriraient la voie à une réorganisation fondamentale des rapports entre les pays socialistes sur une base d’égalité.

Sous la pression de l’insurrection, l’action gouvernementale d’Imre Nagy a dépassé son son programme de juin 1953 – mars 1955 et les idées exprimées dans ses écrits de 1955-1956. Il finit par franchir la ligne qui sépare le « communisme national » (voir Tito)  de la démocratie parlementaire. François Fejtö : « Après avoir cédé au tumultueux désir du peuple, Imre Nagy aurait pu céder à la pression soviétique. Il ne l’a pas fait, parce qu’il croyait avoir eu raison, parce qu’il croyait être dans la vérité quand il plaçait la solidarité avec la Nation au-dessus de la fidélité au Parti. »

 

La Hongrie de János Kádár 

 

Janos Kadar

János Kádár (1912-1989)

 

Première étape (novembre-décembre 1956) : restauration des bases de la dictature

János Kádár reçoit pour mission de poursuivre la déstalinisation selon les vues de Khrouchtchev tout en rétablissant le contrôle du Parti sur l’État et la société. János Kádár est un dirigeant d’origine ouvrière dont la foi dans le Parti et dans l’Union soviétique n’a pas été ébranlée par les mauvais traitements et les années de prison qu’il a subis après avoir été accusé de titisme en 1951. La première étape des années Kádár (novembre-décembre 1956) se caractérise par  la répression des récalcitrants et la négociation avec les éléments de l’insurrection jugés récupérables. A cet effet, la police politique est reconstituée, notamment en recrutant de nombreux agents de l’ÁVH. La répression se solde par un millier d’exécutions capitales et vingt mille peines d’emprisonnement. Les négociations se font avec les représentants des Conseils ouvriers (en particulier ceux du Conseil ouvrier central du Grand-Budapest), des négociations auxquelles se heurte l’intransigeance des délégués ouvriers, des dirigeants des Comités révolutionnaires des intellectuels, de l’Union des Écrivains et des représentants des partis non-communistes, intransigeance à laquelle s’oppose le Kremlin. Confronté à cette radicalité, János Kádár décapite les organismes révolutionnaires, noyaute, intimide, désorganise et dissout les Conseils ouvriers avant d’abandonner l’idée d’élargir le gouvernement en y incorporant quelques nagyistes.

 

Deuxième étape (1957-1959) : consolidation du régime

Le Parti communiste est reconstruit méthodiquement. En décembre 1956, il compte à peine 96 000 adhérents. En décembre 1959, l’opportunisme aidant, il en compte 402 000, et 500 000 en 1961. János Kádár le khrouchtcheviste parvient à rétablir une solide base en luttant à la fois contre les rákosistes et les nagysites, avec l’appui des mass media dont il a pris le contrôle. Mais, surtout, la lassitude a succédé à l’enthousiasme. Le gouvernement met tout en œuvre pour encourager la résignation et le repli sur soi-même. L’aide économique apportée par l’Union soviétique, la Tchécoslovaquie et autres pays du Bloc socialiste, et une politique agricole moins doctrinale permettent d’augmenter le niveau de vie des Hongrois et, ainsi, de faire oublier octobre-novembre 1956.

 

Troisième étape (1960-) : normalisation et réalisation du « modèle Kádár »

Au début des années 1960, la politique de János Kádár inaugure une politique de détente intérieure qui fait de la Hongrie le plus libéral des pays socialistes. Une série de mesures améliorent le quotidien du citoyen, des mesures que János Kádár peut mettre en œuvre avec la bienveillance de Moscou. « Dans le cadre fixé par le monopole politique du Parti, on admet des nuances et des subtilités, une certaine ouverture à l’Ouest, un certain degré de franc parler. La pression policière a diminué, l’endoctrinement des citoyens, les cours de marxisme-léninisme ont baissé d’intensité » écrit François Fejtö.

 

Prague 1968 Wenceslas Square, Prague, 1968, photographie de Vladimir Lammer

 

« The Battle of Budapest » présentée par British Pathé :

https://www.youtube.com/watch?v=bE1FX0Uf01I

«  The Hungarian Revolution of 1956 » présentée par BBC’s History File :

https://www.youtube.com/watch?v=ihS_D0Btaz8

 

 Olivier Ypsilantis

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