Je me souviens – 1/2 (en consultant des dossiers rangés dans des tiroirs)

 

(Un ticket d’entrée) – Je me souviens de La Fura dels Baus et de son spectacle « XXX », une adaptation de « La philosophie dans le boudoir » du Marquis de Sade.

(Le Petit Journal des Grandes Expositions) – Je me souviens avec une précision particulière de cette exposition, « La Peinture allemande à l’époque du romantisme » à l’Orangerie des Tuileries. Je me souviens des peintures de Karl Blechen, des compositions de petites dimensions, des paysages au style spontané. Je me souviens de « Galgenberg » dont une reproduction en carte postale figura longtemps sur un mur de ma chambre.

(Des photographies) – Je me souviens que mes grands-parents et mes arrières-grands parents se faisaient photographier chez Pierre Petit – 31, place Cadet puis 122, rue Lafayette.

(Un ticket d’entrée) – Je me souviens de l’atelier de Gustave Moreau, rue de La Rochefoucauld, à deux pas de l’église de la Sainte-Trinité. Curieusement, je me souviens plus de l’odeur et de la tonalité des planchers ainsi que de l’escalier en colimaçon que des peintures que j’y ai vues.

 

Atelier de Gustave Moreau à ParisUne vue de l’atelier de Gustave Moreau avec son bel escalier en colimaçon

 

(Des feuillets jaunis avec paroles de chants royalistes)  – Je me souviens de la commode de la chambre rose, chez Tante G., à Milly-la-Forêt, de la chaleureuse odeur de bois et de vieux papier qui en sortait. Sous une pile de Point de vue – Images du monde, ces chants.

(Un ticket de métro de 1ère classe poinçonné) – Je me souviens des poinçonneurs. Petit garçon, je prenais le métro pour me rendre chez le dentiste, rue Anatole de La Forge (à deux pas de l’Étoile), et je tenais ma mère par la main, fermement, avec la crainte — mais c’est terreur qu’il me faudrait écrire — de la perdre. Je me souviens des rames Sprague-Thomson qui ferraillaient et sentaient l’huile chaude. La voiture de 1ère Classe était d’un beau rouge et celles de 2ème Classe d’un beau vert.

(Un autocollant avec symbole du Groupe Stern, Lehi) – Je me souviens d’une manifestation contre Dieudonné, place de la Bastille, un jour froid et pluvieux de janvier 2014. Je revois la silhouette souriante d’Arno Klarsfeld dans la foule des manifestants, celle de son père, Serge, au micro sur une tribune, et les drapeaux jaunes de la L.D.J. Je me souviens de reproches murmurés ici et là à l’encontre du C.R.I.F., accusé de gueuletonner bien au chaud sous les lambris plutôt que de se joindre à la manif’.

 

 Manifestation anti-DieudonnéLa manifestation anti-Dieudonné de janvier 2014, place de la Bastille. On reconnaît les drapeaux de la Ligue de Défense Juive (L.D.J.)

 

(Un ticket d’entrée de cinéma) – Je me souviens d’être allé voir « La Bataille d’Angleterre » sur un écran panoramique, aux Champs-Élysées. Il me semble que c’était au George V. Je revois une salle immense, très haute, à deux niveaux et tapissée d’une moquette bleu nuit. Je suppose que cette salle a elle aussi été morcelée pour mieux répondre aux critères de rentabilité.

(Une plaquette, « The Shakespeare Book ») – Je me souviens d’une visite à la maison natale de Shakespeare. Curieusement, j’ai un souvenir précis de Stratford-upon-Avon et un souvenir moins précis de sa maison natale.

(Une carte de la Librairie Espagnole de Paris) – Je me souviens du 72 de la rue de Seine et de conversations passionnées avec Antonio Soriano : la littérature espagnole mais aussi La Nueve (9ème Compagnie du Régiment de Marche du Tchad) de la Division Leclerc dont il connaissait chaque survivant, à commencer par son chef, le capitaine Raymond Dronne. Alors que j’écris ces lignes, l’envie me prend de serrer dans mes bras cet homme de la vieille Espagne aujourd’hui décédé, ce vieux Républicain généreux. Ci-joint, un article sur cette librairie mythique et son fondateur. La librairie est à l’angle :

http://memorias.faceef.fr/les-lieux/vie-culturelle/editions-librairies-et/article/la-librairie-espagnole

(Une coupure de presse) – Je me souviens de l’impression très particulière que me laissa la lecture du livre de Werner Herzog, « Le Chemin des glaces », un carnet tenu au cours de marches souvent éprouvantes, de Munich à Paris, du 23 novembre au 14 décembre 1974. C’est un livre magique dont l’ambiance me replaça dans « Le Miroir » (зеркало) d’Andreï Tarkovski mais aussi dans des romans d’apprentissage, le Bildungsroman, un genre né en Allemagne au XVIIIe. Je me souviens qu’il fit ce voyage afin d’intercéder en pèlerin auprès de Dieu pour qu’il guérisse Lotte Eisner mourante. Trente ans après, ce livre que j’ai lu dans mon adolescence figure toujours parmi mes livres de chevet. Ci-joint, un très beau lien INA.fr avec Werner Herzog (né en 1942) et Lotte Eisner (1896-1983). Ce livre au réalisme-fantastique  — ce livre halluciné — y est évoqué :

http://www.ina.fr/video/CPB8205417202

(Une coupure de presse) – Je me souviens que des scènes de « Lawrence of Arabia » de David Lean ont été tournées en 1962, du côté d’Almería. Je me revois arpenter ces espaces, guidé par d’anciens figurants, la soixantaine, des Gitans qui avaient tenu des rôles de soldats turcs. Je me souviens plus particulièrement de la Rambla del río Alías, à Carboneras, où Eddie Fowlie fit construire le village d’Aqaba, un immense décors. Il était arrivé en 1961 à Carboneras, à la recherche d’extérieurs pour ce film et il vécut là jusqu’à sa mort, en 2011. Écoutons-le commenter la charge sur la plage d’Algarrobico :

https://www.youtube.com/watch?v=s2HahJ_8eDE

 

 Décors pour Lawrence d'Arabie à CarbonerasLes décors d’Aqaba levés dans la Rambla del río Alías (Carboneras, Almería), devant la Playa de Algarrobicos. Deux cents ouvriers y travaillèrent pendant trois mois.  

 

(Une coupure de presse) – Parmi les marqueurs les plus sûrs d’une époque, les voitures — et  généralement tout ce qui roule — mais aussi la mode et le mobilier ! La coupure de presse en question est consacrée à Jean Prouvé. De fait, je ne puis penser « Années 1950 » sans penser d’abord « Jean Prouvé ». Mais le design années 1950 c’est aussi :

http://www.myhomedesign.fr/blog/histoire-du-design-les-annees-50/

(Deux coupures de presse) – Ces deux coupures se répondent car j’ai appris la mort la mort du chanteur Nino Ferrer et du mathématicien André Weil par la presse, dans la grande maison du Béarn, au cours de l’été 1998. André Weil mort le 6 août, Nino Ferrer mort le 12 août. Je me souviens de merveilleuses chansons, à commencer par « Le Sud », bien sûr. Je me souviens que c’est précisément dans cette grande maison que j’ai lu au cours d’un mois d’août ce merveilleux petit livre, « Chez les Weil : André et Simone » de Sylvie Weil, la fille d’André Weil. Je me souviens que je l’ai lu enfoncé dans un fauteuil-club, dans l’entrée-salon, alors que la chaleur étouffait une campagne trop riche en chlorophylle. Sur un mur, un grand tableau peint par un parent à La Baule, alors qu’il n’y avait dans la baie que quelques rares constructions.

(Des coupures de presse) – Je me souviens de la construction du Grand Louvre. Des fenêtres de l’École (des Beaux-Arts), quai Malaquais, j’ai suivi toutes les étapes de ces travaux pharaoniques. Je me souviens que des amis de l’École se glissaient à la nuit tombée pour dessiner et peindre toute une ménagerie sur les palissades en bois qui protégeaient le chantier : une faune volontiers lubrique, avec zizis en érection, courses-poursuites, accouplements scabreux et bariolés. C’était une longue frise frénétique avec sa ménagerie exotique. Un académicien qui avait coutume de passer devant pour se rendre sous la Coupole écrivit un article furibond dans un quotidien national — Le Monde ? — où il dénonçait la prolifération de phallus poilus… ce qui provoqua l’hilarité de ces artistes clandestins et leurs amis.

 

Palissade du Grand Louvre, LutzUne vue de la palissade du chantier du Grand Louvre. Je reconnais la griffe de l’ami Lutz Weinmann, de Munich, alors graffiteur frénétique. 

 

Olivier Ypsilantis

 

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