Et Jésus ? – 1/3

 

‟Vous voulez connaître l’apport des auteurs juifs qui se sont mêlés du Nouveau Testament ? Ils ont tous quelque chose en commun, c’est qu’ils sont plus proches des racines, et qu’ils ont conscience que la Bible et le Nouveau Testament ont été kidnappés par les cultures hellénistique et latine.” 

André Chouraqui

 

Ces notes ont été griffonnées en des lieux divers au cours de la lecture de ‟Jésus rendu aux siens”, sous-titré ‟Enquête en Terre sainte sur une énigme de vingt siècles” de Salomon Malka. Ci-joint, un lien où l’auteur présente son livre dans la magnifique librairie La Procure, à Paris (durée 54 mn) :

http://www.dailymotion.com/video/xqqaoe_salomon-malka-jesus-rendu-aux-siens-jeudi-03-05-12_news

Et, ci-joint, la table des matières d’une passionnante étude de Dan Jaffé dont je recommande la lecture, ‟Jésus sous la plume des historiens juifs du XXe siècle” :

http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichetm.asp?n_liv_cerf=8535

 

   Salomon Malka Salomon Malka

 

Exergue au livre de Salomon Malka que je vais présenter : Jésus était un rabbin parmi les rabbins (dixit le père de l’auteur).

Les rouleaux de Qumran ont permis des avancées considérables dans divers domaines ; ils ont notamment permis une meilleure connaissance des Esséniens qui, comme les Chrétiens, se sont détachés du courant central du judaïsme. On ne peut raisonnablement affirmer que les Chrétiens procèdent des Esséniens ; on peut simplement relever un certain nombre de parallélismes entre les uns et les autres. Les Esséniens ne pourraient-ils pas être envisagés quelque part entre le courant central du judaïsme et les premiers Chrétiens ? Différence majeure entre Chrétiens et Esséniens : pour les premiers, le Messie est venu ; pour les seconds, l’attente se poursuit.

Comment envisager le ‟peuple de Qumran”, les Esséniens ? Pour Shemaryahou Talmon, les Esséniens se voyaient comme la première génération après la destruction du premier Temple, génération avec laquelle Dieu avait contracté une nouvelle alliance, l’ancienne ayant été détruite avec le premier Temple. Shemaryahou Talmon estime que les Esséniens constituaient un groupe important dispersé sur un vaste territoire et en situation d’hostilité permanente avec le courant proto-pharisien, courant qui s’était structuré au Ier siècle après J.-C. Toujours selon ce professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, la principale découverte que nous livrent les rouleaux de Qumran est le caractère pluraliste du judaïsme avant la destruction du second Temple, un caractère déjà connu mais qui après cette découverte apparaît encore plus marqué.

Y a-t-il un lien entre les Esséniens et le christianisme naissant ? Pour Géza Vermès, le lien direct est très limité. Il concerne non pas le message de Jésus mais plutôt l’organisation de l’Église primitive, avec des ressemblances entre ces deux communautés : par exemple, la hiérarchie, avec un chef unique (contrairement à la tradition juive selon laquelle les communautés doivent être régies par un conseil) ; à cette ressemblance s’en ajoute une autre : l’idée de communauté de biens. Mais d’une manière générale, Géza Vermès ne voit pas de rapport entre Jésus et les Esséniens.

Une évidence qui resta (trop) longtemps peu évidente : Jésus était juif, Jésus n’était pas chrétien. Mieux, Jésus n’a pas fondé le christianisme. Mais alors, qui l’a fondé ? Saint Paul en fut le vecteur de propagation chez les Gentils. Saint Paul n’était guère populaire chez les Juifs chrétiens qui appartenaient à un courant spécifique du judaïsme. Pour le reste, disons que le christianisme s’est fondé de lui-même, loin de la religion de Jésus.

La découverte des manuscrits de Qumran a permis aux Juifs de comprendre combien le judaïsme était animé de courants divers : on était bien membre d’un même peuple sans s’apprécier nécessairement ; mais après la destruction du Temple et la réorganisation du judaïsme, les voix distinctes du courant principal étaient plus difficilement tolérées, ce qu’a parfaitement montré Simon Claude Mimouni dans son étude, ‟Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité”, un livre que j’ai présenté sur ce blog même.

Zvi Werblowski a longtemps dirigé le département d’histoire des religions à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il pense que Jésus n’a jamais été un essénien, de près ou de loin. Selon lui, les documents découverts à Qumran évoquent non pas des polémiques contre les Pharisiens mais contre les Esséniens. Et je rejoins Zvi Werblowski : l’Église s’est employée à dénoncer les Pharisiens par la bouche d’un supposé Jésus, alors que le vrai Jésus était proche d’eux par sa spiritualité. Zvi Werblowski évoque un point trop souvent négligé et qui ouvre de profondes perspectives, à savoir que la création de l’État d’Israël a grandement influé sur le regard juif. Les seuls mots de ‟Jésus” ou de ‟Christ” leur évoquaient, et à raison, des tourments sans nom, parmi lesquels l’Inquisition et les pogroms, sans oublier les Croisades qui virent elles aussi des tueries de Juifs. Aujourd’hui, les Juifs ont un État souverain qui leur offre une certaine sécurité et leur permet d’avoir un regard moins anxieux sur le christianisme. Le livre de Joseph Klausner est de ce point de vue symptomatique. Ci-joint, un lien : ‟Joseph Klausner’s Jesus of Nazareth (1922): A Modern Jewish Study of the Founding Figure of Christianity”. Ce lien contient notamment une riche bibliographie qui rend compte de regards juifs sur Jésus :

http://www.jnjr.div.ed.ac.uk/Primary%20Sources/modern/langton_josephklausnersjesus.html

Des Juifs se sont mis à considérer que l’histoire du christianisme des débuts leur permettrait d’enrichir leur propre histoire au cours de la période du second Temple.

Ce n’est qu’une supposition mais certains chercheurs (parmi lesquels Emil Puech) pensent que nombre d’Esséniens se sont convertis au christianisme. Quoi qu’il en soit, il y a des points communs entre les manuscrits de Qumran et les Évangiles : 1 – Le dualisme Bien/Mal ; 2 – La notion de ‟nouvelle alliance” ; 3 – L’importance du baptême (il rachète les péchés et conduit à une nouvelle naissance) ; 4 – La séparation de la chair et de l’esprit.

Yigael Yadin (1917-1984) a été l’un des premiers chercheurs à tenter de débusquer des marques esséniennes dans le Nouveau Testament, notamment à partir du Rouleau du Temple, la ‟Torah des Esséniens”. Il en conclut que les ressemblances entre la doctrine chrétienne et la doctrine essénienne sont très parcellaires, qu’elles ne proviennent ni de Jésus ni de Jean-Baptiste et que l’on a affaire à de simples phénomènes d’imprégnation. Ci-joint, une notice biographique sur cet universitaire israélien :

https://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/yadin.html

Le judaïsme se sépare des autres religions en ce qu’il rattache conscience morale et religieuse à un idéal abstrait qui ne s’incarne dans aucune figure humaine. Ahad Ha’am (Asher Ginsberg) reconnaît que cet idéal abstrait a empêché le judaïsme comme tel de se propager dans le monde. Ci-joint, deux notices biographiques concernant Ahad Ha’am, une grande figure du sionisme :

https://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/ahad_haam.html

http://www.akadem.org/medias/documents/3-ahad-haam.pdf

Les prophètes d’Israël sont ‟transparents” par rapport à la Parole, en retrait, tandis que Jésus proclame : ‟Et moi je dis que…”, une raison parmi d’autres pour tenir le judaïsme et le christianisme à bonne distance l’un de l’autre malgré leur lien de parenté prononcé. Autre différence, les rapports entre la morale et la justice. Les Évangiles disent : ‟Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux” ; et la Torah rectifie : ‟Tu ne privilégieras pas le pauvre dans sa querelle” ; autrement dit, l’instinct du cœur peut conduire à un jugement inique.

‟Jésus le nazaréen, son temps, sa vie, sa doctrine” de Joseph Klausner est le premier livre du genre écrit en hébreu (ainsi que le précise son auteur), un livre qui ne prétend ni attirer les Juifs à la religion chrétienne ni les en dégoûter. La nouveauté de ce livre tient à ce que l’auteur replace Jésus dans la Palestine de l’époque du second Temple, une période dont il est un spécialiste, une Palestine où la violence était continuelle, de la guerre fratricide entre Hyrkan et Aristobule à la fin des règnes de Ponce Pilate et d’Hérode Antipas. Joseph Klausner évalue à plus de 200 000 le nombre des victimes juives de toutes ces violences, un nombre considérable. Il relève par ailleurs les nuances qui distinguent Jésus des Pharisiens qui n’en considèrent pas moins Jésus comme l’un des leurs. En conséquence, Joseph Klausner estime que les Pharisiens ne peuvent pas avoir prononcé un verdict de mort contre Jésus et qu’il faut aller chercher les coupables du côté des Sadducéens. Il précise : ‟Les Juifs comme nation sont coupables beaucoup moins de la mort de Jésus que les Grecs ne le sont de la mort de Socrate. Qui aurait pourtant l’idée de réclamer le sang de Socrate le Grec aux enfants de son peuple et de sa terre ?”

 

Olivier Ypsilantis

 

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1 Response to Et Jésus ? – 1/3

  1. Julie says:

    C’est tout à fait intéressant. Je pense que c’est assez troublant comme information. Il semble donc que Jésus soit un homme comme les autres et qu’il ne soit aucunement l’enfant de Dieu?

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