Léon Pinsker, précurseur du sionisme politique. 

 

Léon Pinsker

 

Le mot « sioniste » ne sera élaboré qu’en 1890, par Nathan Birenbaum ; c’est pourquoi les historiens ont l’habitude de qualifier Léon Pinsker (1821-1891) de proto-sioniste. « Auto-émancipation. Avertissement d’un Juif russe à ses frères » (son petit livre de 1882, publié en France aux Éditions Mille et une nuits, 2006) est le premier manifeste du sionisme politique. Cette édition est enrichie de notes et d’une postface de Georges Bensoussan, auteur d’une monumentale étude intitulée « Une histoire intellectuelle et politique du sionisme 1860-1940 » (Éditions Fayard, 2001).

Léon Pinsker est un fervent partisan de la Haskala. Installé à Odessa où il exerce la médecine à partir de 1849, il défend l’étude du russe et de la culture russe afin de réduire l’emprise du yiddish chez les Juifs, une emprise qui selon lui les isole. A cet effet, il participe à la création d’un hebdomadaire en langue russe. Bref, il se dépense sans compter pour que les Juifs s’assimilent à la société environnante. Le pogrom d’Odessa de 1871 porte un sérieux coup à son militantisme et il s’éloigne de l’action politique. Les pogroms de 1881 (suite à l’assassinat d’Alexandre II) et l’affaire Dreyfus lui ôtent ses dernières illusions et servent de catalyseur au mouvement sioniste. Suite à son premier voyage en Europe, en 1882, au cours duquel il rencontre des représentants des communautés juives, il rédige en allemand le texte en question, « Auto-emanzipation – Mahnruf an seine Stammesgenossen von einem russischen Juden », et anonymement !

« Auto-émancipation. Avertissement d’un Juif russe à ses frères » est l’un des écrits emblématiques du sionisme, avec « L’État des Juifs » de Theodor Herzl. Le ton de ce petit livre est ardent et désabusé, d’autant plus désabusé que Léon Pinsker a cru aux Lumières et à l’assimilation supposées mettre fin aux malheurs du peuple juif. Léon Pinsker est sans illusions, il est également pragmatique. Il juge que, considérant l’urgence de la situation, les Juifs doivent avoir sans tarder une terre à eux ; et il ne désigne pas Israël comme la seule terre possible. Il ne veut qu’un territoire qui permette aux Juifs de se reconstruire et de se protéger, où que ce soit ! La question territoriale est donc centrale dans la vision de Léon Pinsker mais elle n’est pas centrée sur Israël. Le rôle fédérateur d’Eretz Israël — le retour à Sion — n’est pas pris en compte. Ce texte n’en contient pas moins l’essence du sionisme. C’est par l’acquisition d’un territoire que le peuple juif se reconstituera et pourra traiter d’égal à égal avec les nations. Ce texte flamboyant n’est pas assez connu, bien moins connu que « L’État des Juifs » de Theodor Herzl. C’est pourtant l’un des plus beaux textes du sionisme, un texte qui contrarie cette dénonciation selon laquelle le sionisme est une manifestation raciste et scandaleuse de l’être juif.

Léon Pinsker est revenu de ses espoirs, mais il ne se laisse jamais aller à la lamentation. De ce point de vue, la tonalité de cet écrit ne peut qu’évoquer les prophètes d’Israël. Il invite au départ, à un dynamisme, seul remède aux souffrances incommensurables du peuple juif. Il lui faut reprendre son bâton de pèlerin (take to the road) vers une existence nationale propre, un territoire où se réunir et faire face d’une manière appropriée aux dangers. Finis les « palliatifs de rebouteux » et cette accoutumance à l’humiliation que les Juifs ont développée dans l’exil. Il leur faut reconquérir le respect d’eux-mêmes avant de s’organiser politiquement sur un territoire. C’est par l’émergence d’une conscience nationale que les Juifs s’extrairont de cet état moral désastreux.

Ci-joint, l’intégralité de l’appel de Léon Pinsker (texte en anglais), mis en ligne par Jewish Virtual Library. Pour ceux qui ne lisent pas l’anglais, je recommande une fois encore le petit livre publié aux Éditions Mille et une nuits et superbement présenté par Georges Bensoussan :

https://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/Zionism/pinsker.html

Redisons-le, Léon Pinsker est un pragmatique et en aucun cas un romantique. Il met en garde les Juifs sur un ton d’autant plus assuré qu’il a commencé par envisager avec un certain optimisme les Lumières et l’assimilation. Il juge (et Theodor Herzl établira le même diagnostic dans « L’État des Juifs » (Der Judenstaat) publié en 1896, soit quatorze ans après son livre (Auto-emanzipation – Mahnruf an seine Stammesgenossen von einem russischen Juden), que les prescriptions universalistes ne constituent pas une digue suffisamment solide contre l’antisémitisme car sans consistance. Il s’élève également contre l’orthodoxie religieuse dont les réponses face à ce nouvel antisémitisme ne lui semblent pas appropriées. Il refuse l’internationalisme marxiste et cette foi religieuse qui ne cesse de voir une punition divine dans les souffrances subies par les Juifs. Face à ces deux tendances, Léon Pinsker comme Theodor Herzl proposent une politique nationale.

Léon Pinsker est originaire d’Europe orientale, une zone où se concentre alors la majorité des Juifs qui, par ailleurs, ne bénéficient pas du niveau d’émancipation des Juifs d’Europe occidentale et centrale. Cette concentration de Juifs opprimés favorise l’émergence de l’idée d’une nation juive. Les pogroms qui éclatent en 1881 activent une idée déjà bien en place. Dans sa préface, Georges Bensoussan écrit que « loin d’être la cause du sionisme comme on le soutient fréquemment, cette vague pogromiste constitue seulement l’élément qui permet à une nébuleuse culturelle et politique de cristalliser un mouvement national organisé. » Le petit livre de Léon Pinsker établit un diagnostic et propose un remède à une anomalie historique. Son diagnostic est le suivant : l’humanité souffre d’une maladie héréditaire et incurable : la judéophobie. N’oublions pas que Léon Pinsker a étudié la médecine à l’université de Moscou avant de s’établir comme médecin à Odessa. Dans son opuscule, il fait volontiers appel au lexique de la maladie et de la pathologie. Il écrit par exemple : « La judéophobie est une psychose. En tant que psychose, elle est héréditaire et en tant que maladie transmise depuis deux mille ans, elle est incurable » ; ou bien encore :  « Nous avons considéré la judéophobie comme une démonopathie héréditaire, propre au genre humain. Nous avons attribué la haine du Juif à une perversion congénitale de la mentalité humaine. » Ces propos désabusés qui attaquent l’universalisme abstrait et l’optimisme béat des Lumières sont un appel au réveil, quelque chose comme « Aide-toi et le ciel t’aidera ! » Léon Pinsker ouvre d’ailleurs son écrit sur ce propos attribué à Hillel l’Ancien : « Si je ne suis pour moi, qui serait pour moi ? Et si ce n’est aujourd’hui, quand donc ? » Léon Pinsker refuse donc l’attentisme religieux comme il  refuse l’optimisme des Lumières. Les causes de la judéophobie sont trop profondes pour être extirpées. Leur irrationalité rend impossible son éradication. Il faut prendre note de cette disposition héréditaire sans jamais se lamenter et réagir en conséquence.

Après avoir pris conscience du caractère héréditaire de la judéophobie, Léon Pinsker renonce à changer les mentalités tout en espérant un avenir meilleur pour les Juifs. Léon Pinsker le médecin écrit : « Il suffit de constater, d’analyser et de donner des conclusions pratiques et utiles. » Les peuples n’aiment jamais les étrangers, c’est un fait anthropologique. Mais les étrangers ont une terre à eux, contrairement aux Juifs qui, de ce fait, sont des étrangers absolus, des étrangers qui dépendent du bon vouloir et du bon cœur du peuple qui les accueille. Les Juifs doivent s’émanciper.

L’émancipation des Juifs telle que l’envisage Léon Pinsker est d’un type particulier. Son pessimisme — sa lucidité ? — l’empêche d’être confit en dévotion devant l’émancipation légale des Juifs et d’une manière générale devant le Progrès. Léon Pinsker rédige son opuscule à un moment particulier (après 1848), le printemps des peuples avec floraisons des nationalismes. Il sait ce que cette émancipation légale n’est qu’un épiderme sous lequel se préparent des forces obscures. Il sait que l’égalité civique ne suffira pas à changer la mentalité des peuples : « Qui dit émancipation légale ne dit pas émancipation sociale. » Le Juif doit cesser de subir, subir les persécutions et les politiques d’émancipation qui toutes procèdent d’un même paternalisme. Le Juif doit sortir de sa passivité. Son émancipation doit procéder de lui-même. Léon Pinsker apostrophe ses « frères de race ». Réveillez-vous ! Cessez d’attendre des autres ! Il prend note de la détresse juive et de l’épuisement de son peuple. Durant des millénaires, les Juifs ont lutté pour leur simple survie, souvent séparés les uns des autres, réduits à de petites communautés noyées dans des milieux plus ou moins hostiles. Les Juifs sont épuisés, c’est pourquoi ils n’ont plus la force d’envisager une nation bien à eux. La conscience nationale s’est étiolée dans l’exil. Les Juifs se doivent de redevenir une nation, un véritable peuple. Léon Pinsker sonne le réveil : « Quelle est notre patrie ? Un sol étranger. Sur quoi se fonde notre unité ? Sur la dispersion. D’ou vient notre solidarité ? De l’hostilité générale […] Quels sont nos espoirs d’avenir ? Le souci du lendemain. Voilà le rôle méprisable d’un peuple qui compta jadis dans ses rangs les Maccabées ! » Les Maccabées, ceux qui firent plier la grande puissance d’alors, les Séleucides, héritiers d’Alexandre le Grand, et leur politique d’hellénisation.

Ce n’est pas du côté des droits civiques et de la normalisation qu’il faut lorgner mais bien du côté du printemps des peuples. Les Juifs ne manquent pas de génie mais ils manquent de fierté (dixit Léon Pinsker), une fierté qu’il leur faut reconquérir. A cet effet, il appelle à la fondation d’un foyer national à majorité juive, sans exiger expressément le retour sur la « Terre promise » (une position qu’il partage avec Theodor Herzl), ce qui lui sera reproché. Il écrit : « Gardons-nous tout d’abord d’une illusion : celle de croire restaurer l’antique Judée. (…) Que notre tâche reste modeste ! Ce n’est pas la Terre sainte qui doit être le but actuel de nos efforts, mais une Terre à nous. » Léon Pinsker est donc un territorialiste. Pour Léon Pinsker, la patrie juive réside dans une certaine idée de Dieu et le Livre, l’un et l’autre transportables où que ce soit. Et il envoie balader la Terre sainte, Jérusalem et le Jourdain.

Concernant la création de ce foyer national juif, Léon Pinsker conseille aux Juifs d’agir par eux-mêmes, sans attendre aucune aide de la « confrérie charitable ». Ces derniers doivent s’appuyer sur les structures juives existantes, à commencer par l’Alliance israélite universelle et l’Anglo-Jewish Association. Il prévoit également la tenue d’un Congrès de grande ampleur avec création d’un Directoire. Certaines préoccupations (comme le choix de la langue, essentiel pour certains) sont absentes de son projet. La structuration du territoire de ce foyer national devra se faire avec circonspection. Par exemple, il proscrit le morcellement territorial, un désastre politique.

Léon Pinsker exprime son pessimisme face aux pouvoirs de la raison et de l’éducation. Son diagnostic est sans appel. Il dissipe les brumes du romantisme. Il dénonce la résignation et l’attentisme d’un certain judaïsme. Il donne un véritable coup de pied au cul à cette croyance selon laquelle la dispersion du peuple juif répond à une mission providentielle et que ses malheurs sont voulus par Dieu à titre punitif. Léon Pinsker n’appelle cependant pas à l’abandon du judaïsme mais bien à une autre façon de le penser, un judaïsme agissant. Il faut cesser de refouler l’attente dans un futur hypothétique, cesser de s’en remettre sempiternellement à Dieu.

Les idées de Léon Pinsker sont sans concessions. Son manifeste a été — et reste — un écrit fondamental pour les « Amants de Sion » et l’histoire du sionisme. C’est aussi un livre précurseur, riche de présupposés de choc, en affinité profonde avec l’imaginaire d’un peuple accédant à l’indépendance.

Ci-joint, un lien Akadem intitulé « Genèse et pérennité de l’idée sioniste (1890-1947) » :

http://www.akadem.org/medias/documents/archeologie-du-sionisme-3.pdf

Et un autre lien Akadem intitulé «Les Amants de Sion » et sous-titré « Léon Pinsker (1821-1891) et Moshe Lev Lilienblum (1843-1910) » :

http://www.akadem.org/medias/documents/Hibat_Tsion_Doc3.pdf

 

 Théodore Herzl

 

 Olivier Ypsilantis

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One Response to Léon Pinsker, précurseur du sionisme politique. 

  1. Lagémi says:

    Brillante analyse qui ne s’encombre pas de détours. Pinsker a compris que le Renouveau passait d’abord par la réconciliation avec la terre. Ce préalable dure parce qu’il manque encore des fils de Jacob qui, “religieux” sont en train de découvrir que “l’étape terre” loin d’exclure les autres options permettait de prendre la mesure que l’ésotérisme ou plutôt l’esprit mystique doit être capable d’imposer une relation privilégiée, une relation qui apparemment privée de D.ieu requiert sa présence par des moyens détournés et inconnus des “religions” Don Arnold est fier de votre amitié, comme il se félicite de toute approche de la vérité qui implique la présence de l’esprit ‘aristocratique comme gage, non d’une quelconque supériorité mais d’une authentique fraternité. Chalom bien amical

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