Martin Buber et la Bible – 2/3

 

Martin Buber 2

 

Pour Martin Buber, la réalité — l’histoire — est le point de rencontre entre Dieu et les hommes, un postulat que sous-tend un autre postulat : il n’y a aucun absolu originel car depuis le Début, l’histoire témoigne de la relation de l’homme à Dieu, l’histoire qui doit être envisagée comme interaction entre le divin et l’humain. La plus haute révélation est celle de la rencontre entre Dieu et l’homme, à part égale, dans cette aire spatio-temporelle qu’est l’histoire. Autrement dit, l’action de l’homme en tant qu’individu a une consistance au niveau historique. Hâtons-nous de signaler que pour Martin Buber la liberté ne s’apparente pas à une bulle qui flotte dans les airs ; la liberté telle qu’il l’envisage est interactive ; elle est réponse (Antwort) et responsabilité (Verantwortung) ; car être libre pour l’individu, c’est pouvoir répondre à l’appel de l’autre.

Selon Martin Buber, la Bible ne met pas en scène un créateur absolu d’un côté et des créatures dépendantes et impuissantes de l’autre. Par ses actions, l’individu influe mystérieusement sur l’être. Le monde est un processus en devenir permanent ; il n’est en aucun cas fermé, verrouillé, il recueille tout ce qui agit sur l’histoire. A aucun moment la Bible n’offre des indices nous permettant de penser qu’il existe une histoire à laquelle l’homme n’aurait aucune part, une histoire manipulée d’en-haut, prédéterminée par un Être immanent qui depuis toujours aurait imposé une finalité inexorable à nos vies. Si le judaïsme pense Dieu comme maître de l’histoire, il le pense aussi comme interlocuteur. Le judaïsme repousse tout plan prédéterminé dans lequel les hommes ne seraient que de simples pions, comme dans ces modernes philosophies issues de la tradition chrétienne telles que l’hégélianisme et le marxisme. Chaque individu est un centre de décision et d’action apte à agir sur l’histoire et sur le processus de rédemption.

D’une part, nous avons une conception eschatologique-apocalyptique dominée par l’idée que tout est fixé d’avance par une autorité toute-puissante ; d’autre part, nous avons une conception prophétique-messianique qui prend appui sur la valeur de l’individu, refusant toute prédétermination et rappelant simplement à celui-ci sa responsabilité et l’importance de ses décisions. D’une part, le déterminisme historique fait entrer le mal dans un plan prédéterminé, d’où l’ambiguité que revêt l’espérance apocalyptique ou utopique (Ainsi que le signale Martin Buber, la volonté d’éradiquer la violence suscite volontiers le recours à la violence, une violence eschatologique qui proclame la fin de toute violence). D’autre part, le messianisme qui est rencontre entre l’homme et Dieu laisse à ce premier la possibilité d’influer à tout moment sur le monde par son action. L’essence messianique s’oppose à l’eschatologie, l’eschatologie qui n’envisage pas que l’individu ou une communauté humaine puissent influer sur le cours de l’histoire : le futur ne se construit pas, tout y est cloué, vissé, boulonné ; il est éternellement présent ; il se dresse dans sa fixité. Les prophètes d’Israël quant à eux invitent les hommes à choisir, accepter ou refuser l’alternative qui se présente. Le prophétisme est élection et décision. Le futur est à venir ; il n’est pas une donnée ; il invite l’homme qui participe à son élaboration.

Cette relation entre l’homme et Dieu est symbolisée par la dualité (et la complémentarité) entre l’Arche et le Temple. Le Temple, c’est Dieu au-dessus des hommes, Dieu vers lequel l’homme s’élève par ses offrandes, ses suppliques, ses sacrifices, etc. L’Arche, c’est Dieu qui conduit son peuple — mais vers où ? Dieu qui est nulle part et partout se présente à l’improviste et n’exige aucun rite spécifique mais l’intention (la kawwana, כוונה), la confiance. La relation entre Dieu et les hommes s’accomplit, en principe, non par le culte mais par les prophètes qui font descendre la parole divine vers le peuple. Entre ces deux idées de la relation entre Dieu et les hommes, il y a une telle différence que la marche même de l’histoire s’en voit affectée. Limiter Dieu à la sphère de l’En-haut et du Temple revient à Le déloger de l’histoire qui se trouve ainsi soumise aux seules décisions et actions — caprices pourrait-on ajouter — des hommes. Les hommes n’ayant aucun compte à rendre à Dieu peuvent se convertir en tout impunité en tyran et s’adonner à l’arbitraire. Certes, le tyran peut offrir des sacrifices, embellir le Temple et dispenser des dons aux prêtres ; mais ce faisant, le tyran protège son autonomie en délimitant strictement l’aire de Dieu et s’approprie l’histoire qui devient en quelque sorte sa chasse gardée. Dieu est limité à la sphère de la religion, enfermé dans les murs du Temple, coupé du flux de la vie humaine, de l’histoire. Mais l’Arche est là, parmi les hommes. Elle symbolise la liberté de Dieu, de Celui qui ne se laisse pas nommer et appréhender mais qui est présent au milieu de son peuple, qui le guide, le conseille, l’interpelle, le rappelle à l’ordre…

La relation de Dieu aux hommes — du divin à l’humain — est consubstantielle à la tradition juive. Cette relation qui structure le devenir de l’histoire suppose l’indépendance et la liberté de l’individu, l’individu qui est appelé à réaliser l’histoire. Selon Martin Buber, le hassidisme ajoute à cette idée l’invitation à sanctifier la vie quotidienne en relation avec Dieu, ce qui revient à inclure dans le Tu (Du) la totalité du monde. Le substrat métaphysique de la pensée de Martin Buber tient à cette relation qui sous-tend son projet philosophique d’une ontologie existentielle de l’entre deux (zwischen). Martin Buber admet que l’action humaine ne peut suffire à restaurer la réalité messianique ; mais selon le hassidisme, l’homme a sa place dans l’éternité de Dieu, une place inscrite dans le temps et dans l’espace, une place à partir de laquelle il lui revient de développer les potentialités que contient sa vie. Selon Martin Buber, le hassidisme résout la dualité entre la vie dans le monde et la vie en Dieu ; il réunit ces deux concepts dans une unité authentique et vivante.

Ci-joint, un site passionnant, Le site des études juives (La première revue d’études juives sur Internet). Il s’agit d’une revue virtuelle proposant des articles de pensée juive et de loi juive (Halakha) privilégiant la démarche talmudique. Des articles de fond peuvent être téléchargés sur le site ; de courtes réflexions sur la Torah ou sur l’actualité présentées sous la forme de ‟billets” peuvent être téléchargées sur le blog

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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