Quelques jours andalous (décembre 2014)

 

26 décembre 2014. J’emporte dans son sac « Rimas » de Gustavo Adolfo Bécquer, ce poète mort si jeune (1836-1870). Son frère Valeriano en a fait un beau portrait qui a servi de modèle à tous les hommages dédiés au poète : timbres, gravures, sculptures, etc. Lire Gustavo Adolfo Bécquer, c’est comme boire de l’eau riche en minéraux à une source cristalline.

J’apprends par la presse que se tient à Madrid une exposition intitulée « El rostro de las letras » qui rend compte de la relation entre la photographie et la littérature. Parmi les photographies d’écrivains, deux me viennent immédiatement à la mémoire : une de Ramón Gómez de la Serna et une autre de Miguel de Unamuno. Don Ramón fait une lecture au Circo Price de Madrid, en 1923, assis au-dessus de la piste, sur un trapèze. Don Miguel, lui, est allongé sur son lit en costume trois pièces et cravate. Il lit. Dans les dernières années de sa vie, il avait pris l’habitude de lire allongé après les cours qu’il dispensait à l’Université de Salamanca.

Arrêt à Galera, un village de la province de Granada partiellement troglodytique. Froid pur. Façades blanches passées à la chaux vive. Au centre du village, les rues se coupent à angle droit. Le ciel est d’un bleu sans reprise, d’une densité presque inquiétante comme sur l’altiplano chilien, un bleu intersidéral et abyssal. Peu de villages d’Espagne offrent une telle homogénéité. L’église (Iglesia de la Anunciación) et sa techumbre, de la dentelle de bois, un artesonado mudéjar du XVIe siècle, l’un des plus beaux d’Espagne. Sur le côté, une chapelle baroque dédiée au Santo Cristo de la Expiración, une exubérante floraison de plâtre. Je marche dans des rues froides et pures et je rejoins des rêves de mon enfance, des rêves de pureté et de simplicité, de blancheur et de symétries. Sur les façades d’un blanc de neige, les persianas vertes attendent les heures chaudes de l’été. Au déjeuner, du vin sombre venu d’un tonneau en bois sombre accompagné d’une spécialité locale, las calabacines rebozadas.

 

Casas cuevas, GuadixUn quartier de casas cuevas dans les environs de Guadix

 

27 décembre. Tôt le matin, sur la terrasse de la casa cueva de Baños de Graena. – 5°C dehors et + 18°C à l’intérieur de la grotte, sans le moindre chauffage. C’est ainsi été comme hiver. De cette terrasse, je détaille l’immensité où, dans une lumière de cuivre, le travail de l’érosion s’inscrit comme gravé au burin. La petit boulangerie et ses produits cuits au feu de bois, dont la torta de aceite. Au loin, la Sierra Nevada enneigée. Mon oreille surprend le bruit caractéristique des chaînettes disposées en rideaux devant les portes et qui s’entrechoquent au passage d’un homme ou d’un animal, des chaînettes destinées à décourager les mouches, des mouches absentes en cette saison. Ce simple bruit suffit à me dire l’Andalousie, toute l’Andalousie ! Retour sur la terrasse où la température avoisine à présent les vingt degrés. Je reprends la lecture de « Rimas » de Gustavo Adolfo Bécquer qui se dilue dans l’immensité de la nature, banc de brume qui se cherche une consistance et qui la trouve en disant son « inconsistance » dans l’un des plus beaux styles de la langue castillane. Yo soy el invisible / anillo que sujeta / el mundo de la forma / al mundo de la idea. Sa courte et triste vie.

Sur le marché de Guadix. Des grappes de piments rouges sèchent un peu partout, suspendus. Beaucoup de Gitans, surtout parmi les vendeurs de vêtements. En bout de marché, là-bas, des falaises d’argile rouge ravinées par l’érosion. L’entrée de la cathédrale, côté Plaza de la Constitución, comme un énorme buffet, avec ses nombreuses colonnes cannelées et engagées qui supportent les riches corbeilles du corinthien. Dans cette lumière froide, cette architecture semble elle aussi gravée au burin dans le cuivre ; et je pense à Charles Meryon. Sur la Plaza de la Constitución bordées d’arcades aux arcs surbaissés. Confiteria-Pasteleria La Oriental, une délicieuse ambiance rétro et protectrice.

Assis à la terrasse d’un café, à la sortie de Guadix, devant ces étendues géologiques, des souvenirs iraniens s’imposent, des souvenirs d’Abyaneh, ce village de montagne dans la région de Natanz. Je poursuis ma lecture de « Rimas » et des souvenirs d’une autre lecture me reviennent, le journal de Maurice de Guérin, « Le Cahier vert ». Même embrasement, même désir de se fondre et d’appeler à soi le Grand Tout, de réunir ce qui a été séparé. Gustavo Adolfo Bécquer et Maurice de Guérin ne sont-ils pas frères d’Hypérion, de Friedrich Hölderlin ? Cuando miro el azul horizonte / perderse a lo lejos, / al través de una gasa de polvo / dorado e inquieto, / me parece posible arrancarme / del mísero suelo, / y flotar con la niebla dorada / en átomos leves / cual ella deshecho / Cuando miro de noche en el fondo / oscuro del cielo / las estrellas temblar, como ardientes / pupilas de fuego, / me parece posible a dó brillan / subir en un vuelo, / y anegarme en su luz, y con ellas / en lumbre encendido / fundirme en un beso. Hypérion, ou l’Ermite de Grèce, (« Hyperion oder Der Eremit in Griechenland ») fut l’un des héros de mon adolescence. Il m’a fait éprouver une formidable exaltation. J’y pense, c’est avec la littérature allemande que j’ai éprouvé les plus grandes joies. Avant d’être amoureux de femmes de chair, n’ai-je pas été amoureux d’héroïnes de romans ? Hermine de « Der Steppenwolf » (de Hermann Hesse), Vanessa du « Rivage des Syrtes » (de Julien Gracq), Penthésilée de « Penthesilea » (de Heinrich von Kleist), Agaï de « De Profundis » (de Stanislas Przybyszewski)…

 

GorafeDans le désert de Gorafe

 

Excursion à Gorafe, un désert formidablement raviné, à peu de distance de Guadix. Je pense une fois encore à l’Iran. De fait, l’Espagne possède nombre d’espaces qui projettent le voyageur hors de l’Europe, entre l’Amérique, l’Afrique du Nord et les steppes d’Asie. Il est vrai que comparativement ces déserts sont plutôt limités (on les traverse en deux à trois jours de marche) mais lorsqu’on s’y trouve, ils apparaissent véritablement immenses, américains, africains, asiatiques… D’un planicie je domine des hondos barrancos ; au fond de l’un d’eux coule le río Gor. Seul pousse l’esparto et quelques pins. Ci-joint, un lien (en espagnol, durée env. 9 mn) rend compte mieux que tout commentaire de la beauté de cet espace, de son habitat troglodytique et de la plus importante concentration de mégalithes d’Europe :

https://www.youtube.com/watch?v=nWYvK0Svfto

Retour dans la casa cueva de Baños de Graena. Le rapport à la mort change dans cet habitat troglodytique formidablement travaillé par l’érosion et creusé dans l’argile pur. La mort y apparaît amicale, accueillante, protectrice ou, tout au moins, cesse-t-elle de nous effrayer. Le soir, à la nuit tombante, en compagnie de Gustavo Adolfo Bécquer. Los suspiros son aire y van al aire. / Las lágrimas son agua y van al mar. / Dime, mujer: cuando el amor se olvida, / ¿sabes tú adónde va?

28-29 décembre. Vers Córdoba. Campos de Jaén et alignements d’oliviers à perte de vue dans un paysage de collines fortement soulignées. La Campiña enfin, l’incomparable douceur de ses courbes. Retour dans mon quartier. Juana Martín la Gitana a prospéré. Don Ramón, le patriarche gitan et sa femme sont morts. La belle maison est occupée par l’une de leurs filles et sa fiancée, une femme aussi souriante et volumineuse qu’elle. Lorsque je lui évoque son père, ses yeux s’embuent. Retour de l’enfant David sur les lieux de sa naissance. Arrêt dans la synagogue de la calle Judíos, devant la statue de Maïmonide puis, enfin, à la Bodega Guzmán. L’entrée dans cette bodega se fait par une rampe en pente douce sur les côtés de laquelle des retraités assis sur des bancs maçonnés savourent le fino de Montilla-Moriles. Tout en buvant et en discutant avec Odile, je pense à Israël, un pays contre lequel s’acharnent des masses toujours augmentées. La France, pays malade, a pris une bien triste initiative avec sa proposition de résolution à l’Assemblé Nationale. Elle espère reprendre en main un dossier qui appartient aux Américains  — on connaît l’histoire — et  elle se refuse à admettre que les « victimes » veulent rester dans la position confortable de « victimes ». Comment en vouloir aux rentiers de l’humanitaire et aux chouchous des masses en mal de cause ?

30-31 décembre, Córdoba, 8h. Lumière froide sur la ville. De la terrasse de l’hôtel, je suis les courbes de la Campiña puis de la Sierra. La température passe assez vite de 0°C à 15°C et plus. Là-bas j’aperçois la terrasse de ce qui fut ma demeure, devant les Baños árabes de San Pedro (XIe siècle). L’hôtel, son éclairage tamisé, ses étoffes couleur d’épices. Et toujours cette tristesse légère qui me prends en fin d’année, malgré la beauté de cette ville dans cette lumière froide. Cette tristesse me prend aussi le jour de mon anniversaire, autant de jours qui marquent le passage inexorable du temps, qui scandent notre temps, entre naissance et mort.

Dans le marché de la Corredera (Mercado de Sánchez Peña), un bouquiniste s’est installé. Il vend les livres au poids, dix euros le kilogramme. J’y vois un manque de respect pour le livre puis m’en amuse et entre : pourquoi pas ?

Noche Vieja avec des amis anglais, espagnols et l’amie américaine, Deborah, violoncelliste. Elle me rappelle une anecdote. Son père, musulman de Syrie et professeur à Harvard, l’appela à son chevet peu avant de mourir pour lui donner ce conseil : éviter de se marier à un Musulman. Parmi les Espagnols, un orfèvre (platero) de Córdoba. Il n’est pas juif et revient d’un séjour de trois années à Jérusalem. On me le présente mais je commence par m’efforcer de ne pas évoquer Israël. Ce monsieur va à coup sûr me servir de la soupe palestinienne et je risque fort de la recracher devant tous. Comme j’apprécie mes hôtes, je préfère éviter toute polémique. A ma grande surprise, cet homme, la cinquantaine, évoque avec chaleur des anecdotes qui incluent des Juifs orthodoxes. Il conclut en déclarant que si la création d’un État palestinien est une idée a priori séduisante, elle doit être pour l’heure repoussée car cet État mettrait encore plus en danger la vie d’Israël. Je n’en crois pas mes oreilles ; je m’étais tellement préparé à n’entendre que des propos hostiles ou lourds de sous-entendus… Aux douze coups de minuit, après avoir avalé les douze grains de raisin, je le serre dans mes bras.

1er janvier. Sur la route, des visions d’Iran une fois encore, surtout du côté de Darro dans la province de Granada.

 

CordobaCalle Judíos, Córdoba.

 

 Olivier Ypsilantis

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