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En lisant « La Terre sainte au temps des Kabbalistes, 1492-1592 » de Gérard Nahon – 3/3

 

VI – Les kabbalistes.

Les origines du Zohar sont controversées par la critique moderne. Mais à Safed, le Zohar conserve son statut de livre composé sous l’inspiration divine, par Rabbi Siméon bar Yohai, sur la terre d’Israël. Gérard Nahon écrit : ‟On tenait pour évident que le manuscrit avait été porté en Espagne par les vents favorables au XIIIe siècle : Moïse de Léon l’aurait simplement recopié. Après l’expulsion d’Espagne, le Zohar rentrait dans son territoire originel”.

Des cercles kabbalistiques étaient implantés à Jérusalem et Safed bien avant l’impression du Zohar ; mais Safed occupa d’emblée le premier rang dans les études kabbalistiques. A ce propos, souvenons-nous de David ben Salomon Ibn Avi Zimra, de Salomon ben Moïse Alqabets et de son disciple, Moïse ben Jacob Cordovero, maître et collègue d’Isaac Luria Ashkenazi.

 

 Tombe de Moïse CordoveroLa sépulture de Rabbi Moïse ben Jacob Cordovero (1522-1570) à Safed.

 

Où chercher le secret kabbalistique de Safed ? En Italie, d’une certaine manière, puisque c’est dans ce pays qu’est imprimé le Zohar (d’abord à Mantoue et Crémone, entre 1558 et 1560, puis à Venise, en 1563) qui ainsi se fait connaître à tout un peuple. Gérard Nahon s’empresse d’ajouter : ‟A la vérité, on étudiait à Safed le Zohar dans des manuscrits anciens ou récents, manuscrits dont les premières éditions italiennes n’avaient pas eu communication”. Les échanges entre Venise et la Terre sainte sont intenses : des volumes imprimés arrivent à Safed et des manuscrits en repartent pour impression à Venise. La kabbale de Safed se meut sur plusieurs registres, un registre savant (sur l’émanation et l’élévation de l’âme notamment) mais aussi populaire, registre dont les maîtres ne se démarquent pas, comme le thème du gilgul ou transmission des âmes.

Isaac Luria (probablement le nom le plus prestigieux qui se rattache à Safed) n’a guère écrit, hormis un commentaire sur une section du Zohar et des hymnes liturgiques. Ses doctrines sont transmises oralement et par écrit par ses disciples, à commencer par Haïm Vital Calabrese dans son Ets Hayyim (‟Arbre de vie”). La Kabbale de Safed qui met l’accent sur la Rédemption repose sur une théorie de la Création. Voir la rétractation de la présence divine (Shekhina), le tsimtsum et la réparation (tiqqu). Voir également la métempsycose (gilgul), avec l’exil de l’âme, point central de cette doctrine.

Gershom Scholem juge que l’extraordinaire succès de la Kabbale dite ‟lourianique” résulte du traumatisme infligé au peuple juif et à la pensée juive par l’expulsion d’Espagne, avec le messianisme placé au cœur de la Kabbale. Moshe Idel remet cette thèse en question. Selon lui, la richesse de la Kabbale de Safed s’explique d’abord par la concentration de rabbins d’origines diverses : espagnole mais aussi algérienne et marocaine, détenteurs d’autres traditions ésotériques et de manuscrits kabbalistiques. Par ailleurs, l’essor économique de Safed au XVIe siècle permet l’acquisition d’un nombre important de manuscrits et d’imprimés du Zohar, ce qui a pour effet de stimuler l’étude. Autre thème primordial de la Kabbale de Safed, l’exil. A l’exil d’Espagne s’ajoute probablement un autre exil : l’exil en Palestine même, dans sa réalité quotidienne, avec le statut de dhimmi réglé par le pacte d’Omar. Entre autres discriminations, celle qui touche au système fiscal ; et passons sur les vexations diverses et variées et le rapt d’enfants juifs en vue de leur conversion à l’islam.

 

VII – L’espace intériorisé : le livre.

Les Juifs étaient arrivés d’Espagne et du Portugal avec la plus riche littérature hébraïque jamais produite. Ils avaient été les pionniers de l’imprimerie dans ces pays et leur métier bénéficiait dans le monde juif d’un statut sacré. Les frères David et Samuel Ibn Nahmias (qui avaient quitté Valencia en 1492 pour Naples) arrivent à Istanbul avec leur matériel typographique et élaborent sur du papier importé de Venise le premier livre imprimé en Orient, le code classique de la loi juive, ‟Les Quatre Colonnes” de Jacob ben Asher. Nous sommes le 13 décembre 1493 (4 tevet 5254). Quatre mois plus tard, ils publient un Pentateuque avec commentaires de Rachi et sections prophétiques commentées par David Qimhi. En 1506, ils publient le ‟Livre du sacrifice de la pâque” d’Isaac ben Juda Abravanel. Jusqu’à la parution en 1727 du dictionnaire turc d’Ibrahim Müteferika, les imprimeurs hébraïques sont les seuls imprimeurs non seulement de tout l’Empire ottoman mais aussi de toute l’Asie. En effet, la puissante corporation des copistes d’Istanbul a obtenu qu’il soit interdit d’imprimer en caractères arabes des livres susceptibles de tarir la demande de manuscrits. Les imprimeurs juifs doivent toutefois affronter la concurrence de leurs homologues chrétiens d’Italie qui produisent des volumes hébraïques d’une qualité inégalée. Par ailleurs, les imprimeurs d’Istanbul sont tributaires de Venise pour l’importation de papier. Le livre imprimé est fort coûteux et les librairies de Jérusalem et de Safed réalisent d’importants bénéfices avec les particuliers, les synagogues, les écoles, les yeshivot. La part du livre à l’exportation représente une part importante du commerce de Safed. Des rabbins cachent en lieu sûr leurs manuscrits afin de réserver leurs leçons kabbalistiques à leurs proches. Certains manuscrits valent une fortune, comme ceux de Moïse Cordovero. Des auteurs rêvent de se faire imprimer à Venise, une aventure coûteuse et périlleuse qu’entreprend soit l’auteur en personne soit un fondé de pouvoir. Gérard Nahon écrit : ‟Un catalogue complet des livres hébraïques composés dans le pays d’Israël au XVIe siècle comprendrait plusieurs centaines de titres, mais il ne couvrirait qu’une part infime d’une production littéraire restée manuscrite plusieurs siècles durant”.

Le pionnier de l’imprimerie en terre d’Israël est Éliézer ben Isaac Ashkenazi. Il commence à imprimer à Lublin, avec des associés, entre 1557 et 1573. Il arrive à Constantinople en 1573 et à Safed en 1576. Le 17 mai 1577, il imprime le premier livre en terre d’Israël, (‟Bonne Leçon”, d’après Prov. IV : 2). Son auteur, Yom Tov ben Moïse Sahalon, est natif de Safed et il n’a que dix-huit ans. Disciple d’Israël ben Moïse Najjara, il reçoit en 1620 la semikha rétablie par Jacob Bérab. Dans les années suivantes, cinq volumes sortent des presses d’Éliézer ben Isaac Ashkenazi. En 1579, une révolte des Arabes contre le pacha de Damas met Safed au bord de la ruine. L’imprimerie ne recommence à fonctionner qu’en 1587 et Éliézer ben Isaac Ashkenazi publie coup sur coup trois ouvrages parmi lesquels deux d’Israël ben Moïse Najjara dont les poèmes sont sur toutes les lèvres. Au cours de l’été 1587, une épidémie ravage la ville. Éliézer ben Isaac Ashkenazi y perd-il la vie ? Les auteurs de Safed doivent reprendre les voyages au long cours dans l’espoir de se faire imprimer. Leurs destinations favorites : Constantinople, Salonique mais surtout Venise. Ce n’est qu’en 1832 que les presses hébraïques se remettent à fonctionner en terre d’Israël, à Safed, avec l’imprimeur Israël Haï ben Abraham Bak. Il imprime quatre volumes avant de partir pour Jérusalem où il fonde la première imprimerie de la Ville sainte.

 

VIII – Le rayonnement de la Terre sainte dans la diaspora.

Le canal de plus emprunté pour véhiculer les leçons kabbalistiques de Safed est l’Italie. C’est le kabbaliste égyptien Israël Sarog qui après s’être installé à Venise propage dans ce pays les doctrines d’Isaac Luria Ashkenazi, surnommé Ari. Dans le cercle qu’il anime, on trouve Menahem Azaria de Fano, Isaac Fano, Aaron Berakhia ben Moïse. C’est avec Mardochée ben Juda Dato que la nouvelle Kabbale quitte le cénacle des initiés et délaisse l’hébreu, une étape décisive sur la voie de la vulgarisation.

Parmi ceux qui vont appuyer la diffusion de la Kabbale et du mythe d’Ari : Élie ben Moïse de Vidas et Éleazar ben Moïse Azikri de Safed. Une hagiographie d’Isaac Luria Ashkenazi et trois lettres écrites à Safed entre 1602 et 1609 à un correspondant de Cracovie, Salomon Shelumiel Dresnitz, auront une part prépondérante dans la propagation de la légende d’Isaac Luria Ashkenazi. Les imprimés ne sont que l’un des véhicules de la Kabbale de Safed dans la diaspora. Des manuscrits jalousement gardés, prêtés avec parcimonie mais promptement reproduits par de très nombreux scribes, à Jérusalem, en Italie et en Allemagne du Sud, participent à cette expansion.

Le déclin économique de l’Empire ottoman et de Safed vers la fin du XVIe siècle accélère la diffusion de la Kabbale. Disettes, épidémies, razzias, auxquelles s’ajoute concurrence des tissus et des vêtement vénitiens et anglais, font que les Juifs commencent à quitter une ville en faillite après la ruine de son activité principale, l’industrie lainière. Par ailleurs, l’immigration juive en provenance d’Espagne et du Portugal s’essouffle. Seul Jérusalem conserve une population juive significative grâce à une économie plus diversifiée.

En 1583, la famine oblige Safed à envoyer des émissaires vers les grandes communautés de la diaspora afin de solliciter leur aide. En 1594, avec l’épidémie, Safed envoie d’autres émissaires parmi lesquels de prestigieux rabbins dont Moïse ben Haïm Alsheikh, le prédicateur le plus écouté de la ville. La communauté juive de Venise répond à l’appel. Ces émissaires qui œuvrent pour leur communauté en détresse ne perdent pas de vue leurs objectifs personnels : ils mettent à profit ces voyages longs et périlleux pour avancer leurs projets éditoriaux. Poussés sur les routes du monde, les émissaires de Safed  répandent son enseignement et sa doctrine dans la diaspora, des Pays-Bas à la Pologne, dans les communautés séfarades et ashkénazes. Des coutumes instaurées à Safed (et  à Jérusalem), au XVIe siècle, dans une atmosphère d’attente messianique, se répandent dans une bonne partie de l’Europe. Gérard Nahon conclut : ‟En fait il n’est pas aujourd’hui un seul livre de prières hébraïques qui ne soit tributaire de l’inspiration, des leçons et des doctrines de Safed.”

Olivier Ypsilantis

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