Une page d’histoire grecque, de l’Occupation (1941-44) à la guerre civile (1946-1949) – 2/2

 

12 octobre 1944, un détachement allemand amène le drapeau nazi sur l’Acropole et salue le Soldat inconnu avant de quitter la ville. La retraite des troupes allemandes est longue, pénible. Ces troupes se sentent prises dans un piège à rats, entre les gigantesques offensives de l’Armée rouge et ses alliés et la poussée anglo-américaine venue de l’Ouest. Piètre consolation, certains soldats et officiers allemands pensent que Soviétiques et Occidentaux finiront par s’affronter directement. Dans cette immense colonne de fuyards, des Grecs qui, pour la plupart, ont travaillé avec l’Occupant non par conviction politique mais pour s’enrichir. Les hommes du rang des Bataillons de sécurité, eux, restent en Grèce. Ils sont très présents dans le Péloponnèse où ils poursuivent leurs violences, notamment à Tripolis.

A Athènes, le départ des Allemands donne lieu à d’extraordinaires scènes de liesse populaire. Dans la foule, Roger Milliex (1913-2006), enseignant à l’Institut français d’Athènes depuis 1936. Mais la fête est de courte durée. Un climat de suspicion entraîne la dissolution du gouvernement d’unité nationale de Georges Papandréou. Et, une fois encore, Athènes se trouve plongé dans la violence.

 

Libération d'Athènes, octobre 1944Un jour d’octobre 1944, la foule fête la Libération d’Athènes. 

 

Plus j’étudie cette période de l’histoire de la Grèce moins je me sens autorisé à accuser les forces de gauche, à commencer par l’EAM/ELAS, ou les Britanniques. Tous étaient possédés par des peurs dont on peut rire avec du recul mais qui, considérant le contexte hystérique de l’époque, doivent être prises en considération. Par exemple, que pouvaient comprendre les Britanniques, engagés de toutes leurs forces dans une guerre mondiale, à l’extraordinaire désordre grec ? Il est vrai que le général Ronald Scobie, commandant des troupes alliées en Grèce, manquait singulièrement de finesse et de souplesse. Il méprisait les andartes, ces irréguliers barbus, bavards et agités. Mais ce général n’était qu’un pion dans un jeu extraordinairement complexe où personne ne voyait vraiment clair dans le jeu de l’autre à qui il prêtait par ailleurs les pires intentions. Peu de périodes de l’histoire de l’Europe moderne donnent un tel sentiment de confusion.

Les Anglais déclarent officiellement vouloir punir les Collaborateurs mais ils en nomment à des postes clés du ministère de la Guerre, ce qui provoque la suspicion légitime de l’EAM/ELAS. Les inquiétudes du Foreign Office au sujet de l’expansion soviétique augmentent cette confusion. Churchill est un partisan inconditionnel du roi Georges II. Il a obtenu des garanties de Staline sur la Grèce ; aussi donne-t-il carte blanche au général Ronald Scobie pour écraser l’EAM/ELAS. Toutes ces manœuvres confuses ne doivent pas cacher un fait important : la sympathie générale des Grecs pour les Britanniques, y compris à gauche, dans les rangs de l’EAM/ELAS qui hésite à tirer sur les soldats anglais, suite à la fusillade du 3 décembre 1944 et aux attaques contre les forces de police qui s’en suivirent. L’EAM/ELAS en a surtout contre ces Collaborateurs qui dans une écrasante majorité sont prêts à s’entendre avec les Alliés, par anticommunisme… De leur côté, les anticommunistes s’imaginent que le KKE (Parti communiste grec) a une emprise totale sur l’EAM/ELAS, ce qui est faux. Et le KKE a-t-il seulement en tête de prendre le pouvoir ? Il est divisé (une constante grecque, me semble-t-il) et ne reçoit aucun ordre précis de Moscou. La conférence de Yalta avait eu lieu du 4 au 11 février 1945, quelques semaines donc après la fusillade du 3 décembre 1944. On a affirmé que cette fusillade entrait dans un plan communiste visant à prendre le pouvoir. Rien n’est moins sûr. L’EAM/ELAS aurait pu le faire dès le 12 octobre, jour du départ des Allemands et juste avant l’arrivée des troupes britanniques, quarante-huit heures après.

 

Athènes, décembre 1943Décembre 1944, Athènes. Des soldats grecs (à l’arrière-plan) et anglais (couchés). 

 

La capitale de la Grèce est libérée en décembre 1944 (voir les événements de décembre, ou Τα Δεκεμβριαν*) mais les violences ne cessent pas pour autant. Elles s’expliquent par les affrontements du début de l’année 1944 qui ont opposé à Athènes l’EAM/ELAS et les Collaborateurs.

  • [En décembre 1944, les troupes britanniques fraîchement débarquées se battent dans les rues d’Athènes contre un authentique mouvement de résistance antinazi. Nicolas Svoronos écrit : ‟En octobre 1944, la rapide poussée des armées russes vers les Balkans oblige les Allemands à se retirer de Grèce. Le 12 octobre, Athènes et le Pirée se libèrent. Le 14, une brigade britannique sous le commandement du général Scobie (qui assume aussi le commandement de toutes les forces alliées) arrive en Grèce, suivie quelques jours plus tard du gouvernement grec. Alors que les Allemands n’avaient pas encore évacué la Grèce, alors que la Crète était toujours occupée et que la guerre se poursuivait, le général Scobie exige le désarmement de l’armée des guérilleros avant le 10 décembre. Les ministres de l’EAM démissionnent et l’ELAS, refusant de se dissoudre, résiste aux Anglais et aux troupes royalistes arrivées entre temps en Grèce (3 décembre). Pendant plus d’un mois, on se bat à Athènes. Churchill en personne arrive en Grèce et tente en vain un apaisement. L’accord de Varkiza (12 février 1945), garanti par le gouvernement britannique et prévoyant la démocratisation de l’armée, des corps de sécurité publique, et la création des conditions indispensables pour procéder au plus tôt à des élections et à un plébiscite, met fin à ce premier conflit”.]

Les militaires britanniques espèrent pouvoir s’appuyer sur une force grecque organisée afin de s’engager pleinement contre une armée allemande encore puissante. On les comprend. Peine perdue. La gendarmerie qui s’est compromise avec l’Occupant n’a plus aucune légitimité auprès de la population. C’est pourquoi le gouvernement de Georges Papandréou décide avec l’appui des Alliés de fonder la Garde Nationale dont la mission première sera de désarmer toutes les composantes de la Résistance avant les élections législatives. Ci-joint, d’émouvants documents d’époque sur l’arrivée des troupes britanniques au Pirée, à Athènes et en d’autres points des côtes grecques, dont Patras :

https://www.youtube.com/watch?v=ICW_NcTAP6Q

https://www.youtube.com/watch?v=6Z541dU1O78

A ce propos, de nombreux documents de la British Pathé sont consultables en ligne. Ils rendent compte d’une ambiance et d’un état d’esprit mieux que ne le ferait tout commentaire. Ci-joint, un lien montre l’engagement des troupes britanniques contre l’EAM/ELAS dans Athènes :

https://www.youtube.com/watch?v=W4_jvgskb5o

Ci-joint, un lien intitulé ‟The Battle for Athens: Strategy and Tactics” :

http://ellinikosemfilios.blogspot.com.es/2011/11/battle-for-athens-strategy-and-tactics.html

 

Roi Georges II de GrèceKing George II (1890-1947)

 

Le 2 décembre 1944, les ministres de l’EAM démissionnent du gouvernement Papandréou. La question d’une force de maintien de l’ordre digne de ce nom en préoccupe plus d’un. Le lendemain a lieu la tuerie de Syntagma, lors de la grande manifestation organisée par l’EAM, au cours de laquelle la police d’Athènes (qui avait su se distancier de la Collaboration) se met à tirer sur la foule, probablement prise de panique, faisant de nombreux morts et blessés. Furieuse, la population cerne les postes de police. L’EAM/ELAS se garde d’intervenir. Churchill juge que la gauche voit là l’occasion rêvée de
s’emparer du pouvoir et il donne carte blanche à ses forces armées. C’est le début des December events. On se bat partout dans la capitale et ses banlieues. L’implication des forces de police va compliquer plus encore la situation. Face à ce désordre, les officiers royalistes encouragent les Britanniques à distribuer des armes aux hommes des Bataillons de sécurité et de la Sécurité Spéciale alors détenus. Les Anglais assiégés dans le centre-ville et incapables de comprendre l’imbroglio grec — on ne peut leur en vouloir — ne restent pas insensibles à cette proposition. Ils ne feront bien malgré eux que jeter de l’huile sur le feu, attisant une guerre civile qui avait commencé sous l’Occupation.

Le général Ronald Scobie pense venir à bout des rebelles en deux-trois jours mais les combattants de l’EAM/ELAS vont lui donner du fil à retordre. Ses troupes acculées se barricadent dans un coin du centre-ville et il devra faire appel à des Spitfire et des Beaufighter de la RAF, aux blindés et à l’artillerie, sans oublier les supplétifs grecs. Ci-joint, des scènes de guerre à Athènes, en décembre 1944, sur l’air d’une compagnie d’étudiants de gauche impliqués dans ces combats, ‟Lord Byron” (le plus célèbre philhéllène) :

https://www.youtube.com/watch?v=aW9BhrJyJk4

La politique de Churchill ne fait pas l’unanimité, notamment à la House of Commons. La thèse selon laquelle l’EAM/ELAS est prêt à marcher sur la capitale pour y instaurer une dictature bolchévique ne convainc pas grand monde. L’EAM/ELAS était resté l’arme au pied alors que les Allemands avaient quitté la capitale. Et pouvait-on oublier que l’EAM/ELAS avait tenté à plusieurs reprises de négocier avec les Anglais ?! Ci-joint, un article fort instructif intitulé ‟The Times and the British Intervention in Greece in December 1944”, un article qui s’ouvre sur ces mots : ‟The British military intervention in Greece in December 1944 provoked in Britain a storm of protest by the political world, the labour movement and the press. The Times, the most influencial and respected newspaper in Britain, made a savage attack on Churchill and his coalition governement which astonished the British conservative establishment”.

Les Anglo-américains ont-ils surestimé le danger communiste en Grèce, en 1944 ? Probablement. L’ont-ils surestimé à dessein ou non ? Je ne puis répondre à cette question. Ce qui est certain : nombre des membres de l’élite dirigeante de l’après-guerre ont été diversement compromis avec l’Occupant. Il est non moins certain que le pouvoir, en Grèce, a fait preuve de beaucoup plus de mansuétude envers les Collaborateurs que ne l’a fait Tito. Un exemple parmi tant d’autres : l’enquête menée dans les années 1970 sur le massacre de Kommeno (16 août 1943) n’aboutira à aucune inculpation.

 

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Le lecteur trouvera en ligne nombre de documents relatifs à ces terribles années. J’en ai choisi quelques-uns dans l’espoir que le curieux se montrera désireux d’en savoir plus :

Ci-joint, un excellent lien synthétique intitulé ‟La Grèce, de la Résistance à la guerre civile (1940-1949)” :

http://www.carre-rouge.org/IMG/pdf/Article_Grece_1940_1949_PDF.pdf

Afin de prolonger cette présentation, j’ai choisi quelques liens qui traitent plus spécifiquement de la guerre civile grecque :

Ci-joint, un document BBC intitulé ‟The Hidden War” :

https://www.youtube.com/watch?v=U3J4v4KNDQI

Ci-joint, deux liens succincts mais sérieux sur la guerre civile grecque :

http://www.herodote.net/16_octobre_1949-evenement-19491016.php

http://www.histoquiz-contemporain.com/Histoquiz/Lesdossiers/guerresoubliees/14/Dossiers.htm

Ci-joint, une suite de vingt-six photographies prises au cours de la guerre civile grecque :

http://www.vintag.es/2014/05/black-white-pictures-of-greek-civil-war.html

On peut ne pas partager certaines de ses conclusions, mais le livre de Joëlle Fontaine, ‟De la résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946”, est l’un des plus sérieux et des plus complets en langue française sur le sujet  :

http://www.contretemps.eu/lectures/recension-résistance-guerre-civile-en-grèce-joëlle-fontaine

 

Athènes, décembre 1944

Athènes, décembre 1944 (Τα Δεκεμβριαν, 3-déc.-1944 – 11-janv.-1945) : des soldats britanniques se battent contre  des éléments de la Résistance. On reconnaît des uniformes grecs (au premier plan) et anglais. Le soldat debout, à gauche, porte un casque récupéré chez l’Allemand. 

 Olivier Ypsilantis

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