Une page d’histoire grecque, de l’Occupation (1941-44) à la guerre civile (1946-49) – 1/2

 

Cet article prétend simplement montrer que la guerre civile grecque a nidifié dans l’Occupation du pays puis qu’elle s’est structurée dans un contexte de Guerre Froide généralisée. Il n’est en rien novateur. Il espère faire un peu mieux connaître une période de l’histoire de la Grèce moderne.

Il faut remonter bien au-delà de la nomination de Ioannis Rallis pour suivre les origines de la guerre civile grecque, une guerre entrée dans sa phase active alors que l’Occupant n’a pas quitté le pays. Dans le présent article, j’ai choisi de partir de la nomination de Ioannis Rallis au poste de Premier ministre, en avril 1943, pour tenter de rendre sensible un certain imbroglio grec. Le chapitre 22 du livre de Mark Mazower, ‟Inside Hitler’s Greece – The Experience of Occupation, 1941-44” s’ouvre précisément sur cette nomination.

Ioannis Rallis est un pion dans la lutte contre le bolchévisme en Europe, plus particulièrement dans les Balkans. Il n’est pas nazi mais conservateur, foncièrement anticommuniste et, comme beaucoup de Grecs de la bourgeoisie, inquiet de l’expansion de l’EAM/ELAS (l’ELAS est la branche armée de l’EAM, de loin la plus puissante organisation de résistance du pays). L’ELAS est la bête noire des forces d’occupation et la bourgeoisie d’Athènes voit en elle une force révolutionnaire qui coupe la gorge non seulement aux soldats allemands mais aussi aux possédants grecs. Ce seul nom andartes (αντάρτες, soit ‟guérilleros”), dont on fait volontiers un portrait exagéré, suffit à terroriser la bourgeoisie. La sympathie dont a bénéficié ce mouvement de résistance s’érode, dans les villes surtout, à commencer par la capitale et son université. Les Allemands ne tardent pas à comprendre l’intérêt qu’ils peuvent retirer de cette peur du communisme, une peur qui agrège sans tarder des tendances hétéroclites et prolonge les violences dans le pays jusqu’à l’été 1949, bien après le départ des troupes allemandes. Le chapitre 22 du livre de Mark Mazover a pour titre ‟A Cemetery Awash in Blood: The Counter-Revolution”, un titre qui n’en rajoute pas : les souffrances du peuple grec ont été effroyables au cours des années 1941-1944. La guerre civile qui s’en suivit fera plus de cent cinquante mille morts dans un pays déjà épuisé.

 

Napoleon ZervasNapoleon Zervas (Ναπολέων Ζέρβας), chef de la branche militaire de l’EDES, en compagnie de quelques-uns de ses officiers. Ci-joint, une vidéo retrace le parcours de l’un des principaux chefs de la Résistance grecque :            

https://www.youtube.com/watch?v=cQBfhlGuVvk

 

Dans ‟Histoire de la Grèce moderne”, Nicolas Svoronos écrit : ‟Les tentatives d’un accord entre l’EAM, l’EKKA et l’EDES (1943) sont sans résultats sérieux. L’unité de la Résistance est rompue par la lutte sociale aiguë, avec ses excès et ses fautes, et s’intensifie surtout après l’armistice avec l’Italie (les forces italiennes en Grèce rendirent les armes à l’ELAS) et pendant le nettoyage entrepris par les Allemands et la milice grecque (Bataillons de sécurité créés en 1943) contre l’ELAS et l’EAM dans les campagnes et à Athènes, dont les quartiers populaires se transforment en champs de bataille”. La zizanie entre Grecs est perceptible au sein même des forces grecques de l’extérieur, en Égypte, entre les royalistes et ceux qui exigent un véritable gouvernement national, une zizanie qui se termine en mutinerie (31 mars – 24 avril 1944) et oblige les forces britanniques à intervenir.

J’ai évoqué la figure de Ioannis Rallis (un lien en quatre parties) dans un article publié sur ce blog et intitulé ‟Les Juifs de Grèce et la Endlösung der Judenfrage” :

http://zakhor-online.com/?p=7214

Je n’insisterai donc pas sur cette figure centrale de la vie politique grecque de ces années. Je rappelle simplement que Ioannis Rallis est issu d’une importante famille royaliste. L’idéologie nazie ne le séduit en rien. Il est anticommuniste, ni plus ni moins.

Début avril 1943, le gouvernement de Ioannis Rallis promulgue une loi autorisant la formation de quatre Bataillons de sécurité. Ils vont mettre du temps à se former. En effet, Italiens et Allemands ne sont guère enthousiastes à l’idée de distribuer des armes aux Grecs ; et les Grecs ne sont pas pressés de s’enrôler. Cette réticence à s’engager tient à plusieurs raisons ; je reviendrai sur l’une d’elles.

Les responsables des Bataillons de sécurité espèrent non seulement faire barrage au communisme — au bolchévisme —, ils espèrent aussi s’opposer à un éventuel retour du roi. Dans l’entre-deux-guerres, l’anticommunisme s’était affirmé en Grèce, sous l’influence du gouvernement Venizélos (voir la loi d’exception de 1929), désireux de défendre à tout prix un statu quo social. Royalistes et républicains avaient su taire leurs différends dans le but de promouvoir la classe moyenne. Ioannis Rallis est monarchiste, redisons-le, et ce sont des officiers républicains qui encadrent les Bataillons de sécurité. Mais peu d’entre eux sont prêts à se battre contre les Anglais et à empêcher le retour du roi ; aussi leur anti-monarchisme est-il poussé de côté sans tarder. Alors que la défaite du nazisme se précise, un émissaire secret fait savoir aux forces alliées positionnées au Moyen-Orient que les Bataillons de sécurité ne s’opposeraient pas aux Britanniques après le départ des Allemands ; cet émissaire leur laisse par ailleurs entendre que les Bataillons de sécurité  ne sont pas et n’ont jamais été des collaborateurs des nazis mais bien des patriotes.

A partir de septembre 1943, la Wehrmacht estime que les Bataillons de sécurité peuvent être un précieux appoint dans la lutte contre la Résistance, en particulier contre l’ELAM/ELAS. A cet effet, les SS réorganisent les forces de gendarmerie et de police, tandis que la Gestapo infiltre les unités spéciales anti-communistes. Mais le recrutement traîne ; aussi Ioannis Rallis emploie-t-il les grands moyens en commençant par priver de solde et de ticket de rationnement tout officier d’active qui refuse de se porter volontaire. Ceux qui se portent volontaires sont généralement des chômeurs, des déclassés, des individus désireux d’échapper au travail forcé dans le Reich, ou poursuivis par la justice, ou menacés par la Résistance. Je pourrais à ce sujet évoquer les Espagnols de la Division Azul qui, hormis un noyau d’idéologues, étaient pour la plupart des nécessiteux désireux d’arrondir leur fin de mois ou des prisonniers préférant l’aventure à la prison.

 

Griechenland, griechische SoldatenDes membres des Bataillons de sécurité au cours d’une opération anti-guérilla, en 1943. 

 

En avril 1944, l’ELAS démantèle l’EKKA. Ci-joint, un lien sur cette tendance au sein de la très complexe et conflictuelle Résistance grecque :

http://tous-les-faits.fr/libération_nationale_et_sociale_(grèce)

L’EKKA est alors la seule organisation de la Résistance qui fasse encore concurrence à l’EAM/ELAS en Grèce centrale. L’EAM/ELAS exécute le chef de l’EKKA et menace l’organisation dont certains membres s’engagent dans les Bataillons de sécurité en désespoir de cause. Cet engagement peut avoir des causes très diverses, volontiers personnelles, loin de toute idéologie. Un cas parmi tant d’autres : Léonidas Vrettakos, riche exploitant, cherche à venger son frère tué par l’ELAS. A cet effet, il met sur pied le Bataillon Léonidas, avec armement et officier de liaison allemands, un Bataillon de sécurité basé à Sparte et chargé de lutter contre l’ELAS.

Les Bataillons de sécurité comptent environ huit mille homme vers la fin de l’Occupation. Ils ne sont pas inefficaces dans la lutte contre l’EAM/ELAS mais les Allemands hésitent toujours à fournir de l’armement aux Grecs. Leur but premier est plus politique que militaire, favoriser l’anticommunisme de ces derniers. De nombreux membres des Bataillons de sécurité ont une sympathie plus ou moins déclarée pour les Britanniques, ce qui n’embarrasse guère certains responsables nazis qui jugent que l’anticommunisme finira par rassembler Grecs, Allemands, Britanniques et j’en passe. Le chef de la SiPo/SD, Walter Blume, reste étranger à cette vision et il espère faire des Bataillons de sécurité une arme contre les Britanniques en attisant les tensions entre royalistes et républicains.

L’anticommunisme des Bataillons de sécurité les incline vers les Anglais qui veulent à tout prix soustraire la Grèce à la sphère d’influence soviétique pour des raisons géostratégiques liées à la protection de leur Empire. Les Bataillons de sécurité — et les Allemands — sont toutefois pour les Anglais des alliés potentiels bien moins acceptables que les organisations de la Résistance opposées à l’EAM/ELAS. Les Anglais ont longtemps cru que la Résistance non-communiste serait le fer de lance de la lutte contre le communisme ; mais en 1944, l’hostilité envers l’EAM/ELAS pousse des groupes de la Résistance (voir l’EDES à Athènes) à se rapprocher des Bataillons de sécurité et à donner occasionnellement un coup de main aux troupes d’occupation. La condamnation des Bataillons de sécurité par les Alliés reste sans effet.

Parmi les membres des Bataillons de sécurité, nombreux sont ceux qui pensent servir les intérêts des Anglais et qui espèrent qu’une fois le Reich vaincu les Alliés se retourneront contre les Soviétiques. Il est vrai qu’officiellement les Alliés sont sans complaisance envers les Bataillons de sécurité, mais qu’officieusement ils jugent que ces derniers sont un contrepoids politique voire militaire à l’EAM/ELAS. A mesure que la Libération approche, les attaques verbales radiophoniques des Anglais contre les Bataillons de sécurité se font de plus en plus rares jusqu’à cesser. A ce sujet, les observateurs américains jugent que la politique anglaise est confuse ; elle ne l’est pas tant si l’on admet que l’anticommunisme est au cœur de cette politique. Des considérations d’ordre militaire ont poussé les Anglais à soutenir l’EAM/ELAS mais à mesure qu’approche la fin de la guerre, ils se distancient d’un mouvement de Résistance où les communistes ont une forte présence.

 

Aris VelouchiotisÁris Velouchiótis (Άρης Βελουχιώτης), chef de l’EAM/ELAS

 

Alors que les Bataillons de sécurité razzient la Grèce centrale et le Péloponnèse, les Allemands mettent sur pied des unités auxiliaires anticommunistes dans le Nord du pays, des ‟escadrons de la mort” dont le seul but est de terroriser la population en pratiquant le contre-terrorisme. En Thessalie, bastion de l’EAM/ELAS, les Allemands soutiennent une organisation, l’EASAD (Ligue agricole nationale d’action anticommuniste), dont les membres proclament haut et fort leur attachement au national-socialisme. A la mi-mai 1944, et jusqu’au départ des Allemands, ils instaurent un climat de terreur à Volos. En Macédoine, la Wehrmacht et la SS encouragent des paramilitaires grecs avec l’espoir d’en finir avec les andartes.

Un sinistre nom reste associé aux violences de ces paramilitaires, Georges Poulos, un républicain comme bon nombre d’anticommunistes fanatiques. Georges Poulos, officier de réserve du génie militaire, prône la collaboration ouverte avec l’Occupant. Début 1944, ses hommes de main sont rejoints par un sous-officier de la Wehrmacht, Fritz Schubert, responsable avec sa bande de centaines d’assassinats. A Giannitsa (Γιαννιτσά), le 13 septembre 1944, le Grec Georges Poulos et l’Allemand Fritz Schubert agissent de concert. Ils seront parmi les très rares criminels de guerre à être exécutés dans la Grèce de l’après-guerre ; la plupart d’entre eux seront recyclés au nom de la lutte contre le communisme.

Alors qu’Athènes est encore occupé, batailles de rues, rafles et assassinats de Grecs par des Grecs constituent le quotidien des habitants de la ville sous le regard bienveillant des Allemands. De nombreux Athéniens ont témoigné : dans la dernière période de l’Occupation, l’EAM/ELAS et ses adversaires s’affrontent dans les rues de la capitale. Les membres de l’EAM/ELAS sont essentiellement implantés dans la périphérie d’Athènes, dans les banlieues pauvres comme Vyronas (Βύρωνας) et Caissariani (Καισαριανή). Au cours de l’année 1944, les rafles se multiplient — elles ne cesseront qu’à la Libération —, des rafles où la Sécurité Spéciale (une force anti-communiste ayant adopté les méthodes de répression nazies), sous le commandement d’Alexandre Lampou, joue un rôle de premier plan, des rafles qui se concentrent sur les quartiers de réfugiés (d’Asie mineure) d’Athènes et du Pirée. Une fois encore, ces violences gréco-grecques font l’affaire des Allemands, notamment du SS Walter Blume. Pendant que les Grecs s’entredéchirent, l’Occupant peut jouir d’une paix relative. Par ailleurs, ces rafles supposées avoir un effet dissuasif permettent de constituer un réservoir d’otages en représailles aux attentats de l’EAM/ELAS et de réquisitionner de la main-d’œuvre pour le Reich. Dans cet ignoble embrouillamini, la Police nationale fait montre de modération et prend ses distances vis-à-vis des autres forces de sécurité (dont la gendarmerie), terriblement compromises. De fait, l’EAM/ELAS accorde une certaine bienveillance aux forces de la Police nationale. Il existe à ce sujet de nombreuses anecdotes révélatrices.

Les règlements de compte se multiplient, sans oublier les exécutions collectives et publiques d’otages sur le modèle allemand. A Athènes, la violence est quotidienne. On se bat surtout dans les banlieues les plus pauvres, dans les misérables quartiers de réfugiés. Le centre-ville n’est pas épargné. Ainsi, dans le Jardin royal, des hommes se poursuivent et se tirent dessus en mettant à profit l’épaisse végétation. La ville est devenue un chaos de violence avec pullulement de groupuscules qui font la loi sur un quartier, comme autant de bandes de voyous. Parmi ces bandes, celle commandée par le colonel Georges Grivas (futur chef de l’EOKA, le mouvement indépendantiste chypriote des années 1950) qui en vient à se battre plus contre l’EAM/ELAS que contre l’Occupant et participe à des opérations combinées avec les Bataillons de sécurité. Plus j’étudie cette période de l’histoire de la Grèce moderne plus je me dis très prosaïquement qu’un cochon n’aurait pu y retrouver ses petits. C’est aussi pourquoi je me garde de porter un jugement sur les uns ou sur les autres et que je m’efforce — bien succinctement — de rendre compte d’un mortel désordre, parvenu à son comble au cours de l’été 1944.

 

December events, SYNTAGMAAthènes, 3 décembre 1944, devant le Parlement, début des December events (Τα Δεκεμβριαν).   

 

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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