Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 4/6

 

28 juillet. 5 h 30. Dans le jour naissant, les litanies des Mahométans qui célèbrent la fin du ramadan. Étrange religion qui s’impose par le haut-parleur. J’y vois comme un encagement. Du réveil au sommeil, et jusque dans le sommeil, des slogans tombent sur des populations entières du haut des minarets. Pas moyen d’y échapper. L’islam est bien un système politico-religieux destiné à tout soumettre à une implacable routine. Petit-déjeuner (thé et fromage blanc), salut aux couleurs, Hatikva, puis travail dans l’atelier sur des éléments de radios de Merkava 2.

Bref rappel historique. Juin 1980, The Venice Declaration conduit par les gouvernements de la CEE promeut le droit des Palestiniens à l’auto-détermination et invite l’OLP à prendre part au processus de paix. C’est la première fois que l’Europe intervient dans une affaire non-européenne, et elle incline franchement du côté de la Palestine, ce qui fait fulminer le chef du gouvernement Menachem Begin. Les Israéliens jugent (à raison) que l’attitude de Bruxelles sur la question est naïve et condescendante. La France est le plus fervent défenseur de cette déclaration. Son attitude a plusieurs explications, Charles de Gaulle déjà espérait un grand rapprochement franco-arabe. Depuis The Venice Declaration, l’Europe, cette prétentieuse oie blanche, n’a cessé de promouvoir l’idée d’un État palestinien et le dialogue avec l’OLP. The Oslo Accords — cette catastrophe — peuvent être envisagés comme une réponse au traité de paix américano-égyptien, comme une volonté de lui trouver un équivalent européen. Signe d’espoir, avec cette guerre entre Israël et le Hamas, l’idée d’un État palestinien est envisagée sans conviction par Bruxelles. La mièvre, la doucereuse, la somnolente Europe commencerait-elle à comprendre que la défense d’Israël et la sienne sont liées ? La situation a bien changé depuis juin 1980. Le multi-culturalisme n’est plus regardé avec une même ferveur et ses lendemains ne chantent plus tant. L’Europe se cherche. Avec la crise économique, chacun tire la couverture à soi, ce qui est de bonne guerre me direz-vous. Le Royaume-Uni de David Cameron ne pense qu’à prendre le large, les nouveaux membres chahutent les membres fondateurs ; bref, l’Europe se cherche une nouvelle image alors que sa diplomatie est exsangue ; et le Moyen-Orient, zone névralgique, reste l’endroit où revigorer sa diplomatie depuis le relatif effacement des Américains et des Soviétiques. La question palestinienne a fait pérorer l’Europe qui comprend enfin que la page de The Venice Declaration doit être définitivement tournée. La déconvenue est rude avec cette guerre initiée par les terroristes du Hamas. Mais il y a plus : des populations arabo-musulmanes et turques installées en Europe prennent prétexte de la question palestinienne pour se rendre plus visibles sans avoir à s’adapter à leurs pays d’accueil. Rappelons qu’en 1980, six millions trois cent mille Musulmans vivaient dans les pays signataires et qu’aujourd’hui, avec les pays signataires qui constituent l’Europe, ils sont trente-huit millions, soit 5,2 % de la population de l’Union Européenne. De plus, la natalité est chez eux particulièrement élevée. Les Juifs qui sont à peine plus d’un million dans cette Europe se sentent menacés, et à raison, en France particulièrement. Si l’Europe continue à se remplir de Musulmans et à se vider de ses Juifs, serai-je moi aussi amené à faire mon alya ?

 

Menahem Begin avec SadateMenahem Begin (1913-1992) 

 

29 juillet. Même poste de travail. En fin de journée, le travail aligné dans des chariots, mis sous plastique, prêt à être envoyé au front : casques de tankistes, antennes, postes de radio, téléphones, etc. L’engagement au Sar-El n’est pas seulement le moyen d’aider Tsahal, il permet une connaissance du pays que le simple tourisme ne permet pas, surtout à l’heure du tourisme de masse. Les soldats d’Israël sont les enfants d’Israël, de chaque Israélien, de chaque Israélienne, et je ne me paye pas de mots.

Mon sionisme tient à de multiples raisons, l’une d’elles est assez particulière : a priori, je n’aime guère les opinions majoritaires, et la majorité est antisioniste à des degrés divers. Je suis donc tout naturellement sioniste. Cette raison n’est pas la plus profonde mais elle pèse dans mon engagement.

30 juillet. Même poste de travail. Ici, la nonchalance n’empêche pas l’efficacité. A ce propos, on sent dans toute la société israélienne l’efficacité sous un apparent désordre. A la sortie de l’atelier, notre travail s’aligne sur des trolley-loads et j’en saisis alors toute l’importance. Le lien entre la logistique arrière et les unités combattantes me saute aux yeux. Je sais que mon engagement sera plus ou moins désapprouvé en Europe mais je ne suis pas ici pour plaire ou déplaire ; je suis en accord avec moi-même et ces heures de travail dans une base de Tsahal prolongent ces heures passées entre clavier et écran, livres et manuscrits. Toutes les formes de combat fusionnent.

Le soir, en compagnie d’Eric Newby. Cette spirituelle remarque d’Evelyn Waugh à un officier qui le sermonnait pour s’être absenté sans permission : ‟I do not propose to alter the habits of a lifetime to suit your temporary convenience”.

31 juillet. Dernières heures de travail au camp de Batzap Nord (Shimshon). Discours émouvant de l’officier responsable de notre département, Shmuel Tsarfati. Il nous redit qu’Israël est notre maison. Sait-il que parmi les Volontaires figurent des non-Juifs ? Oui. Israël est la maison de tous ceux qui aiment Israël. Israël est aussi ma maison puisque j’aime Israël et que me suis engagé à le défendre, tant par ma présence ponctuelle dans les rangs de Tsahal que par la publication régulière d’articles de réflexion qui sont aussi des articles de combat.

Retour à Tel Aviv. Je retrouve le café cosy, face au Beth Oded. Je reprends la lecture de ‟A Traveller’s Life”. L’année dernière, en ce même lieu, à cette même date, j’étais en compagnie de Kevin Andrews, un autre grand voyageur. Il m’évoquait la Grèce (‟The Flight of Ikarus”) dans cette belle langue anglaise, si dynamique et à la palette chromatique si riche. La fatigue me tombe dessus, d’un coup. Le rythme de travail était soutenu à Shimshon, tout au moins pour celui qui le voulait. Par ailleurs, la vie en collectivité rend le sommeil aléatoire avec bavardages qui se prolongent, portes qui s’ouvrent et se ferment, qui claquent parfois, sommiers qui grincent et, surtout, ronflements. Le retour ‟à la normale” fait remonter la fatigue qu’un strict emploi du temps encadrait et contenait. Cette fatigue est propice au souvenir qui me vient en douces pulsations : des vacances atlantiques, des criques salines aux rochers tavelés de lichen mordoré ; les routes d’Espagne et les limites souples des terres cultivées en Aragon ; l’immensité géologique iranienne ; la fenêtre de mon bureau à Athènes par laquelle j’ai vu passer toutes les saisons sur l’Acropole et l’Agora, avec cet hiver de neige sur Athènes ; la maison de famille où, dans plusieurs chambres, j’ai vu des ancêtres sur leur lit de mort ; le ressac que j’écoutais dans un demi-sommeil, à la pointe de l’Inde, ressac qui, une fois encore, me conduisit vers l’Atlantique ; une lecture à l’ombre d’un muret en pierres sèches dans le Sinaï, alors que le vent soufflait et que le sable me piquait les jambes ; des heures de l’enfance passées à rêver le voyage comme le rêva Eric Newby (voir le chapitre 18, ‟Travels in My Imagination (1947)”.

18 h, sirènes. Une femme enceinte se précipite dans le café où j’écris. Elle est suivie d’une femme qui serre un nouveau-né dans ses bras. Les consommateurs s’éloignent des baies vitrées et se réfugient dans le fond de la salle et dans les toilettes. Je tends l’oreille. Deux détonations sourdes à quelques secondes d’intervalles.

1er août. Jaffa. Dans un café proche du front de mer. Des airs de musique me donnent un léger vertige après ces deux semaines ascétiques. Je m’efforce de reprendre le fil de l’actualité, la vie sur une base militaire supposant un relatif isolement. Un cessez-le-feu de trois jours (72 heures) vient d’être accepté par Israël et le Hamas. Des délégations israéliennes et palestiniennes (de diverses obédiences, dont le Fatah) devraient se rendre au Caire pour établir les modalités d’un cessez-le-feu plus durable. Juste avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le Hamas a tiré onze roquettes en direction d’Israël. Souligner le rôle positif de l’Égypte dans cette affaire et le rôle négatif du Qatar qui se pose en négociateur, alors qu’il finance le Hamas et autres groupes terroristes. Priorité donnée par Israël à la destruction des tunnels qui débouchent en Israël même. ‟Our understanding is that the Israelis will make clear to the U.N. where their lines are, roughly, and they will continue to do operations to destroy tunnels that pose a threat to Israeli territory that lead from the Gaza strip into Israel proper as long as those tunnels exist on the Israel side of their lines” a déclaré un représentant du State Department. L’engagement terrestre de Tsahal a débuté le 17 juillet. Tsahal déclare que dans quelques jours tous les tunnels transfrontaliers creusés par le Hamas devraient être détruits. Dans The Jesusalem Post du jour, une belle surprise, trois pages consacrées à Adin Steinsaltz. Il fait remarquer qu’en dépit des nombreuses guerres et autres violences qui émaillent la Bible, les Juifs, même avant l’exil, ne se battaient qu’en dernière extrémité, contrairement aux Grecs qui glorifiaient le guerrier. L’attachement millénaire à la terre d’Israël (un attachement clairement exprimé) suivi du retour sur cette terre a cependant fait que le peuple juif, culturellement peu porté vers les armes et l’agriculture a su mettre sur pied l’une des meilleures armées du monde. Il l’a fait malgré lui, sous la formidable pression de ses voisins arabes et musulmans, dont la religion — l’idéologie — prône la guerre et la conquête, des voisins qui disposaient, et disposent encore, de territoires immenses et de populations toujours plus considérables.

 

Soldats israéliensIsraeli soldiers celebrate on board their Merkava tank near the border between Israel and the Gaza Strip as they return from the Hamas-controlled Palestinian coastal enclave on August 5, 2014, after Israel announced that all of its troops had withdrawn from Gaza. PHOTO: AFP

 

Soutien moral de l’ancien commandant des British Forces en Afghanistan, le Col. (ret.) Richard Kemp, qui déclare qu’Israël a fait tout ce qu’il pouvait afin d’éviter des pertes civiles parmi les Palestiniens, tout en combattant un ennemi particulièrement pervers, le Hamas.

Autres articles dans ce même numéro, ‟Under Gaza’s shadow, Islamic State advances”, ‟Lone’s but not alone” (voir lone soldiers), allusion à ces volontaires qui se sont engagés dans l’IDF, alors qu’Israël n’est pas leur pays et qu’ils n’y ont pas de famille. The Lone Soldier Center à Tel Aviv. Plus de trente mille Israéliens ont assisté aux funérailles du lone soldier Max Steinberg et environ vingt mille à celles du lone soldier Sean Carmeli. Le nombre de lone soldiers est estimé à près de six milles.

Dans un café de Jaffa, en fin d’après-midi. Je reprends la lecture de la presse tout en écoutant des variétés qui une fois encore me font dériver vers le souvenir dans une succession de légers vertiges. Dominant cette suite, deux souvenirs précis : des espaces iraniens (souvenir récent) et un grand jardin, chez un oncle, au fond duquel poussaient des groseilles (souvenir lointain) ; leur goût acide-sucré reste inséparable de mon enfance.

Autre article dans The Jesusalem Post, ‟After anti-Semitic riots, France wants to outlaw the Jewish Defence League”, un acte démagogique de plus à l’heure où la République peine à défendre les Juifs de France. Il est vrai que la LDJ a également été déclarée illégale aux États-Unis et en Israël ; mais aujourd’hui, les Juifs sont bien plus menacés dans l’Hexagone que dans ces pays. La démagogie rapproche le danger qu’elle prétend éloigner. J’apprends par cet article que le Parti de Gauche a demandé une enquête suite aux incidents qui ont eu lieu le 13 juillet dernier à la synagogue de la rue de la Roquette, des incidents qui, selon ce parti, seraient dus à des provocations de la LDJ. Ben voyons ! Le Parti de Gauche devrait demander une enquête afin de déterminer si les exactions nazies n’auraient pas fait suite à des provocations juives, sait-on jamais… On  pensera que je force la note ; il n’en est rien. L’attitude du Parti de Gauche (pour ce citer que lui) obéit à une logique très particulière, dévoyée, une logique dont j’ai démonté les mécanismes dans plusieurs articles. Certains l’ont fait mieux que moi. Mélenchon qui se retenait se vautre à présent dans sa propre fange. J’avais flairé dès le début ce répugnant personnage.

 Olivier Ypsilantis

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