« Je me souviens », une promenade en art.

 

Je me souviens d’études pour chaises de Gerrit Rietveld. Elles ne manquent pas de caractère ces chaises qui proscrivent la courbe ; mais si elles flattent l’œil, il me semble qu’elles ne flattent pas le dos…

Je me souviens de Dante Gabriele Rossetti, de ses variations à partir de deux modèles :  Elizabeth Siddal et Jane Burden.

Jane BurdenJane Burden (1839-1914), Pre-Raphaelite Muse de la Pre-Raphaelite Brotherhood (PRB).
 

Je me souviens d’une communauté d’ambiance entre les estampes d’Odilon Redon (les lithographies surtout) et les dessins d’Alfred Kubin. Je ne sais pourquoi mais c’est ‟The Gambler” (le N°. 5 de la série ‟Dans le rêve”) qui reste le plus précis dans ma mémoire, avec cet homme qui porte un énorme dé sur ses épaules tel Atlas portant le monde. Je me souviens que la face 6 est tournée vers nous, un carré lumineux dans un paysage crépusculaire.

Je me souviens de ce truc génial de Simon Hantaï, un truc qui ne se limite pas à un truc : le pliage et ses vibratos.

Je me souviens de mon plaisir à me promener chez Dina Vierny dans les compositions de Louis Vivin.

Je me souviens que Georges Perec a écrit un texte de présentation à des photographies de Cuchi White, ‟L’œil ébloui”, un livre sur le trompe-l’œil. A propos de trompe-l’oeil, vous souvenez-vous de Julian Beever ?

Je me souviens d’heures passées dans des cathédrales et des églises de campagne à suivre des courbes de pierre. J’étais peu à peu pris par une ivresse comparable à celle que donne la musique.

Une fois encore, je reviens par le souvenir à Saint-Philibert de Tournus que ma mère aimait tant et où nous ne manquions jamais de faire halte sur la route des vacances. Je me souviens de la fraîcheur de cet édifice du XIe-XIIe siècle qui nous reposait de la chaleur de la route. Je me souviens de hautes colonnes appareillées sans le moindre ornement et supportant des berceaux transversaux. Je me souviens qu’en quelques mots et quelques gestes ma mère me rendait sensible et inoubliable la beauté de l’ensemble.

Je me souviens de la sacristie de la Cartuja de Granada, de cet espace meringué où j’ai toujours eu l’envie de passer un doigt gourmand pour le porter à ma bouche.

Je me souviens d’avoir pressenti un air de famille entre des projets d’Étienne-Louis Boullée et des projets d’Albert Speer. Rien d’étonnant : le totalitarisme a nidifié dans le siècle des Lumières et plus particulièrement dans la Révolution française…

Etienne-Louis Boullée, façade d'Assemblée NationaleLe Palais national, un projet d’Étienne-Louis Boullée de 1792.

 

Je me souviens d’avoir découvert avec émerveillement les tours de Marina City (Chicago) de Bertrand Goldberg par une carte postale que mes parents m’avaient envoyée des États-Unis. J’étais enfant et ces tours venaient d’être construites.

Je me souviens du Palais de la Porte Dorée et du Musée des Arts africains et océaniens, des visites qui comptent parmi mes plus beaux souvenirs parisiens. Je me souviens des sculptures en fougères arborescentes d’Ambrym, des épées garnies de dents de requins des îles Gilbert, des peintures des aborigènes d’Australie, des sculptures du Moyen Sepik, tant de merveilles qui m’offrirent des voyages au long-cours…

Je me souviens des troublantes propositions de Gina Pane.

Je me souviens d’avoir déposé un caillou sur les tombes de Martha et de Max Liebermann, à Berlin, au Jüdisher Friedhof de Prenzlauer Berg. Je me souviens que Martha Liebermann s’est suicidée en 1943 afin d’éviter la déportation.

Je me souviens d’avoir eu envie de me baigner dans certaines peintures d’Arnold Böcklin, de m’ébattre en compagnie de ses créatures marines, joueuses et rieuses, issues de la mythologie grecque.

Parmi les artistes du Bauhaus — le Bauhaus, une tension vers un art total, un art qui envisage tous les aspects de la vie quotidienne —, je me souviens des services de Marianne Brandt, en particulier de sa petite théière devenue la plus emblématique de ses créations.

Je me souviens de l’attention de Freud au tableau d’Ingres qui met Œdipe en scène.

Je me souviens d’Anna Risi et d’Anselm Feuerbach. Odile, ma femme, lui ressemble.

Anselm Feuerbach, NannaAnna Risi, ‟Nanna”, le modèle romain de 1861 à 1865.

 

Je me souviens des rochers sculptés de Rothéneuf. Je me souviens d’avoir découvert le Grand Œuvre de l’abbé Fouré chez une grand-tante, par des cartes postales rangées dans une boîte à chaussures.

Je me souviens que lors de sa visite à Paris, Hitler admira ‟La Danse” de Carpeaux, ce haut-relief au fronton de l’Opéra.

Je me souviens de l’installation de la sculpture d’Olivier Brice, place du Caire, dans le Sentier. Je me souviens de cet artiste quelque peu oublié qui parlait de la mort sans effroi, de la mort par effacement lent, de la sérénité des gisants, de la mémoire des musées et de leurs réserves.

Je me souviens du livre de Henrich Wölfflin, ‟Renaissance et Baroque” (‟Renaissance und Barock”), un livre véritablement enivrant par sa puissance synthétique.

Je me souviens que ma mère avait une affection particulière pour un petit livre à couverture verte, rigide et entoilée, intitulé ‟Apollo” et sous-titré ‟Histoire générale des arts plastiques” de Salomon Reinach. L’auteur y avait rassemblé vingt-cinq leçons dispensées à l’École du Louvre. Je ne puis voir ce livre sans penser à elle.

Je me souviens des impertinences d’Enrico Baj.

Enrico Baj dans son atelierEnrico Baj (1924-2003) dans son atelier.

 

Quelques éléments pour une promenade en art

 Je ne connais aucun photomontage plus pertinent que ceux de John Heartfield. En regard de sa production, celle des Surréalistes, grands amateurs de la technique du collage (une technique comparable au photomontage), paraît bien convenue, artificielle. Elle vieillit d’ailleurs plutôt mal tandis que celle de John Heartfield n’a pas pris une ride.

BLUT UND EISEN de John HeartfieldL’un des plus célèbres photomontages de John Heartfield (1891-1968) : Der alte Wahl-spruch im ‟neuen” Reich : BLUT UND EISEN.

 

Une amusante remarque de Kenneth Clarke dans ‟The Nude”, avec cette petite étude comparée entre la Vénus de Giorgione et la Vénus du Titien. On sait que celle de Giorgione est moins charnelle, pour ses yeux fermés d’abord. Mais Kenneth Clarke nous livre une autre observation qui selon lui confirme la différence : le triangle formé par la pointe des seins et la base du cou de la Vénus du Titien tend vers l’équilatéral tandis que chez sa sœur, ce triangle est franchement isocèle avec une base très resserrée.

Comme des jouets merveilleux : ces sculptures (en bois peint) de la Nouvelle-Irlande du nord, des sculptures qui s’intègrent à un système complexe de cérémonies appelé malanggan.

Les plus beaux Soulages, des peintures des années 1950, je les ai vus dans des musées d’Allemagne.

Le repos : avec Pierre Tal-Coat, Geneviève Asse, Jean Degottex, Josef Šíma, Mark Rothko.

Avec l’art minoen — fresques ou peintures sur vases — je suis enfin chez moi.

Octopus Vase (Marine Style), c. 1500 B. C.Octopus Vase (Marine Style) à découvrir parmi d’autres sur le lien http://ferrebeekeeper.wordpress.com/2011/04/15/the-octopus-motif-in-ancient-greek-ceramics/

 

Je me souviens des sérigraphies d’Ernest Pignon-Ernest dans les rues de Paris. Je me souviens surtout de son Rimbaud, des affiches que l’artiste collait lui-même après un patient repérage. Je me souviens qu’il colla des affiches de gisants sur les marches du métro Charonne…

Le plaisir que j’avais au cours de mes séjours anglais à pratiquer le rubbing of brasses and incised slabs, les jours de pluie surtout. Ce plaisir m’a repris au Val Camonica.

Giuseppe Sanmartino et Antonio Corradini, encore. La puissance de la suggestion !

Jean Starobinski termine ainsi son essai, ‟Portrait de l’artiste en saltimbanque” : ‟Quand l’ordre social se dissout, la présence du clown s’atténue sur la scène ou sur la toile ; mais le clown descend alors dans la rue : c’est chacun de nous. Il n’y a plus de limites, donc plus de franchissement. Subsiste la dérision.” Il faut lire Jean Starobinski.

Ce penchant de l’Anglais pour la miniature (un penchant que je compare à celui des Chinois et des Japonais) est déjà sensible dans l’enluminure anglo-saxonne. Il se traduira dans les doll houses et les portraits en miniature, un art activé par la venue de Hans Holbein le Jeune à la cour de Henry VIII. Le plus célèbre de ces miniaturistes, Nicholas Hilliard, se présentait ouvertement comme un imitateur de Hans Holbein le Jeune.

 

Olivier Ypsilantis

 

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