En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 1/9

1 – Débuts du socialisme et antisémitisme économique (1830-1880)

La reconnaissance des Juifs comme citoyens et les débuts du capitalisme

Reconnaissance des Juifs par la Nation, débuts de la révolution industrielle et naissance du socialisme utopique sont les trois facteurs qui organisent l’histoire de ces années. La figure médiévale du Juif véhiculée par le christianisme s’estompe ; mais une vision non moins négative du Juif va prendre la relève : à présent, on va insister sur son rôle économique, jugé néfaste. La reconnaissance des Juifs comme citoyens à part entière n’en fait pas pour autant des citoyens comme les autres : on les suspecte. Les Juifs qui ont réussi représentent pour les Chrétiens l’ensemble des Juifs alors que parmi ces derniers l’immense majorité vit modestement pour ne pas dire misérablement. Le Juif est le maître de l’argent et la réussite des cinq frères Rothschild contribue pour beaucoup à véhiculer cette image dans les représentations collectives, une image qui vient se déposer sur d’autres images comme celle du Juif de cour.

  Alphonse Toussenel

Alphonse Toussenel (1803-1885), son médaillon sur le monument érigé en 1898 à Montreuil-Bellay.

 

Les premiers penseurs socialistes étaient à la recherche de points d’appui et ils n’hésitèrent pas à reprendre des stéréotypes pour les intégrer à leurs analyses. Des Juifs eux-mêmes s’en saisirent, donnant ainsi les coudées franches aux antisémites les plus excités. L’idée selon laquelle les Juifs sont les principaux profiteurs du capitalisme industriel et bancaire — idée qui s’est constituée dans les années 1830-1840 — reste vigoureuse et, de ce point de vue, l’extrême-droite et l’extrême-gauche ont à présent une même marotte.

 

Les socialistes utopiques : Fourier, Leroux, Toussenel…

Georges Sand a multiplié les jugements sévères sur les Juifs, une question qu’elle aborde davantage sous l’angle économico-social que religieux. Elle est proche de Pierre Leroux (1797-1871), l’inventeur du mot ‟socialisme”, qui publie dans la ‟Revue sociale” (financée par Georges Sand) un article, ‟Les Juifs, rois de l’époque”, un titre emprunté à Alphonse Toussenel. Chez Pierre Leroux confluent l’anti-judaïsme traditionnel (Juif = déicide + usurier) et le socialisme utopique, plus précisément celui de Charles Fourier (1772-1837) chez qui le vieil anti-judaïsme chrétien s’agrémente de quelques nouveautés. Pour Charles Fourier, la Révolution française a commis une grave erreur en libérant les Juifs qui purent ainsi se livrer exclusivement au trafic, à l’usure, bref, à un travail improductif. Et il oppose les familles marchandes (juives) aux familles agricoles et manufacturières. L’idée de réglementer l’activité économique des Juifs va être reprise par Alphonse Toussenel et Pierre-Joseph Proudhon. A l’inverse, certains socialistes utopiques (à commencer par Claude-Henri Saint-Simon) accueillent avec enthousiasme le capitalisme naissant. Après la mort de ce dernier, les saints-simoniens joueront un rôle important sous le Second Empire. Cette foi dans le futur explique leur absence de réaction face à la ‟question juive” — pour eux, il n’y a pas de ‟question juive”. Même indifférence de la part d’autres socialistes : Étienne Cabet (1788-1856), Constantin Pecqueur (1808-1893) et Louis Blanc (1811-1882). Des fouriéristes comme Jean Czynski et Victor Hennequin prennent quant à eux la défense des Juifs.

Avec ‟Les Juifs, rois de l’époque” (publié en 1845), Alphonse Toussenel peut être considéré comme l’initiateur de l’antisémitisme socialiste (ou de gauche) qui chevauche le stéréotype associant les Juifs à la grande banque et au capitalisme. Il est vrai qu’Alphonse Toussenel n’est pas un antisémite racial puisqu’il emploie le qualificatif ‟Juif” dans un sens générique. Il ouvre son introduction sur ces mots : ‟J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de Juif tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes”. A ses yeux, les Protestants ne valent pas mieux, leur religion ‟en fait fatalement un peuple ennemi de l’humanité”, étant entendu que selon lui ‟la Bible est le catéchisme et le code des peuples bourreaux”. Alphonse Toussenel met Juifs et Protestants dans le même sac. Il juge que la libération des Juifs par la Révolution française n’a fait que soumettre leurs libérateurs à leur domination.

Deux de ses arguments vont être durablement relayés par la gauche : la toute-puissance des Rothschild (par ailleurs propriétaires de la Compagnie des chemins de fer du Nord) sur la banque et les affaires et donc leur emprise sur la vie politique du pays. Il est le premier à dénoncer de la sorte le Juif supposé régner sur tout ce qui compte dans le pays et c’est au Juif, détenteur de tous les privilèges, qu’est due la misère des ouvriers. Alphonse Toussenel s’ancre dans la tradition séculaire chrétienne anti-judaïque, une tendance à laquelle succèdera l’antisémitisme catholique élaboré par Henri-Roger Gougenot des Mousseaux, en 1863, puis, quelques années plus tard, par l’abbé E.-A. Chabauty. Dans cette salade, Alphonse Toussenel ajoute l’ingrédient du Juif errant, apatride, mis à la mode par Eugène Sue dans ‟Le Juif errant” (1844-1845). Il reprend la tradition catholique qu’il perfectionne en faisant allusion à une conspiration juive mondiale dont le Juif serait le cerveau : il est supposé être tellement puissant que le pouvoir politique n’est qu’un jouet entre ses mains, une idée qui sera reprise par la droite révolutionnaire à partir des années 1880. L’influence d’Alphonse Toussenel sera considérable et ses effets se font toujours sentir aux extrêmes du spectre politique. L’auteur de ‟La France juive”, Edouard Drumont, lui a rendu hommage. Alphonse Toussenel sera commémoré par les collabos, dont Louis Thomas. ‟Les Juifs, rois de l’époque” est régulièrement réédité ; c’est l’un des livres-clés de l’antisémitisme, un livre probablement non moins néfaste que ‟Mein Kampf” ou ‟Les Protocoles des sages de Sion”.

 

Proudhon et les proudhoniens

Deux ans après la parution de l’ouvrage d’Alphonse Toussenel, Pierre-Joseph Proudhon, l’un des pères du socialisme français, un penseur foncièrement hostile au capitalisme naissant, se met lui aussi à dénoncer les Juifs et dans des termes encore plus violents. Dans ses ‟Carnets” (voir sa colère de décembre 1847), on peut lire une invitation à l’extermination et/ou à l’expulsion des Juifs. Il est vrai qu’il  ajoute : ‟La haine du Juif et de l’Anglais doit être notre premier article de foi politique”. Selon Pierre Haubtmann, la colère de Proudhon s’explique en grande partie par sa rivalité avec Karl Marx, un sujet qui pourrait faire l’objet d’un article à part. Quoi qu’il en soit, Proudhon est l’un des premiers penseurs français à faire appel à une argumentation raciale dans sa dénonciation des Juifs. Sa hargne s’étend aux étrangers en général et aux femmes. A ses yeux, le Juif représente le capitalisme naissant, le mal absolu en quelque sorte. Toutefois, et contrairement à Alphonse Toussenel, l’antisémitisme n’entre pas dans les fondements de sa pensée. L’animosité entre Proudhon et Marx tient à des raisons de susceptibilité (Marx a reproché à Proudhon son ignorance des théories économiques) mais aussi à des divergences théoriques, notamment quant à la conception de l’État. Proudhon a influencé Edouard Drumont, Charles Maurras, le Cercle Proudhon, des intellectuels nazis, la presse collaborationniste mais aussi le mouvement ouvrier français et les organisations syndicales. Nombreux sont les chercheurs (parmi lesquels Daniel Guérin) qui minorent ou occultent son antisémitisme, sa xénophobie et sa misogynie.

 

Les raisons d’une haine précoce 

Entre 1844 et 1847, Toussenel et Proudhon posent les bases de l’antisémitisme moderne.  La misère ouvrière est effroyable au cours de la révolution industrielle. Les Juifs sont peu nombreux et leur rôle est limité dans l’industrialisation de la France ; pourtant, ils sont assimilés au capitalisme naissant et à la misère ouvrière, le nom Rothschild servant à cristalliser la dénonciation du capitalisme, dénonciation qu’active l’anti-judaïsme (voire l’antisémitisme) de certains socialistes. Les Rothschild ne sont guère représentatifs des Juifs dans leur ensemble. Alors que leur ascension remonte aux années 1810, la promotion des Juifs dans la société n’en est qu’à ses débuts ; ce n’est que sous le Second Empire que les Juifs commenceront à intégrer la bourgeoisie plus vite que les autres. Le ‟cosmopolitisme” (des banquiers juifs) devient l’antithèse de l’internationalisme des prolétaires.

Loin d’être monolithique, le socialisme utopique ne regroupe par ailleurs que quelques milliers d’individus. Fondée en 1864, l’Association internationale des travailleurs (AIT) va légèrement augmenter son influence qui n’en restera pas moins limitée. Ce socialisme doit être replacé dans un contexte particulier. Une littérature romantique véhicule alors  généreusement l’image du Juif errant. En 1840 survient l’affaire de Damas au cours de laquelle des Juifs sont accusés de meurtre rituel, à l’instigation du consul de France à Damas. Ci-joint, un lien Akadem sur cette affaire et le Pourim de Rhodes, autre affaire de meurtre rituel au cours de la même année :

http://www.akadem.org/medias/documents/3_Pourim_Rhodes.pdf

En 1842, trois Juifs entrent à la Chambre des députés (Adolphe Crémieux, Cerf Berr et Achille Fould). En 1845 est fondée la Compagnie des chemins de fer du Nord dont les Rothschild sont les principaux actionnaires. L’angoisse que suscite le développement du capitalisme incite au rejet des Juifs (associés à l’argent) et réactive des phobies séculaires auxquelles s’ajoutent de nouvelles phobies. En 1848, deux Juifs intègrent le gouvernement républicain (Adolphe Crémieux et Michel Goudchaux).

 

Karl Marx et la « question juive »

Il est temps d’évoquer Karl Marx dont l’analyse est en l’occurrence plutôt schématique puisqu’elle réduit le judaïsme à l’argent et au commerce, exit la dimension religieuse…  Pénible conclusion de Marx : ‟L’émancipation sociale du Juif, c’est l’émancipation de la société du judaïsme”. Les préjugés de Marx sont partagés par nombre de ses contemporains, parmi lesquels des Juifs. Je n’entrerai pas dans le débat, à savoir si Marx est antisémite (comme le pense Robert Misrahi) ou ne l’est pas. Simplement, Marx doit être replacé dans son contexte, l’Allemagne des années 1840. Marx qui se cherche alors se contente généralement de reprendre l’argumentation des défenseurs de l’assimilation en Allemagne. Son texte ‟A propos de la question juive” (écrit en 1843) sera repris par des antisémites de gauche comme Augustin Hamon puis utilisé de manière ambiguë par Robert Louzon. Signalons que l’éditeur négationniste ‟La Vieille Taupe” l’inscrira à son catalogue.

 

Blanqui et les blanquistes

Le socialiste Auguste Blanqui (1805-1881) juge que travailleurs manuels et intellectuels sont victimes d’une minorité juive, rapace et usurière. Et il s’en prend à Rothschild. L’antisémitisme n’est pas central dans cette pensée éclectique ; pourtant, son influence sur l’antisémitisme de gauche va s’avérer considérable. Blanqui dote l’antisémitisme d’un caractère révolutionnaire, comme une forme de révolte contre la démocratie bourgeoise, parlementaire, et contre la pensée libérale. Mais il y a plus. L’antisémitisme de Blanqui est fortement empreint d’anti-christianisme, un héritage de la sans-culotterie. Cet antisémitisme alimente la pensée de certains antisémites de gauche par le biais de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Où nous retrouvons Voltaire et certains encyclopédistes dont le baron d’Holbach pour lesquels ‟la religion juive est coupable d’avoir inventé le christianisme”. L’anticléricalisme a bien été en la circonstance l’une des composantes de l’antisémitisme. A l’inverse, des socialistes chrétiens (parmi lesquels Étienne Cabet, Victor Considérant, Constantin Pecqueur et Louis Blanc) n’ont jamais exprimé le moindre antisémitisme. L’anticléricalisme de Blanqui et son journal ‟Candide” ont bien favorisé l’émergence d’un antisémitisme spécifique, l’antisémitisme antichrétien et anticlérical. 

Au début des années 1860 commence à émerger un antisémitisme racial qui doit beaucoup à Ernest Renan le voltairien, auteur d’une ‟Histoire générale et système comparé des langues sémites” qui définit une opposition entre Sémites et Aryens sur une base raciale. Arthur de Gobineau qui ne peut être qualifié d’antisémite aura une immense influence sur le développement de la pensée raciale, avec son ‟Essai sur l’inégalité des races humaines”. Une interprétation fantaisiste de Charles Darwin et de ‟On the Origin of Species” participera également à l’élaboration de l’antisémitisme racial. Eugène Gellion-Danglar est l’un des premiers à défendre l’historicisme antisémite à teneur raciale. Gustave Tridon, proudhonien puis disciple de Blanqui, publie un effrayant réquisitoire contre les Juifs intitulé ‟Du Molochisme juif”, le pendant du livre d’Alphonse Toussenel, ‟Les Juifs, rois de l’époque”. Il faudrait également citer le blanquiste Albert Regnard qui considérait Voltaire comme ‟le premier des antisémites conséquents”. Parmi les nombreux blanquistes qui rejoindront le boulangisme, nombreux sont ceux qui deviendront antisémites. L’antisémitisme de ces années migre dans toutes les composantes du socialisme qui reposent sur un socle commun : l’hostilité séculaire chrétienne aux Juifs et l’association Juif/argent. L’anti-judaïsme chrétien latent est modernisé par Henri-Roger Gougenot des Mousseaux, auteur d’un livre intitulé ‟Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens” (paru en 1869) qui fait le lien entre de vieilles croyances et les ‟Protocoles des sages de Sion” à paraître.

Ci-joint, l’intégralité de ‟L’Esprit des bêtes” sous-titré ‟Zoologie passionnelle” (1847), d’Alphonse Toussenel, livre dans lequel il commence à structurer son antisémitisme :

http://visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-24305

Ci-joint, une étude de Frederick A. Busi, ‟Faith and Race: Gougenot des Mousseaux and the Development of Antisemitism in France” :

http://www.umass.edu/judaic/anniversaryvolume/articles/09-B2-Busi.pdf

Ci-joint, l’intégralité de ‟Les Juifs, nos maîtres !” de l’abbé E.-A. Chabauty :

https://archive.org/details/LesJuifsNosMaitres

Ci-joint, une entrevue avec l’historien Michel Dreyfus qui rend compte de son livre, ‟L’antisémitisme à gauche” :

http://offensive.samizdat.net/spip.php?article667

Olivier Ypsilantis 

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