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Carnet 13

 

On a retrouvé il y a peu le journal tenu par Alfred Rosenberg, l’idéologue du Parti nazi, soit environ quatre cents pages manuscrites rédigées entre le printemps 1936 et l’hiver 1944. Un autre document historique de moindre importance, certes, a été remis par la famille du colonel Moscardó (décédé en 1956), le défenseur de l’Alcázar (de Toledo), à l’Archivo General Militar de Ávila. Ce journal (tenu quotidiennement au cours du siège) confirme ce que des historiens (dont Paul Preston) avaient mis sur le compte de la légende, soit la proposition faite au père par les assaillants d’épargner son fils, Luis Moscardó Guzmán, contre la reddition de l’Alcázar, ce que le père refusa. C’était le 23 juillet 1936. Le cadavre du fils sera identifié dans une fosse commune le 15 janvier 1941.

Diagnostic du United States Holocaust Memorial Museum (Washington) concernant le journal d’Alfred Rosenberg : ‟Ce document est d’une importance capitale dans l’étude de l’époque nazie et de l’Holocauste. Une rapide analyse indique que le journal met en lumière plusieurs éléments clés de la politique du Troisième Reich. Il représente une source d’informations importante pour les historiens, et pourrait d’ailleurs confirmer mais surtout contredire certains documents déjà connus.”

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Hier soir, j’ai rentré le nom ‟Marianne Cohn” sur Google. Je ne l’avais pas fait depuis qu’une longue recherche m’avait conduit à elle. Rien de nouveau. Mais avant de fermer l’ordinateur, j’ai proposé ‟Marianne Cohn – Barcelona”, sachant qu’elle et sa famille y avaient vécu. Une surprise m’attendait : Mosaika, une revue virtuelle en espagnol et en catalan qui se présente comme Plataforma Cultural Judía, une revue tenue par des Juifs de Barcelone et dont la première publication remonte au 8 décembre 2012. Un titre m’arrêta, ‟Marianne Cohn en cada uno de nosotros” signé Manu Valentín ; je découvrai une photographie de Marianne petite fille en compagnie de son père, Alfred, dont je ne connaissais pas le visage. Comment s’était-il donc procuré ce document ? Manu Valentín m’apportait des précisions sur le séjour barcelonais de la famille Cohn. Par exemple, à leur  arrivée, les Cohn (soit les parents et leurs deux filles) habitaient à la pension ci-dessous mentionnée :

Pension-Torre, Villa ErnaPublicité parue dans ‟La Vanguardía”, en 1934.

 

Le bel article de Manu Valentín ne précisait cependant pas que la famille Cohn s’était logée par la suite Carrer d’Homer, 29, une petite rue proche du Parque Güell, une adresse qui m’a été communiquée par les Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques (alors Basses-Pyrénées), détentrices des archives provenant du camp de Gurs. J’ai appris par Manu Valentín que c’est à Barcelone qu’Alfred Cohn fabriquait les fameux cahiers qu’il envoyait à son ami Walter Benjamin. Les relations entre Walter Benjamin et la famille Cohn sont extraordinairement denses. Par exemple, Greta Cohn (née Radt), la femme d’Alfred, a été fiancée à Walter Benjamin. Et les relations de Walter Benjamin avec l’Espagne sont denses. Ci-joint, l’article de Jean Selz, ‟Walter Benjamin à Ibiza” :

http://laquinzaine.wordpress.com/2011/10/18/walter-benjamin-a-ibiza/

Et Walter Benjamin est mort à quelques pas de la frontière espagnole, à Port-Bou. J’ai devant moi une liasse de documents concernant la famille Cohn. Et puisque j’ai découvert hier soir le visage d’Alfred Cohn, je reprends sa fiche d’état civil qui contient d’émouvants détails. Alfred Cohn mesurait 1 m 69. A Signes particuliers, je lis : Cicatrices d’estomac. Il avait épousé Greta le 22 mars 1921. Au camp de Gurs, Alfred Cohn avait été interné dans l’îlot H, bâtiment 11.

J’ai suivi la performance (ou happening) de Mosaika intitulée Verbannung, un projet qui évoque l’exil des Juifs allemands à Barcelone, entre 1933 et 1945. Ci-joint, l’article et la vidéo (durée 5 mn 20) qui rendent compte de ces actes du souvenir. Parmi les mémoires ainsi honorées : Dora Poch, chanteuse de variétés, Margaret Michaelis, photographe, Jack Bilbo, garde du corps de Al Capone :

http://www.mozaika.es/verbannung/

 

Alfred Cohn et ses filles1934 – Marianne Cohn (à droite) et son père, Alfred, à Mannheim où elle naquit le 17 septembre 1922.  

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J’ai repris le journal de Friedrich Percyval Reck-Malleczewen, ‟Tagebuch eines Verzweifelten”. En septembre 1937, il évoque la haute figure de José Ortega y Gasset et le stade terminal de notre civilisation (où l’on retrouve Oswald Spengler), menacée par la débilité mentale de l’homme de masse, el señorito satisfecho. Ce dernier est incapable d’étonnement. Il utilise les prodiges de la technique qui en viennent à le prolonger sans que jamais il ne s’interroge sur ce qui les a rendu possibles. Pour le señorito satisfecho,  tout va de soi. Il faut observer son indifférence silencieuse lorsqu’il est au volant de sa voiture, lorsqu’il allume son transistor ou son ordinateur, son iPad ou son iPhone. Cette absence d’étonnement laisse présager la fin de la civilisation dont il jouit sans jamais s’étonner. On ne peut que renchérir aux propos du physicien Hermann Weyl selon lequel ‟le manque d’intérêt d’une seule génération suffit pour anéantir les conditions intellectuelles nécessaires pour assurer la continuité de la technique”. La consommation devrait toujours susciter de la réflexion, de l’étonnement. Il faut régulièrement s’étonner non seulement devant les images venues des espaces intersidéraux ou des fonds sous-marins, mais aussi devant son téléphone, sa voiture, son ordinateur, son ampoule électrique, son réfrigérateur ou son rasoir en s’efforçant de concevoir tout ce qui les a rendu possibles, car rien ne va de soi si l’on refuse d’être ce señorito satisfecho que dénonce José Ortega y Gasset dans son plus célèbre ouvrage, ‟La rebelión de las masas”. J’invite le lecteur à lire le journal de Friedrich Percyval Reck-Malleczewen, ce junker né en 1884, originaire de Prusse orientale, officier, médecin et écrivain décédé le 16 février 1945, à Dachau.

 Journal d'un aristocrateL’édition française de ‟Tagebuch eines Verzweifelten”, aux Éditions du Seuil, 1969, traduit de l’allemand par Élie Gabey.

 
Olivier Ypsilantis

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