En lisant la presse espagnole, un mot sur Dieudonné.

On parle de Dieudonné dans la presse espagnole, ce qui n’est pas habituel. On en parle dans l’ABC, en double page du numéro du 8 janvier 2014. L’ABC est l’un des plus importants quotidiens nationaux. De tendance catholique et royaliste, il a été fondé en 1903 par Torcuato Luca de Tena y Álvarez-Ossorio, 1er marquis Luca de Tena. Ce journal d’une excellente tenue distribue là des volées de coups bien assenées au ‟comique”. Titre de l’article : ‟El « escándalo Dieudonné » expone el creciente radicalismo de Francia”.

Théâtre de la Main d'OrLe théâtre de la Main d’Or – 15, passage de la Main d’Or, Paris, XIe arrondissement. 

El Mundo du même jour consacre un petit bas de page à une affaire jugée strictement franco-française, symptomatique d’un mal spécifiquement français. Je rappelle que El Mundo est un quotidien de centre-droite (fondé en 1989) dans lequel j’ai pu lire de nombreux articles favorables à Israël et, à l’occasion, d’excellents articles d’analyse. Rien à voir avec El País, un quotidien de centre-gauche (fondé en 1976, soit un an après la mort de Franco) au style relâché et qui aime se perdre en sous-entendus sur Israël.

J’en viens à l’article de El Mundo. Le ton employé m’a surpris, il est ambigu pour plusieurs raisons. Le titre d’abord : ‟Un cómico contra los judíos, las mujeres y los islamistas” ; il noie la question et dans l’article même, pour surenchérir, il est précisé que le ‟comique” ne se moque pas seulement des Juifs, des femmes et des islamistes, mais aussi des Chinois… On nous laisse entendre que Dieudonné tire dans toutes les directions et sur tout le monde comme tout vrai comique. Un lecteur espagnol peu averti de la question ignorera que l’individu déverse en fait des tombereaux d’ordures presque spécifiquement sur les Juifs et Israël.

Mais il y a plus ; et je vais citer dans son intégralité le passage qui pose problème. La tournée de Dieudonné est compromise nous dit l’article. Pourquoi ? ‟Es lo que ocurre cuando alguien ataca a la poderosa comunidad judía en esa misma Francia laica que, en honor a la libertad de expresión, defiende las caricaturas de Mahoma, en la revista Charlie Hebdo, y creaciones que ofenden a colectivos ultra-católicos, como el cuadro ‟Piss Christ”, de Andrés Serrano, exhibido por Yvon Lambert en Aviñón, u obras teatrales como ‟Sobre el concepto del rostro del hijo de Dios”, de Romeo Castellucci, representada en París con protección policial”. (Traduction : ‟C’est ce qui arrive lorsque quelqu’un attaque la puissante communauté juive dans cette France laïque qui, au nom de la liberté d’expression, autorise les caricatures de Mahomet, dans la revue Charlie Hebdo, et des créations qui offensent des collectifs ultra-catholiques, comme le ‟Piss Christ” d’André Serrano, exposé par la galerie Yvon Lambert à Avignon, et des œuvres théâtrales comme ‟Sur le concept du visage du fils de Dieu” de Romeo Castellucci, joué à Paris sous protection policière”.) Je rappelle que ‟Piss Christ” a été exposé en Avignon, au Palais des Papes plus précisément (fin 2010-début 2011) et que la pièce de Romeo Castellucci a été jouée au Festival d’Avignon, en juillet 2011.

Ce passage est intéressant pour diverses raisons. Tout d’abord, il laisse planer un sous-entendu : les Musulmans et les Chrétiens (ultra-catholiques plus précisément) ne sont pas assez puissants pour faire interdire des publications, expositions ou spectacles qui les offensent tandis que les Juifs, eux, y parviennent — la poderosa comunidad judía… Dans le titre déjà, on commence par estomper la spécificité des attaques plus ou moins directes de Dieudonné avant de placer dans le texte un sous-entendu qui ne choquera que très peu de lecteurs. Ce sous-entendu est introduit par Es lo que ocurre cuando… Ces mots laissent entendre que l’interdiction de Dieudonné n’a rien d’exceptionnel et qu’à chaque fois que quelqu’un — alguien — attaque ‟la puissante communauté juive”, le pouvoir réagit. On comprend subliminalement : il réagit… puisqu’il est aux mains des Juifs ! Les presses française et internationale sont truffées de ces petites remarques dites l’air de rien, en passant. Elles délimitent un espace mental absolument déprimant, un espace fielleux dans lequel ils sont nombreux à barboter.

Je n’ai aucun plaisir à parler de Dieudonné, un Homo sapiens sapiens parfaitement médiocre mais révélateur d’un profond malaise qui traverse la société française. La mondialisation n’efface en rien les spécificités des sociétés nationales. Dieudonné a un sens aigu de la provocation. Par ailleurs, et c’est son point fort, il a compris que la victimisation (‟Je suis un Noir. Les Noirs ont été des esclaves”, etc.) offre une puissante position de repli mais qu’elle est aussi un formidable carburant. Elle est au cœur de son système mental, par ailleurs assez sommaire.

Une remarque au sujet de la victimisation. Il n’est pas étonnant que Dieudonné et Faurisson se soient acoquinés. Ils procèdent selon les mêmes méthodes. Dieudonné : Certes les Juifs ont souffert — la Shoah — mais d’autres peuples ont également souffert… Faurisson : Certes, les Juifs ont souffert mais pas dans de telles proportions… Et puis ils ne sont pas les seuls a avoir souffert, le commandant d’Auschwitz a lui aussi souffert… A ce sujet, je propose ce lien fort pénible (Faurisson se fout-il du monde ou est-il gaga ?) mais essentiel pour comprendre la mentalité révisionniste et négationniste. Il est intitulé ‟Les aveux de Rudolf Höss…” (durée environ 12 mn) :

https://www.youtube.com/watch?v=uFhN6IZRqD4

Après un minable suspense, on découvre un Rudolf Höss plutôt bien portant, simplement mal rasé et avec les traits un peu tirés. Il est vrai qu’il avait plus belle allure dans son uniforme de commandant d’Auschwitz…

 Olivier Ypsilantis

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2 Responses to En lisant la presse espagnole, un mot sur Dieudonné.

  1. kravi says:

    “Les presses française et internationale sont truffées de ces petites remarques dites l’air de rien, en passant. Elles délimitent un espace mental absolument déprimant, un espace fielleux dans lequel ils sont nombreux à barboter.”
    Vous dites le symptôme, comme M’bala ne représente que le symptôme de cet antisémitisme qui n’a rien perdu de sa dangerosité — en dépit de sa relative diminution de visibilité depuis la Shoah–, comme les spores bactériennes qui peuvent se conserver des siècles et repartir à la virulence. Il suffit d’une réactualisation pour qu’il se réchauffe, cristallise et reforme de nouvelles légions, vêtus d’un nouvel uniforme et s’attaquant à présent à de nouveaux ennemis, les Juifs israéliens, en sus des anciens qui, bien entendu, continuent à diriger le monde…
    Taguieff est un des meilleurs penseurs de ce phénomène.

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