En lisant « Les Juifs et leur avenir » d’Adin Steinsaltz – 7/8

 

Adin SteinsaltzAdin Steinsaltz photographié par Erik Tischler

 

XIII – L’homme a été créé un

La Haggadah ne traite pas de problèmes législatifs (voir la Halakha) mais de sujets plus généraux, y compris scientifiques et spirituels. ‟L’homme a été créé un” est une notion fondamentale du judaïsme — elle ne lui est pas pour autant spécifique. Quelle est la valeur de cette affirmation demande le Talmud ? Tout d’abord, elle vise à combattre l’affirmation des hérétiques selon laquelle il y a plusieurs maîtres au ciel. La désignation ‟hérétique” fait généralement référence non pas aux premiers chrétiens mais à différentes sectes, à commencer par les gnostiques qui envisageaient une dichotomie entre le Bien et le Mal. Selon le judaïsme, chaque homme a des chances plus ou moins égales ; il refuse le déterminisme. Cette attitude vise non seulement à empêcher une fracture fondamentale du genre humain (Je descends de l’ancêtre juste / Tu descends de l’ancêtre mauvais), elle empêche une certaine paresse, la paresse de l’héritier. Le juste doit prendre garde à rester juste car il peut chuter à tout moment. Quant au mauvais, il a la possibilité s’il le veut de sortir du mauvais chemin et ne peut justifier ses mauvaises actions par un quelconque déterminisme.

Selon le Talmud, aucun homme ne peut prétendre être de meilleure origine qu’un autre, une déclaration qui vise à ne pas alimenter les disputes entre familles. Nous sommes un car nous avons un ancêtre commun — la souche unique. Une telle approche rabaisse la superbe de ceux qui sont en haut de l’échelle et donne quelque espoir à ceux qui sont en bas. Elle est susceptible de favoriser malgré tout l’empathie. Dans le cas qui nous occupe, tous les commentaires vont dans le même sens. Le Talmud nous dit que chaque homme contient une parcelle d’Adam, l’homme originel. L’homme est un et pourtant il est unique, irremplaçable donc. Les êtres humains diffèrent par le physique et l’esprit. Ils sont égaux mais dissemblables, deux données qui ne s’annulent pas et dont il faut envisager toutes les implications politiques et sociologiques. Par ailleurs, si l’humanité provient d’une même souche, toutes les différences qui caractérisent les races et les groupes éthiques ne sont que des épiphénomènes dus à des facteurs externes.

Les Sages ont donc abordé selon la tradition talmudique les problèmes qui se présentaient. Ils les ont abordés avec réalisme et pragmatisme. Le Talmud reconnaît que l’être humain est changeant. Ainsi, par exemple, on ne peut déshériter un fils mauvais au profit d’un fils bon car on ne peut prévoir ce que seront leurs descendances.

 

XIV – Péché et expiation

Le concept de culpabilité est central et Yom Kippour est probablement le jour du calendrier juif qui appelle la plus profonde réflexion. La société moderne s’efforce de nous débarrasser de ce concept, par tous les moyens et à tous les niveaux. Si tout est permis, il n’y a plus de péché ; et s’il n’y a plus de divinité, il n’y a plus rien à transgresser. ‟Pour vivre libres, oubliez Dieu, le péché et la contrition” nous souffle le monde moderne. Pourtant, ce monde n’est permissif qu’en apparence. Dieu a été chassé du trône mais la nature de l’homme fait que ce trône ne peut rester vacant. Les substituts divins ne manquent pas. Parmi les plus imposants, l’Internationale communiste mais aussi de multiples autres ‟religions” encouragées par la société de consommation, avec leurs divinités souvent particulièrement exigeantes.

A l’origine de notre monde permissif, la vision humaniste qui a mis l’homme à la place de Dieu. L’homme est l’un des dieux du monde présent : son bonheur personnel, ses doutes, l’accomplissement de ses désirs déterminent ses idéaux, ses lois et ses modèles de vie sociale. Brave petit homme dangereusement naïf qui s’imagine que son libre-arbitre peut gentiment cohabiter avec celui de millions et de millions d’hommes qui tous adorent pareillement leur libre-arbitre. Brave petit homme dangereusement naïf qui s’imagine qu’il peut ainsi vivre en paix avec lui-même alors que tant de contradictions l’habitent. Il ignore qu’il est pris entre l’ordre (le monde du Tikoun / Réparation) et le désordre (le monde du Tohou / Chaos), entre la création et la destruction. On se met à vénérer l’homme nouveau, brave et raisonnable, on adore un idéal d’humanité (la part divine dont chaque homme est porteur), mais cet homme finit par sombrer dans la vulgarité et engendre un idéal de super-homme avant que tout ne s’effondre dans un magma toujours plus épais. Le pouvoir revient à manipuler les autres, l’argent n’est plus un moyen mais une fin, le meurtre devient un simple plaisir sadique, un acte rituel de destruction. C’est le retour aux dieux anciens. Le déclin de la culture occidentale réintroduit dans le circuit Ashtoreth, Baal et les dieux de Canaan pour ne citer qu’eux.

Sachez que ces anciens dieux que notre société réveille ne sont pas miséricordieux. Ashtoreth et Mammon ne connaissent ni le pardon ni la pitié. Qu’est-ce que le pardon, tant sous son aspect religieux que simplement humain ? Le concept de pardon suppose que bien qu’il soit impossible d’effacer le passé, on détient un certain pouvoir sur lui. Le pardon part de l’hypothèse (inconsciente) selon laquelle une Présence règne sur l’espace et le temps. Il suppose une relation entre l’homme et l’absolu — Dieu. Lorsque l’homme demande le pardon, il en appelle à cette étincelle qui le fait exister par-delà le monde visible. Le jour du Yom Kippour, les hommes sont appelés à se pardonner les uns les autres et par cette expression de la piété, ils expriment leur désir de Lui ressembler.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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