Quelques notes estivales – 4

 

28 juillet. L’orage sur la route à la nuit tombante. C’est au volant, le soir, que les souvenirs reviennent avec le plus de force, une force parfois telle que le temps se départit de sa linéarité et devient sphérique : il se rabat autour de moi, sur moi et m’enveloppe, une sensation qu’accompagne un léger vertige, délicieux entre tous. Au bord de la route, des noms évocateurs dont Mont Gargan (juillet 1944). Traversée de Nexon sous l’averse ; tous les volets sont clos. Nexon, Haute-Vienne, un camp oublié. J’invite ceux qui me lisent à regarder le film documentaire de Tessa Racine, ‟Le camp fantôme” (2005), visible en DVD. C’est un précieux témoignage aussi sensible que celui de Joëlle Novic, ‟Passeports pour Vittel” (2007). Ci-joint, un extrait du film de Tessa Racine :

http://www.filmsduparadoxe.com/extraitcamp.html

Châlus. Au réveil, je détaille tout ce que je peux voir de la fenêtre de ma chambre. Je suis dans un village du centre de la France, région Limousin, département Haute-Vienne. Je retrouve ces collines herbeuses que compartimentent des haies. L’habitat est sans caractère, avec ces toits en tuiles mécaniques et ces façades cimentées. Sur un fil sèchent les sous-vêtements d’une famille d’où ressort un tee-shirt portant le logotype de Skoda. Je détaille ce qui pousse dans le jardinet. Alors que je m’apprête à refermer la fenêtre, mon regard est attiré par la plaque émaillée qui signale le nom de la rue, la rue Mardochée. Étrange ce nom biblique ici, dans ce village du Limousin. Faut-il que j’y vois un signe ?

Marche dans Châlus. Son monument aux morts est signé Henri Coutheillas, un sculpteur local, auteur d’autres monuments aux morts de style dit ‟pacifiste”, plutôt rare en  France : pas de poilu chargeant ou de coq triomphant mais une femme vêtue de la grande cape limousine, debout, tête baissée. Chez un commerçant, un dépliant. Il y est question du village d’Ambazac, à peu de distance de Limoges, de son musée de minéralogie et de pétrographie (l’un des plus riches de France) mais aussi de l’Espace IZIS. IZIS ? Je me souviens de photographies signées Photos IZIS mais j’ignorais que derrière ce nom se cachait un photographe : Israël Bidermanas, Juif de Lituanie, réfugié à Ambazac. Par les fenêtres du salon, à moins de cent mètres, le donjon de Châlus-Chabrol au pied duquel Richard Cœur de Lion fut blessé par un carreau d’arbalète, le 26 mars 1199, et décéda dans une pièce de ce château le 6 avril suivant. Cette mort permettra à Philippe Auguste d’étendre le domaine royal vers l’ouest.

http://www.lefigaro.fr/sciences/2013/03/05/01008-20130305ARTFIG00534-richard-coeur-de-lion-en-odeur-de-saintete.php

 

Sur les quais de la Seine, IzisIsraël (Izis) Bidermanas (1911-1980), sur les quais de la Seine, Petit Pont, Paris.

 

Châlus, beaucoup de maisons et de commerces à vendre. De nombreuses maisons, probablement anciennes (avec murs en pierre) ont été enduites de ciment gris à peine peint. Châlus est un village disséminé ; on n’est jamais certain d’en avoir trouvé le centre. Dans le village même, le château de Châlus-Maulmont (XIIIe siècle) dont il ne reste que des pans de murs et un vestige de donjon cylindrique, frère jumeau de celui de Châlus-Chabrol d’où a été tiré de carreau d’arbalète qui blessa mortellement Richard Cœur de Lion. Une plaque émaillée : Avenue du 19 mars 1962 et, précision apportée en dessous, Fin de la guerre d’Algérie. Sur le monument aux morts, environ cent trente noms pour 1914-1918 et huit noms pour 1939-1945.

Pluie. Resté à feuilleter divers documents sur le romantisme en art qui m’ont fait voyager une fois encore dans le souvenir, et d’abord avec ce tableau de Horace Vernet montrant Joseph Vernet attaché à un mât pour mieux étudier les effets de la tempête.

– L’influence de Newton sur Étienne-Louis Boullée.

– Ingres, admirateur de John Flaxman dont les dessins sont épurés à l’extrême, et pour deux raisons : une raison spirituelle (l’influence platonicienne) et une raison matérielle,  fournir des modèles à l’industrie qui optimalisent les coûts de production, tant pour les bas-reliefs que pour les estampes.

– La nature comme œuvre d’art. Les Alpes, par exemple. Un voyageur, Sébastien Mercier, décrit dans son ‟Journal” l’immense plaisir qu’il prend à détailler une maquette de la chaîne alpine longue de sept mètres. Il l’observe pendant trois heures et en parle comme d’une œuvre d’art à part entière.

– Ce tableau qui m’avait terrifié lorsque j’étais enfant me replonge dans cette terreur lorsque j’en vois la reproduction : ‟L’incendie du steamer Austria”, une huile sur toile de grandes dimensions d’Eugène Isabey.

– C’est au hasard d’une lecture que j’ai découvert un aspect peu connu de l’œuvre de Romney. Je connaissais son œuvre ‟officielle”, mais j’ignorais ses milliers de dessins à l’encre et à l’aquarelle, des dessins gestuels qui tendent vers l’abstraction, avec ces masses de ténèbres et ces trouées de lumière.

– Des petites études de Pierre-Henri de Valenciennes qui m’avaient enchanté au Musée du Louvre. Ces quelque dizaines de compositions très libres sont d’autant plus intéressantes que leur auteur (académicien, professeur et auteur d’un traité de perspective) défendit toute sa vie la peinture d’histoire et le ‟grand style”.

– Des mises en scène terrifiantes de John Martin surnommé mad Martin qui coïncident avec certaines visions scientifiques de son temps, Cuvier en particulier et son catastrophisme. Ce dernier retrouvait dans les désastres de l’artiste une illustration (amplifiée) de ses théories, et il lui rendit plusieurs visites à Londres pour le féliciter de la conformité scientifique de ses visions.

– Voir les circonstances dans lesquelles William Holman Hunt a peint ‟Le Bouc émissaire”.

– Les caprices de Gian Paolo Panini et de son disciple Hubert Robert. Leurs mises en rapport arbitraires de monuments célèbres qui définissent un espace cohérent — un urbanisme. Les ruinistes formés par ce premier, à Rome où il occupait le poste de professeur de perspective à l’Académie de France. La colonne et l’arche, des éléments récurrents qui nous rappellent que peindre c’est cadrer, sélectionner et assigner au spectateur une place déterminée dans un dispositif.

29 juillet. Ambazac (Haute-Vienne). Au Musée régional de minéralogie et pétrographie qui abrite l’une des plus belles collections de France de roches et de minéraux, constituée en partie par Jean Ventenat. Ci-joint, une notice biographique :

http://musee.ambazac.free.fr/actu/jeanVENTENAT.php

Le Limousin est une région géologique d’une immense richesse, ce qu’explique en grande partie la chute d’une météorite il y a 214 000 000 d’années, une météorite d’un diamètre de 1 500 mètres qui heurta la terre à 72 000 km/h. Le sous-sol fut bouleversé par l’impact et la fusion sur un rayon de plus de deux cents kilomètres. Le village de Rochechouart est plus ou moins situé au centre de cette zone. La fusion de la météorite avec les roches terriennes a engendré des brèches d’impact aux teintes variées (notamment des jaunes,  des rouges et des verts) qui se retrouvent dans l’architecture locale.

La géologie est le plus puissant support de la rêverie. Cette science anime l’esprit romantique, elle est l’une des plus profondes racines de l’esprit romantique allemand. On ne peut qu’évoquer Friedrich von Hardenberg — Novalis —, mort à l’âge de vingt-neuf ans, à la Bergakademie de Freiberg :

http://www.larevuedesressources.org/novalis-et-la-mineralogie-1-werner-et-l-academie-des-mines-de-freiberg,1107.html

La géologie est par ailleurs l’une des voies royales vers l’astrophysique mais aussi l’archéologie. Elle lie en gerbe les sciences les plus vastes et les plus profondes de la mémoire. L’astrophysique et la géologie sont les sciences inhumaines de la mémoire, inhumaines en ce qu’elles suggèrent des espaces et des temps qui nous écrasent. Nous avons pourtant une consolation : les éléments atomiques que recèlent les planètes, les étoiles, les galaxies, les mers et les océans sont inscrits dans nos corps en proportions variables : hydrogène, phosphore, fer, or, cobalt, soufre et bien d’autres éléments.

 

Raoul HausmannRaoul Hausmann (1886, Wien – 1971, Limoges). Ci-après, une notice biographique http://www.raoul-hausmann.com/l_artiste.ws

 

Le château de Rochechouart a été acheté en 1836 à la famille de Rochechouart par le département de la Haute-Vienne. Il abrite depuis 1985 le Musée départemental d’art contemporain, avec collections permanentes et expositions temporaires. Le château de Rochechouart, c’est aussi Raoul Hausmann auquel ce musée a offert un espace permanent, au premier étage : l’Espace Raoul Hausmann. Comme Israël Bidermanas, Raoul Hausmann s’était réfugié dans la région, à Limoges, de 1945 à sa mort en 1971.

1er août. Châlus. Pris un café au ‟Sax’o”, très fréquenté par les British. Extérieur anodin, intérieur de style avec la puissante poutraison du plafond et la cheminée en granit gris de la largeur de la pièce. Feuilleté ‟The Bugle” (l’instrument de musique à vent), un journal local à l’attention des résidents britanniques. La sonorité de bugle m’a inconsciemment conduit à bulgeThe Battle of the Bulge. Gros titres : ‟France remains world’s most visited country”, ‟Are the French falling out of love with the baguette ?”, un article où je lis : ‟When you think of France, what is the first thing that comes to your mind ? Putting aside childhood stereotypes (…) your next thought may well be the baguette. Is there a greater symbol of France… with the possible exception of strikes and the Eiffel Tower ?!” Sur la façade, on peut lire cette plaque plutôt bavarde : ‟Thomas Edward Lawrence (1888-1935) a eu vingt ans le 16 août 1908 dans cet immeuble, ancien Grand Hôtel du Midi. Sur les traces de Richard Cœur de Lion, il acheva son tour de France à bicyclette puis sa thèse : ‟The influence of the Crusades on European Military Architecture – to the end of the XIIth century”, avant d’accomplir son destin pour devenir Lawrence d’Arabie.” Il me semble qu’aucun mot n’est plus mis à toutes les sauces que le mot destin.

3 août. Cette torpeur toujours devant la valise à faire, le sac à boucler. Ce léger pincement au cœur qui précède le départ et qui s’estompe lorsque l’avion roule en bout de piste et engage la pleine puissance de ses réacteurs. Vers Ben Gurion International Airport ! Vers Israël !

 Olivier Ypsilantis

 

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