Judaïsme en terre d’Asie (première partie)

Le présent article n’a pas été écrit par un spécialiste mais par un simple amateur désireux de piquer les curiosités.

Mon intérêt pour les communautés juives des lointains a été activé par des récits de voyageurs sur la Route de la Soie, une route qu’empruntèrent nombre de marchands juifs. Il s’est vu confirmé par le livre d’Odette Lang : “Judaïsme en terre d’Asie”, sous-titré : “Le chemin des synagogues”  (Safed éditions), dégoté dans une librairie de la rue des Rosiers. Ce livre est un carnet de voyage et, de fait, je l’ai utilisé comme guide pour le présent article. J’espère qu’il donnera à quelques-uns l’envie d’en savoir plus en voyageant sur le Web et – pourquoi pas ? – en voyageant, tout bonnement.

Le voyage… Je revois cette petite rue juive (un cul-de-sac) de Cochin qui mène à la synagogue Paradesi, l’un des plus beaux souvenirs d’un séjour indien. Et tout en écrivant ces lignes, je revis cette sensation de fraîcheur (la mousson approchait) que me donna le délicat carrelage bleu peint à la main de cette synagogue. A quelques pas, une petite librairie considérée comme la meilleure du Sud de l’Inde. Le voyageur y trouvera notamment le meilleur de la littérature indienne en langue anglaise, une littérature considérable. C’est dans cette librairie que j’ai découvert l’œuvre de Mulk Raj Anand. Je me revois accroupi devant une façade de Jew Street lisant “Coolie”.

Mais j’en reviens au petit livre d’Odette Lang, un guide qui me reconduit vers ces communautés juives des lointains, la plupart réduites à presque rien par émigration, d’autres tournées vers un lointain passé dans lequel errent les Dix Tribus perdues.

1) La Chine. Les Juifs et la Route de la Soie. Deux documents parmi les plus anciens attestant d’une présence juive en Chine ont été retrouvés dans le désert de Gobi, dans l’une des grottes de Mogao. Sir Aurel Stein y découvrit en 1901, parmi des milliers de documents écrits dans diverses langues, dont le sanskrit, un fragment d’une lettre commerciale rédigée en hébreu et datée de 718 de notre ère. L’autre document fut découvert par Paul Pelliot au début du XXème siècle. Il s’agit d’une prière du VIIIème siècle (ou du IXème siècle), probablement tombée des bagages ou de la poche d’un caravanier juif.

• En 1125/26, une caravane d’environ un millier de Juifs des deux sexes et de tout âge, venue on ne sait précisément d’où, arriva à Kaifeng, au nord-est de la province du Henan. En 1163, une synagogue fut construite sur le modèle d’une pagode. Quatre stèles (datées respectivement de 1489, 1512, 1663 et 1679) ont apporté de nombreuses informations sur cette communauté. Un Juif lettré de Kaifeng rencontra par le plus grand des hasards un missionnaire jésuite, le père Matteo Ricci, qui, le 26 juillet 1605, adressa une lettre au général des Jésuites de Rome par laquelle il informa de l’existence de cette très lointaine communauté. Au XIXème siècle des missionnaires produisirent à Kaifeng une riche documentation relative notamment à la synagogue et aux quatre stèles. Voir le mémoire de maîtrise (1981) de Jean Elkouby. Fin XIXème / début XXème siècle, la communauté juive de Kaifeng réduite à quelque trois cents individus se mit à vendre ses livres et ses documents afin d’assurer l’entretien de la synagogue. Ils furent pour la plupart achetés par des institutions juives. Ainsi trouve-t-on un rouleau du Livre d’Esther au Beth Tzedek de Toronto, des objets et documents au Royal Ontario Museum de Toronto. Le terrain sur lequel s’élevait la synagogue fut à son tour vendu et la synagogue détruite. Il nous reste heureusement ces nombreux croquis et photographies dus pour l’essentiel aux missionnaires. Le judaïsme des quelques descendants des Juifs encore présents à Kaifeng s’est dilué, il n’en restera probablement bientôt rien. Le Musée d’État de la ville conserve les quatre stèles dont les inscriptions sont devenues quasi-illisibles. Le bassin en pierre finement sculpté de la synagogue se trouve à présent à la mosquée de la ville.

• Shanghai. La présence juive y est récente, surtout si nous la comparons à celle de Kaifeng. Elle remonte à 1843, avec ces Juifs venus principalement de Bagdad, du Caire et de Bombay qui seront rejoints par des Ashkénazes fuyant la Révolution d’Octobre puis le nazisme. Fin 1941, les Japonais fermèrent le port-franc de Shanghai et y rassemblèrent les Juifs résidants au Japon ou en transit, ainsi que ceux qui se trouvaient dans les territoires passés sous leur contrôle. Quelque vingt mille Juifs furent donc rassemblés à Shanghaï, parmi lesquels ceux de la yeshiva de Mir en Lituanie. Le diplomate japonais Chiune Sugihara (alors en poste près de Vilnius) avait délivré des milliers de visas sans se soucier de ses supérieurs qui le sanctionneront. Chiune Sugihara est le seul Asiatique “Juste parmi les Nations”. Après la guerre, la quasi-totalité des Juifs de Shanghai émigra, essentiellement vers les États-Unis et Israël. Lire “The Jews in China” du Prof. Pan Guang, directeur du Center of Jewish Studies Shanghai (CJSS). Et puisqu’il est question de Shanghai, je signale en aparté l’œuvre d’un artiste juif qui s’y réfugia, David Ludwig Bloch. Je l’ai découvert cet été lors d’un séjour à Berlin, quelques modestes gravures sur bois présentées au Jüdisches Museum Berlin, avec scènes de rues à Shanghai. Et je place en lien une émouvante vidéo (durée 31 mn) :

www.tsr.ch/video/emissions/signes/889887-de-dachau-a-shanghai-la-vie-et-l-oeuvre-de-david-bloch.html?page=6#id=889887

• Harbin, en Mandchourie. Une importante communauté juive y vécut. Arrivés au début du XXème siècle, les Juifs étaient plus de dix mille en 1930, une immigration favorisée par la construction du Chinese Eastern Railway. Le chantier terminé, nombre de Juifs partirent s’établir à Shanghai ou Tsien-Tsin. Après la Deuxième Guerre mondiale, ils émigrèrent une fois encore, principalement vers Israël, les États-Unis et le Brésil.

2) L’Inde.

a) Les Bné Israël et la légende qui entoure leur arrivée, vers 175 av. J.-C. Un missionnaire danois, J. A. Sartorius, les rencontra en 1738. L’arrivée des Anglais leur ouvrit de nouveaux horizons. Ainsi délaissèrent-ils leurs villages et l’agriculture pour servir dans l’armée britannique où ils excellèrent, notamment en qualité de sous-officiers. Ils quittèrent donc les campagnes pour Bombay où leur première synagogue fut ouverte au culte en 1796. En 1947, les Bné Israël étaient environ vingt-quatre mille. Leur nombre ne cessera de diminuer après l’indépendance de l’Inde.

b) Les Cochinis. Leurs origines ? La plus ancienne trace matérielle d’une présence juive au Kerala serait ces deux petites plaques en cuivre (probablement du Xème siècle), visibles à la synagogue Paradesi (la seule encore ouverte au culte et dont il a été question ci-dessus), qui attestent qu’un certain Joseph Raban se vit attribuer le village d’Anjuvannam. L’arrivée des Portugais initia une période sombre pour la communauté juive, période qui prit fin avec l’arrivée des Hollandais puis des Anglais. Voir le rapport de Moses Pereira de Paiva, membre d’une délégation de Juifs d’Amsterdam, qui, en 1685, se rendit chez les Juifs de la côte du Malabar. En 1947 on comptait environ deux mille cinq cents Juifs à Cochin et ses environs. Il ne reste de cette communauté que quelques familles et très peu de jeunes.

Intérieur de la synagogue Paradesi à Cochin

   c) Les Baghdadis. Arrivés vers le milieu du XIXème siècle et ainsi dénommés car originaires de Bagdad pour la plupart. Les Baghdadis appartenaient le plus souvent à la haute société juive. Ils se fixèrent principalement à Bombay où ils ne se mélangèrent pas avec les Bné Israël, plus modestes. La plus prestigieuse de ces familles était la famille Sassoon. Il y avait plus de deux mille Baghdadis en Inde avant 1947 ; il en reste à peine deux cents. L’établissement des premiers Baghdadis à Calcutta remonte à 1798. Leur communauté comptait plusieurs milliers de membres ; ils ne sont plus que quelques-uns. New Delhi compte une petite communauté juive plus récente, établie dans l’Entre-deux-guerres. Odette Lang y rencontra Yehoshua Benjamin, un Bné Israël, qui lui évoqua les Dix Tribus perdues, avec ces troublants indices relevés chez les Pathans d’Afghanistan et les Yudu de la vallée du Yusmag. Yehoshua Benjamin lui parla également de ce groupe qui se présente sous l’appellation “Juifs du Manipur”, dans l’État de Manipur, aux confins de l’Assam et de la Birmanie. (à suivre)

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