La solitude du sioniste

Je suis sioniste, autant vous dire que je n’ai pas beaucoup d’amis. Si j’étais antisioniste, j’aurais des hordes de potes. Mais n’allez pas croire que je me plaigne ; je préfère quelques amis à des hordes de potes.

Le sionisme ‒ mais il me faudrait écrire les sionismes ‒ n’est pas cette caricature devant laquelle se complaisent les esprits populaciers. Tiens, j’y pense, il y a quelque chose de fondamentalement populacier dans l’antisionisme et dans l’antisémitisme, deux faces d’une même chose. Dans cette populace, on trouve quelques Juifs, des Juifs honteux. N’auraient-ils pas raison ces braves garçons ? Un Juif antisioniste est un Juif qui a fait amende honorable et qui, de ce fait, devient acceptable aux yeux de la populace. Ainsi peut-il espérer quitter la zone infrahumaine et réintégrer l’humanité. Non, je ne force pas la note !

Qu’est-ce-que le sionisme sinon le droit des Israéliens (et des Juifs en général) d’être sujet de leur propre histoire et de développer sur une terre leur propre histoire. Marc Knobel conclut ainsi sa préface à l’article de Georges Bensoussan publié dans le n° 6 des “Etudes du Crif” et intitulé “Sionismes, passions d’Europe” dont je vous donne le lien,

http://www.crif.org/pdf/etude_6.pdf :

 “Le sionisme n’est pas une idéologie dévastatrice, une reconstruction particulièrement inhumaine et la quintessence absolue du mal. Il est tout simplement l’espoir, une refondation et l’essence d’un petit peuple qui a voulu poser sa valise en son lieu d’origine pour s’y installer enfin”. Georges Bensoussan conclut son article sur ces mots d’Hannah Arendt (écrits en 1963) auxquels je souscris sans réserve : “Je sais, ou crois savoir, que si une catastrophe devait atteindre cet État juif, pour quelque raison que ce soit (et même s’il s’agissait de sa propre folie), ce serait sans doute la catastrophe finale pour le peuple juif tout entier, quelles que puissent être alors les opinions de chacun d’entre nous”. A ce propos, je conseille la lecture d’une œuvre majeure (et monumentale, quelque mille pages) sur la question, “Histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940” de Georges Bensoussan, chez Fayard, 2002.

Dans une lettre à Hannah Arendt, en 1946, Gershom Scholem écrit : “Je suis nationaliste et parfaitement impassible devant les déclamations prétendument progressistes contre une opinion que l’on ne cesse de me présenter comme dépassée depuis ma prime jeunesse ; je crois d’un point de vue humain à la durée “éternelle” de l’antisémitisme ; je suis “sectaire” et n’ai jamais eu honte de ma conviction selon  laquelle le sectarisme peut être une chose décisive et positive”. On ne saurait être plus explicite. Dans un même ordre d’idées, je déclare volontiers qu’un “réactionnaire” n’est pas nécessairement un homme à abattre, mais tout simplement un homme qui réagit, bien vivant donc. Il faut en finir avec tout un lexique stalinien qui, dans l’après-guerre, est venu empoisonner le lexique des “progressistes”, à commencer par celui des antisionistes.

Les Web sites antisémites/antisionistes se multiplient. Ils sont des milliers. Les films antisémites/antisionistes se multiplient, dans les pays musulmans mais aussi chez nous. Ils reprennent volontiers le thème du crime rituel, de l’enfant assassiné par les Juifs. Aujourd’hui, l’enfant “assassiné” est musulman ; hier, il était chrétien. Je viens d’apprendre par le site drzz.info (un article de Ftouh Souhail, daté du 21 mars 2011) que Canal + propose une minisérie de quatre épisodes, “Le Serment” de Peter Kosminsky. Ce film n’est rien moins qu’un concentré de poncifs servis par l’anti-judaïsme-sémitisme-sionisme, avec une histoire d’enfant (palestinien) menacé par des Juifs armés et riches… comme tous les Juifs !

L’antisémitisme a pris chez nous, au cours des dernières décennies, la forme de l’antisionisme qui est bien “le nouvel antisémitisme”. Le Canadien Irwin Cotler a parfaitement défini le rapport massif entre l’antisémitisme séculaire et “le nouvel antisémitisme” : “L’antisémitisme traditionnel retirait aux Juifs le droit de vivre à égalité avec les autres membres de la société, tandis que le nouvel antisémitisme refuse au peuple juif le droit de vivre à égalité avec les autres membres de la famille des nations”. Et le Suédois Per Ahlmark : “La critique d’Israël s’est faite très proche de l’antisémitisme. Cela se voit dans son refus du droit du peuple juif d’exprimer son identité dans un État, et Israël n’est pas jugé selon les mêmes critères que ceux qu’on applique aux autres pays. Si les antisémites de l’époque rêvaient de vivre dans un monde débarrassé  de ses Juifs, les objectifs de l’antisémitisme contemporain semblent être ceux d’un monde sans État juif”.  

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La presse française (pour ne citer qu’elle) est volontiers ignoble, insidieusement ignoble, ce qui la rend encore plus ignoble. Dans l’ignominie distillée sur un ton badin, nous trouvons d’abord “Le Nouvel Observateur”, hebdomadaire au nom prétentieux qui n’a pas toujours été si mauvais. C’est “Le Nouvel Observateur” qui a publié, en novembre 2001, un article dans lequel il rapportait que les soldats de Tsahal violaient des Palestiniennes aux checkpoints, afin qu’elles soient tuées par leurs familles comme l’exige le code des crimes d’honneur… L’hebdomadaire a fini par reconnaître que l’information était erronée tout en minimisant la gravité de cette accusation mensongère. Le quotidien “Le Monde”, publication parisianiste (soit la prétention alliée au conformisme), se fait régulièrement  l’immonde. Et je ne suis pas prêt de lui pardonner son attitude lors du génocide mené par les Khmers rouges.

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Comme tout État, Israël n’est pas exempt de critique. Faisons confiance aux Juifs, tant d’Israël que la diaspora : l’un de leurs exercices favoris est la pratique de la critique, au sens le plus large du mot critique avec, logée dans la critique, l’autocritique, exercice qui les voit particulièrement entraînés. Je pose cependant des limites : critiquons Israël mais pas avec l’idée de délégitimer ce pays, une idée qui traîne dans bien des têtes. Le prix Nobel José Saramango a comparé Ramallah à Auschwitz. J’en suis venu à me demander si une certaine attitude envers Israël n’a pas plus contribué à ce prix que les qualités même de cet écrivain. Car, on aura remarqué que l’attribution des prix Nobel (dans les domaines non-scientifiques) répond assez volontiers aux critères du politically correct, tout à fait extérieurs donc aux qualités intrinsèques d’une œuvre. Et rien de plus politically correct que l’antisionisme. Je m’inquiète, n’allons-nous finir entre deux vieux gagas, Stéphane Hessel pour la blédine et Jean Daniel pour le biberon ?

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Que vaut à présent l’ONU, “le machin” ainsi que la désigna le général de Gaulle, en 1960 ? En un demi-siècle “le machin” s’est fait encore plus machin, avec ses critères toujours plus à géométrie variable, avec sa Commission des Droits de l’Homme dont 40% des résolutions, au printemps 2002, visèrent explicitement le seul État d’Israël, tandis que des États aussi “irréprochables” que la Chine ou l’Iran n’eurent à subir aucune résolution.

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Nombre d’Européens sont écœurés par la chorégraphie antisémite. Il n’en reste pas moins que l’antisémitisme est une part intégrante de la culture européenne. Il est vrai que l’immigration arabo-musulmane a rajeuni la vieille chose et lui a donné un côté fashionable, up-to-date si vous préférez !

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On en est arrivé à une situation des plus pénibles, à savoir que l’on a de plus en plus tendance à ne plus écouter les Juifs qui parlent d’antisémitisme, alors qu’un non-Juif qui en parle apparaît plus crédible du seul fait qu’il est non-Juif. Je le répète, cette situation est des plus pénibles et je me dois de la dénoncer… en tant que non-Juif.

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L’antiaméricanisme en est venu à remplir une même fonction que l’antisémitisme. L’un et l’autre contribuent à l’élaboration d’une identité par l’élaboration d’une contre-identité. Ainsi que le déclare Andrei S. Markovits dans une interview avec Manfred Gerstenfeld : “L’antiaméricanisme permet aux Européens de se fabriquer une identité jusque-là inexistante mais indispensable si l’on veut que le projet européen aboutisse”, une remarque qui fait suite à une autre remarque de Manfred Gerstenfeld, à savoir que l’émergence d’un nouvel ordre de la chrétienté (au XIème siècle) s’est structurée en désignant elle aussi une contre-identité, à savoir le judaïsme et les Juifs.   

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Je suis sioniste, autant vous dire que je n’ai pas beaucoup d’amis. Si j’étais antisioniste, j’aurais des hordes de potes. Mais n’allez pas croire que je me plaigne ; je préfère quelques amis à des hordes de potes.

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2 Responses to La solitude du sioniste

  1. Aschkel says:

    Merci pour ce texte

  2. Nina says:

    Cher Olivier,

    Comment dire ? PARFAIT ! Beaucoup de chrétiens désormais pensent comme toi et il est de notre devoir de donner la mesure de cette réconciliation hors clergé.

    J’aime ton texte car il est bien construit et agréable à lire.

    Gershom Sholem a dit ça ? Rahhh ! que D.ieu bénisse les goys alors ! 🙂

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