Carnet 5

 

Chez Catherine A., une femme que je connais depuis vingt ans. Catherine A. est une bibliophile. Il y a peu, alors que je parcourais les rayonnages de sa bibliothèque, elle me demanda à brûle-pourpoint : ‟Et si nous parlions de nos origines ?” Sa question me surprit et me fut agréable, je dois le dire : j’aime interroger la mémoire, celle des autres et la mienne. ‟C’est à vous de commencer. Je vous écoute Catherine.”

 

Catherine est célibataire et vit chez sa mère, une femme autoritaire. Il faut voir la manière dont cette dernière frappe le sol de sa canne tout en marchant. Catherine commence sur un ton détaché. Ses gestes sont très doux, un peu nonchalants. ‟Je suis parfois un peu molle. C’est probablement dû à mes origines tourangelles. La Touraine a un climat émollient, vous savez.” Je l’observe en coin, amusé. J’ai toujours apprécié la gentillesse de cette femme qui pourrait être ma mère. ‟Mon nom tel que vous le connaissez n’est pas complet ; il faut y ajouter une particule. C’est un nom de la petite noblesse tourangelle. Mais généralement, je préfère ne pas la faire figurer.”  Après un silence : ‟Je porte le nom de ma mère. Mon vrai nom est Müller. Mon père était allemand. Je suis née en décembre 1941 et je n’ai aucun souvenir de lui.” Autre silence. Mademoiselle Müller ! Je n’ose lui dire que ce nom ne lui va pas. Décembre 1941. Je pense aussitôt aux femmes tondues à la Libération pour avoir couché avec l’Allemand. Des images défilent, douloureuses. Mais je suis bien décidé à l’écouter sans lui poser la moindre question. Je finis pourtant par rompre le silence qui s’est installé : ‟Vous n’avez jamais connu votre père ?” Catherine s’est mise à remuer des livres sur son bureau. ‟Tenez, Olivier, je vous en fais cadeau (1). Mon père ? Je suis née fin 1941, comme je vous l’ai dit, et mon père est mort à Stalingrad. Je ne sais pas exactement quand, fin 1942 ou début 1943. Mais il est mort à Stalingrad. Tout au moins je le suppose. On n’a jamais retrouvé son corps. Il avait à peine dix-huit ans.” Je l’écoute et la dernière séquence du film de Joseph Vilsmaier, ‟Stalingrad”, me revient, une séquence qui montre deux soldats allemands qui meurent de froid, serrés l’un contre l’autre dans l’immensité blanche, balayée par le vent. J’observe cette femme si douce, si modeste, Mademoiselle Müller… Elle tourne les pages de livres dont elle vient de faire l’acquisition, des livres ayant appartenu à Jean Rousselot. ‟Tenez, Olivier, regardez. Je pense que ce document va vous intéresser. Je l’ai trouvé entre les pages d’un recueil de poèmes de Jean Rousselot.” Je lis. Dans une lettre manuscrite, il fait part de ses inquiétudes au sujet de son ami Max Jacob, déporté à Drancy (2).

 

  1. Un petit livre de Laurice Shehadé, intitulé ‟Le temps est un voleur d’images”, dédicacé à Jean Rousselot et publié chez Guy Lévis Mano (GLM) !
  2. Tout en écrivant ces souvenirs, d’autres souvenirs me viennent. Ils concernent Robert Desnos, mort à Theresienstadt ; ils ont été rapportés par Youki Desnos dans un extraordinaire livre de souvenirs peu connu : ‟Les confidences de Youki”.

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Ce matin, une amie, Patricia, m’avertit de la parution du témoignage d’un Juif polonais, Sygmunt Stein, ancien des Brigades internationales qui démolit une idée reçue dans un livre intitulé : ‟Ma guerre d’Espagne. Brigades internationales, la fin d’un mythe.”

 

Hier, j’ai reçu une invitation du C.E.R.M.T.R.I. (Centre d’Études et de Recherches sur les Mouvements Trotskystes et Révolutionnaires Internationaux) pour assister à une conférence, le 16 février 2013, conférence au cours de laquelle sera présenté le livre de Sygmunt Stein, un livre écrit dans les années 1950 et traduit du yiddish : un témoignage honnête et de première main, un document des plus précieux donc. Pourtant, au risque de paraître prétentieux, il me semble que je n’apprendrai pas grand chose sur les manœuvres des partis communistes, alors inféodés à Staline. Précisons qu’il n’est pas nécessaire d’être trotskiste pour analyser avec acuité ce que les calculs de Staline ont coûté à la République espagnole. Un grand bourgeois libéral et d’un tempérament modéré a admirablement rendu compte de ce qui se joua en sous-main dans la Guerre Civile d’Espagne. Une fois encore, je recommande au hispaniste la lecture de ce recueil d’essais de Salvador de Madariaga : ‟España – Ensayo de historia contemporánea” (Espasa-Calpe, S.A. Madrid, 1979). La partie traitant de la Guerre Civile figure entre les pages 405 et 471.

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Joseph Rovan

Portrait de Joseph Rovan (1918-2004) par Sophie Bassouls, le 22 novembre 1993.

 

Joseph Rovan, chez mes parents. Très loquace. Après avoir évoqué la figure d’Edmond Michelet, il nous rapporte au dessert un souvenir de Dachau où il fut interné du 5 juillet 1944 au 29 mai 1945, un souvenir que j’ai retrouvé dans l’un de ses livres intitulé ‟Les contes de Dachau”. ‟Un jour, un sous-officier SS, Wilhelm Rappl, peu agressif et plutôt indifférent à tout ce qui l’entourait, me demanda de lui écrire une Histoire universelle, une sorte de condensé qu’il apprendrait par cœur afin d’épater ses collègues qui ne perdaient pas une occasion de se moquer de lui. Le Häftling que j’étais et l’Oberscharführer  parvinrent à un accord : à chaque chapitre rédigé en bonne et due forme, il me donnerait une boule pain.” Joseph Rovan, chrétien d’origine juive, réprime une envie de rire. ‟Dans mon Histoire universelle, je ne pouvais pousser de côté le peuple juif, j’insistais même sur son rôle central dans l’Histoire, ce qui ne sembla pas gêner mon SS. Ce fils de paysans bavarois avait récité à l’école son Histoire Sainte. Je ne sais pas ce qu’est devenu mon manuscrit, je ne sais pas ce qu’est devenu ce SS un peu empoté. Paradoxalement, il aura été l’un de mes premiers lecteurs et certainement l’un des plus attentifs.” Et Joseph Rovan lève son verre à la santé de mes parents, le visage tout souriant.

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Jacques Stroumsa à Madrid m’a rapporté des souvenirs d’Auschwitz. Je retrouverai l’un d’eux dans son livre ‟Tu choisiras la vie – Violoniste à Auschwitz.” Une fois encore, je rapporte de mémoire : ‟Le Blockältester, un droit commun, un colosse plutôt effrayant, cherchait quelqu’un qui sache jouer d’un instrument de musique. J’ai été retenu et j’ai commencé par exercer les fonctions de violon solo à l’orchestre de Birkenau. Un sous-officier SS sous l’autorité duquel nous étions placés m’écoutait régulièrement et, à chaque fois, me glissait discrètement une cigarette dans la poche sans jamais manquer de me dire : « Weiter machen ! » soit : « Continue à jouer ! »”

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Le général Georges Buis analyse la peur en tant que soldat. Je résume ses propos. On a peur quand on avance dans le vide. On a peur, même caché, de recevoir une volée d’explosifs. On courbe la tête, on subit. Pourtant, la peur est une emprise sur l’inconnu. Elle est en relation avec un avenir imminent. On a décidé d’avoir raison de ce quelque chose si redoutable qui vous attend. C’est la peur qui permet de se projeter. La défensive possède une supériorité sur l’offensive, et non des moindres : l’attente de la mort est beaucoup plus facile quand on n’attaque pas, quand on n’a pas entrepris d’aller dans le vide, à la rencontre de ce qui peut vous tuer. Même le feu roulant de l’artillerie qui écrase tout et rend fou est plus facile à supporter.

 

Cette analyse m’a remis en mémoire une conversation, à Nice, avec le père d’un éditeur, un pied-noir. Un soir, après quelques verres d’un bon vin, il me confia : ‟Je me souviens très bien d’avoir eu peur comme je n’avais jamais eu peur. Curieusement, il ne se passait rien. J’étais sur mon tracteur, en Algérie, dans le creux d’un vallonnement sans végétation, juste des cailloux et un peu d’herbe jaunie. Et là, j’ai été paralysé par la peur, vraiment paralysé. Après quelques secondes qui m’ont semblé une éternité, j’ai sauté de mon tracteur et j’ai commencé à ramper vers un rocher. J’étais dans un état second et je ne sais combien de temps il m’a fallu pour me reprendre et remonter sur mon tracteur.”

 

La peur ? Une tante, Française du Maroc, embarquée à Southampton et débarquée à Utah Beach : ‟Ma plus grande peur je ne l’ai pas connue sous le feu allemand mais au moment de débarquer. Ma plus grande peur est le vertige et je l’ai connue lorsqu’il a fallu se transborder dans la péniche de débarquement, descendre d’une échelle de corde après avoir enjambé le bastingage. Mes chevilles étaient comme prises dans un étau, l’échelle se balançait, les barreaux glissaient sous mes semelles en caoutchouc. Non, vraiment, les citations qui m’ont été décernées ne sont rien. Considérant ma peur, c’est devant Utah Beach, avec cet affreux vertige, qu’il aurait fallu me proposer pour une autre citation, la plus méritée de toutes !”

 

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