Carnet 4 – Deux femmes admirables, María Moliner et Josefina Carabias

 

Il est des individus dont l’œuvre est aussi imposante que discrète. Parmi eux, María Moliner. Ils sont très nombreux à consulter son dictionnaire, un classique, sans même savoir qui l’a élaboré. María Moliner a passé une quinzaine d’années à travailler au ‟Diccionario de uso del español”, el DUE appelé plus rarement el Moliner. Il a été publié en deux tomes, en 1966-1967. L’accueil en a été plutôt mitigé, surtout dans les milieux académiques. C’est après la mort de María Moliner, en 1981, que l’œuvre de cette lexicographe commença à être reconnue comme une œuvre majeure. María Moliner confiait dans une entrevue en 1972 : ‟Mi biografía es muy escueta, en cuanto que mi único mérito es el Diccionario” (1). Une biographie publiée il y a peu nous révèle que María Moliner forçait la note. Cette biographie est signée Inmaculada de la Fuente ; elle est intitulée ‟El exilio interior – La vida de María Moliner”.

 

Peu de temps après sa mort, Gabriel García Márquez écrivait dans une notice nécrologique : ‟María Moliner — para decirlo del modo más corto — hizo una proeza con muy pocos precedentes : escribió sola, en su casa, con su propia mano, el diccionario más completo, mas útil, mas acucioso y más divertido de la lengua castellana. Se llama Diccionario de uso del español, tiene dos tomos de casi tres mil páginas en total, que pesan tres kilos y viene a ser, en consecuencia, más de dos veces más largo que el de la Real Academia de la Lengua, y — a mi juicio — más de dos veces mejor” (2).

 

Maria Moliner

María Moliner (1900-1981)

 

María Moliner n’a jamais révélé le travail qu’elle avait réalisé sous la IIe République (1931-1939), en Espagne. Elle considérait qu’en dehors de son dictionnaire, tout ce qu’elle avait accompli était sans importance. En 1931, lorsque fut mis en marche le Patronato de las Misiones Pedagógicas, un vaste programme qui prévoyait notamment la création de bibliothèques rurales, María Moliner, bibliothécaire de formation, s’empressa de soutenir ce projet. En 1935, un an donc avant le début de la Guerre Civile, la ville de Valencia comptait cent cinq bibliothèques que supervisait María Moliner, qui fut également responsable de la Biblioteca de la Universidad de Valencia et de la Oficina de Adquisición de Libros y Cambio Internacional chargée de répartir les fonds destinés aux bibliothèques sur l’ensemble du territoire contrôlé par la République. En 1939, après la victoire des troupes franquistes, María Moliner dut passer devant un comité d’épuration. Malgré son engagement, cette femme était difficile à cataloguer : impossible de lui coller un sigle, ces sigles qui avaient pullulé au cours de la Guerre Civile. Le ministre communiste Jesús Hernández Tomás, sous les ordres duquel elle s’était trouvée, ne lui disait jamais « Camarade » mais « Doña María ». On refusait de la tracasser. Elle fut nommée à l’Archivo de Hacienda de Valencia avant de passer à la Biblioteca de la Escuela Técnica de Ingenieros Industriales de Madrid, jusqu’à sa retraite en 1970. Dans cette bibliothèque, elle commença à éprouver ‟la melancolía de las energías no aprovechadas” (3) et se mit à élaborer cette œuvre majeure pour le monde hispanique qui totalise aujourd’hui plus de 500 000 000 de locuteurs.

 

On ne prendra que tardivement conscience de l’importance du travail accompli par cette femme à laquelle des millions d’hispanisants rendent hommage en consultant son dictionnaire. L’immense dictionnaire d’Émile Littré porte le nom de son auteur. Rien de tel avec le dictionnaire de María Moliner qui est généralement connu sous le nom de ‟Diccionario de uso del español” et, à l’occasion, sous le nom de el Moniler.

 

Josefina Carabias en 1935

Josefina Carabias (1908-1980), un portrait de 1935.

 

Josefina Carabias fut la première journaliste professionnelle en Espagne. Au début des années 1930, elle découvrit le journalisme grâce à son oncle, Vicente Sánchez Ocaña, rédacteur en chef de la revue ‟Estampa”, qui lui demanda un article sur la Residencia de María de Maeztu, article qu’il s’empressa de publier dans son hebdomadaire, avant de demander à sa nièce une interview avec Victoria Kent (une autre grande dame de l’histoire de l’Espagne) qui venait d’être nommée Directora General de Prisiones par le président de la République, Niceto Alcalá-Zamora. Je ne vais pas exposer dans le détail la vie professionnelle de cette femme si importante dans l’histoire de l’Espagne du XXe siècle, tant d’avant-guerre que d’après-guerre, tant par ses articles que par ses émissions radiophoniques. J’étais adolescent lorsque Josefina Carabias décéda. J’appartiens à une autre génération. Je n’ai pas grandi en la lisant dans la presse ni en l’écoutant à la radio.

 

J’ai découvert cette femme il y a une dizaine d’années, dans une librairie de Cordoue. Une couverture m’attira d’un coup. Y figurait une photographie en noir et blanc qui montrait Ramón María del Valle-Inclán s’entretenant avec une femme à la coupe de cheveux années 1930. Titre : ‟Como yo los he visto”, une série d’entretiens avec sept personnalités de la vie politique espagnole d’alors : Pío Baroja, Ramón María del Valle-Inclán, Gregorio Marañón (4), Ramiro de Maeztu, Pastora Imperio, Juan Belmonte, Miguel de Unamuno. Ayant un goût particulier pour l’interview, j’ai acheté ce livre avec un plaisir particulier ; et je l’ai lu d’une traite. Dans un style simple, Josefina Carabias nous entraîne chez son interlocuteur. Elle l’écoute et dans un même temps son œil agit comme une caméra. Dans cette galerie de portraits, celui de Pío Baroja est le plus imposant. Elle ajoute bien des nuances en regard des portraits plutôt conventionnels de cet écrivain majeur. Ces interviews m’évoquent à leur manière les tableaux de Matisse dits de la période niçoise : une ambiance cerne l’observateur et l’attire à elle — en elle —, sans que la technique (apparemment si simple) ne vienne s’interposer et exiger que nous l’admirions.

 

J’aime décidément lire cette femme qui brosse des portraits sans idée préconçue, sans chercher à illustrer une thèse ou à imposer des conclusions. Ce sont des portraits denses, libres, à la touche très souple. Tant d’interviews parlent plus de l’intervieweur que de l’interviewé, de ses efforts pour arracher à son sujet quelque chose d’intéressant, une ‟révélation”. Rien de tel avec Josefina Carabias qui observe et capte les ambiances pour les restituer. C’est un talent rare, je puis en témoigner, un talent que je ne trouve plus dans la presse d’aujourd’hui, si avide de sensationnel, de breaking news (5). Il y a comme une transparence de Josefina Carabias devant son sujet, une transparence qui contribue à la qualité de ses interviews. J’invite ceux qui aiment l’Espagne à lire cette femme.

 

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  1. ‟Ma biographie est fort limitée étant donné que mon seul mérite tient au Dictionnaire.”
  2. ‟Pour être bref, María Moliner fit une prouesse presque unique : elle écrivit seule, chez elle, de sa propre main, le dictionnaire le plus complet, le plus utile, le plus audacieux et le plus agréable de la langue castillane. Il s’intitule : « Diccionario de uso del español », en deux tomes qui totalisent presque trois mille pages, qui pèsent trois kilogrammes et sont donc deux fois plus volumineux que le dictionnaire de la Real Academia de la Lengua. Selon moi, il est deux fois meilleur.”
  3. ‟La mélancolie qu’engendre l’énergie délaissée.”
  4. C’est dans l’interview rapportée dans ces pages que Gregorio Marañón, d’habitude si mesuré, a cette remarque à l’emporte-pièce : ‟El exceso de horas de sueno y la funesta costumbre de mojar pan en las salsas son las dos causas fundamentales que se oponen a que nuestro país dé más de sí”, soit : ‟L’excès d’heures de sommeil et la funeste habitude de tremper le pain dans la sauce sont les deux principales raisons qui empêchent que notre pays ne donne plus de lui-même.”
  5. Parmi les entretiens qui m’ont pris dans une ambiance et qui m’ont permis de vivre une proximité particulière, il me faut également citer ceux de Michel Archimbaud avec Francis Bacon, de Joan Miró avec Georges Raillard (édités sous le titre : ‟Ceci est la couleur de mes rêves”) et de Heinrich Böll avec René Wintzen (édités sous le titre : ‟Une mémoire allemande”). Il y en a probablement d’autres, mais ils me faudra chercher plus longuement dans mes souvenirs.

 

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One Response to Carnet 4 – Deux femmes admirables, María Moliner et Josefina Carabias

  1. JLM traductions says:

    Cet article est très intéressant. Par contre il est regrettable que l’auteur ait mentionné le Littré qui date du XIXe s. qui n’est plus utilisé d’ailleurs que par les spécialistes, et qui renvoie faussement notre lexicologue espagnole un siècle en arrière, effaçant par là-même toute idée de modernité ; le volontarisme concernant l’accès à la culture pour tous est plus tardif en France et attendra, par exemple, l’action de Jean Vilar en Avignon quand Lorca avait déjà parcouru l’Espagne avec son théâtre populaire.

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