Réflexions diverses (été 2012) 3/3


Ma sympathie pour l’écrivain juif roumain Norman Manea. Ce qu’il dit de la victimisation, un truc pour masquer ses échecs, ses frustrations, un truc qui est devenu au cours de ces dernières années un véritable fonds de commerce, une turbine génératrice de mortelles énergies. L’attachement de Norman Manea à la centralité de l’individu, l’individu qui autorise tous les espoirs tandis que le groupe est générateur de violence et d’oppression. Cet espoir exclusif en l’individu, un espoir que je partage, est très juif. Noé apporte la preuve qu’un individu peut sauver l’humanité. Chaque Juif est invité à se dire à tout instant qu’il est peut-être celui-là.

Ce nouveau totalitarisme que pointe Ivan Rioufol et qui “instrumentalise la non-discrimination et le respect de l’autre pour imposer la négation de ce qui lui est différent”. Boualem Sansal écrit : “Au nom de la tolérance et de l’antiracisme, de la lutte contre la xénophobie et l’islamophobie, les islamistes mènent une stratégie de désarmement intellectuel et mental de la partie adverse.” L’esprit munichois pèse en France d’un poids particulier.

 

L’écrivain algérien Boualem Sansal, né en 1949.

 

Le Coran, livre révélé ! Mais enfin, le Coran n’a pas été écrit en une fois. Il n’est pas ce bloc sans reprise, ce bloc pur qu’il prétend être. Comme tous les livres saints, il est le produit d’un énorme bidouillage et d’aléas formidables, d’arrangements avec les époques qui virent son élaboration. On sait qu’après la mort de Mahomet, des sourates furent rédigées, complétées sous le califat d’Omar (644-656) puis recompilées sous Otman, son successeur, qui désigna cinquante scribes pour rassembler les témoignages confirmés par au moins deux Compagnons du Prophète. Deux siècles plus tard, les hadiths furent recompilés, des couches de paillettes furent répandues sur le Prophète et ses Compagnons. Précisons qu’un grand nombre de ces derniers avaient péri au cours des révoltes arabes qui avaient suivi la mort de Mahomet. Étant entendu que ce sont eux qui mémorisaient les “révélations” du Prophète, on peut supposer que le Coran est un livre inachevé. Un mufti de Syrie prétend même qu’Otman, après avoir rassemblé tous les fragments existants, en aurait fait une sélection puis aurait détruit le reste.

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Les causes de l’état lamentable des sociétés musulmanes telles que les envisage Abdallah Abou Sharkh, né en 1963, écrivain et enseignant palestinien. Les islamistes ne cessent de se renforcer avec, à l’occasion, notre complicité tacite. Tarik Ramadan jouit d’un prestige dont ne jouit aucun penseur autrement plus imposant dans le monde arabo-musulman. Les médias devraient se pencher sans la moindre complaisance sur la question que pose Abdallah Abou Sharkh : “Pourquoi les sociétés musulmanes sont-elles à la traîne ?” Dans l’article mis en lien, il passe en revue les raisons de ce retard, des raisons qui procèdent de l’islam même :

http://louyehi.wordpress.com/2012/07/10/pourquoi-les-societes-musulmanes-sont-elles-a-la-traine-felicitations-aux-islamistes/

Ce n’est pas tant la Bible qui caractérise le judaïsme que la Torah et le Talmud, la réflexion portée par les Pharisiens, ces Juifs qui n’ont cessé d’enrichir le judaïsme par l’interprétation du texte révélé. Mieux que tous les autres, ils comprirent qu’il fallait insérer entre l’homme et Dieu — entre l’imperfection et la perfection —, l’interprétation. En introduction à son œuvre, Rachi de Troyes écrit : “Ce texte ne dit pas autre chose que interprète-moi, tu ne peux pas le comprendre littéralement.”

Sur un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, on peut lire ces mots que le cardinal Jean-Marie Lustiger rédigea peu de temps avant sa mort : “Je suis né juif. J’ai reçu le nom de mon grand-père paternel, Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les apôtres.”

La fonction scientifique de l’historien, sa fonction morale aussi, “une sorte de fonction de rappel du passé et de rappel de ce que les hommes ont pu faire, ont fait et peuvent faire demain comme aujourd’hui” ainsi que le déclare Pierre Vidal-Naquet.

Parmi les lieux-frontières auxquels je reviens volontiers par la mémoire, la gare de Canfranc dans les Pyrénées. En visitant ces lieux désaffectés, j’ai pensé à Ellis Island et à Georges Perec. L’immense mémoire de ces lieux.

“Voltaire antijuif” est sorti des presses en février 1942. C’est un épais volume publié par les Documents contemporains, avec le financement de l’occupant et à la demande du professeur Henri Labroue (1880-1964). J’ai relu des pages antijuives de Voltaire. Les préjugés du bonhomme ont la même tonalité que ceux de Simone Weil (voir mon article sur ce blog, intitulé “Une Juive antijudaïque, Simone Weil”), au point que je me demande si elle n’est pas allée se servir chez lui. On pourrait tout naturellement glisser dans “Israël et les Gentils” nombre de passages de Voltaire ayant trait à la question sans noter le changement d’auteur.

A méditer, cette remarque de Ramón Santiago y Cajal extraite de “Charlas de café”. Plus j’avance en âge, plus elle me paraît juste : “Muy de raro en raro se confirma la máxima vulgar : “De la discusión sale la luz.” Lo que a menudo sale es el fuego del orgullo exasperado, el humo oscurecedor de los más claros problemas y las cenizas del desengaño. Por donde, a la postre, los contendientes quedan más quemados que alumbrados (1).” Bien observé. De la conversation toujours plus captivée par les médias, il ne ressort que cendres (cenizas) et fumée (humo) et aucun feu (fuego). Nous en ressortons brûlés (quemados) et en aucun cas illuminés (alumbrados).

Platon aurait-il conservé des souvenirs de l’Atlantide transmis on ne sait comment ? Pierre Vidal-Naquet s’est intéressé de près au mystère de l’Atlantide. Dans un article publié en 1964, et repris dans “Le chasseur noir”, il avance que Platon avait voulu signifier qu’Athènes avait deux visages antagonistes : l’un montrait une Athènes selon la sagesse (obéissant aux règles posées par lui) ; l’autre montrait une Athènes selon la folie, tombée dans la démesure avec son vaste empire maritime du Ve siècle avant J.-C. Il faut lire la somme des réflexions de Pierre Vidal-Naquet sur ce mystère toujours actif et où les tenants du premier degré — l’Atlantide a bien existé, historiquement et géographiquement — sont malheureusement autrement plus bruyants que les tenants du second degré. La “vérité” sensationnelle prévaut, on n’en sera pas étonné. Himmler l’atlantomane était quant à lui convaincu que l’île d’Heligoland était le berceau de la race aryenne qui s’était ensuite répandue par toute la terre et jusqu’en Galilée, une fantaisie qui permettait de faire de Jésus un non-juif…

 

Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)

 

Dans “Le Figaro” du 10 août 2012, un article de David-Olivier Kaminski intitulé : “Antisémitisme, antisionisme : deux visages de Janus”, un article au titre éloquent. L’auteur de ce court article pose la question suivante : “Quand d’autres déclarent que “Gaza est un camp de concentration à ciel ouvert”, se rendent-ils compte de la caution politique qu’ils apportent à un Mohamed Merha ?”

Le mythe théologique de l’exil (du peuple juif) tel que l’a élaboré et répandu le christianisme doit être revu et corrigé de fond en comble. Premièrement, la présence juive dans cette région du monde qui est aujourd’hui Israël fut permanente, avec des périodes au cours desquelles cette présence s’est considérablement réduite, il est vrai. Deuxièmement, l’exil juif remonte à 587 avant J.-C. ; il est dont historiquement absurde d’y voir une punition de Dieu envers le “peuple déicide.” Tout est à revoir avec enthousiasme, fraternellement, sans jamais chercher à régler des comptes. C’est une entreprise exaltante et à coup sûr féconde. Les chrétiens gagneraient à fréquenter assidument des rabbins et des maîtres du Talmud. Il faut rejudaïser le christianisme !

Les directs que François l’Yvonnet décroche en direction de certains comiques dans “Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade”, des comiques qui ne sont que des conformistes de la pire espèce, des conformistes prétentieux, des petits fonctionnaires du rire dont Guy Bedos est l’un des vétérans, des tromblons qui nous font regretter le grand Pierre Desproges. “Ils (les néohumoristes) n’invitent pas à penser comme Socrate, ils ne dénoncent pas les puissants comme Swift, ils se contentent de caresser dans le sens du poil les valeurs consensuelles” remarque François L’Yvonnet.

 
 

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