Avraham Stern, dit «Yair» (1907-1942)

 A Hannah Senesh (1921-1944)

 

 

Lorsque je suis arrivé à Tel Aviv, fin février 2012, une affiche aux allures funèbres a attiré mon regard sur la Dizengoff Street. J’ai tout de suite reconnu le visage d’Avraham Stern, un visage dont la morphologie m’avait évoqué d’emblée celui de Franz Kafka. Mais si le regard de l’écrivain est doux et rêveur comme celui des modèles de Moïse Kisling, un artiste très présent au Musée des Beaux-Arts de Tel Aviv, le regard d’Avraham Stern, clair et acéré, est plus dur. L’affiche était rédigée intégralement en hébreu, aussi n’ai-je pu la déchiffrer. Aucune date n’y figurait mais j’en ai déduit qu’elle commémorait le 70ème anniversaire de la mort du chef du LEHI, en février 1942.

 

Avraham Stern

 

Avant d’évoquer plus précisément le LEHI et son chef, il me faut les replacer brièvement dans un cadre plus général, la Haganah. La Haganah était une organisation clandestine, active de 1920 à 1948. Les révoltes arabes de 1920 et 1921 avaient prendre conscience à certains Juifs qu’ils ne devaient en aucun cas s’en remettre aux Britanniques pour assurer la protection du Yichouv ; la Haganah fut créée en juin 1920. Avec la révolte arabe de 1929, ses statuts changèrent radicalement, le nombre de ses membres augmenta considérablement, l’entraînement s’intensifia, des dépôts d’armes (venues d’Europe) et des fabriques clandestines d’armes furent organisés. Au cours de la révolte arabe de 1936-1939, la Haganah, jusqu’alors simple milice, devint une véritable organisation militaire destinée à protéger les implantations juives. A partir de 1939, elle organisa l’immigration clandestine et contourna la politique anti-sioniste de la puissance mandataire, inscrite dans The White Paper. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, la Haganah collabora avec l’armée britannique (voir la Jewish Brigade Group) et la British Intelligence. Parallèlement, elle fortifia ses propres bases avec notamment la création du Palmach, en 1941. Après la défaite du nazisme, quand il devint clair que les Britanniques n’infléchiraient pas leur politique envers les Juifs de Palestine, la Haganah fédéra un mouvement de résistance avec l’Irgoun (Irgoun Zvaï Leoumi ou ‟Organisation militaire nationale”) et le LEHI (Lohamei Herut Israël ou ‟Combattants pour la liberté d’Israël”). La Haganah organisa des filières dans les camps de D.P. (Displaced Persons) afin d’acheminer des Juifs vers la Palestine. A ce propos, j’ai publié deux articles sur ce blog intitulés : ‟Ces Juifs dont l’Amérique ne voulait pas (1945-1950)”. Le 26 mai 1948, le gouvernement provisoire d’Israël fait de la Haganah la force armée officielle de l’État d’Israël qui prend alors le nom de Israel Defense Force (IDF).

 

L’intéressant logotype de l’Irgoun. La forme schématique sur laquelle se détache le bras armé correspond au British mandate of Palestine (1920-1948) et recouvre non seulement Israël mais aussi les territoires palestiniens ainsi que l’actuelle Jordanie, soit les territoires revendiqués par le Parti sioniste révisionniste. 

 

A partir de ce cadre succinct, je voudrais mettre l’accent sur le LEHI et son chef, Avraham Stern. En 1931, les combattants de la Haganah quittent une organisation qu’ils jugent trop modérée dans sa lutte contre l’occupant — la puissance mandataire. Avraham Tehomi (alias Avraham Silberg) fonde l’Irgoun qu’il quittera en 1937. Avraham Stern qui a suivi de près les révoltes arabes de 1929 en devient l’un des membres actifs et prend pour nom de guerre ‟Yair”, en souvenir du chef des Zélotes à Masada, Eliezer Ben Yair. Avraham Stern juge que les Britanniques sont les principaux ennemis des Juifs, plus encore que ne le sont les Arabes. Il appelle à la lutte armée. En 1937, et suite aux révoltes arabes, l’Irgoun se scinde en deux. Un grand nombre de ses membres regagnent la Haganah (parmi eux, Avraham Tehomi), les autres parmi lesquels Avraham Stern restent fidèles à l’Irgoun. Avraham Stern retourne en Pologne, dont il est originaire (il est né à Suwalki), afin d’organiser l’entraînement et d’obtenir de l’armement. De retour en Palestine, il est emprisonné par les Britanniques d’août 1939 à juin 1940. Il quitte ensuite l’Irgoun pour fonder le LEHI que les Britanniques ne tarderont pas à désigner sous le nom de The Stern Gang.

Avraham Stern, remarquable organisateur, était un homme de grande culture. Né en 1907, il avait émigré en Palestine en 1925. Son père, Mordehaï, était dentiste ; sa mère, Léa, était sage-femme. Il avait étudié les lettres classiques à l’Université hébraïque de Jérusalem avant d’obtenir une bourse pour Firenze afin d’y poursuivre des études de grec et latin. Il a composé de nombreux poèmes dont le plus connu, ‟Unknow Soldiers”, devint l’hymne du LEHI et a écrit divers articles de politique et de combat ainsi qu’un manuel intitulé ‟The Revolver” en collaboration avec David Ratziel.

La rupture avec l’Irgoun tient au fait que Avraham Stern, contrairement à la plupart des membres, jugeait qu’il ne fallait en aucun cas décréter une trêve avec la puissance mandataire, même si cette dernière se battait contre l’Axe. Pendant toute la durée de la guerre, l’Irgoun se garda donc d’entreprendre la moindre action contre les Britanniques, à l’exception toutefois des organismes et unités qui s’opposaient activement à l’immigration en Palestine. Pour Avraham Stern et quelques autres, très minoritaires au sein de l’Irgoun, les Britanniques étaient les plus grands ennemis du peuple juif dans la mesure où ils s’opposaient à leur immigration en Eretz Israel. Ils jugeaient que seul un État indépendant protégerait le peuple juif et qu’en l’occurrence, l’obstacle à ce projet était la puissance mandataire, davantage que l’Allemagne nazie.

Dans ‟Jewish Virtual Library”, on peut lire : ‟Doubting the Allies could win the war, he even advocated an alliance with Nazi Germany and Facist Italy, believing these ties would assist the nationalist effort in Eretz Israel.” Forts de ce fait, les antisionistes jubileront et brailleront : sionisme = nazisme,  sans même reconnaître au moins un peu la complexité du sionisme. Je ne cesse de répéter que le sionisme est multiple et qu’une bibliothèque ne suffirait pas à en exposer toutes les nuances. Par ailleurs, lorsqu’on se trouve en situation de faiblesse, on peut rechercher des alliances sans pour autant partager l’idéologie de ceux avec lesquels on espère faire un bout de chemin. Avraham Stern a joué l’opportunisme. On peut lui en faire le reproche sans pour autant le traiter de nazi.

Mais j’en reviens à cette tension au sein de l’Irgoun. Avraham Stern s’opposait à Vladimir Jabotinsky et à David Ratziel. Ce dernier fut libéré de prison en octobre 1939. Il s’engagea à conclure une trêve avec les Britanniques, pour cause de guerre contre un ennemi commun. En juin 1940, les Britanniques libérèrent aussi Avraham Stern et quatre autres responsables de l’Irgoun. Ils s’en mordront les doigts.

La tension entre David Ratziel et Avraham Stern alla crescendo. Elle portait essentiellement sur deux questions : la trêve avec la puissance mandataire et la rupture avec l’Irgoun, jugé trop modéré par Avraham Stern et ses partisans ; ces derniers espéraient que l’organisation mettrait fin à sa dépendance envers le Parti sioniste révisionniste, fondé en 1925 par Vladimir Jabotinsky (1), en réaction contre la politique conciliante de Chaïm Weizmann. Le 17 juillet 1940, Avraham Stern faisait sécession. En 1941, David Ratziel était tué en Irak, sous l’uniforme britannique.

Ci-joint, trois textes d’Avraham ‟Yair” Stern :

‟The Ideology of the LEHI” :

http://www.saveisrael.com/stern/saveisraelstern.htm

‟The Unknow Soldiers”  :

http://www.saveisrael.com/stern/sternsoldiers.htm

‟To Those Who Honor the Oath” :

http://www.saveisrael.com/stern/sternoath.htm

 

Le logotype du LEHI

 

Je n’esquisserai pas dans le présent article les luttes internes entre les composants de la Résistance juive au sein du Yichouv, une lutte qui atteindra son point culminant après la mort d’Avraham Stern. Je me contenterai d’inviter le lecteur à visiter The Lehi Museum, à Tel Aviv, un musée et un mémorial situés 8 rue Avraham Stern, dans le quartier de Florentine (2). Ce musée a été conçu autour de la pièce où fut assassiné le chef du LEHI, le 12 février 1942, une pièce que l’on contemple derrière une vitre tout en suivant l’histoire du chef de ce mouvement clandestin à l’aide d’un document audio-visuel qui signale notamment un impact de balle dans le cadre de la fenêtre. A ce musée sont intégrés deux mémoriaux, l’un en hommage aux membres du LEHI morts au combat (tant contre la puissance mandataire que contre les Arabes au cours de la Guerre d’Indépendance de 1948), l’autre en hommage aux membres du LEHI exécutés par les Britanniques : ‟Those hanged in the gallows.” On y suit également l’activité du NILI (un réseau d’espionnage juif au service des Britanniques dans leur lutte contre les Ottomans, au cours de la Première Guerre mondiale) et on y découvre  enfin l’extraordinaire figure d’Eli Cohen.

Ci-joint, un article du Jewish Virtual Library, ‟NILI Spy Ring” :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/History/nili.html

Ci-joint, Eli Cohen Official Web Site :

http://www.elicohen.org/

Ci-joint enfin, une notice biographique sur Eli Cohen, un espion exceptionnel :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Eli_Cohen.html

Les circonstances de la mort d’Avraham Stern ne sont pas claires. Il semblerait qu’il ait été abattu de sang froid par Jerry Morton, après que ce dernier l’ait fait sortir de l’armoire dans laquelle il se cachait. Les policiers ont déclaré qu’il avait résisté et qu’ils avaient dû l’abattre…

Il est malaisé d’écrire un article sur Avraham Stern qui fut l’homme le plus recherché par les Britanniques et qui était un homme peu apprécié, voire détesté, par la majorité du Yichouv qui lui reprochait son radicalisme, sa violence et, surtout, le fait d’avoir voulu pactiser avec le Diable — les nazis. On peut éprouver des réticences envers Avraham Stern mais n’est-ce pas aller vite en besogne que d’en faire un nazi ? Plus j’étudie Avraham Stern, plus je comprends son projet : affaiblir les Britanniques en Palestine voire les en chasser et, en contrepartie, s’entendre avec les nazis pour faire du Reich et des pays occupés une vaste zone judenrein, par expulsions. Nous sommes au début de l’année 1941, avant la conférence de Wannsee (janvier 1942) et la mise en œuvre de la Endlösung der Judenfrage. Les nazis tâtonnaient, ils penchaient encore pour l’expulsion et et la réinstallation. Souvenons-nous du Madagaskar Projekt. Mais les opinions sont généralement si hostiles au sionisme qu’elles s’emparent du cas Avraham Stern pour confirmer leur postulat selon lequel sionisme = nazisme. A l’époque, Avraham Stern jugeait que les nazis pouvaient favoriser l’expulsion des Juifs vers la Palestine. Comment lui en faire grief ? Le cheminement d’Avraham Stern doit être replacé dans un contexte historique très précis pour être appréhendé avec objectivité.

Avraham Stern reste un homme controversé. L’État d’Israël a néanmoins édité un timbre à son effigie en 1978 et une ville fondée en 1981 a été baptisée en son honneur, ‟Kochav Ya’ir”, sur la Green Line.

 

 

En février 2012, pour le 70ème anniversaire de la mort d’Avraham Stern, un documentaire exceptionnel signé Yair Stern a été diffusé par la télévision israélienne. Fils unique d’Avraham Stern, Yair Stern est né cinq mois après la mort de son père, en 1942. Il fut directeur général de la télévision israélienne.

Des lecteurs se demanderont peut-être quel est mon jugement sur Avraham Stern. C’est simple. Je suis curieux de tout ce qui se rapporte à l’histoire d’Israël et au peuple juif, Avraham Stern m’intéresse donc. Et dans la mesure où il fut un défenseur de ce pays et de ce peuple, il a ma sympathie, une sympathie nuancée, certes, mais une sympathie malgré tout. On ne saurait être plus clair.

Deux vidéos : ‟Continuing Yair Stern’s Legacy” (durée 6mn 40) :

http://www.youtube.com/watch?v=gL18yDA7Ngg

Et ‟A Revolutionaries Memoirs” (durée 6mn) :

http://www.youtube.com/watch?v=x3BaJI2Q4KI

Enfin, un document d’époque tourné par la puissance mandataire, ‟Irgoun, Stern Gang hid Weapons in a Synagogue” (durée 1mn 15) :

http://www.youtube.com/watch?v=5Du1uAnSwb0&feature=related

 

__________________

(1) En 1935, à Krakow, Avraham Stern écoute Vladimir Jabotinsky. Tout en admettant que son discours contient de bonnes idées, il juge que l’orateur a perdu de son allant. Au fond, l’agacement d’Avraham Stern envers le fondateur du Parti sioniste révisionniste semble plus tenir à une différence de tempérament qu’à des questions d’idéologie. Rappelons que Vladimir Jabotinsky, né en 1880, est l’aîné d’Avraham Stern de presque trente ans. C’est un homme vieillissant face à un homme jeune et d’une implacable énergie.

(2) Le quartier de Florentine, au sud de Tel Aviv, est l’un des quartiers plus exotiques de cette métropole, avec celui, limitrophe, de Montefiore. Il fut fondé dans les années 1920 par des Juifs de Salonique. C’est un quartier qui conserve — mais pour combien de temps encore ? — une forte ambiance populaire qui, à ce propos, m’évoque certains quartiers d’Athènes. C’est un quartier animé, affairé, avec ses nombreux commerçants et artisans. C’est aussi un quartier parfumé, avec ses nourritures savoureuses — et bon marché. Ainsi, dans la rue Avraham Stern, ai-je dégusté dans un petit restaurant passé à la chaux une soupe épaisse et riche en herbes aromatiques ; et j’ai acheté des pâtisseries fourrées de fromage blanc, des oreilles d’Aman (ces petit gâteaux triangulaires, symbole de Pourim) et d’autres délices dont il me faudra apprendre les noms.

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1 Response to Avraham Stern, dit «Yair» (1907-1942)

  1. Hanna says:

    Merci pour ce très bel article sur Abraham Stern, personnage très peu connu, y compris dans les communautés juives toujours soucieuses de respectabilité.
    Je ne sais pas si j’aurais été d’accord avec toutes ses idées mais c’est entre autre grâce a des gens comme lui que nous existons aujourd’hui.
    Voici la vidéo de l’hymne du groupe et la traduction des paroles en français:
    https://www.youtube.com/watch?v=9A4WERASy3o&feature=related
    “Soldats nous sommes sans uniforme,
    autour de nous la crainte et l’ ombre de la mort.
    Nous sommes enrôlés pour la vie,
    Libérés seulement par la mort.
    Pendant les jours rouges d’émeutes et de sang,
    Pendant les nuits noires de désespoir,
    Nous lèverons notre drapeau
    Sur lequel (sont écrits) défense et conquête.
    Nous n’avons pas été enrôlés par le fouet comme la foule des esclaves
    Pour répandre notre sang.
    Si nous tombons dans les rues, les maisons,
    Sacrifiés en secret dans la nuit
    Il y en aura bientôt des milliers d’autres pour combattre et vaincre à jamais.

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