En marge des manuscrits


Le «Printemps arabe», une expression qui m’amuse depuis le début. Et, croyez-moi, je n’appartiens pas à la race méprisable des désabusés, des revenus-de-tout — trop facile ! Les Arabo-musulmans ont peu de références. Sitôt que vous les soustrayez à l’autocratie, ils chutent dans le vide. Ce qui se passe en Égypte ne me surprend aucunement. Exit l’autorité autocratique — et précisons qu’un Kadhafi  n’avait pas grand chose à voir avec un Saddam Hussein ou un Moubarak —, que reste-t-il à la société égyptienne ? La seule structure capable de la maintenir est à présent celle que proposent les Frères musulmans, nés dans le pays en 1928. Peut-on les envisager comme un moindre mal car derrière eux se profilent tout de même les Salafistes ?

Les pays arabo-musulmans ne me surprennent en rien, ils sont prévisibles, désespérément prévisibles. Dans quelques mois, on proposera aux citoyens la tête de Bachar al-Assad, déclaré monstre à abattre… On l’offrira aux foules qui danseront la Carmagnole autour de son cadavre tuméfié tout en braillant «Allah akbar ! Allah akbar !» Et, le lendemain, la presse se perdra en larmoiements au sujet des minorités religieuses et ethniques diversement menacées — voire massacrées — dans un pays riche de ses minorités.

Qui a pu croire à cette niaiserie : le «Printemps arabe» ? Des gogos ont probablement cru qu’on allait rejouer la Révolution des Œillets, Portugal, 1974.

J’attaque les sociétés arabes, mais je laisse de l’espace aux individus — pas nécessairement apostats — qui luttent pour desserrer l’étreinte de l’ochlocratie, du tout-puissant radotage, de la stabulation mentale. J’honore ces femmes et ces hommes qui risquent gros pour affirmer un espace de liberté. Mais, pour être tout à fait sincère, quelque chose me souffle, depuis assez longtemps, que c’est de l’Iran, de l’opposition iranienne, que viendra le vrai printemps. Pourquoi ? L’Iran a un substrat pré-islamique immense, un substrat que n’ont pas les Arabes. Les Iraniens sont des hérétiques, des joueurs, des stratèges, des tacticiens, ils sont en un mot plus intelligents. Les Iraniens nous donnent du fil à retordre, pour reprendre une expression consacrée, mais je reste convaincu que c’est d’eux que viendront les changements prophétiques, pour le meilleur après avoir frôlé le pire. Hussein-Ali Montezari, m’entendez-vous ?

 

Hussein-Ali Montezari (1922-2009)

Ce matin, alors que je feuilletais une fois encore «L’opium des intellectuels» de Raymond Aron (un livre écrit en 1955, je le rappelle), un passage m’a littéralement sauté aux yeux qui ouvre le chapitre «De la maîtrise de l’histoire» : “History is again on the move : cette formule d’Arnold Joseph Toynbee, difficilement traduisible, répond à un sentiment fort, étrange, que chacun de nous a ressenti, à un moment de sa vie. Je l’éprouvai au printemps de 1930 lorsque, visitant l’Allemagne, j’assistai aux premiers succès du national-socialisme. Tout était remis en question, la structure des États comme l’équilibre des forces dans le monde : l’imprévisibilité de l’avenir me parut aussi évidente que l’impossibilité de maintenir le statu quo.” Ce passage m’a littéralement sauté aux yeux, je le redis, car il circonscrit l’ambiance dans laquelle nous nous trouvons, une ambiance qui influe sur notre humeur, jour après jour, avec cette imprévisibilité de l’avenir autant que cette impossibilité du statu quo. Et je ne m’offusque pas, je suis heureux de vivre de tels moments où la catastrophe — qui ne sera peut-être pas — promet d’être radicale, qu’elle soit lente ou brusque.

Au point où en sont les choses, il faut apprendre à raisonner en terme de moindre mal, notamment avec les Frères musulmans qui représentent aujourd’hui la seule force politique organisée en Égypte. Il est vrai que les militaires gardent au moins un œil sur les affaires du pays. Je pourrais multiplier les exemples de moindre mal ; je me contenterai pour l’heure de citer l’amiral Horthy.

Mais j’en reviens à l’Égypte. La coalition politique entre des Islamistes au plumage varié pourrait inaugurer : soit l’emprise des plus radicaux sur les plus modérés (les Frères musulmans proposant malgré tout une certaine palette de nuances), disons celle des Salafistes du mouvement al-Nour sur l’ensemble des Frères musulmans ; soit une guerre civile, ouverte ou larvée, entre ces différentes tendances avec mise au pas des plus radicaux, une mise au pas qui pourrait se faire avec un (très) discret appui extérieur.

En Égypte, la partie promet d’être particulièrement serrée et complexe. L’Égypte compte à présent plus de quatre-vingt millions d’habitants ! Elle est située à un carrefour, entre le Grand Maghreb et le Moyen-Orient. Elle garde le canal de Suez (sur lequel elle prélève une sorte d’octroi), entre mer Méditerranée et océan Indien. Et elle ne possède par ailleurs qu’une économie de survivance. La partie promet d’être fascinante, atroce peut-être mais pas nécessairement.

Curieux tout de même ! Je ne suis pas un devin, et je n’ai pas la prétention d’être plus clairvoyant que mon voisin, mais depuis le début de ce «Printemps arabe» (une bien stupide expression), je vois précisément ce qu’il va advenir. Il est vrai que les sociétés arabes sont particulièrement prévisibles : elles n’étonnent pas. Elles ne peuvent étonner, le radotage y est sacrosaint. Mon espoir réside dans l’Iran, dans une fracture au sein du régime des mollahs. Les capacités de réflexion de l’Iranien sont supérieures à celles de l’Arabe, pour le meilleur et… pour le pire, certes. Mais pour l’heure, taisons-nous et suivons avec des yeux humides la lutte du peuple syrien ! Le tyran ne va pas tarder à tomber et les Frères musulmans à sortir des urnes comme le Génie de la lampe merveilleuse…

Jacques Tarnero écrit dans un article intitulé «Les Juifs de France, Israël et la bataille de l’opinion» : «Depuis la fin du communisme et de ses fausses terres promises, le champ des passions idéologiques ressemble à un désert de pierres. L’avenir radieux a disparu de l’horizon. Une seule passion idéologique survit et cette nouvelle passion n’affecte pas seulement la terre d’élection des guerres civiles idéologiques. La République française a perdu ce monopole. Cette nouvelle drogue pour l’imaginaire collectif porte un nom qui n’a plus rien à voir avec les récits des espérances passées : Israël ne possède plus le suffixe en «isme» qui avait pour fonction d’expliquer le monde ou de donner du sens. Israël comme dernier opium idéologique, celui qui mobilise, bouleverse, électrise ou dégoûte. C’est par Israël que se dessine la dernière ligne de clivage idéologique qui sépare des passions opposées. C’est au rapport à Israël que l’on peut mesurer le degré de raison ou bien de passion qui irrigue l’imaginaire d’une société. Israël, et son corollaire obligé : la Palestine, la cause palestinienne. Israël / Palestine, les deux faces d’une même passion. Voilà donc le dernier clivage, celui qui perturbe les dîners en ville pour peu qu’un mauvais esprit ose aborder la question ou tout simplement fasse part de son projet de vacances à Tel Aviv. Un silence gêné marquera l’opprobre collectif jeté contre celui qui aura énoncé une telle obscénité. Pour certains, le signifiant «Israël» est devenu un mot grossier. Le nom «Israël» est un mot qui fâche. Israël est un mot qui tache, en France, dans la République des lettres en 2011.»

Ces lignes de Jacques Tarnero sont d’une parfaite pertinence. Tout au moins expriment-elles avec netteté ce que j’éprouve confusément depuis des années. Et je l’ai expérimenté ce silence gêné qui marque l’opprobre dans les dîners en ville. Et je confesse que je le provoque à l’occasion — l’air de rien — car il ne me déplaît pas de savoir ce que certains ont dans le ventre. Le mot «Israël» agissant comme un scalpel, je m’offre le plaisir de jouer à Jack the Ripper. Ainsi ai-je contrarié plusieurs digestions…

Ci-joint, l’article dans son intégralité : https://docs.google.com/viewer?a=v&pid=explorer&chrome=true&srcid=0Bx89ZJ2-0BtLYmU2ODcyOWUtZWJkMi00YWVhLWJlNzgtZmI5NTkwZWI5ZWRi&hl=en_US

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La France a un rapport particulier avec «les Juifs». La lecture de Shmuel Trigano m’a aidé à préciser certaines impressions. Depuis la Révolution française de 1789, qui pour beaucoup constitue un horizon mental indépassable, l’émancipation des Juifs de France (leur accession à la citoyenneté nationale) est conditionnée par l’abandon de leur référence au «peuple juif». J’ai déjà insisté sur l’importance et la richesse du concept  PEUPLE. Les Juifs — le peuple juif — se sont donc faits des Israélites, des citoyens français de confession israélite. A ce propos, la désignation «Israélite» fut longtemps en vigueur dans le discours officiel de la RF et du régime de Vichy. Ce n’est qu’après guerre que la désignation «Juif», qui avait servi de paillasson à tant de bottes, fut (re)valorisée, essentiellement grâce à une nouvelle génération de Juifs. La Révolution française invita donc les Juifs à laisser au vestiaire ce qui les désignait comme membre du peuple juif  et à entrer en citoyenneté via l’anonymat. L’identité collective contre l’individu tout nu, anonyme, parfaitement anonyme. C’est pourquoi le discours de Stanislas de Clermont-Tonnerre (lynché par la foule, on s’en souvient) à l’Assemblé constituante, en décembre 1789, me pose depuis longtemps de graves questions éthiques et morales. ll faut bien sûr replacer les choses dans leur contexte, rien n’est plus difficile ; et il ne s’agit pas d’attaquer un homme de bonne volonté qui a été excellemment récompensé (sic) par ses concitoyens. Mais aujourd’hui, ne faudrait-il pas reconsidérer cette émancipation à la française : «Il faut tout refuser aux Juifs comme nation, et tout accorder aux juifs comme individus» ? Les Juifs sont depuis toujours une nation et un peuple. Le Juif est le membre d’un peuple, d’une nation, il n’est pas seulement le tenant d’une religion : un Israélite. La France a oublié ce fait depuis la Révolution de 1789 qui sert de rente morale depuis trop longtemps.

La fondation — ou, plutôt, la re-fondation — de l’État d’Israël a d’une certaine manière apporté une réponse à cette situation angoissante, même si un Juif doté de la double nationalité, en l’occurrence française et israélienne, devra la taire en France comme une sorte de maladie honteuse.

Il n’est pas si difficile de boycotter Israël — le Made in Israel. Mais considérant que l’antisionisme est à l’antisémitisme ce que le Yin est au Yang, et inversement, il faudrait boycotter tout ce qui est juif et alors accepter de retourner à l’état sauvage… Quel est donc ce peuple qui est venu perturber la marche du monde avec l’éthique et ses règles ? Quel est donc ce peuple qui est venu tout compliquer ? Quel est donc ce peuple à la fois en pointe et à contre-courant ? Quel est donc ce peuple qui ne cesse de nous souffler : «Souviens-toi ! Zakhor !»

Cette mentalité de boycott appliquée à l’État d’Israël est volontiers encouragée par l’ONU, soit explicitement soit implicitement. Je ne vais pas entrer dans les détails et dénoncer le Machin par le menu, mais tout de même ! Le Machin a bel et bien enfermé Israël dans les frontières d’Auschwitz, pour reprendre le titre d’un livre de Shmuel Trigano («Les frontières d’Auschwitz») que je vous invite une fois encore à lire. Les frontières d’Auschwitz ? Un exemple parmi tant d’autres : la bataille de Jénine (avril 2002) et l’excitation médiatique qui s’en suivit, excitation qui montre combien la mémoire de la Shoah et le statut de l’État d’Israël se carambolent à n’en plus finir dans bien des têtes farcies par les médias.

Évoquer la Shoah ne revient pas seulement à «ressasser de vieilles histoires». Évoquer la Shoah, c’est aider à la compréhension de comportements précis, à tempérer les fièvres morales des partisans du Bien par des rappels historiques précis. Et ONU me conduit à ONG — les ONG ou la vertu en action ? Mais je m’arrête !

Georges Perec, un kabbaliste à sa manière, note dans «W ou le Souvenir d’enfance» (probablement le plus émouvant de ses livres) que six segments de droite donnent indifféremment et par glissements : une croix gammée, la double rune de la SS et l’étoile de David — sans oublier les X entrecroisés tels qu’ils apparaissent dans «The Great Dictator» de Charlie Chaplin. Serait-ce l’une des clés subliminales qui précipitent les foules dans cette association démente : étoile de David = croix gammée ?

Les Juifs qui s’en prennent Israël, qui dénoncent son existence même et non pas simplement tel ou tel gouvernement, agissent probablement sous la pression de l’antisémitisme ambiant. Je ne peux les excuser — je les gifle mentalement. Ces Juifs pensent-ils ainsi remédier à l’antisémitisme-antisionisme en dénonçant Israël ? Quel mauvais calcul. Ils ne font que l’exciter, et grandement, même si individuellement ils peuvent espérer un ticket de cantine, tant il est vrai qu’après avoir exigé des Juifs qu’ils se convertissent pour être acceptables, on exige à présent qu’ils montrent un certificat d’antisionisme pour être acceptables, une fois encore.

 (à suivre) 

 

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