George Steiner et les Juifs. 1/3


‟Ma position difficile. Comment un juif — et qui se veut juif — peut-il passer dans le camp de ses pires ennemis, les chrétiens ? Même s’il croit, comme moi, que Jésus est le Messie. Position difficile, presque insoutenable. Tout le temps choqué, et d’autant plus que ces chers chrétiens, dont je fais partie par le baptême, ne sont guère accueillants. Je suis devenu, par ma conversion, plus juif que les Juifs, et plus chrétien que les Chrétiens”, écrit Maxime Alexandre dans ‟Journal 1951-1975”, en date du 8 octobre 1970.

 

Ce qui suit est le fruit de la lecture d’un article d’Assaf Sagiv intitulé ‟George Steiner’s Jewish Problem” et publié dans la revue ‟Azure. Ideas for the Jewish Nation” (Été 2003, n° 15). Assaf Sagiv a publié de nombreux articles dans cette revue très stimulante. Ci-joint, un lien faisant référence à ces articles :

http://www.shalem.org.il/Biography-Current/Assaf-Sagiv.html

 

Il fut un temps, ainsi que le souligne Gershom Scholem, où les Juifs allemands étaient dans une situation d’aliénation car, après deux siècles d’émancipation, ils n’étaient pas pleinement acceptés dans la société allemande. Coupés de leur substrat culturel mais aussi de cette Europe chrétienne à laquelle ils étaient censés appartenir — puisque émancipés —, ils erraient en quelque sorte dans un no man’s land. Malgré tous leurs efforts, les Juifs n’étaient pas vraiment chez eux. La société allemande les considérait comme l’incarnation même de l’aliénation (embodiment of alienation), ce qui revenait à les accuser, gravement. Alienation, de alienate : cause (a person) to feel isolated or estranged from (friends, society, etc.).

 

Après la Shoah, cette situation gagna soudainement et par renversement un singulier prestige : l’homme sans patrie — l’éternel déraciné — devenait malgré lui l’antithèse du culte du Sang et de la Terre — du Blut und Boden — qui avait ravagé l’Europe. Des intellectuels tels que Hannah Arendt, Edmond Jabès, Jean-François Lyotard et Zygmunt Bauman, pour ne citer qu’eux, rendirent hommage à l’altérité du Juif qui se retrouvait recouvert d’un manteau de gloire.

 

George Steiner en 2011

 

Spécialiste de littérature comparée, George Steiner peut être regardé comme un sauteur de frontières, comme un go-between entre les peuples et les cultures, une particularité que soulignent ses rapports avec le peuple juif, son peuple redisons-le. George Steiner, dans ses essais, marque sa défiance envers le sionisme et l’État d’Israël qui, selon lui, déstabilisent le judaïsme et portent préjudice à ses plus hautes qualités. Le meilleur du peuple juif est à rechercher dans l’exil. Le Juif doit rester l’hôte des nations afin de continuer à enrichir l’humanité.

 

Cette appréciation fort séduisante, aristocratique à sa manière, ne serait-elle pas l’aveu d’un terrible éloignement de sa culture dans ce qu’elle a de plus authentique et de plus vivifiant ? Ne porterait-elle pas l’empreinte de la théologie chrétienne et de la philosophie allemande dont le regard sur le judaïsme ne sont pas vraiment empreint de sympathie ? De fait, ce penseur de haute volée ne nous apprend pas grand chose sur le judaïsme car il le critique toujours de l’extérieur.

 

George Steiner est un homme d’une stature intellectuelle considérable. J’ai longtemps fréquenté le comparatiste avant de découvrir une autre facette de l’homme, une facette qui ne m’est guère sympathique mais qu’il m’a fallu étudier pour mieux m’y opposer.

 

George Steiner se demande si la survivance du peuple juif est souhaitable. Se poser une telle question revient à y répondre ! Il considère donc que l’existence des Juifs est une bénédiction mais aussi un fardeau pour l’humanité. Et alors… Que l’humanité fasse de l’exercice ! George Steiner fait du zèle et choisit la pente facile : c’est ce que je lui reproche. Il prône la disparition des Juifs en tant que peuple  — complete assimilation of the Jews, disappearance of the Jewish people as such. Assaf Sagiv écrit : ‟Such thoughts are a difficult pill for most Jews to swallow, and it is hard to imagine any non-Jewish thinker daring to voice them openly today.” Je réponds à Assaf Sagiv que des non-Juifs eux aussi peuvent avoir du mal à avaler cette pilule car ils pensent que la disparition des Juifs, au sens où l’entend George Steiner ou Tartempion, ne serait pas nécessairement un bienfait pour l’Intelligence.

 

Pas question d’évoquer un quelconque jüdische Selbsthaß (Jewish self-hatred) en  ce qui concerne George Steiner. Si tel avait été le cas je ne me serais pas attarder de la sorte. George Steiner est fier de ses origines et à juste titre. Le rôle des Juifs a été décisif dans le développement de la civilisation. Mais tout en célébrant leur rôle central, George Steiner reste un universaliste et réaffirme que les Juifs n’ont eu un tel rôle que parce qu’ils étaient des exilés. C’est pourquoi ils doivent le rester, afin de ne pas oublier leur vocation : contribuer intensément aux destinés de l’Humanité. L’exil, poursuit George Steiner, ne doit pas être jugé comme une punition divine mais comme un privilège, un état de détachement qui favorise la vertu et permet aux Juifs d’accomplir leur mission. Il écrit : ‟Stalin and Hitler made of the glorious noun cosmopolitan, with its promise of the inalienable, a murderous sneer. But did not Rashi himself, acutest of talmudic readers, tell of the everlasting need for Abraham to abandon his tent and rejoin the road ? Did Rashi not instruct us that, when asking the way, a Jew should prove deaf to the right answer, that his mission lay with being errant, which is to say, in error and wandering ?”

 

Bref, le Juif dans l’exil est précieux pour l’Humanité parce qu’il la maintient éveillée. Le Juif parmi les Gentils agit comme un ‟moral irritant” ; il est un ‟insomniac among men”. Ce rôle particulier du Juif s’est révélé au cours de trois événements historiques :  la Révélation sur le Mont Sinaï, fondatrice du monothéisme ; le Sermon de Jésus sur la Montagne (rapporté dans l’Évangile selon saint Mathieu) au cours duquel Jésus invita au pardon et au partage ; le socialisme de Karl Marx enfin. Par ailleurs, l’exil et les rejets qu’il suppose enrichirent la spiritualité du peuple juif et stimulèrent sa créativité. Ne pouvant prendre racine dans aucun pays, le Juif a développé des talents dans les langages internationaux que sont la musique, les mathématiques, les sciences de la nature et les sciences formelles. Libéré de la tribu, du clan, des particularisme nationaux dans lesquels sont enfermés les Gentils, le Juif a pu se consacrer à l’universalisme. ‟Admittedly, I am a wanderer, a luftmensch, liberated from all foundations. Yet I have transformed the persecutions and the irony, the tension and the sophistry these arouse in the Jewish sensitivity, into a creative impulse which is so powerful that through its power it reshapes large sections of politics, art, and the intellectual structures of our generation.”

 

Cette idée n’est pas propre à George Steiner ; nombre de penseurs la véhiculent. Elle est séduisante et nullement condamnable. George Steiner le Juif est un comparatiste, un homme qui étudie et commente des textes. Le texte est selon lui la vraie patrie du peuple juif, le Peuple du Livre. Plus que tout autre peuple, le peuple juif ‟read, reread without cease, learnt by heart or by rote, and expounded without end the texts which spell out its mission”. George Steiner écrit aussi : ‟The Mystery and the practices of clerisy are fundamental to Judaism. No other tradition or culture has ascribed a comparable aura to the conservation and transcription of texts”. Le texte (le livre) est la patrie (homeland) qui s’oppose et transcende cette patrie que délimitent des frontières. The man of book échappe au nationalisme — et au tribalisme qui l’a précédé — ‟the nightmare of our age”. The man of book transcende la tribu, l’ethnie, la nation, génératrices de tant de violence et de destruction. ‟The man or woman at home in the text is, by definition, a conscientious objector : to the vulgar mystique of the flag and the anthem, to the sleep of reason which proclaims, ‟My country, right or wrong,” to the pathos and eloquence of collective mendacities on which the nation state — be it a mass-consumer mercantile technocracy or a totalitarian oligarchy — builds its power and agressions.”

 

George Steiner perçoit une rupture dans l’histoire du man of book — du peuple juif — avec l’émergence du sionisme. Ainsi, en fondant Israël, les Juifs ont abandonné le texte, leur vraie patrie, pour un simple bout de terre. Dans ‟Our Homeland”, il écrit : ‟Where it has traded its homeland in the text for one of the Golan Heights or in Gaza, Judaism has become homeless to itself”. Il lui arrive toutefois d’évoquer Israël comme un indispensable miracle mais il est généralement réticent à tout ce que suppose le sionisme, à l’idée même d’un État juif. Il va jusqu’à écrire : ‟It would, I sense, be somehow scandalous… if the millennia of revelation, of summons to suffering, if the agony of Abraham and of Isaac, from Mount Moria to Auschwitz, had as its last consequence the establishment of a nation state, armed to the teeth, a land for the bourse and of the mafiosi, as are all other lands. ‟Normalcy” would, for the Jews, be just another mode of desappearance.”

 (à suivre)

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2 Responses to George Steiner et les Juifs. 1/3

  1. Nina says:

    “! Il considère donc que l’existence des Juifs est une bénédiction mais aussi un fardeau pour l’humanité. Et alors… Que l’humanité fasse de l’exercice ! ”
    Joli !!!

    Steiner comme tout allemand “romantique” veut garder les juifs dans l’errance. Ils sont utiles pour les nations dit-il même lorsque celles ci se déchainent et tuent ses juifs pour passer leurs nerfs. Alors les juifs ? Lumières des Nations ET punching ball des nations ?

  2. JP Petit says:

    Ce qui est regrettable, c’est qu’être juif non-sioniste n’est pas seulement se situer dans une minorité au sein d’Israël. L’ambiguité du nom “Israël” est devenue aussi excessive que l’incapacité des Chrétiens à lire les chants de l’Eved Yahveh dans les prophéties d’Ésaïe comme faisant référence au Peuple d’Israël, comme Messie offert au monde. La tradition de tous les Chrétiens jusqu’à la Shoah était incapable d’y lire autre chose que Jésus-Christ, ou sa préfiguration typologique. En ce sens, ils ne pouvaient comprendre les Écritures Hébraíques que comme un Ancien Testament. Ce qui me surprend et m’insurge, c’est qu’après la Shoah, Israël est devenu, rapidement, implacablement, non plus le nom du Peuple mais le nom d’une terre. Eretz (çavat khalav) n’avait jamais été confondu avec Israël. Aujourd’hui, Israël est l’état moderne, comme toutes les autres nations (ce que le peuple avait demandé à la fin de la carrière prophétique de Samuel). Franz Rozenzweig, le dernier grand auteur juif de langue allemande ne comprend pas Israël de manière vraiment différente de George Steiner. La langue allemande inclut le Yiddish, comme dialecte particulier. La langue dépasse toute nationalité, et la pensée juive des deux derniers siècles est éminemment “allemande”, plus encore qu’hébraíque. Le Messie d’Israël est Israël selon le prophète Ésaïe, quand Israël est Peuple. Quand Israël est terre et pays, Israël devient le Veau d’Or; il devient sa propre divinité; il n’assure que son propre culte (avodah); il se rend incapable de voir la souffrance de l’Autre en n’écoutant plus les commandements de justice. Israël, Messie d’entre les Nations, perd sa Sainteté en se faisant nation parmi les nations. En cela, George Steiner est fidèle à l’appel d’Israël.

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