La Maison de Moissac – 3/3

 

Marianne Cohn (1922-1944)

 

Où trouver l’argent nécessaire au fonctionnement de la Maison de Moissac ? Dès son ouverture, elle est essentiellement subventionnée par le Consistoire de Paris, Robert de Rothschild et le Comité d’aide aux réfugiés. Par ailleurs, le Joint verse une allocation mensuelle de 400 francs par enfant, jusqu’en 1942. A ces sommes s’ajoutent quelques cotisations et des subventions versées par le scoutisme français.

 

La Maison de Moissac maintient la discipline scoute. Il faut apprendre aux enfants et aux adolescents à se débrouiller en cas de besoin — question de survie. Cette discipline aidera les pensionnaires de la Maison lorsque viendra l’heure de la dispersion et de la clandestinité, fin 1943. Il y a la discipline scoute, il y a aussi «le souffle de la Torah» — titre du chapitre 6. A la Maison de Moissac, le judaïsme subit l’influence de Léo Cohn et d’Isaac Pougatch. C’est un judaïsme joyeux, festif, optimiste et hassidique, qui se fait particulièrement sentir à l’occasion du Shabbat. La Maison de Moissac, ses fêtes, ses jeux et ses Shabbats qui restent parmi les meilleurs souvenirs des anciens. Le calendrier juif rythme la vie de la Maison. On y chante beaucoup. Chants du Shabbat, chants de marche. Dans son répertoire, un chant favori : «Lève la tête, peuple d’Israël !» de Haendel. Isaac Pougatch rapporte à ce propos un savoureux épisode : «Un jour, des fonctionnaires de Vichy en visite à Charry souhaitèrent visiter la Maison d’enfants de Moissac située à quelques kilomètres. Apprenant qu’une chorale avait été créée, ils demandèrent, amusés, à entendre ce que «ces petits juifs pouvaient bien chanter par les temps qui couraient». Garçons et filles en chemisettes et corsages blancs, culottes bleues et jupes, se rangèrent en bon ordre. Puis de toutes leurs voix, ils lancèrent cet appel triomphant : «Lève la tête, peuple d’Israël !» Les fonctionnaires eurent — malgré eux — un mouvement de recul, se regardèrent gênés, et quittèrent les lieux en marmonnant des compliments…» Le chant structure les enfants, les soude à la Troupe. La chorale de Moissac est un élément fondamental de la vie communautaire et le judaïsme y représente ce minimum commun qui rassemble enfants et responsables. Selon les vœux de Robert Gamzon, le judaïsme à la Maison de Moissac se propose de perpétuer après la guerre l’âme et les traditions juives.

 

Survivre c’est aussi bannir toute tragédie de l’éducation. Shatta Simon : «On évitait la tragédie. Non seulement ce n’était pas supportable, mais ce n’était pas jouable ! On était préoccupé par la santé des enfants, par la joie et les jeux des enfants, par tout ce qui était vivant ! Nous avons joué la vie et nous avons gagné !» Par ailleurs, pour survivre il faut parler français. Mot d’ordre de Shatta : «Ici, on parle français ! Interdit de parler quoi que ce soit d’autre !»

 

20 janvier 1942, conférence de Wannsee. Les modalités de la Solution finale de la question juive (die Endlösung der Judenfrage) sont définies. 15 juillet 1942, la rafle du Vel’ d’Hiv’ marque un point de non-retour dans la trahison du gouvernement français envers la communauté juive. Et les Allemands réclament les Juifs de la zone non-occupée. A partir d’août 1942, tous les enfants et responsables de la Maison de Moissac sont directement menacés. En novembre 1943, le danger est tel que les responsables décident la dissolution de la Maison. Les enfants vont vivre dispersés et sous une fausse identité. Le Commissariat aux questions juives, alors dirigé par Xavier Vallat, impose la création d’un organisme qui lui sera inféodé, l’Union générale des israélites de France (U.G.I.F.), institué par la loi du 29 novembre 1941. Cet organisme financé par la cotisation obligatoire de tous les Juifs du pays va devenir le seul interlocuteur reconnu auprès des autorités de Vichy. En conséquence, tous les autres organismes juifs qui ne veulent pas être interdits doivent s’intégrer à l’U.G.I.F. Que faire ? L’U.G.I.F. évoque de manière inquiétante les Judenraten. Mais ne pas vouloir s’intégrer à l’U.G.I.F. suppose pour les E.I.F. la fermeture de tous ses centres et l’abandon des enfants. Les E.I.F. — et l’O.S.E. — adhérent à contrecœur à l’U.G.I.F. où Robert Gamzon représente les E.I.F. de la zone non-occupée. Les E.I.F. poursuivent donc leurs activités sous le contrôle des services de la jeunesse de Vichy et du Scoutisme français tout en se voyant dépossédés de leur caractère.

 

L’U.G.I.F. s’organise suivant sept directions : Famille – Travail – Santé – Jeunesse – Assistance – Émigration – Établissement à l’étranger, autant de directions supervisées par une organisation juive préexistante et qui continue de fonctionner de manière indépendante. En mars 1942, les E.I.F. se regroupent au sein de la «Quatrième Direction Jeunesse» qu’ils structurent en cinq divisions : Première division, administrative et financière ; Deuxième division, scoutisme et cercles d’études ; Troisième division, une couverture légale aux activités des jeunesses sionistes ; Quatrième division (deux branches) : «Travail artisanal» et ses maisons d’enfants/«Rurale» et ses groupes ruraux ; Cinquième division, «Éducation physique». Le transfert de toutes les activités des E.I.F. vers la «Quatrième Direction Jeunesse» est effectif le 7 octobre 1942.

 

Les nouvelles sont de plus en plus inquiétantes. Dans une lettre aux responsables des E.I.F., Bouli évoque explicitement des tueries massives de Juifs à la mitrailleuse (35 000 Juifs de Minsk) et des chambres à gaz quelque part en Pologne. Un travail de sauvetage s’organise, un travail impossible sans les «Justes» de la commune de Moissac et environs ou encore certains membres de l’appareil vichyste, comme le quaker Gilbert Lesage. Les rafles se succèdent. Shatta et Bouli risquent toujours plus gros pour sauver la vie des enfants.

 

Sous la pression des événements, le Service social des jeunes est rebaptisé «Sixième Division». Son objectif initial (orientation professionnelle, placement, distribution de bourses ou de prêts, contacts avec les camps de la zone non-occupée) est modifié. La Sixième Division devient la façade derrière laquelle s’organise la clandestinité : collecte de renseignements sur les mesures anti-juives, fabrication de faux papiers, passages clandestins en Suisse et en Espagne, relations parents/enfants.

 

11 novembre 1942. La zone non-occupée est envahie. Les membres de la Sixième Division se mettent à parcourir le pays à la recherche d’endroits où cacher les enfants. Le 3 mars 1943, suite aux arrestations qui se multiplient, le cloisonnement de la zone sud est décidé afin d’empêcher le démantèlement de la Sixième Division. Sept régions sont ainsi définies.

 

La plupart des membres de la Sixième qui risquent à tout instant leur vie pour sauver des enfants ont à peine vingt ans. La Sixième étoffe ses activités clandestines. A la Maison de Moissac, on se met à fabriquer de faux papiers en mettant en œuvre des techniques toujours plus affinées. A Moissac, un secrétaire de mairie, Manuel Darrac, apporte son aide ; il sera reconnu «Juste parmi les Nations». L’atelier de faux papiers de la Maison fournit la région de la Sixième Division Toulouse. Face au danger grandissant, Marc Haguenau ne tarde pas à transférer cet atelier clandestin à Grenoble afin de ne pas augmenter le danger qui pèse sur les enfants. Partout les arrestations se multiplient, dont celle de Djigo Hirsch, le frère aîné de Shatta, responsable d’un réseau qu’utilise volontiers sa sœur afin de mettre les enfants à l’abri. Des agents de la Sipo-SD Toulouse perquisitionnent à la Maison qui, fin octobre 1943, décide de se dissoudre. Un service d’assistance (analogue à la Sixième mais distinct d’elle) est aussitôt constitué afin de prendre en charge les enfants et les cacher. La dispersion se fait suivant trois filières : placement en institution, dans des familles chrétiennes, passage clandestin vers la Suisse ou l’Espagne. Les enfants sont préparés : ils devront jouer un nouveau jeu de piste…

 

Les cadres E.I.F. de la Maison de Moissac parcourent la région qui leur a été assignée afin de régler des pensions, apporter tickets d’approvisionnement, matériel scolaire, habillement, réconforter des enfants livrés à eux-mêmes et les aider à maintenir vivace le lien avec le judaïsme tout en veillant au risque de conversion.

 

Début 1944, l’étau s’est resserré. Les contacts entre les cadres E.I.F. deviennent toujours plus risqués. Les attentats contre les voies de chemin de fer rendent les déplacements de plus en plus tortueux. Le S.T.O. menace les garçons. Les filles prennent le relai et se chargent des visites aux enfants. Fin 1943 – début 1944, tous les enfants sont cachés sous de fausses identités. De nombreux chefs scouts ont pris le maquis au sein d’un groupe qui se constituera en «Compagnie Marc Haguenau». Mars 1944, considérant la gravité de la situation, Robert Gamzon décide de dissoudre tous les chantiers ruraux et toutes les unités scoutes qui se réunissent encore dans les villes. D’autres mesures sont prises. Robert Gamzon envoie par ailleurs un message aux troupes scoutes dans lequel il  invite chaque membre à choisir sans tarder entre trois formes d’engagement : rejoindre le maquis juif ; s’inscrire à la Sixième afin d’œuvrer au sauvetage des enfants ; émigrer en Palestine afin de participer à l’édification du Foyer national juif.

 

A mesure que j’avance cet article, toujours guidé par le livre de Catherine Lewertowski, je vois des chemins s’ouvrir en tous sens, j’entrevois nombre de personnalités que j’aimerais évoquer parmi lesquelles, et un peu au hasard, Jacob Gordin (le comptable de la Maison de Beaulieu), Georges Lévitte et son «École des Prophètes», Marianne Cohn, le quaker Gilbert Lesage, Henri Milstein, Léon Rosen, Henry Wahl, les frères David et Robert Donoff, sans oublier Nelly, la femme de ce dernier. J’aimerais évoquer le Moulin de Moissac et le château de Laversine qui, sous la direction de Shatta et Bouli Simon, succédèrent à la Maison de Moissac. Tant de sujets qui à leur tour m’entraînent vers d’autres sujets et jusqu’en Israël…

 

Un document Akadem (PDF) sur les maquis juifs du Tarn, avec la Compagnie Marc Haguenau :

http://www.akadem.org/photos/contextuels/1196_Les_maquis_juifs_du_Tarn.pdf

 

Une courte vidéo You Tube sur la Maison de Moissac :

http://www.youtube.com/watch?v=oDALkva2rnE

 

 Simon Lévitte, secrétaire général des E.I.F.

 

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