La «Shoah par balles» – 1/2

 

«Je me suis toujours positionné face au mal, selon les enseignements de ma famille, selon ma tradition religieuse, à la manière d’un résistant. Comme quelqu’un qui s’organise avec d’autres pour combattre le mal où il se loge, sachant que l’on peut soi-même parfois en être l’acteur ou l’instigateur. Je crois que c’est ce qui me permet de tenir. Je suis convaincu qu’il n’y a qu’une espèce humaine, une espèce humaine qui fusille des enfants de deux ans et qui est fusillée alors qu’elle a deux ans. J’appartiens à cette espèce humaine pour le meilleur et pour le pire. Ce qui me permet de mesurer à quel point une idéologie peut fausser les consciences au point d’abolir tout réflexe éthique, toute reconnaissance de l’humain dans l’autre.» Père Patrick Desbois

 

Ukraine, juin 2003,  le père Patrick Desbois et son premier témoin.

 

J’ai devant moi le livre du père Patrick Desbois, «Porteur de mémoires». En couverture, une route rectiligne et enneigée bordée d’arbres. La légende est inscrite en quatrième de couverture : «Route par laquelle les Juifs furent emmenés en camion depuis Simferopol jusqu’à la fosse du ‘‘Kilomètre 11’’ pour être exécutés». Le «Kilomètre 11» est ainsi nommé parce qu’il se situe précisément à onze kilomètres du centre-ville de Simferopol. Plus de 10 000 Juifs y furent exécutés entre le 9 et le 13 décembre 1941.

Il est alors petit garçon, quelque part en Bresse, en Saône-et-Loire. Dans sa famille traîne un nom mystérieux qu’il pressent chargé de mort : Rawa-Ruska. Son grand-père y avait été prisonnier. «J’avais essayé plusieurs fois, lors d’un repas dominical où il n’était pas là, de poser des questions. Dès que je prononçais Rawa-Ruska, tout le monde se mettait à pleurer, surtout Marie-Louise, ma grand-mère. Rawa-Ruska résonnait comme une douloureuse énigme familiale.»

Printemps 2007, quelque part dans un village d’Ukraine. Il est reçu par une femme qui habite la maison devant laquelle furent exécutés les Juifs du village, des Juifs qui étaient ses voisins, ses amis, ses camarades de classe. Cette vieille femme, Luba, est assise devant sa maison, avec vue sur la fosse ; et elle raconte à Patrick Desbois ce qu’elle a vu, en 1941: «Au bord de la fosse, il y avait un escalier sommaire, en terre. Les Juifs se déshabillaient, tabassés par des gardes. Complètement nus, famille après famille, les pères, les mères et les enfants descendaient calmement les marches et s’allongeaient, face contre terre, sur les corps de ceux qui venaient d’être fusillés. Un policier allemand, Humpel, marchait sur les corps, un pistolet à la main et assassinait chaque Juif, l’un après l’autre, d’une balle dans la nuque (…) Avant de commencer, le matin, Humpel revêtait une blouse blanche, comme une blouse de médecin (Luba pense qu’il voulait protéger son uniforme), puis descendait dans la fosse. Régulièrement, il arrêtait les tirs, remontait, faisait une pause, buvait un petit verre d’alcool puis redescendait. Une famille juive, dénudée, descendait et s’allongeait. Le massacre a duré une journée entière. Humpel a tué tous les Juifs du village, seul.»

Décembre 1990, Patrick Desbois est en Pologne afin de préparer un pèlerinage de jeunes à Czȩstochowa. Il vient d’avoir trente-cinq ans. Il fait nuit. Une pluie glacée tombe. Le sol est gelé, une patinoire. Il s’accroche à une grille pour ne pas tomber. Ses amis, habitués et équipés, le distancent. Il reste seul et demande : «Mais on est où là ?» Quelqu’un se retourne et lui répond : «Ici, on n’est pas loin de l’Ukraine». L’Ukraine ! Là où était son grand-père ! Rawa-Ruska, Rawa-Ruska… «Brutalement, ma conscience semble s’ouvrir au caractère abyssal de ce que mon grand-père chercha à me faire appréhender : sa déportation et la Shoah. Petit-fils de Claudius Desbois, déporté au camp n° 325, ma conscience s’éclaircit. La Shoah m’apparaît comme un impératif et une responsabilité». Un impératif et une responsabilité…

Monsieur Goldstein à Patrick Desbois  (ils sont en visite à Auschwitz) : «Tu sais Patrick, ici on a la preuve que les fantômes n’existent pas», une réflexion faite alors qu’ils se tiennent devant des maisons où vivent des familles polonaises. Du linge sèche, des enfants font de la balançoire… Ces maisons ont été construites sur les soubassements du bunker I, une chambre à gaz où ont été assassinées quelque 110 000 personnes.

Visite à Belzec. «Le curé de Belzec nous raconte comment, pendant la guerre, il montait sur le toit, équipé de jumelles, et regardait, avec les habitants du village, les exécutions dans le camp. Je lui demande : «Ça ne vous faisait rien, mon père, de voir tous ces morts?» Il me répond : «Si. Ma mère ne supportait pas la fumée. Alors, quand il y avait trop de fumée, elle allait s’enfermer dans la cave ; et moi, il fallait que je m’en occupe». Des peintures sont accrochées aux murs de la maison du curé de Belzec. Patrick Desbois s’en approche : on y voit des Juifs nus qui attendent devant des chambres à gaz mais aussi une excavatrice qui transporte des corps pour qu’ils soient incinérés. Il demande qui en est l’auteur. Le curé lui répond très naturellement : «C’est un fou…»

Retour au camp de Rawa-Ruska en compagnie de René Chevalier (neveu de Maurice Chevalier), un ancien de ce camp. Note en bas de page : «Rawa-Ruska, camp de représailles ‘‘Stalag n° 325’’, créé au printemps 1942 par les Allemands, pour les prisonniers de guerre français et belges qui avaient tenté de s’évader d’un camp allemand ou qui ne voulaient pas travailler. Jusqu’en 1943, le nombre des prisonniers à Rawa-Ruska et ses sous-camps a augmenté jusqu’à vingt-quatre mille. Il a été fermé le 19 janvier 1943 et les prisonniers ont été transférés dans d’autres camps». Lorsque les premiers prisonniers français sont arrivés, le 13 avril 1942, le camp venait d’être vidé de ses prisonniers de guerre soviétiques. De juillet 1941 à avril 1942, environ 18 000 de ces prisonniers y avaient été enfermés et liquidés.

Juin 2003, retour à Rawa-Ruska pour l’inauguration du nouveau mémorial du Stalag n° 325. Mais, surtout, Patrick Desbois veut en savoir plus sur les fosses communes des Juifs afin de ne pas laisser une victoire posthume au nazisme, afin de ne pas permettre que l’Europe s’édifie sur l’oubli des victimes du nazisme.

Avec le maire-adjoint de Rawa-Ruska qui a quelque chose à lui montrer. En voiture vers un hameau, Borové, distant de quelques kilomètres où l’attendent une centaine de personnes âgées. Tous pénètrent dans la forêt, à pied, jusqu’à une clairière barrée par un monticule de terre recouvert de verdure, un mètre de haut, dix mètres de long, cinq mètres de large : la fosse commune des derniers Juifs de Rawa-Ruska, soit plus de mille deux cents Juifs. Les personnes âgées s’avancent l’une après l’autre et témoignent. L’une d’elles : «Les Allemands avaient des grenades qu’ils lançaient dans la fosse après les fusillades car beaucoup de Juifs n’étaient pas morts. Le corps déchiqueté d’une femme s’est retrouvé en haut de l’arbre. Vous voyez cet arbre. Ils m’y ont fait monter pour que je le descende et le mettre dans la fosse». Elle se tait et recule, en pleurs, le visage caché dans ses mains. «Je réalise que la mémoire du génocide existe et que ce sont les petites gens, les paysans qui la portent».

Bilatservka, au sud de Kiev. C’est là que les nazis décidèrent pour la première fois d’assassiner aussi les enfants juifs, en août 1941. Quatre-vingt dix d’entre eux y furent liquidés. L’opération se déroula sous les ordres de Paul Blobel et de son adjoint August Häfner, du Sonderkommando 4a. Paul Blobel supervisera à partir de 1942 la Sonderaktion 1005 (ou Aktion 1005) destinée à effacer toute trace des exécutions de masse perpétrées par les nazis. Nous y reviendrons.   J’ai trouvé un compte-rendu de cette tuerie d’enfants dans le livre de Jean-François Forges «Éduquer contre Auschwitz – Histoire et mémoire». C’est un livre terrifiant et utile, comme l’est celui de Patrick Desbois — et ces deux livres se répondent. C’est tellement inimaginable, c’est tellement incroyable que les révisionnistes et les négationnistes déclareront que ce qui est rapporté dans ces deux ouvrages n’est qu’exagération ou invention. L’exécution de ces enfants figure à la partie «Un récit pour servir à l’histoire de la VIe armée — été 1941» : «Lors de la réunion du 21 août 1941, on réalise qu’un détail a été oublié : qui va procéder à l’exécution des enfants ? Paul Blobel et August Häfner en discutent. La tuerie d’enfants ne risquerait-elle pas de troubler des hommes encore débutants en la matière, y compris les SS. Afin de pallier ce risque, August Häfner propose d’alléger les Allemands de ce travail et de le confier à la milice ukrainienne du lieutenant-colonel Riedl». Et je poursuis ce récit en compagnie de Jean-François Forges. Le 22 août 1941, dans l’après-midi, «les Ukrainiens ont été rassemblés. August Häfner observe que lorsqu’ils comprennent qu’ils devront tuer des enfants aussi petits, ils restent figés autour des SS puis se mettent à trembler. Une dernière épreuve attendait le SS Obersturmführer August Häfner. Alors qu’il escortait les victimes, marchant des camions à la fosse, une petite fille blonde s’écarta du groupe d’enfants, marcha vers lui et, avant qu’il ait pu réagir, lui prit la main.»

9 mai 2005. Patrick Desbois ne trouve pas le sommeil. Il regarde un documentaire, une femme à la recherche de fosses communes en Bosnie. Elle apparaît à l’écran, tenant un détecteur de métaux. «Pourquoi un détecteur de métaux ?» lui demande un journaliste. Elle répond sans hésiter : «Là où il y a des douilles, il y a des corps». Les douilles ! Patrick Desbois va fouiller les archives allemandes et les archives soviétiques, interroger des spécialistes, visionner des cassettes. Rien ne signale que les Allemands ramassaient leurs douilles après les opérations de tuerie. Et, ainsi, il partira en Ukraine… à la recherche de douilles, équipé d’un détecteur de métaux. «Une balle, un Juif. Un Juif, une douille» avait déclaré Otto Ohlendorf, chef de la Einsatzgruppe D, lors du procès des Einsatzgruppen à Nuremberg.

C’est à partir de Khvativ (Khvativ et la «Forêt des Juifs», Lis na jevrjejakh) que Patrick Desbois et son équipe commencent à rassembler les preuves convergentes du génocide. Ils s’équipent d’un détecteur de métaux plus performant. Patrick Desbois décide d’abandonner la méthode empirique pour une autre méthode, plus rigoureuse.

Un fragment d’interview. Le 31 décembre 2006. Patrick Desbois : «Est-ce que les enfants étaient eux aussi fusillés ?» Nikolaï Olkhuski : «Oui. Peut-être que ceux qui étaient dans les bras de leurs parents tombaient vivants. Comme je vous l’ai dit, la terre bougeait encore après qu’ils aient été ensevelis.»

Parmi les témoins interrogés, les réquisitionnés. Ce sont eux qui apprennent le plus à l’enquêteur. Ce sont des villageois, des gens humbles, des enfants souvent, requis à domicile pour des services divers. «Chaque témoignage de réquisitionné nous plonge dans l’horreur du meurtre des Juifs, du quotidien de la Shoah par balles» note Patrick Desbois. La liste des travaux — les «petits métiers de la mort» — exigés aux réquisitionnés s’allonge à mesure que Patrick Desbois poursuit son enquête. Parmi ces travaux : mettre les vêtements des Juifs en ballots, les transporter et les rapiécer, préparer à manger aux tueurs pendant qu’ils opèrent par roulement, et tant d’autres petits travaux… Mais l’un des plus effarants reste celui qui consiste à tasser :

Patrick Desbois : «Vous deviez marcher sur les corps des assassinés ?»

Petrivna (une vieille villageoise ukrainienne) : «Oui, pour les tasser.»

Patrick Desbois : «Vous deviez faire cela à la fin des fusillades, le soir, ou entre chaque fusillade ?»

Petrivna : «Après chaque fusillade. Nous étions trente jeunes filles ukrainiennes qui devaient, pieds nus, tasser les corps des Juifs et jeter une fine couche de sable dessus pour que les autres Juifs puissent s’allonger.»

Patrick Desbois : «Pieds nus ?»

Petrivna : «Vous savez, on était très pauvres, on n’avait pas de chaussures. Les Allemands m’avaient vue dans les champs, le matin. Je gardais une vache. Ils m’ont dit : «Va chez ta mère, prends une pelle et reviens.» Lorsque je suis arrivée à la maison, ma mère m’a dit : «Vas-y, si tu n’y vas pas, ils te tueront ! Les autres jeunes filles réquisitionnées gardaient elles aussi leurs vaches.»

Patrick Desbois : «Vous ressortiez de la fosse entre chaque fusillade ?»

Petrivna : «Oui. Hummel nous donnait un ordre pour descendre dans la fosse et un autre pour en remonter. On devait courir toutes ensemble dans la fosse avec nos pelles, tasser les corps avec nos pieds, mettre du sable puis toutes ensemble ressortir. Beaucoup de Juifs n’étaient que blessés… On avait du mal à marcher dessus…»

Patrick Desbois : «Vous aviez le temps de vous asseoir entre deux fusillades ?»

Petrivna : «Les fusillades étaient si rapides qu’on n’avait même pas le temps de reprendre son souffle ! Cela a duré de dix heures à seize heures. Les Allemands, eux, se relayaient pour aller manger, mais pas nous.»

Les procédures pour tueries de masse mises au point par l’Obergruppenführer Friedrich Jeckeln.

 (à suivre)

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