Le judéo-espagnol, quelques remarques.

Lorsque les Juifs furent expulsés d’Espagne, en 1492, ils emportèrent avec eux des variétés de l’espagnol comme l’aragonais et le léonais mais aussi le castillan, la langue prestigieuse. De cette koivή procèdera au début du XVIIème siècle le judéo-espagnol vernaculaire, une langue qui ne cessera d’être interrogée par les spécialistes, parmi lesquels Joan Coraminas,  auteur d’une merveille : “Diccionario crítico etimológico de la lengua castellana” (4 vol., A. Francke, Berne, 1954), une édition revue et amplifiée sous le titre : “Diccionario crítico etimológico castellano e hispánico” (6 vol., Gredos, Madrid, 1980 à 1991). Les études de Haïm Vidal Sephiha font autorité en la matière. J’ai sous les yeux une bibliographie de base de ses travaux établie par lui-même en 1992, soit soixante-dix références sur plus de cinq cent cinquante. La bibliographie exhaustive de ses travaux se trouve dans sa thèse d’État (soutenue en novembre 1979) : “Le ladino (judéo-espagnol calque) : Structure et évolution d’une langue liturgique”. Lire ses travaux est un régal, par exemple : “Noms de métiers en judéo-espagnol : Corpus pour une étude ultérieure”, “Le dernier-né du judéo-espagnol : le judéo-fragnol”, “Vestiges linguistiques et liturgiques d’al-Andalus par les Judéo-espagnols du Moyen-Orient”.

 


La langue maternelle de ce professeur émérite est le judesmo d’Istanbul ‒ le judéo-espagnol vernaculaire dans l’ex-Empire ottoman ‒ dont il parle amoureusement. Il dit d’elle qu’elle “crée tous les jours à tous les niveaux de la langue (syntaxe, morphologie, lexique, parémiologie, voir phonétique)”. Ainsi, nous dit-il, le judesmo d’Istanbul s’est doté d’un formant de manies qui s’élabore à partir de n’importe quel verbe. Quelques exemples : alevantadero (du verbe levantar), pizadero (du verbe pisar), gritadero (du verbe gritar), respectivement : les manies de se lever, de piétiner, de crier. Le judéo-espagnol vernaculaire emprunte aux langues des peuples-hôtes (donnant ainsi, par exemple, au Maroc septentrional, le haketiya), à commencer par le français, aidé dans ce processus par les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, au point de former un nouvel état de langue que Haïm Vidal Sephiha dénomme “le judéo-fragnol”. Il conclut : “C’est dire que les variétés du judéo-espagnol vernaculaire sont le terrain rêvé pour les recherches en linguistique de contacts”. En espagnol, de nombreux verbes à l’infinitif se terminent en ear : boycotter donne boicotear… Les emprunts aux langues des peuples-hôtes sont, à l’occasion, hispanisés. A propos de cette désinence en ear, Haïm Vidal Sephiha parle d’hispaniseur verbal. Celui-ci fonctionne avec d’autres langues puisque, entre autres exemples, αγάπη (du grec) donne agapear, faire bombance.

 

Santa María la Blanca (Tolède), église fondée dans la deuxième moitié du XVème siècle dans ce qui fut une synagogue du XIIème siècle.

 

Haïm Vidal Sephiha corrige un à-peu-près auquel beaucoup se laissent aller. La langue qu’emportèrent les expulsés de 1492 n’était pas l’espagnol de Cervantès, comme on le dit trop souvent. Cet espagnol, bien qu’encore archaïsant, est postérieur à l’expulsion : Cervantès (1547-1616) écrivit son chef-d’œuvre plus d’un siècle après. Le rayonnement toujours confirmé de l’espagnol tient aussi à la vivacité du judéo-espagnol, enfant des variétés de l’espagnol parlées dans la péninsule avant 1492. Le judéo-espagnol ne cesse d’évoluer tout en constituant un musée vivant de l’espagnol de 1492. C’est pourquoi, sans être un spécialiste de cette langue, j’y reviens volontiers et le lis avec délectation. Cette coexistence d’archaïsmes et de néologismes ravira tout hispanophone.

 

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