Juda Halévi (1075 – 1141). D’Espagne à Jérusalem. 2/2

Entre son départ de Toledo et son arrivée en Terre Sainte, Juda Halévi a probablement passé l’essentiel de son temps en Andalousie.

 

En se promenant dans la Judería de Córdoba. 

 

L’œuvre de Juda Halévi peut être envisagée selon trois grands blocs : poèmes liturgiques (qui aujourd’hui encore accompagnent les services de la synagogue), le «Livre du Kuzari», son grand ouvrage théorique, les «Chants de Sion» enfin. Il est difficile d’établir une chronologie des poèmes liturgiques ainsi que la date précise à laquelle a été rédigé le «Kuzari». On peut simplement constater que son voyage en Orient, en 1140 à destination de Jérusalem, a été précédé d’une complexe maturation spirituelle.

 

La poésie sacrée (ou piyyut) fait partie intégrante de la culture juive depuis le début de l’ère chrétienne — contrairement à la poésie profane, une nouveauté introduite par les Séfarades sous l’influence de la poésie arabe. Le piyyut est né en Palestine et à Babylone. Les Séfarades le reprirent (avec l’Exil et la Rédemption comme thèmes dominants) en y apportant des innovations liturgiques, structurelles, stylistiques et thématiques. Parmi les poètes séfarades majeurs, Salomon Ibn Gabirol (1020-1057) dont Juda Halévi subit l’influence. Dans sa poésie nationale, Juda Halévi décrit le peuple d’Israël, toujours menacé, soumis à la peur et guetté par le désespoir mais chez lequel l’espoir reste toujours agissant. Cette poésie a deux sources : l’exégèse — le Midrash — du Cantique des Cantiques (proposée à partir du 1er siècle de l’ère chrétienne) et les poèmes d’amour soufis, très en vogue du vivant du poète. Cette influence du soufisme est particulièrement sensible lorsque Juda Halévi fait appel au lexique de la poésie profane, érotique, pour exprimer sa ferveur religieuse et son amour de Dieu. Notons que cette ferveur mystique recouvre probablement une intention politique. Les faux messies poussaient comme des champignons après la pluie et provoquaient déception après déception. Aussi les cas de conversions n’étaient-ils pas rares. Pensons à Moïse Sefardi (Petrus Alfonsus aussi appelé Peter Alfonsi) converti au catholicisme en 1106 et devenu médecin du roi d’Angleterre Henry 1er. Le réalisme qui fut l’une des caractéristiques de la poésie de Juda Halévi était une tendance inconnue de la poésie séfarade. Il ne se rencontrait que dans les piyyutim ashkénazes d’Allemagne et du Nord de la France, avec descriptions terrifiantes des persécutions infligées par les Croisés, et nombre de précisions telles que le nom des villes où ces persécutions avaient eu lieu mais aussi des dates et des noms de victimes. Redisons-le, de ce point de vue la poésie de Juda Halévi détone dans le piyyut séfarade, notamment avec ce poème évoquant les violences à Majorque. Son jeune contemporain, Abraham Ibn Ezra, œuvra dans le même sens, et plus résolument encore, en décrivant les violences des Almohades contre les Juifs d’Espagne et du Maroc.

 

Une édition en hébreu du «Livre du Kuzari», Berlin, 1795.

 

Le «Livre du Kuzari» est le plus connu des ouvrages théoriques de Juda Halévi qui l’a rédigé en arabe. Son titre : «Apologie de la religion méprisée» ou «Livre de l’argument et de la preuve pour faire triompher la religion méprisée». A l’époque de Juda Halévi, le judaïsme doit faire face à un danger non seulement extérieur, avec l’islam et le christianisme qui s’efforcent de le supplanter, mais aussi intérieur, avec le caraïsme (voir l’article consacré à ce courant du judaïsme sur Zakhor-online).

 

Le «Livre du Kuzari» fut traduit en hébreu par Juda Ibn Tibbon, l’un des traducteurs majeurs du Moyen Age (1). Ce livre s’appuie sur des faits historiques : la conversion au judaïsme de tribus nomades proches des Huns, un fait attesté par la correspondance entre Hasdaï Ibn Shaprut, vizir de Córdoba, et Joseph Ben Aron, roi des Khazars. Sur la base d’événements historiques, Juda Halévi imagine donc une discussion à la cour de ce roi, d’où le titre de l’ouvrage qui, par sa construction, évoque les apologies classiques des Juifs hellénistiques et celles des Chrétiens dans leur lutte contre le paganisme. De ce point de vue, le «Livre du Kuzari» propose des affinités avec «La Cité de Dieu» de saint Augustin. On a également rapproché ce livre des Dialogues de Platon.

 

Juda Halévi se propose de montrer que la religion la plus vraie est précisément la plus méprisée. Ce ne sont pas ses imperfections qui expliquent sa faiblesse numérique et politique, mais le fait que rares sont ceux qui peuvent la comprendre pleinement. Ce livre divisé en cinq parties s’ouvre sur un rêve du roi des Khazars. Après que l’ange de Dieu lui a annoncé que ses intentions et non ses actions plaisent à Dieu, le roi souhaite savoir qu’elles sont les (bonnes) actions qu’Il attend de lui. Aussi interroge-t-il successivement le philosophe (représentant du rationalisme aristotélicien), le Chrétien, le Musulman et, enfin, le rabbin. Le roi ne peut accepter les paroles du philosophe car son Dieu se suffit à lui-même : Il est entité abstraite qui s’oppose à la conception d’un Dieu personnel, d’une providence personnelle et de la vocation de l’homme qui est de respecter et d’appliquer les préceptes de la religion. Aux yeux du philosophe, toutes les religions se valent car elles ne sont pour lui qu’un moyen (politique) d’organiser la société pour lui permettre d’entrer en relation avec l’intelligence supérieure. Interrogés, le Musulman et le Chrétien évoquent le socle de leurs fois respectives arrimées au Dieu d’Israël, des fois monothéistes qui reconnaissent la valeur de la Torah et la Révélation reçue par le peuple d’Israël. Enfin, le rabbin est convoqué. Il énonce quatre principes fondamentaux. 1. La religion juive repose sur des faits historiques (sortie d’Égypte, Révélation au Sinaï, etc.) et non sur des idées philosophiques, des abstractions toujours sujettes à caution. 2. La religion (prophétie et Révélation) dépasse la raison. 3. L’intellect (la science) ne peut connaître que partiellement le divin. Il ne peut saisir la nature de la piété ni l’essence de la prophétie qui témoignent de la force du divin. 4. Le divin s’est manifesté au peuple d’Israël. 5. La Loi d’Israël ne promet pas à ses enfants une récompense matérielle, physique, mais spirituelle. Le peuple d’Israël sait qu’une puissance supérieure à la Nature dirige ses destinées. Mais je vous laisse découvrir ce livre et le discours entre le roi et le rabbin. Ci-joint un compte-rendu du «The Kuzari», avec plan du livre, le meilleur que j’ai pu trouver sur le Web : «In Defense of the Dispised Faith» :

www.khazaria.com/korobkin.html

 

Un dernier mot au sujet du «Livre du Kuzari». L’esprit de prophétie et la résurrection du divin prennent appui sur un socle trinitaire : le peuple d’Israël vivant sur la terre d’Israël et parlant la langue d’Israël. Peuple/terre/langue, une trinité nationale. Juda Halévi n’aurait-il pas posé pour la première fois dans l’histoire du judaïsme les éléments constitutifs de la renaissance nationale, plus de huit siècles avant la création de l’État d’Israël ?

 

Il y a chez Juda Halévi une tendance à délivrer la foi des entraves de la raison. Peut-être a-t-il subi l’influence du Musulman Abu Hamid al-Ghazzali. Où il pourrait être question de Rudolph Otto et du concept de «numineux».

 

Dernier grand bloc de cette œuvre, «Les Chants de Sion». Juda Halévi ne s’en tient pas à la théorie, il souhaite la mise en pratique, et sans tergiverser. Souvenons-nous de l’ange de Dieu s’adressant en songe au roi des Khazars. Juda Halévi souhaite donc perfectionner sa foi par la pratique : le pèlerinage en Terre d’Israël. L’idée selon laquelle on devait vivre à Jérusalem si l’on voulait que sa prière soit entendue avait été formulée au Xe siècle par Saadia Gaon, à Babylone. La démarche de Juda Halévi n’est donc pas une nouveauté en soi. Ce qui est nouveau, c’est que par cet acte il entend montrer l’exemple à ses contemporains et aux générations à venir afin de barrer le chemin aux faux messies qui, nous l’avons vu, portent préjudice au judaïsme. La Rédemption ne peut être sans la prophétie, la prophétie qui ne peut être agissante que par un retour du Peuple d’israël sur la Terre d’Israël. Les «Chants de Sion» sont des poèmes profanes. L’esprit de la Bible  y souffle néanmoins continuellement. C’est la Jérusalem des Psaumes. Bien que profane, le poème «Sion, ne t’enquiers-tu pas…» est devenu partie intégrante de la liturgie ashkénaze du 9 Av, jour du jeûne commémorant la destruction du Temple. Les «Chants de Sion», poèmes écrits peu avant le départ pour la Terre d’Israël, rassemblent des poèmes à caractère sentimental, d’autres à caractère philosophique, autant de poèmes qui permettent de reconstituer le combat que Juda Halévi eut à mener contre d’autres et contre lui-même avant de s’embarquer pour l’Orient. Certains poèmes des «Chants de Sion» présentent la Terre d’Israël comme s’il y était déjà : là-bas/demain se fait ici/aujourd’hui.

 

En 1140, Juda Halévi embarque pour l’Égypte. On ne sait de quel port d’Espagne, Sevilla peut-être. A bord l’accompagnent Isaac Ibn Ezra, le fils d’Abraham Ibn Ezra, et Salomon Ibn Gabbaï. Escale à Alexandrie où son navire arrive le 9 septembre 1140. Il décrit dans  ses «Poèmes de la mer» les épreuves qu’un tel voyage suppose. Et n’oublions pas que Juda Halévi a soixante-cinq ans (si l’on s’en tient à cette date de naissance, 1075), un âge très avancé au XIIe siècle. Redisons-le, la mise en pratique de ses réflexions ajoute à leur valeur. C’est aussi cette combinaison de la théorie et de l’action qui contribue à faire de l’œuvre de Juda Halévi un patrimoine national du judaïsme et d’Israël. Les poèmes, épîtres et la Geniza (2) du Caire permettent de reconstituer avec une certaine précision cette période de la vie de Juda Halévi.

 

Lorsque Juda Halévi séjourne au Caire, la prospère communauté juive compte environ trois mille membres. Il passe les trois premiers mois chez le dayan (juge d’un tribunal rabbinique) Aron Ben Yehoshua Ibn Al-Ammani, un séjour magnifique qu’il célèbre dans des poèmes de louanges qui évoquent ceux de sa jeunesse au cours de laquelle il parcourait d’Andalousie. Juda Halévi quitte Alexandrie en décembre 1140 et remonte au Caire par le Nil. Il faut lire ses «Poèmes d’Égypte». Trente ans plus tard, Benjamin de Tudela visitera Le Caire, en 1170.

 

Ce que nous savons sur la vie de Juda Halévi, mis à part ce que son œuvre nous laisse supposer, nous le devons aux manuscrits de la Geniza du Caire qui entre autres questions suscitent la suivante : Isaac Ibn Ezra était-il le gendre de Juda Halévi, père d’une fille unique et cette dernière, mère d’un fils appelé lui aussi Juda ? Le professeur Goïtein qui dédia sa vie à l’étude des documents de la Geniza fut le premier à avancer qu’Isaac, fils d’Abraham Ibn Ezra, était le gendre de Juda Halévi.

 

Juda Halévi séjourna environ neuf mois en Égypte. Il semblerait que nombre de ses amis l’aient dissuadé de faire le voyage à Jérusalem alors aux mains des Croisés (de 1099 à 1187) qui opprimaient les Juifs et les Musulmans après en avoir massacré un bon nombre lors de la prise de la ville, le 15 juillet 1099. Les Juifs ne constituaient pas plus de 1% de la population de la ville.

 

La dernière période de sa vie est enveloppée de mystère, comme l’est son enfance. Il disparut au cours de l’été 1141, deux mois après son départ pour la Terre d’Israël. Juda Halévi a probablement séjourné deux mois sur cette terre qu’il avait tant célébrée. Un poème nous laisse supposer qu’il débarqua à Saint-Jean-d’Acre d’où il serait parti pour Jérusalem. Une trentaine d’années plus tard, Benjamin de Tudela signalera sa tombe, à Tibériade.

Ci-joint des conférences mises en ligne par «Akadem» (le campus numérique juif) dont je recommande la consultation. C’est un site d’une extraordinaire richesse et en constante expansion ; le consulter aiguise et enivre l’esprit. La présence du conférencier — ses gestes et sa voix — permet d’envisager avec enthousiasme des questions complexes :

www.akadem.org/sommaire/themes/philosophie/3/5/module_3889.php

www.akadem.org/sommaire/parcours/module_3925.php

 

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(1) Juda Halévi s’est expliqué sur le choix de l’arabe pour le «Livre du Kuzari». Selon lui, l’hébreu qui avait été la plus riche des langues s’était considérablement appauvri après un long exil.

(2) Geniza : un ensemble de documents dont la découverte, en 1896, a formidablement stimulé l’historiographie juive. Ce sont quelque deux cent mille fragments qui furent transférés dans diverses bibliothèques à travers le monde, principalement à Cambridge. Ils avaient été entreposés dans le grenier de la synagogue de Forstat par des gabbayim et le climat sec du Caire les avait conservés. Maïmonide qui habitait à proximité avait été un membre actif de cette synagogue. Cette découverte révolutionna la recherche sur la société juive au Moyen Age. Ci-joint, un article d’Abraham David, «Les documents de la Geniza du Caire», Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques :

http://ashp.revues.org/index172.html

Et une conférence Akadem  dispensée (en anglais) par Miriam Frenkel, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem :

http://www.akadem.org/sommaire/series/module_9037.php

 

 

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