✡ Le patrimoine juif français 1/2 ✡

 

J’ai devant moi le n° 191 de la revue «Monuments historiques» intitulé «Le patrimoine juif français». Les publications des «Monuments historiques» sont remarquables ; il n’est pas nécessaire que j’en fasse l’éloge. Je vais me contenter d’en tourner les pages pour, ainsi, je l’espère, vous donner l’envie d’en savoir plus. Et, ce faisant, il me semble que je réponds à l’invitation qui constitue le nom même de ce blog : ZAKHOR.

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Dans son avant-propos, Dominique Jarrassé rappelle que l’année 1994 (année de  publication de ce n° 191) marque le six-centième anniversaire de l’expulsion définitive (elle  succédait à plusieurs autres) des Juifs du royaume de France. L’introduction qui lui fait suite est signée Shmuel Trigano, un nom que je retrouve toujours avec grand plaisir, et elle se termine sur une évocation de Rachi de Troyes déjà publiée sur Zakhor-online, Rachi de Troyes qui, entre autres richesse, est le dépositaire d’un riche lexique du français d’alors (fin XIe siècle / début XIIe siècle), un lexique phonétique puisqu’écrit en caractères hébraïques.

 

Le patrimoine médiéval

Où il est question de l’ensemble cultuel de Montpellier (1, rue de la Barralerie). Une belle photographie montre l’escalier qui conduit au mikvè (bain rituel) dont l’alimentation est naturelle, conformément à la Loi. Au-dessus du mikvè (situé en sous-sol), un rez-de-chaussé qui aurait pu être une synagogue ou l’une de ces «maisons destinées à l’étude»  qu’évoque Benjamin de Tudela, en 1165. Dans certains documents : scola = synagoga, ce qui ajoute à l’incertitude quant à la destination de ce lieu. Il reste néanmoins certain que les «maisons d’étude» n’ont pu connaître un certain éclat qu’aux meilleurs moments de la communauté juive de la ville, soit : le XIIe siècle de Benjamin de Tudela, le XIIIe siècle des rois de Mallorca (1204-1349), qui furent également seigneurs de Montpellier, et des controverses à propos du rationalisme maïmonidien (1240-1305). Signalons que le 10 février 1993, Georges Frèche, député-maire de Montpellier, donna une conférence de presse intitulée «La synagogue retrouvée», avec dossier publié par la municipalité et réunissant textes et croquis d’Alain Gensac, Danièle Iancu et Carol Iancu.

Ci-joint, un lien avec une riche iconographie de l’ensemble cultuel de Montpellier :

http://lesruesdemontpellier.pagesperso-orange.fr/mikve/mikve.htm

En août 1976, la fin des travaux de restauration du palais de justice de Rouen permit la découverte d’une construction considérable qui comportait au moins un étage, un quadrilatère de 14,14 m x 9,46 m avec des murs d’une épaisseur moyenne de 1,30 m faits de blocs de pierre calcaire soigneusement parementés et jointoyés. On s’accorde sur le caractère juif de ce bâtiment et sur la date de sa construction, vers 1100. La polémique porte sur sa fonction. A-t-on affaire à une synagogue, à une yechiva ou à une résidence civile ?

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«Les inscriptions de cimetières et synagogues», un article signé Gérard Nahon et agrémenté d’une carte de France accompagnée d’un tableau des inscriptions : synagogales, funéraires et graffitis. Les graffitis m’émeuvent particulièrement, à commencer celui de la tour Blanche, à Issoudun (Indre), gravé dans la pierre. On peut y lire : Deux frères sont prisonniers, Isaac et Haïm. Puissent-ils vivre toujours ! Que le Seigneur leur soit en aide et les tire des ténèbres à la clarté et de la servitude à la rédemption. Amen, amen, Sélah. Ils sont arrivés le troisième jour de la péricope  Wa-Yehi [27 décembre 1303]. Deux frères sont prisonniers, Haïm.

 

Les synagogues

  Intérieur de la synagogue de Cavaillon (XVIIIesiècle) 

 

XVIIIe siècle. Les Juifs avaient été officiellement chassés de France en 1394. Des témoignages attestent pourtant de leur présence, notamment au XVIIIe siècle, un phénomène qu’expliquent les tolérances limitées aux provinces annexées tardivement, comme l’évêché de Metz (1552), l’Alsace (1648) ou la Lorraine (1766). Dans le Sud-Ouest, des cristianos nuevos s’étaient installés à Bayonne et Bordeaux dès la fin du XVe siècle. D’autres groupes avaient suivi au cours du XVIe et du XVIIe siècle. Leur reconnaissance officielle comme Juifs ne se fit qu’en 1723. L’état de conservation de deux synagogues du Comtat Venaissin (Carpentras et Cavaillon) est probablement lié à l’extinction de ces communautés, à la fin du XIXe siècle. En effet, après des hésitations, elles ont été classées monuments historiques, en 1924. Les traces du XVIIIe juif dans le Sud-Ouest sont pauvres, à l’exception de l’arche sainte placée dans l’actuelle synagogue de Bayonne, édifiée en 1837. En Alsace, de telles traces sont plus importantes. Citons la synagogue de Mutzig (l’extérieur, car l’intérieur saccagé n’offre plus rien de son aménagement Louis XVI) et celle de Pfaffenhoffen. En Lorraine, des éléments XVIIIe subsistent à la synagogue de Nancy et à celle de Lunéville.

XIXsiècle. Les «temples» ou synagogues monumentales — une impulsion donnée par Napoléon. Première construction de ce type, à Bordeaux. Certaines communautés demandent que la construction de leur synagogue utilise un répertoire oriental afin de rappeler les origines du judaïsme, comme à Metz où l’administration refuse toutefois et impose le style néo-roman. Avec cette monumentalité (marque d’intégration d’une certaine manière), l’agencement intérieur se modifie. L’arche sainte (aron hakodech) reste à la place d’honneur et reçoit l’essentiel de l’ornementation ; mais d’autres éléments étrangers à la tradition juive sont introduits (la chaire à prêcher, l’orgue), les bancs ne sont plus installés autour de la bima (l’estrade devant l’arche) mais en rangs transversaux, comme dans les églises. Parfois même une balustrade sépare le «chœur» de la nef, avec surélévation, une coupure de l’espace qui va à l’encontre de la tradition juive. Tout cela provoquera un certain mécontentement et des Juifs feront édifier des synagogues plus conformes à la tradition. La construction de synagogues est particulièrement active entre 1850 et 1890, avec synagogues de style «romano-byzantin» ou «hispano-mauresque» comme celle de Besançon. Ci-joint, un lien avec descriptif détaillé de cette construction considérée comme la plus belle synagogue française de ce style :

http://www.racinescomtoises.net/?Synagogue-de-Besancon

La synagogue de Lille marque quant à elle la fin du monumentalisme, des «cathédrales» consistoriales.

XXe siècle. Vers 1910, le modèle ecclésial perd de son prestige, ce qui laisse plus de liberté aux architectes. Pensons à la synagogue de la rue Pavée d’Hector Guimard. La loi de séparation de l’Église et de l’État (1905) va permettre à des courants du judaïsme de s’affirmer plus ouvertement, une affirmation qui passe par la conception des lieux de culte, comme l’oratoire libéral de la rue Copernic. Les synagogues construites entre 1930 et 1939 par l’architecte de l’Association consistoriale israélite de Paris, Germain Debré, sont remarquables, à commencer par celle de Belleville et ses espaces polyvalents qui forment l’embryon du centre communautaire. La guerre et l’Occupation provoquent la disparition d’une quarantaine de synagogues, la plupart en Moselle, dont certains édifices majeurs comme la synagogue néo-romane de Strasbourg, quai Kléber. L’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord, à partir de 1956 et surtout en 1962, va dynamiser le judaïsme français tout en posant le problème du patrimoine synagogal. En effet, les lieux d’implantation des communautés ne sont plus les mêmes. Par ailleurs se pose le problème de l’adaptation des synagogues anciennes ; par exemple, replacer la bima au centre de l’espace cultuel, une difficulté comparable à celle que connaîtront les églises lorsqu’il leur faudra réagencer les autels après Vatican II. De plus, nombre de synagogues ne sont pas orientées vers Jérusalem, ce qui pose des problèmes de réaménagement particulièrement complexes. Mais surtout, le judaïsme se réaffirme comme mode de vie ; le lieu de culte se trouve toujours plus intégré à un ensemble, le centre communautaire dont les annexes donnent parfois une impression de bric et de broc. Parmi les réalisations homogènes, le Centre Rachi, à Paris, construit par le Fonds social juif unifié (FSJU).

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Ci-joint un lien qui donne un prolongement hors métropole à notre sujet, des conférences AKADEM : «Judaïsme du Maghreb – Art et architecture synagogale» d’une durée de 115 minutes, avec divers intervenants parmi lesquels Dominique Jarrassé, très présent dans ce numéro des «Monuments historiques» :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/3/9/module_8444.php

 (à suivre)

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