Notes sur l’art extraites d’un cahier des années d’études

 

En lisant « History of Art » de Horst Waldemar Janson (1913-1982)

 

Jan van Eyck, un peintre-sculpteur, soit un peintre qui dans certaines parties de ses peintures (voir le retable de Gand) cherche clairement à donner l’illusion de la sculpture.

Le tableau le plus fou de toute l’histoire de la peinture, à coup sûr « Le Jardin des délices » de Jérôme Bosch. Et peu m’importe les suppositions et interprétations des érudits, comme l’appartenance du peintre à une secte hérétique : ce triptyque est véritablement fou – un délice…

La xylographie serait née en Europe septentrionale, dans les dernières années du XIVe siècle. Il s’agit à l’origine d’un art essentiellement populaire qui évoque le vitrail, avec ce graphisme aux contours fermement délimités destinés à recevoir des couleurs. Le vitrail et l’estampe devaient transmettre un message à des populations très majoritairement illettrées. Il est vrai que nombre de xylographies (parfois assemblées en cahiers) étaient volontiers accompagnées d’un court texte, soit imprimé dans la planche même, soit manuscrit ; mais, surtout, afin de ne pas risquer de porter préjudice à l’ensemble en gravant les caractères (opération particulièrement délicate), les graveurs eurent l’idée de graver chacun des caractères dans une matrice indépendante avant de les assembler. Vers 1450, l’apparition des caractères en plomb révolutionne le monde de l’imprimerie ; et c’est probablement la plus grande révolution avant la très récente révolution numérique.

 

Xylographie

 

La gravure sur métal, plus élaborée, va toucher un public plus limité. Les plus anciennes de ces gravures que nous connaissons datent plus ou moins des années 1430, avec une influence notable des maîtres flamands, à commencer par Martin Schongauer, le premier imprimeur dont nous savons qu’il fut aussi graveur, avec formation d’orfèvre dans l’atelier de son père. Il a probablement durablement séjourné dans les Flandres ainsi que le laisse supposer sa profonde connaissance de l’art de Rogier van der Weyden. Sa « Tentation de saint Antoine » n’est pas moins fascinante que celle de Jérôme Bosch, un triptyque exposé au Museu Nacional de Arte Antiga de Lisbonne.

Toutes ces mises en scène du martyre de Saint Sébastien parmi lesquelles celle d’Andrea Mantegna exposée au Kunsthistorisches Museum Wien. Dans cette mise en scène, l’une des flèches (j’en compte treize) traverse la tête du saint en partant du haut du cou pour réapparaître à son front, entre les deux yeux ! Le saint martyr est attaché à de riches vestiges romains. Après avoir étudié la direction des flèches, toutes artistiquement fichées (qui laisse supposer des archers placés dans des positions très variées), le regard détaille les vestiges et leurs délicatesses puis, enfin, le lointain arrière-plan.

L’intérêt particulier d’Antonio del Pollaiulo pour l’anatomie. L’aspect volontiers démonstratif de nombre de ses œuvres. Voir notamment cette gravure des années 1460 mettant en scène dix hommes nus occupés à se battre. Chaque modèle est saisi dans une position bien déterminée qui se démarque des neuf autres et les complète. Comme une planche d’anatomie à l’usage d’étudiants.

 

Antonio del Pollaiuolo (Italian, c. 1431-1498), Battle of the Nudes, 1470-75, engraving, 42.8 x 61.8 cm, National Gallery, Washington, D.C. (Photo by VCG Wilson/Corbis via Getty Images)

 

Pour Leone Battista Alberti, les rythmes qui régissent l’harmonie musicale doivent également régir l’architecture car ce sont des rythmes qui se laissent lire dans tout l’Univers et qui, de ce fait, sont d’essence divine. Une telle appréciation se retrouve chez les Grecs et remonte au moins à Pythagore, mais elle n’avait jamais été traduite d’une manière aussi ample et précise. De fait, lorsque je détaille une façade, d’un palais ou d’un pavillon de banlieue, qu’importe, j’entends comme malgré moi un air – et c’est probablement le type de synesthésie auquel je suis le plus soumis.

La fusion de la foi chrétienne et de la mythologie antique par la philosophie néoplatonicienne, à commencer par Marsilio Ficino dont la pensée prend appui sur le mysticisme de Plotin et les œuvres de Platon, soit l’antithèse radicale de la méthodologie de la scolastique médiévale. Voir le circuit spirituel ascendant-descendant continu qui unit l’Univers (dans lequel l’homme est inclus) à Dieu, circuit imaginé par Marsilio Ficino et dans lequel toute révélation est une, qu’elle vienne de la Bible, de Platon ou de la mythologie antique. De la même manière, Marsilio Ficino juge que la beauté, l’amour et la béatitude sont un. Ainsi les néoplatoniciens peuvent-ils faire de la Vénus de Botticelli (voir « La Naissance de Vénus ») une Vénus céleste, soit la Vierge Marie, et ainsi de suite pour les autres protagonistes de cette composition majeure. Il y aurait un essai d’une densité particulière à écrire sur l’influence du néoplatonisme en art, en insistant tout particulièrement sur cette composition de Botticelli. Le cercle fermé du néoplatonisme va finir par agacer l’homme de la rue dont Girolamo Savonarola se fait le porte-parole à la fin du XVe siècle, et il se rend immensément populaire en dénonçant le paganisme du cercle (néoplatonicien) dirigeant de Florence. Botticelli fut grandement impressionné par ses sermons et on dit qu’il aurait détruit nombre de ses œuvres « païennes » après l’avoir écouté. Je ne sais quel crédit accorder à ce dire, mais il est certain que dans sa dernière période Botticelli revient à des thèmes religieux traditionnels.

La fascination qu’exercent sur moi certains peintres maniéristes, et la difficulté à cerner le Maniérisme. La dernière période de Michel-Ange ne serait-elle pas maniériste ? Le Maniérisme ne serait-il pas une réaction (née vers 1520 à Florence) contre l’équilibre classique de la haute Renaissance ? Rosso Fiorentino et son ami Jacopo da Pontormo puis Parmigianino. L’internationalisation du style et ces magnifiques portraits, comme celui de Leonor de Toledo, épouse de Cosimo I de Médicis, par Agnolo Bronzino. Le maniérisme a été plus tardif à Venise, avec Tintoretto (qui voulait peindre comme Tiziano et dessiner comme Michelangelo) et El Greco. Correggio : voir « Jupiter et Io », son sfumato qui évoque Leonardo da Vinci combiné à un sens de la couleur et de la texture qui est bien vénitien. C’est l’un des corps les plus émouvants de l’histoire de la peinture italienne. L’extraordinaire impression, bien physique, que donne le contact entre le corps lumineux de la femme (Io) et le nuage sombre (Jupiter) qu’elle embrasse et qui passe sous son bras. Cette peinture est plus suggestive encore que les plus suggestives représentations de Léda et son Cygne. Mon émotion d’adolescent en découvrant le Maniérisme à l’occasion d’une exposition parisienne dédiée à l’École de Fontainebleau, avec notamment Francesco Primaticcio et ses corps longilignes en stuc, des hauts-reliefs.

« La bataille d’Alexandre » (1599) d’Albrecht Altdorfer est aussi un drame céleste. Au-dessus des armées antagonistes, une bataille immense se déroule, avec la Lune et le Soleil, le Soleil triomphant et la Lune poussée dans un recoin, prête à quitter la composition. Équipements du XVIe siècle, paysage alpestre avec lacs ; Albrecht Altdorfer est un homme de ce siècle et un Bavarois.

Une fois encore, la gestuelle de Frans Hals (les traces de l’outil, le pinceau en l’occurrence). Mon plaisir à détailler cette gestuelle en m’efforçant d’imaginer l’artiste devant sa toile. On n’a probablement pas assez insisté sur la modernité de Frans Hals, un précurseur.

Nicholas Hilliard, un orfèvre spécialisé dans l’élaboration de portraits sur parchemin et petits objets. Les portraits de (très) petites dimensions à la mode au XVe siècle l’avaient été dans l’Antiquité. Nicholas Hilliard reconnaissait Hans Holbein comme son maître. Son œuvre la plus connue ou, tout au moins, la reproduite, « Young man among roses » (1588), dimensions 13 x 6 cm, une peinture sur parchemin exposée au Victoria & Albert Museum.  Noter l’influence du maniérisme italien (dans la morphologie avec l’allongement des proportions, la pose et l’expression), probablement par l’École de Fontainebleau.

Giovanni Strazza, Antonio Corradini, Giuseppe Sanmartino, une technique à couper le souffle et la pertinence de la suggestion.

 

Giovanni Strazza (1818-1875), « Madonna velata »

 

Ma première lithographie (un essai), une interprétation d’un paysage de Fan K’uan, paysagiste de la dynastie Song, début XIe siècle, montrant des voyageurs (minuscules) dans un paysage de montagnes. J’avais fait disparaître les premiers plans pour ne retenir que les arrière-plans, ces hauteurs verticales dans une anfractuosité desquelles se lit le jet clair d’une cascade.

Parmi les œuvres dont mon regard à grand peine à se détacher, les bas-reliefs de Jean Goujon pour la Fontaine des Innocents (milieu XVIe siècle), avec les plis de ces tuniques qui m’évoquent les plus belles sculptures de la Grèce antique. L’influence du Maniérisme, une fois encore, celle de Benvenuto Cellini et des décorations pour le château de Fontainebleau. Les rapports intimes entre les architectures de Pierre Lescot (en particulier la Cour Carrée du Louvre) et les sculptures de Jean Goujon (en particulier ces bas-reliefs).

Ce qu’une chose formidablement grossie peut avoir d’amusante, comme un jeu de mots – la dimension poétique. Je pense par exemple au pouce de César ou aux propositions de Claes Oldenburg pour des espaces publics avec mise en place d’objets du quotidien : jumelles, trognon de pomme, pince à linge, cornet de glace, truelle, scie à bois, fer à repasser, shuttlecock, épingle à nourrice, roue de bicyclette dont on ne voit qu’une partie, posée à même le sol, et qui laisse supposer que le reste est enfoui. Claes Oldenburg, un artiste spirituel ; et je pourrais en venir à ses sculptures molles à commencer par ses « soft light switches ».

« Le cimetière juif » (vers 1655) de Jacob van Ruysdael, une composition qui nous parle de la force des éléments (à commencer par l’eau qui menace les Pays-Bas) qui effacera les arbres et les rochers, qui effacera toute trace de notre passage sur terre dont ces sépultures. Clin d’œil : l’artiste a apposé sa signature sur l’une des sépultures.

Robert Indiana (1928-2018) célébrant des signes graphiques. Voir l’importance du mot LOVE dans son œuvre, avec le O incliné, devenu emblématique du Pop Art. Robert Indiana exalte la beauté des lettres, avec ces typographies monumentales qui réjouissent les espaces urbains – comme les réjouissent les œuvres surdimensionnées de Claes Oldenburg.

L’immense élégance des sculptures de George Minne et de Wilhelm Lehmbruck. Les cinq jeunes agenouillés disposés autour d’une fontaine circulaire, à Gand. L’influence de George Minne sur Wilhelm Lehmbruck. Une légère influence gothique chez l’un et chez l’autre, avec ces étirements graciles et ces angulosités.

L’affinité entre les sculptures d’Antoine-Louis Barye et les peintures d’Eugène Delacroix. Le meilleur de ce sculpteur est à rechercher dans ses formats intimistes. Ses sculptures architectoniques sont relativement décevantes.

Ingres, extraordinaire dessinateur. Picasso, extraordinaire dessinateur (et peintre désastreux), voyait juste en considérant Ingres dessinateur comme son maître. Mais je ne sais que penser d’Ingres peintre. Bien évidemment, son métier met à genoux, et on ravale ses critiques (pensez par exemple au portrait de Louis Bertin), mais je me demande ce que sa peinture ajoute à son dessin. Posez une telle question ne revient-il pas à y répondre ?

Alexander Cozens et sa méthodologie si féconde, tant d’un point de vue théorique que pratique. Lire son traité : « New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape ».

Olivier Ypsilantis

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